SCÈNE xiir
L'ÉPÉE ou LA ROUE
A quoi bon tourner vers moi ton glaive !
aSo LA NEF
Ne reconnais-tu pas le seuil que gardent les Sphinx ailés? M'entends-tu, ô roi?
Paix! Paix! te dis-je. Dans la région des cieux heureux où tu es parvenu maintenant, sur les confins de la lumière et du monde des ténèbres, ce n'est plus la force qui prévaut.
Le fantôme s^arrête.
PROMÉTHÉE
Qui es-tu donc, toi qui usurpes la forme de Prométhée? Certes, bien que Zeus soit subtil, ses prestiges et ses ruses magiques n'auraient pas suffi à m'enchaîner, si, sous la nue qui te recouvre, un pouvoir vivant n'était caché.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Qui serais-je, sinon toi-même! Ne te fies-tu plus à tes yeux ? Ton esprit se croitil donc frappé de vertige et d'aveuglement?
Comme un homme, lorsqu'il se penche audessus d'un grand bouclier d'airain, y voit
briller son image, c'est ainsi^ ô patient du vautour, qu'il est deux mondes, sache-le.
L'un, ce noir Hadès où tu vis, tourbillon de larves et de fumée, générations des Dents semées qui, prenant la forme humaine, se dressent tout à coup du sillon, font leur fracas d'un jour, puis retombent ; Tautre, qui pose dans l'éther, sur la mer de cristal immuable de la pensée et de Téternité. Là siègent, ô fils de Pandore, les vivantes réalités dont vous n'êtes que les ombres. Chacun de vous, hommes, démons, érinnyes, victoires aux ailes d'aigle, nymphes, bêtes, tritons des mers, géants, monstrueux se tordant parmi les puits de l'Erèbe, a son double qui trône ici, mais captif et chargé d'entraves, au sommet de l'éther lumineux. Donc^ connais en moi ta vraie forme! Regarde-toi, tel que je suis, gémissant sous le poids qui m'accable !
Il lève les bras. Ses fers résonnent.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ha ! ha ! fracas intolérable ! Du milieu du tourbillon strident, je sens comme de lourdes chaînes qui s'abattent sur mon cœur. Des douleurs poignantes me saisissent... Zeus! ô Zeus! Mes yeux nagent, éblouis, dans le vertige et dans la nuit.
PROMÉTHÉE
Espères-tu donc me tromper ? Enchaîné, les pieds, les mains liés, comment seraistu ma vraie forme ? Hèraklès n'a-t-il pas brisé les fers dont Zeus m'avait chargé ?
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Certes, il t'a racheté. Titan, de la servitude de Zeus, mais non de celle d'Adrastée. En effet, si les fers sont brisés qui liaient tes membres au dur rocher, ta volonté reste captive, comme celle de tous les êtres, sous le rets universel.
Que dis-tu î Ne suis-je pas mon maî-
tre ? Ne sens-je pas ma volonté, souveraine et libre, dans mon sein ?
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Telle est l'illusion d' Adrastée- Aveuglés par un enchantement, les esclaves éternels de la roue ignorent qu'ils sont esclaves.
Ecoute, ô frère de moi-même. Sache enfin la parole scellée, le mystère noir qui, révélé, glacerait d'effroi tous les vivants, ainsi que le vent d'une épée. Ni les dieux, ni Gaia ne sont libres ; tout ce qu'enferme rOuranos subit le branle affreux de la roue. Partout présente au même instant, muette, épouvantable, ignorée, l'univers entier lui appartient, comme la vendange entassée gît sous celui qui la foule. Quel être lui échapperait ? Fermeras-tu Tune sur l'autre les barrières et les portes du ciel, afin que Thomme reste libre? C'est par la crainte de la roue que Teau coule, que le vent souffle, que la terre bour-
geonne et fleurit, que Hèlios court san s repos, à travers les hauteurs de Téther , sous sa crinière éclatante. Le Temps, pareil au grand dragon, s'enroule tout autour de la roue, et nul ne la distingue plu s du démon terrible qu'elle emporte.
PROMÉTHÉE
Que vois-tu dans ma droite? Regarde ! La flamme à laquelle Adrastée est contrainte d'obéir. Si le ciel roule par la roue, si rinéluctable Destin est debout sur la roue qu'il gouverne, Tépée, en brisant celle-ci, délivrera l'univers.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
A-t-elle pu rompre mes fers ? Comme une femme se repaît du fracas des tympanons mystiques, tu t'abuses à ta propre parole. Je te le dis encore. Titan. Au parvis de réther abyssal, la force n'a plus de pouvoir.
