LE GEANT ORION
(11 tombe, menaçant, fulgurant, entouré de ses soleils d'or qui éclatent.)
LES KABIRES
sortant en foule, des fentes de la montagne, forgent ces débris enflammés.
Le ciel s'éteint. Nuit profonde.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Titan, titan, Prométhée, qu'as-tu fait? Hélas! ta faux, aveuglément, a fauché les fleurs de la lumière.
PROMÉTHÉE
Point de cris... Tenez-vous en repos, sous l'ombre de ma main protectrice. N'avez-vous pas compris, ô fils de Thomme ? La vieille terre et le vieux ciel ne sont plus.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O prodige ! ô stupeur sans nom ! quelles paroles as-tu fait entendre ? Mystérieuses, fatidiques, elles se ruent à travers mon esprit, comme une tempête de brume... Mes yeux s'épouvantent, fils du jour. Tu grandis, l'immense Ouranos semble entrer dans ta forme étoilée, où palpitent les constellations.
PROMÉTHÉE
Silence! Moins de bruit, ô vivants. Ne troublez pas de vos clameurs la majesté de cet instant redoutable. Certes, je le dis devant tous. Ainsi que le potier refait une coupe avec l'argile et qu'il la marque de son sceau, ainsi, je m'en vais recréer ce monde des dieux à mon image. Telle est la loi. Il faut, sachez-le, que toutes choses se dissipent ; il faut que la terre et le ciel, croupissant sur leur ancienne lie, soient versés dans un vase nouveau. Le moment des siècles est venu.
Il fait quelques pas jusqu'à la limite des ténèbres.
Etendant ma droite sur l'abîme, dans l'océan sans bords du chaos, j'y recueille, ô vieil Hypérion, avec tes germes embrasés, les effluves du tonnerre et des astres... Ah ! ah ! qu'est-ce que ceci ! ô douleur ! Elles me brûlent, elles se gonflent entre mes doigts, les chaudes semences de vie dont je veux reféconder l'univers. Un nouveau ciel, une nouvelle terre s'agitent dans ma main de titan, toute ruisselante d'étoiles... Ecoutez ! Au profond de la nuit, parmi les montagnes d'airain encerclant Gaia de toutes parts, j'entends gronder les roues ailées, les chars vivants à la proue de flamme avec lesquels les quatre esprits du monde, Okeanos et Hestia, Typhœus et Hypérion, labourent les orbes des sept cieux. Ta puissance te quitte.
Olympien. Tel qu'une vapeur ténébreuse, ou comme une eau qui s'enfuit parmi les herbes, ce qui fut à toi s'évanouit. lô ! lô ! déjà, les rocs s'ébranlent, tout le mont projette, en se fendant, de hautes flammes bleuâtres... Hestia ! Hestia ! Hestia !
Le char de la Terre apparaît.
Paix ! le soc de l'abîme en émerge. Emporté par les ailes rapides qui battent à son moyeu, il roule avec un terrible son, plein des clameurs et des bruits de TErèbe, sur les vagues de Téther.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Regfarde ! Une autre roue stridente brille et s'élance au milieu des nues, dans le fracas d'un ouragan.
Deuxième char (du Feu).
PROMÉTHÉE
Mes prunelles enivrées se dilatent. lô ! lô ! Déjà le ciel n'est plus qu'un orage effrayant de lumière.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O dieu, ô dieu, épargne-nous ! malheur sur nous ! ha ! ha ! ha ! hélas ! Tu nous brûles, ô Hypérion.
PROMÉTHÉE
Rassurez-vous, fils de la femme. Voyez, tel qu'une noire nuée, Typhœus monte en emplissant le ciel de fumée, de sourds mugissements, de trombes de ténèbres et de grêle.
Troisième char (de l'Air).
Quelle terreur va surgir encore? En haut, en bas, de tous côtés, épiant tes prodiges, ô titan, je surveille la terre et les nues... Ha ! ha ! La sombre mer bouillonne; des feux glauques, par tourbillons, jaillissent de ses flots soulevés.
Quatrième char (de l'Eau).
PROMETHEE
C'est le beau char d'Okeanos qui émerge des antres marins. Tout diapré de changeants arcs-en-ciel, il roule au travers du gouffre, en vomissant par ses orbes grondants et par ses roues qui s'entre-croisent, des cataractes et de grands fleuves écumeux.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Maintenant, l'abîme se tait. Immobiles aux quatre coins du monde, les quatre chars des puissants esprits attendent le geste de leur roi.
