SCÈNE V GHIRON SUPPLIANT
LE CENTAURE CHIRON
Justice ! justice ! ô titan. Venge-nous ! justice ! ô dieu, justice ! N'es-tu pas le vainqueur de Zeus ? M'entends-tu ! Justice, ô dieu souffrant ! Justice ! Il se forge, là-haut, un nouveau mors pour la terre.
PROMÉTHÉE
Quels malheurs cries-tu ainsi vers moi, ô Puissant qui te réjouis des forêts et des cavernes ? Certes, mon cœur se sent troublé. Ta voix violente et sauvage, où éclatent des hennissements, se précipite en mots confus comme le bouillonnement des fleuves. Un dieu t'a t'il fait quelque tort ? Ou bien, serait-ce Pan qui t'agite, toi dans le sein de qui roule, à torrents, l'éternelle ivresse de Gaia ?
LE CENTAURE CHIRON
Pourquoi parler de moi-même ? C'est de toi, de toi seul qu'il s^agit, ô roi protecteur du monde. Tandis que tu sièges sur ce roc, assoupi et gorgeant ton oreille
68 LA iNEF
du murmure des fontaines, les Gorg-ones, les Filles de la nuit, tous les oiseaux hideux sortis du vase, accablent de maux les vivants.
PROMÉTHÉE
Qu'as-tu dit? Malheur! Dois-je te croire?... Mais non, tu te trompes, ô fils du Cheval. Quelque terreur vaine t'a déçu.
Déçu, dis-tu... O blessures ! ô plaies ! Mon sang qui coule est-il un songe? Regarde ! A flots vermeils, il se rue et bouillonne devant toi, comme la grasse écume de Bakkhos. Vois mes joues gonflées et meurtries!... Vois ma lance fracassée, coupée, jadis, sur l'arbre des Colombes, le grand chêne Dodonéen... Mais je supplie en vain, fils du jour. Ma parole informe et rauque, et qui bégaie ainsi que le vent, ne sait pas expliquer ma misère, et tu souris, ô dieu subtil, en écoutant la bête chevelue, Thippanthrope ignorant et farouche. Eh bien, qu'il se soulève alors, au milieu de ses glaciers neigeux, le Tanaïs, le fleuve scythique aux voix profondes, et qu'il atteste, les ayant vus, tous les maux qui sont les miens. Parlez, rochers! Parle aussi, toi, qui émeus les vagues au fond des mers, ô grande cithare de pierre que je faisais résonner sous mon plectre, quand les Chiennes m'ont assailH. Et tous, rangés autour de moi, ils m'écoutaient, charmés dans leur cœur, les muets de la terre sacrée, les tigres, les lions, les taureaux, les panthères semées de roues, les singes barbus, frères des satyres, les cerfs géants, rameux comme des arbres... Vengeance, vengeance, ô titan ! Laisseras-tu l'enfer t'asservir ? laisseras-tu régner les Gorgones ?... Ha ! ha ! Mon cœur crie dans mon sein, et se hérisse de fureur, comme un aigle.
CIIIRON SUPPLIANT 69
PROMÉTHÉE
Calme ta rage, ô indompté. Apaise tes pieds qui t'emportent, tes bras velus que tu tords, en mugissant. L'audace des monstres du Hadès ne demeurera pas impunie.
Grondements de tonnerre, LE CENTAURE CHIRON
Entends-tu ? ô Gaia ! ô Zeus ! une montagne de vapeurs envahit les profondeurs du ciel. Déjà paraissent, en courrières, les gelludes au plumage d'airain, les grées hideuses qui n'ont pas d'os, et ressemblent à de la cendre... Ecoute, ah! ah ! la meute aboie avec des cris toujours plus proches. Un tourbillon d'ailes de fer, de crinières, d'yeux étincelants, emplit la nue qui s'embrase.
PROMÉTHÉE
se dressant à demi.
Arrière! loin d'ici! arrière!... O stupeur! Je retombe impuissant, les membres inertes et enchaînés comme des liens d'airain du sommeil. Hélas sur moi ! Je ne pourrais pas même, avec ces mains engourdies, écarter les mouches de mon front, moi qui me dis le vainqueur des dieux... Que faire? Comment résister?
Il se dresse et retombe encore.
Némésis, Némésis, je t'appelle. Quel roi sans sceptre et sans pouvoir as-tu fait du titan triomphant ? Gardienne des rites universels, Fatalité, Meneuse des étoiles, Nécessité omniprésente, debout dans toutes les voies, apporte au nouveau dieu souverain, car tel est ton office, ô déesse, les symboles éclatants de son règne, les signes d'or qui, le sacrant à tous les yeux, mettront les Chiennes en fuite... C'est à toi que je
parle, Adrastée. N'entends-tu pas ? Que tardes-tu, ô Fatidique ! Violes-tu la loi contre moi seul ?
LE CENTAURE CHIRON
Retiens ton cri, fils d'Iapétos. Déjà mes sens de bête plus subtils m'annoncent Teifrayante approche. O Aides ! le gouffre s'illumine... Tout debout sur une roue de fer qui roule avec des tonnerres, une strige, un fantôme géant aux ailes noires déployées, vient à nous, des confins de la nuit...
(L'apparition s'arrête en face de Prométhée.)
NEMESIS
A quoi bon m'appeler de tes cris, dieu impatient, dieu faible et violent comme un vrai fils de la femme ? Crois-tu émouvoir Némésis ? hâteras-tu les pieds du destin ? A la borne marquée du temps — ni en deçà, ni au delà — je t'apporte ce qui est à toi, la torche d'or de la flamme incorruptible, comme j'ai porté à Kronos sa vaste faux ouranienne et à Zeus, avec réclair tonnant, le sceptre où la terre et la mer vivaient, sculptées dans l'airain.
PROMÉTHÉE le flambeau à la main.
Mes prunelles heureuses te revoient, ô flambeau
d'or, torche sacrée qui contiens la vie des éphémères. En vain, Hèphaistos a terni le feu blanc, primordial, divin, que j'avais volé pour t'allumer au trépied d'oti naît le jour. Ravivée sous mon souftle puissant, ta flamme éblouissante pétille, et verse, comme Hypérion, une immense aurore triomphale, dans les hauteurs vermeilles du ciel... O joie ! présages de victoire ! M'entendez-vous, Louves ailées, gelludes, harpyes, stymphalides, et toi, livide Alecto, vous, gorgones hurlantes et sanglantes, qui, obstruant de vos rondes hideuses le blanc portail oriental de la Naissance, jetez de l'ombre, avec vos ailes, sur la moitié d'un continent. Maintenant, je ne vous crains plus. Quand le Hadès concentrerait toutes ses forces en un seul poing géant, ou quand, plus fourmillant que le poulpe, l'informe Typhœus m'attaquerait de ses cent bras irrités, la torche que j'élève dans l'air suffirait à vous mettre en déroute... Allons, arrière ! hors de ma vue ! Fuyez, larves exécrables ! retournez à vos tours embrasées ! Si vous bravez ma colère, si ma rouge main droite, armée d'éclairs, se levait... Mais pourquoi différer ?