PROMÉTHÉE
A qui donc le gouffre est-il soumis?.,.
Quel charme, quelle incantation fera tomber le rempart de ténèbres qui défend rentrée du ciel ?
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Là sagesse, ô Titan orgueilleux. Rappelle-toi comment Kottos, alors qu'il voulut délivrer ses frères, les géants aux cent bras, pénétra jusqu'au séjour des Mânes.
A travers le brouillard muet, dans la gorge immense du Ténare, pleine de givre, de nuées et de grêle amoncelée, il vit par terre, devant lui, une tète monstrueuse qui, rampant comme un dragon blessé, semblait lui barrer la route. Alors s'engagea le combat, non plus des foudres et des massues, mais des paroles profondes.
Et, chaque fois que le reptile affreux, la tête stygienne aux trois yeux proposait sa noire énigme, TErèbe tremblait tout entier,
les glaces, en s'entre-choquant, criaient haut comme la voix d'un dieu, l'enfer vomissait des flammes. C'est ainsi que j'éprouverai et ta science et ta sagesse. Les mots de la torche ont péri, effacés sous le doigt des sept Sœurs ; le monde est vide de runes. Pour y rétablir l'harmonie, pour savoir qui y sera roi, de Thomme ou du destin, ô Titan, il faut prononcer de nouveau les grandes paroles éternelles de la terre, de la mer et du ciel.
PROMÉTHÉE
Qu'il en soit donc ainsi, fantôme. Mais dans le débat solennel qu'Adrastée établit entre nous, à quel juge sera remis le jugement de la cause ?
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Certes, à un juge incorruptible. Nul ne peut le récuser, car c'est l'épée, le glaive en feu, qui portera la sentence. Si tu triomphes, ô fils du Jour, si ta sagesse
éclaire enfin mes questions obscures et captieuses, de même que, parmi les monts, de cime en cime, on voit voler un aigle qui crie sa joie, — la flamme de l'épée grandira, témoignant ainsi de ta victoire.
Aussitôt, mes chaînes tomberont; pareils à la sombre nuée, tous les Pouvoirs géants du ciel, les dieux mâles et femelles, seront précipités, pêle-mêle, aux cavernes du Hadès; l'univers se revêtira delà puissance de ton verbe, comme d'un soleil nouveau^ et, libre enfin, tu régneras d'un sceptre omniprésent sur les hommes. Telle est la loi de ce combat. Victorieux, tu romps mes fers, en délivrant tous les êtres. Vaincu, la terre est reclouée pour jamais à sa fatale croix.
PROMÉTHÉE
Me voici prêt à te répondre. Interroge, ô frère du Hadès. Certes, si subtiles que soient les énigmes gravées par Zéus à la
pointe de ta langue, Prométhée en dénouera les nœuds.
Il place l'épée sur la nue, en face de lui. Profond silence.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Je t'interroge sur l'épée. Puisque c'est toi qui l'as créée, puisqu'elle a jailli avec ton sang, la réponse t'est facile. Tu me comprends, fils de Gaia. Comme, lorsqu'un monstre marin s'agite sous la vague écumante, ses mouvements sont révélés par l'onde qui rejaillit, ainsi tu sais quelle est la force que je voile avec ce nom de l'épée. Par elle, Tharmonie du monde est sans cesse interrompue; les prévisions de Zeus échouent, telles qu'un
rayon qui se brise. Sur cette chose de prodige d'où émane un prodige éternel, éclaire-moi, vainqueur du Ciel !
PROMÉTHÉE
L'ironie siffle dans ta voix, mais qu'importe à ma sûre espérance ! N'ai-je pas le juge éclatant, l'épée, dressée devant moi ? Tu me demandes ce qu'elle est ; je te répondrai sans peine. Pure clarté qui brille en nous, elle est pour la pensée, ô spectre, la liberté, la force inexprimable, qui, se mouvant d'elle-même, anime tout l'univers..
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
La torche aussi, tu le croyais, était l'esprit au branle flamboyant qui équilibre le monde. Mais, sous le souffle des sept Sœurs, sa magie s'est dissipée.
