‹ La nef (volume 2)Chapitre 30 sur 36 · LE MESSAGE D'HERMÈS · texte numérisé non relu

LE MESSAGE D'HERMÈS

HERMES

Rassure-toi, fils d'Iapétos. Ce n'est plus la colère des dieux que réclair retentissant proclame, mais leur joie clémente et sac rée. Ton exil sur la terre a pris fin ; le Père te rouvre l'Olympe. Ecoute! Luimême, il atteste la vérité de mes paroles.

Nouveaux coups de foudre.

Oubliant dans son cœur, ô Titan, ta rébellion qui, si longtemps, a grondé à la face du ciel, comme un feu inextinguible, Zeus te rend ta place parmi nous.

PROMÉTHÉE

Est-ce toi qui sors, fils de Maia, du grand jet de soufre étincelant qui te cachait à la terre ? Mon cœur s'émeut à te revoir, ô roi des astres et de la nuit, toi, le premier des dieux qui vienne à moi, après des siècles sans nombre. Posé obliquement sur la nue, et comme prêt à t'envoler, ton visage éclatant resplendit ; tes pieds ailés, tourbillonnants, crépitent comme Tairain brillant, quand il sort de la fournaise. Que me veux-tu ? Qui donc t'envoie? Messager des tyrans assiégés, m'apportes-tu enfin le sceptre et le tonnerre de Zeus ?

HERMÈS

A quoi bon le foudre meurtrier? Ce que je t'apporte, ô Titan, ainsi qu'un suppliant dépose des rameaux verdoyants sur l'autel, c'est la paix, le bonheur, l'harmonie, l'alliance de la terre et du monde. Regarde!

En frémissant vers toi, le lointain Olympe s'illumine de splendides nuées d'or. La grande porte incorruptible, étoilée, entourée de flamme et de fumée, qu'Adrastée avait close jadis,*afin que ta grâce, ô Titan, n'en pût sortir qu'au jour fixé, se rouvre pour te donner passage.

PROMÉTHÉE

Aboliras-tu ce qui fut? Dis! Retourneras-tu les siècles, ainsi qu'Hun esclave retourne le vase de sable à col étroit? Mon bras est lourd encore des chaînes. A mon flanc saignant, je sens toujours la blessure du vautour.

* HERMÈS

L'ambroisie, là-haut, la guérira. Quitte ce pic et ces glaciers ! Remonte sur ton trône sublime! Aucun dieu, car, assurément, il est temps que tu l'apprennes enfin, aucun dieu — ni Zeus, ni pas un autre — ne fut jamais ton ennemi.

PROMÉTHÉE

Quelle trame ourdis-tu contre moi^ noir gardien de la crypte du soir où s'engouffre la lumière? Certes, je le vois clairement, ton esprit n'a pas oublié Tart subtil des mensonges rusés et des feintes coutumiè res. Zeus ne m'était pas ennemi ! Enten dez-vous, ô flots, ravins, forêts! ténèbres qui m'environniez! roche affreuse où je pendais ! Mais soit! Si telle est l'amitié, si haïr, châtier, torturer, en sont les marques certaines, alors, je consens volontiers à me montrer l'ami de Zeus. Donc, qu'il tende les mains à ma chaîne ! Qu^Hèphaistos, apprêtant le marteau... Mais, que servent ces paroles frivoles ! L'Olympe refuse deux maîtres. La tyrannie de la terre et du ciel ne peut pas se * partager.

HERMÈS

O cœur de fer ! hélas ! hélas! O dieu né pour la ruine du monde! Rien ne pourra-

t-il t'apaiser? Ne dépouilleras-tu jamais cet orgueil amer et implacable? Ombrageux, le sourcil froncé, le regard furtîf et méfiant, tu souffles vers moi ta colère,' pareil au taureau qui mugit, çn frappant la terre de son pied.

