LA FOULE DES I10^L\IES
Vertige affreux ! Vient-il d'Aidés, ce brouillard qui m'environne ? D'étranges souvenirs flottent en moi. A la lueur pâle, indistincte, des flammes qui s'abaissent toujours, la montagne, avec ses pics lointains, m'apparaît comme un gouffre de ruines... Quels cris tu pousses, aigle de Zeus, quels cris brefs et discordants, cependant que, d'une aile plus lourde, ton vol tourne autour du bûcher ! Certes, toi aussi, tu regrettes les amis qui t'offraient dans le ciel, le nectar et l'ambroisie. O douleur ! je ne les verrai plus. Ah ! ah! mon deuil me frappe au cœur; mes os, mes os se séparent... Reliens tes cris, assez, te dis-je; m'entendstu ? silence, oiseau de Zeus ! Mais quoi ! Malheur ! que fais-tu donc? Ah ! ah ! la flamme, la flamme ..
Longue pause.
PROMETHÉE
L'Olympe radieux a vécu ; Thanatos a pesé, à leur tour, ces dieux si beaux, ces dieux si forts, de qui l'ombre épouvantait la terre. Rien ne reste des toutpuissants qu'une morne cendre entassée, un dernier feu d'éclairs, qui va et vient, au-dessus des débris du grand char, consumés, noircis, fumants de foudre. Maintenant, il m'est enfin donné de reprendre, ô fils de la femme, mon labeur interrompu. Le Palais éternel va surgir. Sur ses fondements établis dans le roc inébranlable, j'élèverai ses murs, ses tours, ses colonnes, avec leurs blancs frontons, et ses portiques immenses... M'entends-tu ? Cesse ta plainte aiguë, ne gémis plus^ race éphémère. Le temps de la joie vient
enfin ; Zeus a fui, pareil à la fumée. C'est moi, moi, qui suis, maintenant, ton dieu et ton roi unique... lô ! lô ! tout se ranime et fleurit. L'aube point dans les nuées; les os des morts qui pourrissaient, tressaillent, quand mon ombre touche Gaia... O vivants, voyez, levez les yeux. Ma royauté, si longtemps attendue, siège, splendide, sur ma face. Un éternel bonheur commence, par le titan, et pour les fils de l'homme.
Quel bonheur y aura-t-il pour nous ? Les temples gisent sur le sol, les sources prophétiques sont mortes. Sans guides, nous restons orphelins, faibles et nus, pauvres larves terrestres... Tu gémis, enfant; plainstu les dieux ? Pourquoi, me saisissant le bras, me retiens-tu par mon péplos, et, comme un petit poussin, te caches-tu sous mon aile ? Ils ne sont plus, ceux qui t'aimaient ; se penchant du haut des nues, ils n'allumeront plus en toi la flamme des désirs magnanimes... O regrets ! ô douleur qui me mord ! Prométhée, Prométhée, ah ! hélas ! Quelle action terrible et impie les destins t'ont forcé d'accomplir !... O deuil ! deuil ! il n'est plus pour moi qu'une joie expiatrice. Ravivant mon lugubre flambeau, fouillant les bois et les plaines, j'y vais chercher, dieu meurtrier des dieux, ce qu'ils ont laissé d'eux, ici-bas.
Quoi ! que resterait-il des dieux ? L'Olympe gît sous l'Erèbe... Ces débris, ces noirs tisons fumants ? Certes, tu peux les recueillir, si ton cœur douloureux t'y invite.
LA FOULE DES HOMMEb
Te railles-tu, ô dur titan ? N'as-tu pas vu tomber du
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ciel, dans les va^^ues immenses de sa ruine, ces armes, ces joyaux ol\mpiens, dont leurs mains se dépouillaient ? O belle lyre de Phoibos ! thyrse d'or ! baguette ailée du dieu qui endort la vie des hommes! Tout le haut ciel supérieur, et la terre et l'abîme des flots, riaient, lorsque le ceste a passé, plus brillant que mille étoiles. Maintenant, mon désir pieux retrouvera ces merveilles. Tenant la torche dans ma main, sans que ni la mer, ni la flamme, ni les monts, ni les torrents grondants, puissent arrêter mes pas, je vais chercher çà et là, par la terre, toutes ces choses du ciel, pour qu'elles demeurent, à jamais, et ma joie et ma souffrance. Toi, siège ici, seul, sur ce roc. Le flanc percé, les mains, les pieds saignants, offre-toi pour roi à tes esclaves ; mon cœur reste avec les morts.