PROMÉTHÉE
Les runes de la torche d^or s'y trouvaient
gravées par le dehors, sur la hampe extérieure. Mais répée sortie de mon flanc, du cœur le plus profond de mon .cœur, échappe au pouvoir de Zeus.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE (Il montre ses mains enchaînées.)
Oserais-tu bien en jurer? Tu te crois libre, ô dieu crucifié, par orgueil, par aveuglement^ de même que la nef Argo, ignorant le gouvernail caché, et le vent qui souffle dans sa voile, croit qu'elle se dirige elle-même. Sors de ton rêve, ô Prométhée ! Scrute enfin ta destinée obscure!
La liberté, pour qui s'y penche, est un gouflfre plus ténébreux que le Tartare ou la Nuit. Je te le dis. Comme un nageur, au milieu de la plaine de Tonde, est porté par la ride invisible se propageant sous les eaux, ainsi tout mouvement des choses, si faible, si minime qu'ail soit, a son reflux jusqu'à toi. Va ! cesse enfin, vain-
queur des dieux, de répéter avec ta bouche, ce que tu ne comprends pas. L'épée est soumise à la roue ; la dure fille de Kronos, Adrastée, étend également, et sur rOlympe, et sur les hommes, les chaînes de la nécessité. Peux-tu exister hors des êtres ? Ne fais-tu pas partie, ô roi, de leur chœur universel ? Dès lors, qui te délivrera ? Quel fer coupera des entraves qui s'emmaillent à l'infini ? Tout ce qui dépend de Kronos, dans le vaste empire d'Ouranos, est lié sous un joug inflexible.
La cause y met au jour l'efFét, les actions sY appellent et s'y suivent, comme un flot pousse un autre flot, dans un fleuve intarissable.
PROMÉTHÉE
Crois-tu m'a voir persuadé? Alors, entends ma réponse. Je me sens libre, ô Titan du Hadès, de même que je me sens vivant.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Mais c'est l'esprit, non le vouloir, qui engendre tous tes actes. Nul ne veut qu'après avoir pensé, ainsi qu'un homme se recule, élevant dans sa main un flambeau, pour mieux voir l'ami qu'il étreint.
PROMÉTHÉE
Tout vouloir est indivisible. La liberté jaillit en nous d'un seul jet, comme Téclair.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Chaque acte de ta volonté ne s'enchaînet-îl pas pourtant, ainsi que par un nœud de fer, au désir qui le précède ? De même qu'un membre coupé ne saurait se rejoindre à son os, c'est ainsi que là liberté reste inconcevable, ô Titan, elle qui, continuellement, isolant la cause de Teffet, séparerait l'homme étonné, de sa propre intelligence.
PROMÉTHÉE
Arrête! Que m'importent, après tout, tes raisonnements subtils ? Ta langue, parce que tu l'agites, prévaudra-t-elle sur l'univers l Changeras-tu l'ordre éternel, selon l'arrangement rusé de tes phrases spécieuses? Cette liberté, que tu nies, est partout, comme l'air qu'on respire. C'est elle que chantent les aèdes> en s'aidant du plectre étincelant, elle qu'enseignent aux enfants les nourrices vénérables, elle que portent les guerriers à la pointe de leurs lances, elle que proclament, ô Titan, quand ils jugent les différends, les vieillards semblables aux Immortels, assis hors de la porte des villes. Sans elle, ni piété, ni serment, ni justice, ni vertus, ni vices... Maïs que sert de parler plus longtemps !
Il se lève et saisit Tépée.
N'ai-je pas l'épée dans ma main? Ne la vois-je pas ondoyer et se tordre sous
mon souffle? J'en explique mal, prétendstu, la puissance et Tessence divine. Soit !
Ma bouche te le redit. Je me sens libre, ô dieu du Styx, par le fait d'un mystère indicible, de même que je me sens vivant.
Il repose Tépée sur la nue.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Point de. mystère dans la roue. C'est aux yeux de tous qu'Adrastée accomplit sa course infatigable, et, ruée à travers rOuranos, donne le branle à l'univers.