11 agite le flambeau ça et là.
Secouant la torche bouillonnante, et soufQant d'une septuple rage son feu purificateur, j'emplis le ciel, non moins que Zeus, de rafales et de vagues de flamme.
NÉMÉSIS
Que sert d'enfler ainsi ta voix, petit dieu des éphémères? Regarde, le flambeau pâlit. Tournoyantes au milieu des airs, les sombres lémures du Hadès, en ricanant, fixent sur toi leur prunelle étincelante.
(La torche fume et s'obscurcit. Ténèbres croissantes. Un long silence.)
PROMÉTHÉE
Est-ce là mon règne, ô Némésis ? Est-ce là ce séjour éclatant, promis par les destinées, et où dansaient les joyeuses Saisons, couronnées de feuilles et de fleurs ? Triomphant, je reste sans pouvoir. Maître de tout, les drao^ons de la nuit m'assièofent sur mon rocher... Loin de moi ! va, flamme mensongère...
Il jette la torche.
Puisque Aidés se rit de mon effort, à quoi bon te brandir plus longtemps, et contrefaire l'Olympien ? Non ! Répandant l'obscurité sur moi avec mon manteau d'étoiles, je veux rester ainsi qu'un mort, sans bouche, sans oreilles, sans yeux.
NÉMÉSIS
Quelle misérable épouvante a saisi ton cœur, dieu magnanime? Ne connaissais-tu pas la loi ? Croyais-tu que tes chaînes rompues terminaient ta querelle avec Zeus ? Gémissant, ployé sur ton rocher, laissant fumer, au bord des eaux, la torche d'or jetée par ta main, certes, tu donnes au Foudroyant qui rit dans sa citadelle, un spectacle inattendu. Est-ce bien toi, fils de Gaia ? Est-ce là ce dieu vainqueur des dieux, qui se dressait sur l'univers comme un nuage de gloire, et bravait l'Olympe et le Hadès !
PROMÉTHÉE
Reculerai-je devant toi, spectre vide au travers de qui parle et agit Tesprit fatal du monde? Oui, je suis le titan éternel, Prométhée, ton maître et ton roi.
NÉMÉSIS
Mon "maître, dis-tu... Insensé! Gomment donc aurais-je un maître ? Dans l'abîme orageux du chaos, je roule au milieu des flammes. Et chacun des tours
de ma roue, faisant jaillir les astres à tourbillons, suscite, ainsi qu'une poussière, des myriades innombrables de dieux, de larves, d'éphémères, de bêtes, qui se livrent un combat sans merci... Maintenant, fils d'Iapétos, écoute. Quand il a usurpé le ciel, TOuranidc a fauché de sa faux la flamme horrible des étoiles qui consumaient l'univers. Quand il s'est dit roi de la terre, Zeus a lié la vagabonde à son Olympe, avec la lourde chaîne d'or. Ton épreuve t'attend aussi, Prométhée, dieu rédempteur des hommes. Tends la main, roi du monde, et reçois le second présent d'Adrastée, le grand vase d'airain qui accompagne la torche.
PROMÉTHÉE
prenant le vase dans ses mains.
Quel brouillard tombe de mes paupières ? O stupeur ! hélas ! urne exécrable ! Est-ce bien toi, vase trompeur, envoyé par Zeus à Pandore, et où les dieux perfides avaient caché tous les fléaux de l'Erèbe ? Certes, mes yeux te reconnaissent. Le froid pesant de ton métal s'étend au loin sur la terre ; ton beau couvercle, où Hèphaistos a imité le dôme étoile, jette un halo d'airain dans la nue, tandis que, sur tes flancs luisants et au creux de tes spirales, des fleuves noirs semblent couler. O terreur ! O mystère du monde ! Si j'ai clairement entendu les paroles fatidiques, tu renfermes, ô vase de douleurs, Tépreuve qu'il me faut subir, le dernier obstacle qui s'oppose à la félicité des vivants. Ma main déjà frémit sur l'urne... Que fais-tu, ô Prométhée, arrête ! Es-tu certain que l'Olympien, ourdissant ses r-uses contre toi, ne te tend pas un nouveau piège ? En efïet, les sages des hommes, les aèdes et les mages inspirés, feignent en leurs chants que l'Espérance, la déesse au merveilleux œil
vert, est demeurée dans l'urne fatale. Ne vais-je pas, de ma main trop prompte, faire s'envoler, à jamais, l'unique bien qui reste aux mortels ?
Un silence.
Mon esprit hésite, mon cœur tremble... Hélas ! un sourd frémissement s'exhale du vase énorme. Les montaones crient, de tous côtés : — Pandore, Pandore ! Pandore ! l'air s'emplit d'harmonies et de voix... Je t'interroge, Némésis, toi, Tauguste omnisciente. Que veulent dire ces prodiges ? Pourquoi, réveillant de la nuit le spectre de la vierge infernale, les destins mêlent-ils ce nom à l'épreuve que je dois subir ?
NÉMÉSIS
Es-tu si lent à deviner ce que savent, ce qu'ont toujours su et la bête et l'éphémère ? Le sort des hommes, ô dieu sauveur, n'est pas lié à ton sort seulement: leur mère aussi y a sa part.
PROMÉTHÉE dans une agitation terrible.
Malédiction sur l'embûche de Zeus ! O désespoir ! C'est donc en vain que mon sang a racheté les êtres. Pandore, Pandore, ah ! hélas ! O insensé Epiméthée !... Mais non ! Esclave de la roue, tu te joues du titan trop crédule. Que parles-tu de la mère des hommes ! La Semeuse imprudente n'est plus. C'est vous que j'en prends à témoin, striges, larves, démons, vipères ailées, noirs vautours des ténèbres éternelles. Au milieu du grand festin des dieux, vous avez surgi du vase amer, et, vous ruant sur la vierge épouvantée, vous l'avez déchirée en lambeaux, tandis que, gorgés d'ambroisie, et buvant dans leurs coupes d'or le nectar en feu du ciel, les Olympiens poussaient des
cris pour stimuler votre rage. Maintenant, couchée sous Gala, parmi les roches et les lacs souterrains, Pandore est mêlée à la terre. Son sang fait bouillonner le jour; ses yeux rient dans la mer qui frémit comme une émeraude enQammée. Sur ses os jetés au fond des flots, sur les débris de son corps mutilé, de vastes continents s'élèvent, avec leurs puits de feu rouge inextinguible, leurs tleaves noirs, leurs veines de marbre, leurs filons d'or et de fer.