(Ils se dispersent, tumultueusement. Pause.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES
lô ! lô 1 Sur un signe du dieu, les noirs kabires saisissent, en se rangeant par troupes, au pied des monts, le hoyau, le pic, la scie grinçante... Mais quoi ! quel ouragan s'élève, dispersant, sur l'univers entier, le bûcher d'un monde mort? A travers la fumée et la cendre, vois les vagues bouleversées, les trombes tourbillonnantes... L'océan, du fond de sa caverne, secoue, sans relâche, les rocs, et les forêts et les plages...
ATLAS DÉCHARGÉ DU CIEL i83
ATLAS
(Cris violents, au fond de l'horizon.)
A Taide ! à l'aide ! fils du jour. Le ciel, en tombant, m'écrase... Sauve Gaia, dieu fraternel... O détresse! ha ! ha ! n'entends-tu pas ?... Secoué d'un profond tremblement, les bras rompus, le flanc haletant, je chancelle et me soutiens à peine.
PROMÉTHÉE
se mettant debout.
Pourquoi pousses-tu ces clameurs, sous la brume de l'autre bord du monde ? Certes, parmi tous les périls qui m'assaillaient sans relâche, il semble que je t'aie oublié, au mépris des antiques promesses, moi qui n'ai pas déchargé ton épaule de l'immense fardeau ouranien. Mais, c'en est fait, l'homme triomphe. Vainqueur enfin, ô porte-cieux, je me dresse à ton appel.
ATLAS
Vite ! à l'aide! secours-moi ! Depuis que les dieux sont tombés, je défaille sous le poids formidable, qui s'augmente, d'instant en instant... Je succombe, ha ! ha ! frère, à mon aide ! Ne t'irrite pas contre Atlas.
iS4 LA NEF
Si ma force me trahit, ne crois point, toutefois, ne crois point que mon cœur soit paresseux ou lâche.
(Pause.) PROMÉTHÉE
La nuit devient plus sombre encore. Dans le combat incessant des typhons et des éclairs, c'est à peine si j'entrevois, au milieu du gouffre des étoiles, ta stature énorme, ténébreuse, pareille à un pic sourcilleux, à un amas de nuées... Tes clameurs redoublent, le ciel tremble. Rassure ton esprit, ô titan. Debout sur le roc sublime, je m'en vais, en étendant les bras jusque par delà les mers, décharger, puisque enfin tu gémis, toi, le plus magnanime des êtres, tes épaules et ton cou fatigués.
11 s'avance au bord de la falaise.
ATLAS
Certes, ma constance était grande, Ouranos l'attestera. Patient comme la terre, immobile, atteignant, de Tune et l'autre main, et l'aurore et le couchant, j'ai porté, sans que mon dos fléchît, au cours des âges innombrables et mornes, la charge que les dieux m'imposaient. Et, je le dis avec orgueil, ni Antée, ni le vieil Encelade, ni le puissant Kottos aux cent bras, n'auraient pu, malgré toute leur force, soutenir le monde, aussi longtemps. Maintenant, mes genoux sont brisés... Vite! ha! ha ! viens à mon aide !
PROMÉTHÉE
Aîords ta lèvre, fils d'Iapétos. Te roidissant sous le fardeau, tiens ferme, encore un moment, tandis que mes yeux sondent la brume, pour reconnaître où mon effort sera le plus opportun... O misère! ô deuil! hélas ! hélas ! Englouti dans Téternelle nuit, tu semblés
ATLAS DÉCHARGÉ DU CIEL iS^
t'y être mêlé et en avoir, lentement, pris la forme. Le tonnerre gronde autour de toi ; ton souffle pousse, sur Tocéan, des nuées de pluie impétueuses; tes deux bras levés, ta masse obscure, se confondent avec Téther.
ATLAS
Vite ! vite! dieu fraternel... Au milieu des glaciers qui s'écroulent, je trébuche... des fleuves noirs sourdent, ça et là, en mugissant, et heurtent leurs vagues à mes pieds... Vite ! Ne te souvient-il plus que je suis adossé à Tabîme, sur ce rivage où tout finit, la terre et la sombre mer... Hàte-toi ! Si tu ne me secours, je vais tomber en arrière, dans Taffreux chaos, sans nom, sans fond, dans le puits du vide monstrueux.