PROMÉTHÉE
Adrastée n'est rien qu'un fantôme. Suscitée, à l'aurore des jours, pour débrouiller le chaos, le libre Amour, l'ayant créée, l'a laissée, ainsi que sa servante, au centre des choses et des lois.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Qu'as-tu dit ? L -eff^et sera-t-il tout au
rebours de la cause? L'eau produira-t-elle le feu ? La liberté aura-t-elle pour fille, la dure nécessité?... Non! non! Force unique, sans bornes, la roue puissante encercle tout, et Tenfer, et la terre, et le ciel.
PROMÉTHÉE
Vais-je donc me nier moi-même ? Quel vivant, si infime qu'il soit, ne se sent exister, ô fantôme, dans son souffle ou son esprit ? Et pourtant, si, comme tu le dis, la roue de fer encercle tout. Pan devient l'univers à lui seul, TOuranos ne forme plus qu'un être. Ecoute, ô larve du Hadès, car il est juste, assurément, que je réponde à mon tour. Comme le vent emplit le ciel, ou de même que la vertèbre, en se joignant à la vertèbre, compose un seul animal, c'est ainsi que ton raisonnement, en enlaçant l'être au vivant, l'âme à Zeus, l'étoile à l'étoile, fait du monde un bloc inséparable. En effet, tout étant fatal, rien
ne s'oppose plus à rien. Chaque atome, traînant sa vie, la sent s'appesantir, par derrière, des milliers de monstrueux chaînons du Hadès, de l'Olympe et des astres.
Mais que dis-je ! Pourquoi parler de la vie et des vivants ? Quel être aurait jamais surgi, quelle âme se séparerait dans cette masse effroyable ? Unifiés par Adrastée, la matière et l'esprit s'agglomèrent, l'univers entier se pétrifie- Ce n'est plus ce mobile Océan, ce gouffre profond des vivants, xyxi, telle qu'une calme vague entraînée dans le vortex marin, l'éternité se débat aux flots du temps. Nu, sans forme, immense, indivisible comme la mort ou le néant. Pan emplit et comble, à lui seul, tout l'espace ténébreux.
LE FANTOME DE FROMÉTHÉE
Certes, tu parles habilement. Mais ton propre argument se retourne et te blesse à son tranchant. En effet, ô Titan, si la
roue fait de l'univers une masse, Tépée, en séparant les êtres, les isole et les disperse au vent, comme des grains de poudre éparse..
PROMÉTHÉE
L'antique sagesse me suffît. L'épée brille devant mes yeux, je sens ma liberté dans mon âme. Pour le surplus, je m'en remets, sans charger mon esprit anxieux d'un vain fardeau d'inquiétudes, à Hestia et à Eros qui savent tout.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Ecarteras-tu de la main, comme on chasse un moucheron ailé, toute question qui t'importune? Je te le répète, à mon tour. Puisque, par un feu furieux, tu veux escalader chez les dieux et t'emparer de l'Olympe, ma part est de t'interroger, comme en ont décidé les Destins, la tienne de me répondre. Tel est le pacte qui nous lie. Tu y as obéi pour l'épée. Maintenant, ô rival
de Zeus, fils subtil de la grande Gaia, je t'interroge sur la roue.
Tonnerre. Une ombre immense se projette sur la • terre.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Quel poids épouvantable m'écrase! O nuit! nuit! étreintes glacées! Le néant et la mort m'environnent... Est-ce toi, ô roue?
Ah ! ah ! hélas ! L'horrible craquement invisible enserre Gaia de tous côtés...
Pause.
PROMETHEE
Arrière ! Assez de prestiges ! Vainement tu fascines mes yeux, mon cœur n'est pas persuadé. Non ! non ! Elle a beau m'écraser, la roue n'est qu'une apparence. Ordre,
destin, nécessité, nous appelons ainsi, ô spectre, l'illusion de notre esprit.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Qu'oses-tu dire, ô fils du Jour ! Dénouestu vraiment le lien du monde, ou bien, emporté de fureur, profères-tu des paroles au hasard, comme un guerrier qui ne voit plus où court son char, dans la poudre qu'il soulève?
Silence! Me crois-tu insensé ! Te raillestu de moi, larve stygienne ! Je te le dis, sans m'émouvoir. Tout, pour l'homme, dépend de l'homme; l'univers entier roule sous l'ombre de la pyramide des lois projetées par notre esprit. De même qu'un forgeur exercé, dans le péristyle d'un temple, modèle une statue de Zeus en frappant du marteau sur l'airain, de même l'humaine pensée crée le monde à son image. Le feu est-il chaud pour le feu ? Crois-tu qu'Eos
3oo LA NEF
peigne le ciel qui s'azure en nos prunelles?