PROMÉTHÉE
Certes, Tattente sera brève. Etendant ma main fumante, ô mère, j'éparpille au-dessus de ton sein, les germes radieux de la vie. Ah ! une volée de soleils bondissent dans Téther qui flamboie. Sous les roues grondantes des chars, l'abîme se fend par le milieu, vers l'aurore et le couchant, tandis que, du sillon fécondé, jaillissent des montagnes, des rocs, des cascades, de beaux fleuves limpides, des continents couverts de fleurs, et d'éclatants Olympes de feuillage, pleins de bêtes et de rayons. lô ! lô ! entendez-vous les voix? entendez-vous les rumeurs sans nombre ? Tout l'immense chaos en tumulte muirit et semble bouillonner. Au milieu du verdissement des feuillages monstrueux, Gaia enfante, en rugissant, des troupeaux de lions, de taureaux, d'onagres, de difformes mammonts, de paons à la queue étoilée. De vastes printemps tout en fleurs éclatent sur les collines. O joie ! ô joie ! splendeurs bénies ! L'eau court et tournoie, la flamme roule ; de blanches aurores boréales, des explosions de clarté scintillante comme les flots de la mer, irradient dans l'air, de tous côtés. Voyez ! Sous les antres béants, les
typhons orageux tourbillonnent, en vomissant par bouffées, la pluie blême, le feu, le vent, les pierres de foudre... Bien, bien, arrêtez ! c'est assez... Arrêtez! vous dis-je, esprits du monde. Voulez-vous donc consumer la terre ? Déjà les fruits succèdent aux bourgeons, la grenade éclate sur la branche, Gaia roule un sang de feu qui pénètre sa masse de granit. Votre tâche est faite, ô chars vivants. Allez, regagnez vos cavernes...
Les chars disparaissent.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Une vaste sérénité se répand sur la mer et sur les plaines. Des archipels de nuées blanches, à Faspect étrange, merveilleux, flottent dans Tazur du ciel.
HÈRAKLÈS (buvant, au bord d'un fleuve.)
Certes, on croirait voir des coupes, des tridents, de belles armes... Ho ! ho ! qu'est-ce donc qui m'émeut ? La volupté de l'air se coule en moi. Cette herbe toute fleurie m'invite à célébrer tes rites, ô Bakkhos, ou ceux d'Aphrodite d'or, la plus douce des déesses.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Une brise incertaine remue les grands bois de myrte et d'amarante. L'orage de la Création s'est apaisé... Par intervalles, seulement, un météore attardé qui tombe fait écumer le ciel d'argent sous sa proue.
Musique. Chant de cithares et de flûtes.
Un nouvel univers est né. Les suprêmes battements d'ailes des typhons, au milieu de Féther hyalin, y répandent, en flocons lumineux^ de molles avalanches de roses. Parmi les cèdres aux verts rameaux, qui bruis-
6o LA NEF
sent dans Tair frais du matin et fument, tout chargés de rosée, les cyclopes-gardeurs de bœufs jouent de la flûte, au penchant des monts ; les géants paisibles vont et viennent, à travers les branches qui ploient sous les o-lobes d'or des fruits. Ecoutez ! Avec un sourd murmure, les fleuves traînent lentement, par les vallées, leur magnifique rets d'eau verte. Des serpents à tête de femme s'enroulent, çà et là, aux rochers. O jours de joie! bonheur du monde ! Dans le noir dédale des forêts, les napées formant des chœurs mystiques, sur des tapis d'herbes et de fleurs aussi belles que des étoiles, imitent, en leurs circuits solennels, les évolutions des astres... lô ! lô ! hâtez, hâtez la danse! Qu'un printemps plus radieux encore éclose sous vos pieds bondissants ! Je vous le dis, faunes, sylvains, satyres velus, fils de la vigne, vous, nymphes, et vous ménades, et toi, multicolore Iris qui courbes au-dessus des rocs et des feuillées, tes vastes ailes de fleurs, ornez, faites splendide à l'envi le terrestre Olympe du titan. Car, sur ces monts, je bâtirai — Prométhée en jure par lui-même — le grand palais resplendissant, étoile, où les fils dispersés de Gaia, bêtes, éphémères et géants, vivront, enfin unis, sous mon sceptre... Bien ! ma parole est obéie. Voyez ! jusqu'aux dieux de la mer s^'empressent vers la sainte montagne.