PROMÉTHÉE
Ne crains rien, la borne sacrée d'Hespéros est ferme encore. Et ses rocs de métal, tu le sais, autrefois forgés par les titans et Démogorgon lui-même, s'enfoncent jusqu'au cœur de l'Erèbe... Allons, l'instant est venu. Inclinant ta robuste épaule, enracine tout ton poids à la terre, tandis que je soulève le ciel.
Il se penche en avant. Très longue pause. ATLAS
Que fais-tu ?... Ah ! je sens, peu à peu, l'immense globe, ténébreux et funèbre, se faire moins lourd à mon cou... O bonheur! ô délivrance!... lô ! lô ! lô ! elle se dissipe, l'horrible nuit qui m'enveloppait... O Zeus ! ô terre ! ô lumière ! flots marins ! spectacle merveilleux ! Mes yeux t'aperçoivent, ô titan, rayonnant et siégeant, de nouveau, sur la montagne des siècles.
PROMÉTHÉE
Vois, le ciel vaste est dans ma main. Assuré de ma force immuable, je le porte, sans faiblir.
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ATLAS
Toi seul le peux, frère d'Atlas. O dieu vainqueur, dieu juste, qui as pris Dikè même pour compagne... lô ! lô ! je ne me lasse point, dans la lumière à la fin recouvrée, de contempler ton visage... O titan, frère cher à mon cœur ! Ta splendeur éclaire les trois mondes, tout Tespace est plein de toi... Salut, roi, salut, ô dieu suprême, car déjà, maître de la terre, tu vas l'être, également, du ciel.
Je ne prétends rien sur le ciel, la terre suffît à ma victoire. Qu'Ouranos, selon le rythme ancien, fasse rouler le chœur des astres, à travers ses chemins constellés; qu'égal en grandeur à Gaia, il continue à se tenir, dans sa gloire, au dessus d'elle, c'est là, tout ce que j'en attends.
(Il se rassied sur le rocher.) ATLAS
Certes, dorénavant, sous ta loi, hommes et titans seront heureux, comme aux jours de l'Age d'or, puisqu'il t'a suffi d'un instant pour délivrer celui que, depuis tant de siècles, le Puissant de l'Olympe accablait.
PROMÉTHÉE
Tu l'as dit. Sans doute, un temps viendra où, pour soutenir dans l'éther le dôme de Tempyrée céleste, je bâtirai, aux quatre coins du monde, les piliers qui le supporteront. Mais, l'affermissement du ciel, utile seulement au titan, ne sera que ma seconde tâche. Avant tout, puisque les dieux sont morts, je veux achever, sans retard, le vaste palais des hommes.
ATLAS
Tu as raison, dieu rédempteur ; c'est pour cela que
tu es né. Ton effort, la tâche âpre et sublime que tu as acceptée comme moi, doit aboutir à fonder, pour jamais, sur des assises inébranlables, la grande Cite d'or des vivants.
PROMÉTHÉE
secouant la tête.
A l'œuvre ! A l'œuvre ! Debout, kabires!... Hâtezvous ! Entassant les métaux, faites monter jusqu'aux nues l'édifice... Allons, obéissez à ma voix !
(Clameurs lointaines. Appels de trompe.)
Mais quels géants cyclopéens apparaissent, au sommet des montao^nes ? Conduisant des chars de ier noir, attelés d'onagres et de griffons, dont 1 acier a coupé les ailes, les Arimaspes insolents, que mon œil étonné reconnaît, franchissent, de tous côtés, les fleuves et, par groupes tumultueux, dévalant aux pentes des ravins, s'avancent vers le roc où je siège.
LES GÉANTS ARIMASPES
Titan, fils de Gaia, nous voici, accourus pour bâtir, sous tes yeux, les tours du palais superbe. Salut, roi, salut ! réjouis-toi. Certes, tu peux te dire heureux. J'apporte ici, ayant passé les steppes, les montagnes
iS8 LA NEF
et les plaines, beaucoup d'or, entassé sur ces chars, et des richesses sans nombre.
PROMÉTHÉE
(après un court silence.)