NÉMÉSIS
As-tu cru, ô titan oublieux, que la vierge pouvait mourir ? Toi-même, ne proclames-tu pas, devant tous, que, sous son voile peint d'océans, de brumes, de feuillées. Pandore est Tâme de la terre ? Parmi les membres palpitants qui jonchaient le bleu pavé d'étoiles — cependant que, porté sur l'aigle et suivi des filles du Hadès, Zeus joyeux tonnait, de toutes parts — j'ai recueilli le cœur meurtri, le grand cœur de la mère éternelle, car il fallait, pour accomplir les destinées, que la race humaine vécût. Ouvre le vase, ô sauveur du monde. Il est temps que tu saches enfin ce que contient l'urne des maux, toi qui prétends les guérir.
PROMÉTHÉE
Mon esprit anxieux, hésitant, vacille en moi, comme une flamme. O Aidés ! quels nouveaux prodiges vont épouvanter mes yeux ?
Il ouvre le vase. Un silence.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Regarde ! Le dieu prend dans sa main et pose sur la nuée je ne sais quelle forme effrayante, dont l'aspect ressemble à un cœur d'homme. O malheur !
mes entrailles s'émeuvent... Hélas ! plus orageux que la mer, entouré de grands rais ténébreux où tourbillonne une mêlée confuse de spectres et d'apparitions, l'orbe funèbre, éblouissant, flotte, et s'efface, et reparaît, au travers d'une vapeur sanglante.
PROMÉTHÉE
portant la main à son flanc.
Quelle souffrance aiguë me mord ? Ah ! hélas ! hélas ! elle se rouvre, la plaie hideuse et vorace qui, pendant des siècles sans nombre, a saigné sous le bec du vautour. Pourquoi me regarder ainsi, vous tous qui m'environnez, et rester comme stupéfaits ? Zeus triomphe ; ô Ciel tu le vois ! Mon sang coule, il ruisselle à torrents ; il rougit ma robe étoilée...
NÉMÉSIS
Tu subis la loi, fils d'Iapétos. Quiconque se trouve en présence du cœur blessé de la mère des hommes, est contraint de goûter la douleur. Vois ! Cabrés, hurlant d'épouvante, les troupeaux se pressent autour de toi ; les serpents s'enroulent à tes jambes ; au-dessus de ta tête sacrée, sur tes bras puissants, sur tes épaules, des essaims tumultueux d'oiseaux crient, tournoient, et, battant des ailes, se posent, tout frémissants. Entends-tu ces lointaines clameurs ? C'est la voix de ceux qui te sont chers, le sanglot bruyant des éphémères. Stupéfaits, pleins de parlages vains sur ce qui est sans remède, ils se répandent dans les plaines, pareils aux traînées des fourmis, ou gravissent, en s'enfuyant, les glaciers et les montagnes. La vue du cœur frappe d'effroi toute créature vivante. Regarde ! Suspendu dans l'éther, inefiable, mystérieux, pareil au feu lugubre qui palpite sur le sceptre de fer d'Aidôneus, il tressaille à chaque pulsation de la vie
universelle, étant le centre des douleurs, le vase sanglant où aboutissent tous les maux^ toutes les misères et tous les deuils des humains. Tu gémis... A quoi bon gémir ? Ce que tu souffres, ô dieu vainqueur des dieux, n'est que l'ombre des tourments qui t'attendent. Quand le cœur jettera du sang, quand, sur le signal de Zeus, les aquilons et les borées, suspendus aux quatre coins du ciel, sonneront leurs trompettes terribles, alors, le cri de votre alarme pourra monter jusqu'aux nues. En effet, telle est la juste loi. A chaque spasme de douleur crispant le cœur de Pandore, désastres, calamités, fléaux, étreignent tous ses fils, ici-bas. Et dès que tombent dans la nuit, telles que de grandes étoiles rouges, les gouttes du sang maternel, le démon de la Mort prend son vol, la peste sue ses poisons, la guerre épouvantable se rue au milieu des hommes qui gémissent.
PROMÉTHÉE
Est-ce là mon épreuve, Adrastée ? Parle, réponds sans détours. Si Prométhée a bien compris tes oracles obscurs et menaçants, une immense calamité est suspendue au-dessus du monde. Quels combats m'impose le destin ? A quel trident, à quel tonnerre, à quelle armée de dieux ou de démons, faudra-t-il que le titan résiste ?
NÉMÉSIS
Que parles-tu de combats ? Ton esprit inquiet, soupçonneux, tout gonflé d'orgueil et de défi, s'agite, et pareil au scorpion qui brandit ses deux pinces affreuses, menace et le Tartare et le Ciel. Non, Tépreuve est moins redoutable. Sitôt que l'enfer déchaînera la tempête effroyable des maux qui doivent accabler les
hommes, alors, ô fils d'Iapétos, étendant ta droite sur le cœur, taris le sang qui en ruisselle. Rien de plus, ô dieu vainqueur de Zeus. Et les vents, s'arrêtant de rugir, dans le tonnerre de leur joie, crieront : la terre est sauvée !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Guéris le cœur, sauve-nous, fils du jour ; les fils de Pandore t'implorent... Mère, mère, hélas ! ô douleur ! Une pitié profonde, intarissable, flue dans mon sein et me submerge, comme Teau qui coule du rocher.
PROMÉTHÉE
Ne craignez rien, fils de la femme ; toute chair sera guérie. En vain, les portes de Tenfer résistent encore et se rebellent contre nous. Le dieu qui siège dans mon sein ne peut pas être vaincu.
Pause.