C'est ainsi que la nécessité, renchaînement, la loi, la destinée résident seulement dans l'esprit. Comprends-moi bien, fils de la Nuit. Comme les prêtres dodoniens, dans leurs rites mystérieux, mesurent, en les appliquant Tune sur l'autre, deux feuilles du chêne sacré, la nature et l'homme se confondent, la pensée se superpose à tout.
Par là, Adrastée est la reine des apparences et des rapports, mais non des essences mêmes. En vain les lois, les causes, les effets qu'elle produit hors de son sein, se lancent sans repos l'une à l'autre, le fil magique où tout se lie, dans la mutabilité.
Ces spectres, étant hors du réel, ne tissent que des formes logiques et un mensonge éternel.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Ainsi, tu t'en fais gloire, ô Titan. Jamais nul rayon de lumière ne percera jusqu'à
LA NEF 3oi
toi. Sourd, aveugle, englouti dans les choses, le tout-puissant vainqueur de Zeus est pareil au rocher ténébreux, proie stupide de la Nuit !
PROMÉTHÉE
Que dis-tu? Rien de si vivant que l'esprit, ô larve de moi-même. L'univers flotte sur la pensée, comme un nuage recueillant le vent même sur lequel il roule et s'enfuit.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
J'admire tes paroles contraires. Habile aux ruses du discours, tu éteins tour à tour, dieu subtil, le flambeau qui luit au front de l'homme, et tu le rallumes à ton gré, selon que ta cause a besoin ou du jour, ou des ténèbres.
PROMÉTHÉE
ISe te démens-tu pas aussi l Niant l'épée, roi de la Nuit, ton raisonnement est pareil à ce dragon monstrueux, fils du feu, dont
3o2 LA NEF
les têtes se combattent. En efFet, Adrastée, sur sa roue, n'est-elle pas la liberté, puisqu'elle règle le destin ? Tu la mets dans la nue, hors du monde. Moi, spectre, je la sens dans mon cœur.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Adrastée est esclave elle-même. Loin qu'elle dirige la roue, celle-ci l'entraîne, ô fils du Jour, dans sa course irrésistible.
Pourras-tu t'évader du ciel ? Plein du temps, regarderas-tu et le temps, et la forme, et l'espace, comme du haut 'd'une tour ? De même, le démon de la roue, emporté au branle universel, ne fait qu'un avec le monde. Je te le dis sans me lasser, afin que, par un clou solide, tu fixes ces choses en ton esprit. Ce qui est ne peut pas ne pas être. Pareille à la sphère, ô Titan, qui n'a point de commencement, l'immensité avec ce qui l'anime, mouvement, rythme, effluves, harmonie, forme un tout indivisi-
LA NEF 3o3
ble. Tu fronces ton sourcil obstiné. Bien!
Considère seulement la chose la plus infime, une fleur, une herbe, un grain de sable, tiens ! cette étrange mouche d'or que les Kharites ont ciselée au sommet du grand sceptre de Zeus. Si ta pensée la place ailleurs, si ton jeu, pour sourire, imagine qu'un dieu lui donne son vol à travers réther sans bornes, ce changement, .se propageant de cercle en cercle, à l'infini, ébranle tout le pôle éclatant, la couronne de tours de Gaia, les astres de TOuranos.
Comme le soupir d'un enfant, dans une montagne de bronze où grondent mille échos souterrains, retentirait plus haut que le tonnerre, de même, ô roi, en transposant la moindre molécule ignorée, tu renverses Tunivers.
PROMÉTHÉE
Qu'as-tu dit, esclave de la roue ! Ta propre parole indomptée te condamne en
3o4 LA NEF
refluant vers toi. En effet, quel esprit comprendra cette succession infinie, et qui n'aurait pas une cause, c'est-à-dire, un commencement?
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Le monde est sa cause à lui-même. Le Destin, avec la roue, l'étreint, et, uni à lui, le totalise, mais sans qu'on l'en puisse nommer ni le moteur, ni le maître.
PROMÉTHÉE
Ainsi, les choses et les êtres, considérés séparément, seraient tous, dans la suite infinie de l'espace et de la durée, produits au jour par une cause. Conçus dans leur totalité, ils auraient pour père le néant!