Fils du cyciope arrogant, race dont les premiers ancêtres ont été les deux géants d'airain animés, autrefois, par Brontès, j'aime à dire des choses vraies et toujours, ce roc l'attestera, ma bouche a parlé sans feinte. Si tu viens ici comme un ami, ayant changé tes mœurs farouches^ tous, nous t'accueillerons avec joie. Mais, je t'en avertis hautement, il faut d'abord que tu dépouilles ton humeur cruelle et ton orgueil. M'entends-tu ! Cesse de frapper de ton double fouet qui siffle, les griffons aux ailes mutilées, que tu as contraints de te servir. Décharge des lourds coffres de fer, sous lesquels ils ploient et ils gémissent, les khalybes, tes captifs.
LES GIÎANTS ARIMASPES
Ha ! ha! tu as toujours aimé, en versant des pleurs de tes paupières, à t'apitoyer sur les maux des faibles, des vaincus, des souffrants. Mais, à présent que Zeus a fui et que c'est toi qui commandes, hausse ton âme, fils du jour, sois sincère, ose enfin te montrer un dieu fort, rigoureux, tyrannique. En effet, quel être sous le ciel ne se préfère dans son cœur à tout être vivant, quel qu'il soit, et certes, avec raison.
(Ils arrêtent leurs chars en face de Promclhée.) PROMÉTHÉE
Silence, ô brute sauvage. Espères-tu donc m'émouvoir par tes rires sarcastiques et grossiers ? Le temps n'est plus, sache le bien, où, impitoyable aux hommes, tu les suppliciais sur des pieux, à l'entrée de tes caver-
L'OLYMPl': DES 11(;M.MI-S 189
nés. Et là, dans l'éther i^lacé, percés le long de l'épine du dos, ils se desséchaient, lentement, tout roidis de glace et de frimas. Je te le dis, fils de Talos. Ici, règne désormais la justice et non plus la violence. Vois comme en ordre, sans clameurs, les kabires, les bons démons du feu, s'empressent à remuer les blocs, à dresser les poutres et les madriers.
LES GÉANl'S ARIMASPES
Que servirait de te répondre ? Ce n'est point par la langue, ô titan, que je me vante d'être sage, mais, tout au contraire, en m'abstenant des paroles sans profit,
PROMÉTIIÉE
Soit ! mais d'abord, d'un cœur docile, accomplis ce que je te commande. Et, puisqu'il t'a plu de venir au milieu de mes amis terrestres, que ton effort se joigne au leur ! Prends ta part de la tâche sublime.
LES GÉANTS ARIMASPES
Va, c'est bien, ne sois pas en peine. A quoi bon m'aiguillonner? Un serment qui frappe l'air n'est rien ; ce rocher a déjà entendu trop de discours inutiles. En effet, voilà un très long temps que tu sièges ici, sans rien finir, abusant ceux-ci de tes promesses. A moi, une heure suffira pour parfaire ton labeur.
LE CHCEUR DES ARGONAUTES
Vois, vois ! courant de toutes parts et, se lançant de Tun à l'autre, des chaînes et des cordeaux, les géants formidables à l'oeil rond s'accroupissent, comme pour mesurer jusqu'où s'étend leur royaume... lô ! lô ! le tumulte s'accroît. Entends-tu ? Les grands lionsoiseaux, en se cabrant dans le timon et battant leur ventre de leur queue, glapissent des cris sauvages.
igo LA NEF
PROMÉTHÉE
A l'œuvre! point de désordre! à l'œuvre!... Faites place... Ne vous querellez pas... Et moi, comme il appartient au dieu protecteur du monde, je m'en vais rendre votre tâche plus rapide, ô patients constructeurs. En effet, portant en main le ciel, je suis le maître des esprits et des titans qui le meuvent. Tous ces Pouvoirs de Tespace, des vents, de la foudre et des nuées, réconciliés, désormais, avec la terre nouvelle, vous aideront, en achevant au faîte ce que vous commencez ici-bas. Je vous appelle par vos noms, Keraunos, Bootès, Sirios, géants immenses, couronnés de mille flammes ; et toi, roi à la torche bleue, Phosphoros, irais coureur du matin, qui secoues, devant les pas d'Eôs, la lumière et la rosée ; vous aussi, typhons vivifiants, Phoroneus, Astrœos, Alpharès... Puisque vous bâtissez, par jeu, les palais d'or et d'argent des nues, en les peuplant d'apparitions et de formes embrasées, édifiez, sur la roche éternelle, la cité solide de Gaia... Mais quoi! quel silence inouï! Les neuf cercles étincelants se taisent ; la liquide mer de cristal, Tempyrée, les orbes bouillonnants et tous les démons merveilleux qui hâtaient le vol des astres, dorment, comme engloutis dans la nuit... Hèlios, Hèlios, où estu donc ? Et toi, ô face d'or, clair visage de l'ardente Sélénè... Certes, sans la lueur divine qui jaillit des membres du titan, tout ne serait que ténèbres.