Voilà donc comment je te revois, après tant de siècles écoulés. Pandore, hélas ! mère des hommes... Ta forme, mêlée à Gaia, s'est dissipée ainsi qu'une vapeur. Seul, pareil au soleil du soir, ton cœur rouge et saignant bat à nu dans la poitrine du monde... Mère, mère ! ô deuil, hélas ! hélas !... Lorsque tu parus au festin où les hommes et les tyrans du ciel se partageaient les biens terrestres, tous les fils de Tantique Ouranos, géants, cyclopes, hécatonchires, et les titans de flamme des étoiles, se levèrent, ivres d'amour, sur leurs trônes dressés loin des dieux, au bord de l'océan des airs. Nue et splendide, précédée par le vol d'Eros qui portait le grand vase mystérieux, lourd de désastres, tu flottais dans l'azur hyalin, sur la belle coquille d'argent de Sélènè, mère des mois ; et tes deux bras levés, ô vierge, déployaient, au-dessus du chaos et des
noirs archipels de l'I^^rèbe, un immense arc-en-ciel diapré qui roulait, se tordait, ondulait, comme une écharpe de fleurs. Alors, des prolondeurs du gouffre, se haussant, tout gonflé de désirs, sur son ventre monstrueux, Epiméthée, le dieu difforme, le titan au cœur irréfléchi, engendra en toi, Pandore, t'ayant touchée de sa main frémissante, la race des femmes femelles. Et tu jetas un cri strident. Et l'abîme entier fut ébranlé, et, pareil aux cordes d'une lyre, il vibrait, d'étoile en étoile. Et les hippanthropes fougueux, les cercopes aux pieds tors, les telchines fourmillant sur les rocs des montagnes, levaient les bras vers toi^ fille de Zeus, tandis que, de tes doigts vermeils, et avec un candide sourire, tu voilais, ô mère des humains, ton sein vierge et fécondé.
Un silence.
NÉMÉSIS
Ma tâche terrestre est remplie ; Némésis doit reprendre sa course. Vois, des gouttes de sang commencent à s'échapper de la pointe de ma lance. Dans un rougeâtre tremblement, elles tombent, elles s'élargissent, au milieu des brumes et des vapeurs. Ma, roue de fer frémit sous mes pieds. Le moment de ta souffrance est proche.
PROMÉTHÉE
Espères-tu m'épouvanter ? Te crois-tu encore au jour fatal du marteau, des clous et des entraves ? Si mon âme a paru s'émouvoir, si la crainte et la stupeur, telles que deux sombres serpents entrelacés dans la poussière, ont glacé un instant ma pensée, la défaillance a été brève, lô ! Ramassant, au bord des eaux, le grand flambeau d'or qui fume, je l'agite audessus de mon front, en poussant des clameurs triom-
8o LA NEF
phales... Reprends ta course, Némésis ! Va, pars, laboure l'abîme ! Roule autour de Tétoile écumante qui s'agglomère sous ton chant ! Tout ce que veut de toi Prométhée, avant que ta roue ne plonge dans le gouffre de l'enfer ou du ciel, c'est que tu redises, ô déesse, — comme les monts doublent, en leurs échos, chaque cri du gypaète — la sentence portée contre moi.
NÉMÉSJS
Tu as raison, fils d'Iapétos. Pareil au buffle captif qui essaie la longueur de sa chaîne, tu veux savoir jusqu'où s'étendent les promesses du Destin. Donc, écoute l'arrêt fatidique. Ma voix le répétera, tel qu'il éclata tout à coup, en frappant de stupeur les trois mondes, tandis que, dans le lieu sans forme et autour du Trépied embrasé, les racines de Tarbre des cieux tremblaient avec un fracas terrible. Et la sombre Hestia se dressa, apaisant de sa main la fournaise. Et les bouches invisibles criaient : « Si Prométhée guérit le » cœur, si le sang dompté s'arrête enfin, la Mort, la » Nuit, et le Chaos s'enfuiront par delà les étoiles. » Avec des barres de fer, avec des herses et des ser- » rures épaisses, le titan fermera lui-même les neur » portes du Hadès. Alors, autour du cœur guéri, Pan- » doré, plus belle, renaîtra. Splendide, couronnée de » soleils, déployant ses vastes ailes d'or au-dessus de » la terre déserte, pour échapper à la poursuite du » doux et sauvage Eros, la déesse ressuscitée volera » jusqu'à la montagne oii siège le titan éternel. Et » c'est là, devant le fils du jour, qu'elle enfantera, ô » merveille ! un être souriant, lumineux, rival des » dieux et plus grand que les dieux, et qui sera » rhomme nouveau »... Ainsi ont prononcé les oracles.
LE COEUR ET LE FLAMBEAU 8i
PROMÉTHÉE
Ma joie ardente gonfle mon sein. lô! lô ! l'homme succède à Zeus ; tout m'apparaît clairement. Ta course est finie^ Adrastée : que ta roue s'abîme dans le gouffre ! Tes pieds d'airain, déesse de la nuit, ne sonneront plus sur le monde. O lumière ! ô joie! immense espoir ! Le destin va devenir libre.
NÉxMÉSIS
Pourquoi parler du destin ? Monde et dieux, matière et esprit, nécessité et liberté, n'es-tu pas encore las, ô titan, d'entrechoquer l'un contre l'autre tous ces mots si chers aux mortels ? Qui comprend la majesté des choses n'a plus ni amour, ni mépris, ni haine, ni compassion. Sache ceci, petit roi terrestre. Le morne univers ténébreux palpite sous les lois inflexibles, comme un oiseau sous un rets. Tout est nécessaire, donc tout est bien.
(Elle disparaît sur sa roue ) LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La terre tremble, de nouveau ; le moment de l'épreuve est venu. C'est le fracas d'un tourbillon, un bruit de feu, de montagnes entr'ouvertes... Géants écrasés sous les rocs, bêlements, cris, piaillements d'oiseaux, spectres qu'apportent^ par bouff"ées, les brouillards sinistres de l'Erèbe, flots de guerriers saisis d'efi^roi, perdant leurs tiares d'or dans leur fuite, ou dressés, le long des fleuves, sur des étalons cabrés, tout s'agite, et hurle, et fourmille, au milieu de la vapeur des flammes... Titan, titan, les vivants et les morts se lèvent pour t'implorer.
82 LA iNEF
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES (Voix innombrables et clameurs.)
L'Ouranos s'écroule-t-il sur nous ? Est-ce le dernier jour de la terre?... Où fuir? où me cacher? ah! hélas !... Au nord, au sud, de tous côtés, les monts en feu se répondent...
Tumulte grandissant.
Prométhée... Titan... Prométhée... Titan! Titan! Titan ! . . . fils de Gaia ! . . . O douleur ! elle est donc revenue, la nuit épouvantable des siècles.
PROMÉTHÉE
Ne craignez rien, les monstres de l'enfer seront mis en fuite promptement, pour faire place à l'Aurore éternelle... lô ! lô ! victoire! victoire! Mon cœur bondit dans le fracas, ainsi qu'un char qui s'emporte.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BP!:TES
Entends-tu? Gaia mugit plus fort; une plainte, un grondement sans bornes, agite le royaume infernal... O stupeur! quelle ombre se répand?... Il tombe le grand mur d'airain qui défend la terre des ténèbres...
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Qu'est ceci ? Prends garde, ô dieu sauveur... Ne
vois-tu pas ?.., La torche d'or, la flamme apportée par la Strige, palpite... elle décroît dans ta main.