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Ma bouche te répète la loi. Pan n'a pas deux visages, ô Titan; le kosmos n'est qu'un seul être.
LA NEF 3o5
PROMÉTHÉE
Et moi, je le proclame, à mon tour. La liberté mystérieuse a enfanté l'univers!
La flamme de l'épée grandit, projetée en gerbe dans le ciel. Prométhée se dresse à demi. Cris de joie des Argonautes.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Paix! paijt! allons! reprends ta place!
Es-tu si prompt à t'émouvoir ? Oublies-tu le signe inéluctable? Tant que le parvis Ouranien ne rouvre pas, à deux battants^ ses belles • portes d'étoiles, la lutte n'est pas terminée, TOlympe brave encore tes menaces. Vois ! L'ombre obscure de la roue a déjà ramené sur Gaia la terreur et le silence ; le glaive pâlit, au bord du ciel. Ni l'épée, ni la roue ne triomphe. Mais, dans un éternel combat, qui n'est peutêtre, ô fils du Jour, comme la tension opposée des deux cornes de la lyre, qu'un vaste accord éternel, ces deux Pouvoirs
géants s'affrontent et se contiennent l'un
3o6 LA NEF
l'autre. Tel est le nœud qu'il faut trancher. Réfléchis ! Dis-nous la loi sévère !
Titan, ce n'est plus sur Tépée, ce n'est plus seulement sur la roue que ma bouche t'interroge, mais sur la roue et sur l'épée conjointes, agissant à jamais dans leur force inséparable.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Mon cœur frémit... O Zeus! Que va répondre le vainqueur du ciel tonnant?
Ecoute! Pas un bruit sous la nue. Immobiles en face l'un de l'autre, au milieu du calme solennel, les deux Titans demeurent assis, et, tout droits, sans cligner les paupières, se regardent fixement.
Un long silence.
LA NEF 3o7
Qu'attends-tu, ô maître del'épée ? Pourquoi as-tu l'air d'hésiter sur le seuil de la dernière épreuve ? Parle ! Quel démon souverain réconcilie les deux Pouvoir^, inscrivant répée dans la roue, confondant la roue avec Tépée? En effet, dissemblables en tout, leur accord semble impossible.
L'une est ronde comme le ciel, comme l'océan ténébreux, comme l'anneau de la chaîne qui lie. Sa forme, en s'étreignant sans fin, circonscrit le monde en l'unité.
L'autre, au rebours, fils d'Iapétos, fait un monde avec chaque être.
PROMÉTHÉE
Ecoute 1 Méditée longuement, ma réponse sera brève. Rien ne diffère qu'en Gaia. Au-dessus de la terre et du ciel, les contraires se concilient.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Voilà donc tes oracles, ô Titan ! Même
3o8 LA NEF
pour moi qui suis toi-même, ils ne sont pas moins ténébreux, moins difficiles à pénétrer, sous la nuée qui les couvre, que tous ceux de Loxias.
PROMÉTHÉE
Faut-il parler plus clairement? Comprends-moi, ô larve de l'Erèbe. Roue, épée, forment un seul pouvoir. Quoi qu'il semble à notre œil abusée l'épée est telle que la roue, la roue est telle que l'épée.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Dis-tu bien ce que tu parais dire? Alors, la querelle est finie, et l'homme réconcilié prend sa place au banquet immortel.
Quitte le roc où tu t'assieds ? Que ton souffle éteigne l'épée ! Cette ineffable identité quêta parole proclame est la sagesse et le secret par lequel régnent les dieux heureux. Ecoute, ô patient orgueilleux ! Ecoute aussi, race éphémère! De même qu'un
LA. NEF 3o9
habile ouvrier apparie et met de niveau les beaux blocs de marbre étincelant qui forment le fronton d'un palais, ainsi la liberté pour l'homme est de confondre son vouloir avec la nécessité. En effet, étendant ses mains, Adrastée traîne par les cheveux l'insensé qui lui résiste ; elle guide complaisamment quiconque lui obéit. Soumets-toi donc, vainqueur des dieux. Mêle ton âme aux profondeurs de la grande âme éternelle ! Conforme ton esprit à la loi ! Dès lors, tu cesses d'être esclave', et, assis au trépied du Destin, tu gouvernes tous lescieux. Ne recevant plus du dehors nulle loi qui te contraigne, puisque la roue toui-ne en ton sein, tu jouis d'une liberté comparable à .celle d'Adrastée. Ta parole a dit vrai, roi du monde. L'épée s'engloutit dans la roue, la roue disparaît dans l'épée. Comprendre la nécessité, il n'est pas d'autre liberté !