LES GÉANTS ARIMASPES (Ils éclatent d'un rire brutal, saccadé.)
Que sert d'invoquer par tes plaintes les puissants des astres et de l'éther? Il n'est plus d'esprit dans les choses : les jours de l'enfance du monde sont passés.
L'OLYMPE DLS IIOALMIZS 191
et à jamais. Un seul espoir te reste, (ils du jour. Puisque l'inaccessible Ouranos reposa là, dais ta main, rends-toi maître, en le pénétrant, des forces, des rythmes qui l'animent, et alors, tu seras roi.
(Us recommencent à prendre sur les chars, l'or et les lingots de métal, qu'ils se passent rapidement. Les khalybes, au dessous d'eux, les amoncellent dans les cryptes du palais.)
PROMÉTHÉE
Que veulent dire tes paroles ? Sans doute, si je t'ai bien compris, noir géant à la langue subtile, tu m'exhortes à ravir au ciel les secrets des sphères étoilées, afin de m'en servir sur la terre.
LES GÉANTS ARIMASPES
N'as-tu pas vu mourir les dieux? N'est-ce pas leur cendre que je foule ? La nature éternelle succède au vain prodige ouranien. D'ailleurs, même aux âges antiques, c'est en elle que nos maîtres puisaient ces pouvoirs qui les faisaient si forts. Zeus volait sa foudre dans les nues. C'est en domptant, subtilement, le fluide qui anime les mondes, que le dieu boiteux s'était forgé, pour aider à ses pas inégaux, de belles vierges d'or vivantes et ces chars merveilleux, dont les ailes l'emportaient sur le flot des airs.
(après un court silence.)
Eh bien, soit ! Que les démons kabires, ayant pris devant eux une brique ou une tablette d'airain, y reproduisent par des signes les figures et tout l'ordre des cieux. Mais, le mystère essentiel se dérobe, je dois t'en avertir, au calcul et à la parole.
LES GÉANTS ARIMASPES
Ha! ha! ha! tu oublies, fils du jour, tu oublies qu'il n'est plus de mystère. La force, l'atome expHquent
tout. Attachés à la roue du temps, mus par leur propre pesanteur, le soleil, la lune, les étoiles, ne dépendent que du nombre inflexible et de la nécessité.
PROMÉTHÉE
Epargne-nous, géant brutal, tes sentences sacrilèges. L'Ouranos n'est-il pas divin? Moi-môme, nesuis-je pas un dieu.
LES GÉANTS ARIMASPES
Va, va, les dieux sont bien morts. Le seul qui règne encore, bon titan, c'est l'or sacré, For triomphal et, certes, je le vénère beaucoup plus que je n'honorais Zeus, car il se laisse enfermer dans un coffre.
PROMÉTHÉE
Que feras-tu de ce trésor? Ceux que tu en as dépouillés, les griffons, sur qui tu Tas conquis, après une si longue lutte, en demeurent cependant, sache-le, pour l'incorruptible justice, les seuls, les vrais possesseurs.
LES GÉANTS ARI^L\SPES
Soit! ce partage me convient. Qu'ils possèdent leurs richesses en songe ! Moi, je garde l'or réel.