PROMÉTHÉE
Ne t'émeus pas, roi de la nef. Ce signe qui te semble funeste, me paraît envoyé, au contraire, par la bienveillante Hestia. Gardienne de la vie et des mondes, peut-être m'avertit-elle ainsi, avec un soin maternel, que le grand flambeau du destin doit, pour guider les siècles désormais, en accord avec mon nouveau règne, recevoir, lui-même, un feu nouveau.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O terreur! ha! ha! lève les yeux... Elles sont là, les Sœurs aux mille noms, les hydres qui ronflent la flamme. Vois comme elles pressent leur vol ! Comme elles flairent la curée, renversant leur hideuse narine dans l'air sombre et sulfureux...
Je vous le dis, rassurez-vous!... Plus de deuil!... paix ! paix ! fils de la femme. Dès que le cœur sera guéri, dès qu'en ressuscitant Pandore, j'aurai fondé, d'ici jusqu'aux étoiles, le règne merveilleux de l'Amour, Hypérion d'or reparaîtra, dans toute sa gloire originelle.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Hâte-toi, hâte-toi, dieu vainqueur... Vois, déjà au seuil du Hadès, parmi le brouillard livide, la chienne Orthros aboie de ses cinquante têtes, prête à dévorer la terre.
Pause.
PROMÉTHÉE
ciendant la main sur le cœur.
L'aurore des jours se lève enfin. Recueillant mon
sang entre mes doigts et le répandant sur tes blessures, je t'en lave, ô cœur, pour te guérir, après ta longue souffrance. Sois béni, toi qui étais maudit! Que de toi, désormais, pauvre chair, cœur des cœurs, ô plaie universelle, irradient la justice et l'amour qui éclaireront le monde...
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES (Voix étouffées et n^urmures.)
Une nuée de pleurs monte à mes yeux... Parle bas... plus bas, plus bas... écoute... L'enfer immobile se tait ; le silence énorme des vents plane seul au-dessus de Tabîme.
PROMÉTHÉE
O stupeur ! Ai-je ordonné en vain ?... Les gouttes ruissellent toujours ; le sang pleut, lentement, dans le gouffre... Pandore, ô cœur, Pandore ! Quel démon te fait donc repousser le baume qui t'eût guéri ? Crains-tu les dieux et leur colère? Mais déjà, tu le sais, Zeus n'est plus; Aidés tombe et roule dans la nuit, lâchant le sceptre affreux qui se brise. Il n'y a point d'autre roi que moi ; il n'y a point de dieu fort, juste et vengeur que moi. Comme l'aigle, avec de larges cercles, vole au-dessus de ses petits, ainsi, ma droite souveraine te protège, O cœur tremblant... M'entends-tu? M'obéiras-tu ? Secouant sur toi ma main puissante, je te baigne du sang rédempteur, de l'effusion expiatoire qui sauve et qui purifie. Pour la seconde fois, Prométhée le commande: sois guéri, ô cœur blessé de Thomme ! Et vous, noirs dragons de TErèbe, striges, lémures, plus de combat!
Nouvelle pause. Un tiot de sang jaillit du cœur.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS. LES BÉTES
Malheur sur nous!... Ah! ah! titan, les Filles de Tenfer s'agitent... Vois, déjà leurs crins se hérissent; leurs ailes qu'elles déploient jettent dans Tair, de toutes parts, des tonnerres et des gouttes de sang.
PROMÉTHÉE
A bas, à bas, chiennes, arrêtez ! Voulez-vous dévorer la terre?... Couchez-vous là! paix! ne hurlez pas ! De son regard, de son doigt baissé, le titan vous dompte encore... Et vous, silence, ô mes fils! Certes, j'en suis sûr maintenant, il faut, avant toute chose, épurer de son acre venin ce cœur blessé par les dieux et en régénérer l'argile.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
J'ai foi en toi, roi Prométhée. Mais puisque les Dynastes ouraniens refusent d'agréer ton supplice, puisque ton sang versé à flots n'a pas suffi à racheter le cœur, malheureux ! par quels nouveaux tourments, par quelle expiation plus terrible, espères-tu forcer le sort ?
Me crois-tu dompté et soumis ? N'y a-t-il que mon sang pour remède ? Avec la flamme primitive, incorruptible, je purgerai le cœur souillé, ainsi que vous séparez For des scories boueuses où il se cache... Arrière ! plus d'expiation ! J'ai honte maintenant, je l'avoue, d'avoir eu foi, depuis ma délivrance, à la loi qui me torturait: les destins l'avaient abolie. Non que le sacrifice du juste s'immolant volontairement, ait été consenti en vain. L'amour, bien plus puissant que la haine, le jeune amour caché ici, à l'abri de la foudre de Zeus, devait fatalement triompher de ces dieux
sanguinaires, jaloux, avares, nous vendant leur pitié contre la chair des génisses. Mais, après mon avènement, lorsque le sceptre de la terre a été arraché de leurs mains, c'est au cœur, redevenu libre, de se guérir, de se transfigurer, puisque Thomme, enfin, a reconquis et la pensée et l'action.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS. LES BÊTES
Hélas ! tu le vois cependant, la violence, l'imprécation, le deuil, régnent toujours sur le monde. Toimôme, quand tu veux relever du lugubre anathème infernal Pandore, la mère de la vie, n'es-tu pas contraint d'avoir recours, comme les tyrans des hauts cieux, à la flamme expiatrice ?
PROMÉTHÉE
Quoi ! oses-tu bien comparer ces tyrans, ces noirs bourreaux du Styx, ces princes monstrueux de l'Erèbe, à Prométhée, le rédempteur ! Punir l'homme stérilement, sans lui faire haïr le mal, endurcir même, par des tourments affreux, les âmes des damnés dans leur crime, c'est là l'œuvre de la Colère. La mienne, celle de l'Amour, ne saurait consister, Pandoride, (même, le cœur fût-il coupable) qu'à l'éclairer, à le purifier et, pour le rétablir dans sa joie, qu'à détruire en lui par la lumière, ses passions et ses erreurs.
LES HOMMES. LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Agis donc comme il t'appartient. Le vainqueur de Zeus est plus habile et connaît mieux que moi la sagesse. Mais, coutumier des voies du Ciel, ô père, si tu dois transformer le cœur qui contient tous les cœurs, n'exige point, par un amour qui nous voudrait trop parfaits, que l'homme créé débile, impur, incertain, variable, terrestre, devienne, soudainement, un dieu.