PROMÉTHÉE
A quoi bon chercher tous ces détours ?
Tu sais bien, Titan de la nuit, qu'en feignant d'expliquer mes paroles, tu leur donnes un sens menteur.
Qui pourrait les interpréter différemment, fils de Gaia ? Si Nyx brille comme Hèlios, si les contraires sont le même, rien n'est plus, le pôle se dissout, tout se mêle et s'engouffre au néant.
PROMÉTHÉE
Oublies-tu, à ton tour, que la Terre a brisé sa geôle infecte et obscure ? Des lois nouvelles, inconnues, régissent le haut ciel où je tends.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Partout, Tordre règne et gouverne.
Dans quelque sphère que tu montes, c'est la raison, elle seule, ô Titan, qui réalise l'univers.
LA NEF 3ii
PROMÉTHÉE
C'est bien aussi dans la raison, c^est au sein de la pensée suprême, que prend fin la guerre sans fin des apparences contraires. Joie, douleur, s'y fondent Tune en l'autre ; la vie, la mort, le bien, le mal, la lumière avec les ténèbres n'y font plus qu'une seule clarté. Me comprends-tu, fils de la Nuit? Ou bien, faut-il que mes paroles, semblables à Une lampe amie, continuent de luire, pas à pas, sur la voie que je parcours? Ecoute! Gomme le dard qui vole est dans un lieu au même instant, et^ pourtant, n'est pas dans ce lieu, ainsi les choses de la terre, en leur cours perpétuel, sont bonnes et sont mauvaises à la fois, unies d'un lien et séparées, identi-ques et dissemblables. Le monde a pour signe réclair où, parmi le foudre bouillonnant, sont tordues l'eau des nues et la grêle. En effet, si tout change sans fin, et fleurit par ce changement même, tout
3i2 LA NEF
renferme en soi ce qui le nie, tout est, en même temps que soi, et son double et son contraire. L'effroyable Eris n'avait pas tort. Ce que sa bouche nous taisait, en criant ce grand combat du monde, c'est que les heurts, les discordances se concilient dans rOuranos, au-dessus de la terre et du ciel. Là, règne à jamais Tharmonie; là, le jour et la nuit coïncident. De même que l'ardent Hèlios, quand sa roue de flamme blanche arrive au-dessus du pôle cimmérien, prend soin de ne plus mêler d'ombre à la clarté qu'il répand, ainsi, dans la pure splendeur des sphères intelligibles, s'évanouissent, ô larve du Hadès, nombres, limites, différences.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Pèse mieux, toi-même, tes paroles !
En effet, si tout s'évanouit, que resterat-il à l'esprit, que l'esprit puisse embrasser ?
LA NEF 3i3
PROMÉTHÉE
L'Idée, Tunité vraie qui demeure. Gaia est soumise aux prestiges de Kronos et d'Ouranos. Dès que l'homme, en triomphant des dieux, aura franchi les cieux sensibles, le réel lui apparaîtra.
Ainsi> tu l'avoues sans détours. La raison, ô Titan, n'est pas une. Coupée en deux comme un serpent, la raison de la terre diffère de celle du surmonde idéal.
PROMÉTHÉE
Certes, au seuil de l'Intelligible, la pensée trébuche et s'engloutit. Une ligne infiniment courbe est égale à la ligne droite.
Suppose un dard instantané. Occupant tout au même instant, il resterait immobile.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Mais, par ces choses^ ô fils du Jour, quand même un dieu les écrirait sur cha-
3i4 LA NEF
que herbe ou chaque étoile, comment la liberté des êtres se verrait-elle fondée?
PROMÉTHÉE
Ignores-tu, larve du Styx, de quel dieu Adrastée est la fille ? Si la Nuit sans bornes Tenfanta, son père n'est-il pas Kronos, le vieux maître des mensonges ? Regarde ! L'épée me répond. L'indomptable esprit qui vit en elle s'agite et darde, çà et là, sa flamme joyeuse vers le ciel. Il sait bien que le Puissant des jours, le démon de3 visions et des ruses, n'existe pas, n'a nul accès dans les orbes où je m'élève.