PROMÉTHÉE

Je te le dis, reprends ton vol ! Remonte en haut, vers le Père ! Lorsque se réconcilieront l'eau et le feu, l'arbre et les vents, Thanatos et la race éphémère, Prométhée et Zeus seront amis.

HERMÈS

Es-tu si sûr de la victoire! Songes-y pourtant, dieu oublieux. L'épée en qui tu te confies, l'épée que ton bras a lancée pour forcer les portes de TOlympe, ravageant, consumant ton empire, s'est retournée contre toi.

PROMÉTHÉE

C'est ma faute, ô Meneur des morts. .

Ma main droite avait lancé le glaive, mon cœur timide le retenait. Indécis, voulant, ne voulant pas, oscillant dans mon âme orageuse, comme le flot de la mer, je respectais encore, sans le savoir, ce qu'il faut que je déteste. Maintenant, le frein est ôté à ma volonté farouche. Zeus peut mugir, dardant Téclair. La flamme que je tiens à mon poing fera taire son tonnerre. Regarde! Rien qu'à la brandir, l'Ouranos pleut des rosées sanglantes...

Tumulte. Explosions redoublées.

Une rouge étoile de feu s'élance de sa pointe irritée, et, sur le seuil du porche d'or, au milieu du fracas des nuées, elle éclate, avec d'aff'reux tournoiements.

HERMÈS

T'obstineras-tu dans ta haine ? Certes, le pouvoir de Tépée est terrible, ô lapétionide, et plus encore que tu ne crois. Mais

quelle cité, quel Olympe bâtiras-tu sur son tranchant ?

PROMÉTHÉE

A quoi bon m'implorer plus longtemps ?

Ne sais-tu pas que Prométhée est né au même instant que Typhœus, et la flamme de la foudre ? L'inflexible Adrastée m'aiguillonne. Pareil au feu dévorateur, mon destin est de tout consumer, pour qu'un nouveau ciel se déploie au-dessus de la nouvelle terre.

HERMÈS

O Tartare ! ô GouS^re ! ô Nuit sans bornes ! Précipice où vont crouler les dieux !

Hélas ! C'est parce qu'il connaissait ton âme inapaisable, eff^rénée, et pour essayer de sauver l'univers des vivants de sa ruine, que le Père, pendant des siècles, t'avait lié à ce rocher... Aie pitié! Allons! Laisse-toi

vaincre ! Obéis au conseil d'un ami ! Ré-

concilié avec Zeus, par là tu préserves, ô Titan, et TOlympe, et la terre, et toi-même.

PROMÉTHÉE

Regarde, ô dieu, il est trop tard. Le parvis Ouranien se referme. Une bouffée impétueuse s'en échappe en mugissant, et emplit d'un épais brouillard, mêlé d'étoiles éclatantes et funèbres, tout Tabîme de la nuit. Certes, si je comprends ces signes, l'Olympien courroucé me défie, et il m'appelle au combat. Ta mission de héraut est finie, ô puissant dieu du crépuscule. Obéis à Zeus ! Reprends la route par laquelle tu es venu. Déjà tes serpents réveillés sifflent vers moi, en haussant leur crête. Les feux bleus de la foudre apparaissent au milieu des plumes de tes pieds.

HERMÈS

Va! Triomphe contre toi-même! Insensé! Si tu détrônais Zeus, si tes eflForts

sacrilèges ébranlaient cette haute colonne du inonde, c'est sur toi, je te le dis encore, que sa ruine immense s'abattrait. Mais toute flèche, heureusement, n'arrive pas au but marqué. Le Kronide écartera d'un souffle ta violence et tes ruses impies. Sur la voie qui mène à l'Olympe, en avant de la porte sacrée, il va susciter contre toi cet otage mystérieux qu'il garde dans ses belles demeures. Tu te crois libre, ô fils du Jour. Sache-le ! Tu n'es pas moins captif qu'à l'instant où Argès et Brontès te chargeaient de chaînes et d'entraves !

Il s'envole. Ténèbres profondes.

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