PROMÉTHÉE
Tu te méconnais, fils du jour : chaque être aspire au divin. Lorsque la torche, en entourant le cœur, Taura pénétré de sa lumière, les larves de la nuit qui l'emplissent, se dissiperont aussitôt. En effet, de même, comprends-le, que, sî Tâme humaine était d'or, c'est avec la pierre où For s'éprouve, qu'il conviendrait de l'estimer, de même, fille obscure et déchue de la Raison souveraine, c'est au contact de la Raison, ce soleil du monde intelligible, qu'elle doit recouvrer sa splendeur. Le vice a pour nom « ignorance ». Nul n'est méchant, nul n'est pervers, nul ne se plaît dans le mal, que parce qu'un dieu ennemi lui a fait l'âme ou l'intelligence aveugle. Mais, dès qu'au sortir de sa nuit, l'éphémère distingue, de nouveau, les clartés du vrai, du beau, du bien, sitôt qu'il reconnaît d'un regard, ô Reines, vos fronts chaî-gé§ d'étoiles^ l'exécration lamentable est ôtée, le rêVe hideux fuit de nos cœurs, et, comme renaissant à nous-mêmes, nous rentrons au sein de TEtre unique d'où nous nous étions crus bannis.
LES HOMMES. LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Je comprends, le règne de l'Amour succédant à celui de Zeus, l'esprit céleste doit récréer la chair et la marquer à son empreinte, de même qu'un berger met son signe sur le flanc de ses brebis.
Certes^ c'est en se connaissant à la lueur de la flamme sacrée, que le vice enfin, se haïra. Mais cette flamme doit être, tout d'abord, tant le ciel et la terre ont déchu sous la brutale tyrannie de TOlympe, entièrement régénérée.
88 LA iNEF
LES HOMMES. LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Quoi ! vas-tu voler, fils du jour, pour en raviver les rayons, jusqu'à la roue d'or du ciel sublime?
PROMÉTHÉE
Non pas si haut, rassure-toi. Et pourtant, avant de prendre soin du triste cœur materne^ il me faudra (ma bouche le redit) faire descendre sur la torche embrumée un feu plus efficace, plus pur. En effet, si je n'en chassais point le dieu souillé, depuis longtemps, par toutes ses besognes terrestres, Hèphaistos, outre qu'il retiendrait, puisqu'il y nourrirait la vie, son pouvoir usurpé sur Gaia, rendrait vaines aussi mes tentatives pour guérir la mère des mortels.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Prends garde, réfléchis bien, hélas! Cette extinction du grand flambeau va, sans doute, réjouir le Hadès, mais me trouble et m'inquiète.
PROMÉTHÉE
Ne devance pas les destins. Qu'il te suffise, pour calmer ton émoi, d'apprendre du titan confiant que ses doutes sont dissipés... Et maintenant, roi du flambeau, Hèphaistos, écoute ma parole. Si tu ne veux pas t'exposer à l'afïront, pénible pour un dieu, d'être écrasé contre le roc, ou même, foulé sous ma sandale, retire à toi ton souffle ardent... M'entends-tu? Rentre dans tes cavernes. Et n'allègue pas, roi subtil, le danger d'interrompre la vie. Je viens de découvrir où se cache le feu pur qui la rallumera.
(La flamme qui brûlait au sommet de la torche disparaît soudainement.)
PROMÉTHl'iE GUÉRISSEUR DES MAUX 89
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS. LES BÊTES
Un froid rapide mord mes os, une douleur inouïe, plus qu'humaine... Ah! le flambeau s'est éteint.
PROMÉTHÉE
Où la terre a-t-elle fui ? Mes yeux, à ma droite, à ma gauche, siègent au-dessus d'un abîme d'ouragans de grêle et de nuées. Les planètes ont cessé leur danse. A travers les tourbillons neigeux, pleins de globes et de lunes difformes, on n'entend plus que le crépitement des étoiles qui s'agitent sur leur bûcher refroidi.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Ah! hélas! les craquements redoublent... Bien que la torche fume encore, la faux spsctrale de Kronos s'agite et semble grandir et, occupant le ciel presque entier, elle étreint d'un froid d'acier terrible tout ce qu'elle touche de son ombre.
PROMÉTHÉE
Hestia, Hestia, viens à moi!... viens à moi! les démons de l'hiver s'emparent de ce qui t'appartient... Hestia, ô mère, Hestia!... Mais que sert d'invoquer celle-ci? C'est en toi seul, ô Prométhée, qu'est la vie et le salut des êtres. En effet, dieu sauveur, n'as-tu pas réther fulgurant dans ton esprit, comme le monde dans tes membres?... Allons, vite, ne tarde point! Par la magique contraction de ta pensée, fais jaillir hors de toi, l'étincelle de la flamme universelle. Vois, déjà la terre et la mer ne sont plus, sous tes yeux obscurcis, qu'un chaos de givre et de frimas, un désert de lames glacées où s'assied le spectre du silence...
(Pause. Puis, l'une après l'autre, à des intervalles assez distants, sept e'toiles ardentes jaillissent d'entre les sourcils de Prométhée. Le flambeau se rallume.)
go LA NEF
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Quel pesant sommeil me saisissait ?... Holà ! ho ! Briarce... Encelade! A plein dos, émergeant des flots, soulevant les îles et les rochers, ils lancent leurs défis dans réther, en longs rires de flamme sonore.
Tumulte. Coups de foudre.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Pan renaît... ô joie!... n'entends-tu pas? Les disques éclatants du tonnerre pleuvent dans l'air, de toutes parts, tels que des pierres de fronde... lô ! lô ! Gonflant son écume, Tocéan emporte, à larges vagues, comme un grand naufrage de tours, de palais et de cités, les débris des glaciers qui s'écroulent.
PROMÉTHÉE
Silence, point de cris, ô vivants... Malheureux ! Pareils à des génisses, vous bondissez, traînant vos liens, et courez, tout transportés, ça et là, quand le fouet du pâtre horrible est sur vous. En effet, la dette est toujours due; l'épreuve n'est pas accomplie. Voyez, des gouttes d'un sang noir ruissellent du cœur mystérieux qui se tient devant moi, immobile.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
A quoi bon nous rappeler nos maux? Guéris les, guéris les, dieu sauveur... Que tardes-tu? Pourquoi ta droite est-elle si lente à bénir ?
A chaque instant suffit sa tâche. Certes, il me fallait, tout d'abord, assurer, ô fils des éphémères, la continuité de la vie, ne pas laisser la flamme défaillir. En effet, je le proclame ici : des deux ineffables emblèmes suscités par les Pouvoirs divins pour manifester
à vos yeux ce que les hoiTimes appellent, en béo^ayant, âme et corps, matière et esprit, la torche prévaut sur le cœur, la flamme l'emporte, ô vivants, sur la chair et sur l'argile. Mais c'est assez ; déjà, ma force gonfle, de nouveau, mon sein. Comme un torrent suspendu dans son cours, ma volonté, puissamment, roule dans toutes mes veines... Arrière, vous, les ténébreuses!... C'en est fait, le moment est venu de guérir le cœur blessé par Zeus... M'entendez-vous ? Arrière! Arrière !