Dès lors, point de nécessité ! En effet, là où Kronos n'est pas, comment la roue pourrait-elle être? Puisque la cause, forcément, précède ce qui la suit, si le Temps, ce cachot plein de chaînes aux ïourds anneaux infinis, s'écroulait tout à coup dans la nuit, Gaia bondirait délivrée, les sandales de plomb des Heures ne courberaient
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plus nos fronts. lô! lô! L'aube vient, elle est proche. Zeus, déjà, pâlit au fond du ciel. C'est que, parmi tous les secrets qu'il m'a fallu ravir aux dieux, ou susciter, l'un après l'autre, du profond de ma pensée, celui-ci est le secret suprême. M'entendstu, Titan, fils de la roue ? Comme un songe s emblable à un homme le reproduit tout entier, encore qu'un songe ne soit rien, et n'occupe aucun lieu dans l'éther, de même le monde reflète^ bien que ces choses illusoires n'aient point de réalité, la magie subtile de Kronos, l'ombre idéale d'Ouranos. Ainsi dure ton esclavage.
F asciné par ces deux puissants dieux qui nous leurrent et mentent Tunivers, tu traînes ta pesante chaîne, tu rampes, les deux pieds entravés. Mais, c'est assez! je te délivre. Le rêve qui t'entoure a pris fin.
Un silence. L'épée revient se placer, d'elle-même, dans la main de Prométhée.
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LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La lutte est-elle terminée ? Allons-nous voir crouler enfin les grands remparts de rOlympe? O stupeur! Les dieux se taisent... Ecoute! Le tonnerre épouvantable dort. Seule, à la droite du Titan, Tépée blanche, effrayante, bouillonne, en dardant ses rais de tous côtés.
PROMÉTHÉE
Que fais-tu ? Que me veux-tu, fantôme ?
Sur les nuées de Tair ardent, d'un mouvement mystérieux, inexprimable, solennel, tu glisses vers moi, du fond du ciel.
Allons ! Range-toi ! Fais-moi place ! Ne vois-tu pas répée en feu qui brille devant tes yeux ? C'est autour d'elle, désormais, que, dans cette salle du monde, Némésis va décrire son cours, pareille à un bœuf enchaîné, et qui tourne autour du poteau, en foulant sous ses pieds les javelles.
LE FANTOxME DE PROMÉTHÉE Il s'arrête en fiace du Titan.
Que l'Olympe altier s'évanouisse ! Les destinées sont accomplies. Tu l'as dit. Tel un serpent caché sous le trône des Immortels, le temps s'est déroulé, Prométhée règne, lô ! Brandis ta forte épée ! Fais tomber les chaînes de mes mains ! En me délivrant, fils du Jour, c'est toi seul que tu délivres.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La clarté pâlit qui rayonnait sur les sommets Ouraniens. Vois ! Dans tout le ciel orageux, une agitation sans bornes!... Ah!
ah! L'obscurité redouble. Sous les portiques étoiles, des spectres de dieux fulgurants apparaissent tout à coup, puis s'éteignent.
coupant les chaînes.
Le fer cède au pouvoir du glaive. Il
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bouillonne, il fond sous le tranchant, en même temps que mon esprit se sent délivré tout à coup de ses entraves terrestres.
Certes, Hèraklès n'avait brisé — je comprends maintenant tes paroles — que les coins et les crampons solides qui me liaient au rocher. Les rets plus subtils d'Adrastée continuaient de m'entourer. Ah ! Le seuil de l'Olympe tremble. Toutes ses portes, en s'ouvrant, vomissent, avec l'éclair, des spectres et des faces furieuses. Regarde !
Les colonnes du ciel se renversent et croulent sans un bruit, telles qu'une vision de rêve, dans le gouffre incandescent.
LE FANTOME DE PROMÉTHÉE
Mes fers tombent aussi, dieu vainqueur.
L'épée* a fini son œuvre. Vois ! Echappée de ta main, se ployant en cercle maintenant, et pareille à une roue, elle se consume avec lenteur, rougissant la profonde
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nuit d'une tache de flamme aussi terrible que Pœil ardent du lion.
Il se dissipe dans les airs. L'épée s'éteint. LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ah ! ah ! ah ! Tout chancelle à la fois.
"Au milieu des nuées qui s'embrasent, un immense char apparaît, encombré de déesses et de dieux...