Les Filles de la nuit recalent.
Et vous, races humaines innombrables que je distingue vaguement, tout au loin, pâles spectres, bêtes, titans qui tordez vos anneaux sous les monts, tels que d'immenses reptiles, restez en paix, ne troublez pas le mystère qui va s'accomplir.
(Silence profond et solennel. Toutes les faces sont tournées vers Prométhée. il entoure le cœur du feu de la torche.)
LES HOMMES. LES MORTS, LES TLCANS. LES BÊTES
O splendeur!... Paix! paix! retiens ta voix... Que le rit rédempteur s'accomplisse!... Regarde! Occupé à sa tâche, le bon titan reste immobile, les yeux fixes et le sourcil froncé.
PROMÉTHÉE
Cette fois, le sang se tarit, les plaies, horribles à voir, se referment... O cœur blessé, cœur éternel, la torche salutaire est sur toi; que ma voix apaise ta souffrance!... Dors, tout tumulte est enchaîné dans le vaste sein du monde ; dors, dors, environné de flamme et pareil à l'oiseau merveilleux qui renaît, plus brillant encore, de son bûcher. O prodige ! Ainsi que l'océan gonfle le sel vert de ses eaux et se lève sous la lune, ton orbe obscur semble grandir, occupant l'espace qui
ondoie. Certes, j'y vois tout l'univers, et la terre, et rOlympe, et moi-même. Sans un cri, sans une rumeur, dans une vapeur de vertige, un* incessant tremblement, une foule d'êtres s'y agitent, animaux, titans, démons du ciel, et, tels qu'un sombre rêve orageux, plein de tourments pour qui le rêve, renaissent continuellement... Ah! mes yeux ruissellent de pleurs. Que te dirai-je? Ne sens-tu pas, du moins, avec quelle pitié, quel amour, quel regret inexprimable, je mets sur toi, afin de te guérir, cette dure flamme de l'esprit... Pardonne! ne m'en tiens pas rigueur. Subis la loi, cœur angoissé, Pandore, mère aux milliers de noms, qui nourris d'amères haleines la race débile des mortels... Malheureuse, combien tu as souffert! Que d'affreuses plaies! que de blessures! Je gémis de devoir t'infliger, ô femme, de nouvelles douleurs, mais puisque, liée à la matière, il te faut t'en purifier, puisque tu ne saurais conquérir la sagesse, la joie, la rédemption, qu'en réunissant au Divin la partie divine de ton âme, accepte l'épreuve du flambeau.. Guéris-nous, mère, rachète-nous, en te rachetant toi-même... M'entends-tu? ne redoute rien. Tu n'es plus dans les cachots d'Aidés. Ravie aux dieux de l'enfer, entourée, maintenant, de tes fils qui t'aiment et pleurent sur toi, ta destinée va fixer, à jamais, les destins et le bonheur du monde.
Les spectres qui flottaient dans le cœur s'évanouissent. LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ah ! ah ! tout s'éclipse soudain. Maintenant, mes prunelles étonnées retrouvent ce que je dois voir, le rocher, la nef, les flots amers, la torche qu'élève le titan et où brûlent sept étoiles.
PROMÉTHÉE GUÉRISSEUR DES MAUX qB
PROMÉTHbiE
Présage heureux ! ou, du moins, c'est ainsi que je veux l'interpréter. O mère, reconnaissant enfin ce qui est pur, éternel, immuable, convaincue par là que le bonheur, loin de nous pleuvoir du dehors, émane de l'intime Raison, tu viens, sans doute, d'anéantir en toi les démons de l'àme inférieure, qui causaient ton long égarement... Allons, brûle, ô flambeau sacré...
Il secoue la torche pour l'aviver.
Brûle, reiiouble ta flamme! Que la matière ne soit plus! Consume le grand vase du mal et transformesen la substance, tellement qu'il ne reste à la place de cette chair renouvelée, qu'un cœur spirituel, splendide, incorruptible, urne de joie pour tout l'univers.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Ne vois-tu pas? Quelques gouttes pourprées découlent de la plaie qui se rouvre... O douleur! ah! ah ! malheur sur nous!... Que ne puis-je, hélas! que ne puis-je, m'envolant à travers l'Ouranos, venir en aide au cœur, moi-même !
PROMÉTHÉE
Adrastée, Adrastée, noir démon!... Hélas ! le sang coule plus fort... Se peut-il! Le Tartare et l'Olympe sont-ils si près de triompher!
LES HOMMES. LES MORTS, LES TITANS, LES BÉTES
N'y a-t-il pas de remède, ô Sauveur? Ha! ha! nul philtre, nul dictame ? Et pourtant, l'antique Sagesse, les récits d'Astrée et de Rhéa parlent de baumes si puissants qu'ils ressoudaient les os du fer et contraignaient les rochers à se joindre.
PROMETHÉE
Le seul remède était en moi. La plaie que n'ont pu fermer ni l'amour du dieu rédempteur, ni Teffort de l'âme sur soi-même, croyez-vous qu'une herbe la guérisse?... Non, non, je suis vaincu, ô Zeus. Grées, harpyes, gorgones, à vous la terre!
Immense explosion. Les Filles de la nuit s'envolent.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Ha! ha! ô malheureux! ah! hélas!... Aidôneus, de quels maux tu m'accables!... Je meurs, hélas! je ne suis plus... L'aiguillon infernal me déchire.
PROMETHÉE
Arrêterez-vous par vos cris la chute du ciel qui croule ? Subissez la loi sans gémir. Adrastée n'aime que le silence.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
OÙ fuir? où tourner la proue?... En vain les centaures hennissants, courant, leurs crins au vent, çà et là^ essaient, à coups de javelots et en lançant leurs grandes flèches^ de repousser l'assaut des harpyes ; tout le ciel est plein d'oiseaux terribles ; les gorgones effroyables, innombrables, chevauchent l'éther en tourbillons.
PROMETHÉE
Certes, le typhon m'environne, la nue écume jusqu'à mes pieds. Jamais, même quand, soulevé au cours de la nuit des mille ans, tout Tenfer aboyait contre moi, je n'ai vu de tels jets de soufre, ni entendu d'aussi effrayantes explosions de rugissements et de clameurs.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Malheur! ah! ah! malheur sur nous!... Sans fin, sans fin, la souflfrance... La llamme se colle à mes os; le sang siffle dans mes veines, ainsi que du plomb fondu... Donne-nous l'oubli, fils de Gaia... souffle la torche!... Ha! ha! éteins la vie ! P'ais la mort et la nuit sur le monde...
PROMÉTHÉE
Hélas ! pourquoi me supplier ? Ombre vide, vain fantôme d'un dieu, vos yeux ont vu ma défaite... Le flambeau? il se glace en ma main. Le coeur? mille démons y fourmillent... Cessez vos cris, cessez vos cris, vous dis-je. Désarmé et "sans nul pouvoir, j'assiste comme vous à l'effrayant spectacle de l'enfer se ruant sur la terre...
Le tumulte redouble.
O désespoir ! hélas ! hélas ! Voilà donc le monde où je suis roi... Je pensais recréer l'Olympe, le Hadès est sorti de mes mains.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Ha ! ha ! ô gorgones, ô harpyes, à quels maux je suis en proie!... Eteins la vie !... ha! ha ! ne plus souffrir!... Mourir ! mourir ! ne plus souffrir!... O Zeus ! S'abîmer au néant ! Etre une pierre insensible !
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Les sommets vacillent... hélas ! hélas ! Furieux et vomissant la flamme, les titans hideux se dressent en cercle, à tous les points de l'horizon... Arrêtez, géants, que faites-vous ? quelle rage vous emporte?... O douleur ! Entourant Prométhée, ils lancent contre la torche d'or des brandons, des rocs, des cendres ardentes, de vastes arbres qu'ils déracinent.
QÔ LA SEV
PROMÉTHÉE
déchirant sa plaie pour l'élargir.
Plus fort, plus fort ! crache ton sang, coule, ô plaie ! crève à torrents, ruisselle ! Que, du moins, je souffre avec les hommes, si je n'ai pu les guérir!... O cœur, romps-toi comme la mer. Puisque vous haïssez celui qui a déçu votre espoir, je me hais, je me hais moimême... Arrachez les étoiles, ô titans, et lapidez-moi sous elles ; éclairs, éclairs, dardez vos foudres dans mes yeux; gorgones, que vos rires stridents effondrent les coupoles du monde; venez, bêtes, buvez mon sang, mangez ma chair! Car j'ai leurré mes fils, en me trompant moi-même. L'oiseau du supplice éternel ne s'est envolé de mon flanc que pour s'abattre sur Gaia et faire des vivants sa pâture... Maintenant, que puis-je espérer ? Quel remède ? A quel dieu recourir ? L'Olympien guérira-t-il ma plaie ? Est-ce la mort qui me délivrera ?... Hélas ! hélas ! la Mort et moi, dans cette misère sans terme qui attend mes innombrables fils, nous voilà, maintenant, immortels et incorporés l'un à l'autre... Mais quoi! vos clameurs s'arrêtent. Reculant silencieusement, vous laissez échapper de vos mains les pierres qu'elles brandissaient... Place! rangez-vous de côté. Ne voyez-vous pas les titans qui, là-bas, grincent encore des mâchoires et, bruyamment, souflflent leur fureur?... Holà! qu'attendez-vous ? lancez ! Chênes rompus, tisons, brandons, à tout j'offre ma poitrine. Que me font ces violences impies ? Votre ingratitude, ô vivants, a changé mon cœur paternel en une roche insensible... Ah ! ah ! que dis-je, malheureux ! Tout mon sein se fond, ainsi qu'un fleuve, de compassion et d'amour.
Très longue pause.
PROMÉTIH'Œ GUi^RISSEUK DES .MAUX 97
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Pardonne, sois-leur clément, ô père. Le fouet sanglant, le fouet divin, en frappant sur leurs plaies sans relâche, les avait rendus insensés. Maintenant, accablés de stupeur, brisés par Tassaut infernal, ils semblent se réveiller d\m songe.
LES HOMMES. LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
OÙ suis-je ?... Partout, le silence ; la foudre horrible a cessé de gronder... Quel est ce dieu, là, qui siège immobile, tandis que je chancelle encore, emporté par le branle du monde?... Vois, la terre est jonchée de ruines. Planant haut sur Féther empourpré, les noires filles du Hadès ont plié les rames de leurs ailes.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Certes, la tourmente s'apaise ; l'accès du mal cruel semble finir. Déjà, le cœur ne verse plus, à travers les nuées qui s'éteignent, que de rares gouttes de sang.
PROMÉTHÉE
Reprenez courage, ô mortels : Prométhée, enfin, rentre en lui-même. Assez gémi, assez maudit ! De nouveau, mon esprit indompté se tend comme un arc de fer. Ecoutez^ ô fils des éphémères, tout se dévoile à mes yeux. Si je n'ai pu guérir le cœur, si Gaia trompée s'épuise en vain, telle une hydre changeant d'écaillés, à dépouiller la soufî'rance et la mort, c'est que quelque ennemi hideux, encore caché dans un coin du monde, s'efforce, en arrêtant les jours et en clouant, au seuil des temps, la roue ailée du destin, à votre félicité. Mais, pour trouver cet ennemi, quelque part qu'il se dérobe, n'aije pas ici le grand flambeau?... Salut, toi qui agites en ma main ta longue chevelure de flamme.
Fouillant TErèbe et l'Ouranos, depuis le dernier lac vitreux des cavernes de l'enfer jusqu'à la voûte où Sélénè, au milieu des lampes de la nuit, suspend ses puissantes cornes, tu vas découvrir à mes yeux la lugubre embûche ténébreuse et le monstre qui m'épie.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Vois, abaissant son bras profond, le titan renverse la torche sous le brouillard cimmérien... Ah ! l'ombre se répand tout à coup ; la montagne, de nouveau, s'obscurcit.
Pause.
LES HOMMES, LES MORTS, LES TITANS, LES BÊTES
Pourquoi rester silencieux ? Ta bouche est-elle de pierre?... Parle! que vois-tu, Prométhée, dans la lie antique du chaos, noire, froide, tartaréenne ?... Hàtetoi ! rassure enfin tes frères... Déjà, les cimes éteintes, avec d'affreux craquements, se referment au-dessus de nos fronts, comme le couvercle d'un carquois...
PROMÉTHÉE
Puis-je compter d'un seul regard, jusqu'au fond du gouffre monstrueux, l'innombrable armée du Cocyte ? Les morts, tels qu'une vapeur, rentrent sous terre, par milliers, avec un âpre murmure. Toute la sombre géhenne mugit, bouleversée de souffles furieux et de vaoues énormes d'un feu noir s'enflant comme des montagnes... Mais d'où proviennent sur ma tête ces grondements ouraniens ? Un vivant éclair fend les nues et semble se ruer sur Gaia... Zeus ! ô Zeus ! quel fracas terrible !