PROMÉTHÉE
Tais-toi, tais-toi, géant pervers. Ta main avare soupèse la terre, les cieux, l'esprit vivant, ainsi qu'une jarre ou un trépied... Cœur de boue! Ame ignoble et grossière!... Mais, à quoi bon m'émouvoir? Rien qu'à considérer tes membres, noirs et comme luisants d'airain, qui ne comprend, descendant monstrueux de la race engendrée sur l'enclume, que le métal qui alourdit ton corps pèse aussi, sur ton esprit? Ecoute! La matière n'est rien, tout vit par l'âme éternelle; l'idéal, le divin, l'absolu, existent seuls, demeurent seuls, au-dessous de
L'OLYMPE DES HOMMES igS
Têtre mensonger... Tu ricanes, imbécile géant. Et pourtant, quoi qu'il t'en semble, ce ferme, ce solide univers s'évanouit dans le faisceau fluide, immatériel, impalpable des forces qui agissent en lui. La nature est pareille à un temple. Les astres, le flottant Ouranos, ses figures solennelles, sont tels que la pourpre sacrée, le rideau mystique, impénétrable, qui te dérobe le dieu. M'as-tu compris ? Impose donc un frein à ta langue injurieuse... Mais quoi! Jusque sous mes pieds même, tu viens prendre, ô c} clope insolent, des roches pour murer ton trésor... Brute rapace, insatiable! N'aimant rien, ne comprenant rien que le lucre et le profit... Qu'est-ce encore ? T'éloigneras-tu ? Obéis! Respecte le sommeil du héros qui m'a délivré... En effet, sans que ni la clameur ni les sifflets aigus l'éveillent, Hèraklès dort, courbé sur sa massue et faisant passer avec bruit son souffle par ses narines. C'est justice qu'il se repose, ayant peiné si longtemps.
LES GÉANTS ARIN4ASPES
Et moi, mes mains sont-elles oisives ? Ne vois-tu pas, ô patient du rocher, quels labeurs, quelles immenses fatigues j'aff'ronte pour toi et pour les tiens et la sueur que je sue? Sache-le, je t'en avertis : il n'est plus de héros désormais. Tout vivant, chaque mortel qui rampe sur le sein nourricier de Gaia, doit, se rendant utile aux géants, accomplir sa part de quelque tâche... M'entendez-vous, lâches kabires. Plus vite! Desséchez les marais ! Engoufl"rez les fleuves sous la terre! De toute la vigueur de vos bras, avec la bêche, la charrue, le soc, l'épieu, le hoyau, défoncez d'un plèthre, à chaque coup, la montagne qui tressaille.
(Grondements. Commotion souterraine.)
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Ah ! ah ! le rocher s'agite, les vagues se heurtent en mugissant... O stupeur ! Vois, une grande étoile, horrible et rouge comme le feu, tombe de l'Ouranos dans la mer.
Pause.
PROMETHEE
frappant du pied avec impatience.
Allons, kabires, que tardez-vous! Au lieu de vous tourner ça et là, hâtez-vous de combler le cratère d'eau et de boue qui s'est ouvert dans les cryptes du palais. Certes, Aidés ou un autre démon, en ébranlant le Tartare, a bien pu, par sa ruse, disjoindre quelques pierres, quelques crampons des murs. Mais ce sont les suprêmes efforts d'une rage qui se lasse... Au labeur! Vite! m'entendez-vous ?
Tumulte. Le travail recommence.
Bien! Déjà les soufflets, en grondant, font jaillir, de nouveau, vers le ciel la splendeur du feu infatigable.
O joie! le grand labeur s'accélère. Des chars d'airain mugissants, des trépieds emportés par des roues, courent d'eux-mêmes, çà et là, à travers la flamme et la fumée, tandis que, chargées de kabires, d'étroites plates-formes mouvantes glissent en plongeant dans les puits, le long des câbles de fer.
PROMÉTHÉE
Les contours de l'enceinte apparaissent. Déjà les douze belles portes de jaspe et d'orichalque luisant qui
en bornent l'étendue, à l'occident et vers Eôs, vers Tautan et au septentrion, érigent, plus qu'à demi bâties, leurs voussures colossales; des rampes, des arceaux, des portiques commencent d'étager leurs degrés où flotterait, comme un essaim de moucherons, le peuple tout entier d'une ville. Ecoute le sauvage péan qui retentit sous la nue. Déposant dans les tranchées profondes les semences de la foudre et les métaux multicolores d'où le nouvel Olympe surgira, les kabires, par centaines de mille, entassent, à couches alternées, le cuivre, le soufre qui bout^ les charbons, les minerais du fer. D'autres, autour des énormes marteaux qui, forgeant les blocs incandescents, montent et redescendent, sans trêve, entre leurs ais métalliques, s'agitent dans la nuit embrasée... O transport! Combien mon cœur dédaigne le chétif Olympe du tyran, avec son fossé de nuages, son petit porche hyalin ! Mes fils à moi seront à l'aise dans les murs de Prométhée. En eflPet, si mon coup d'œil est sûr, il faudrait au plus rapide oiseau, l'épervier ou l'aigle chasseur, battant Tair infatigablement, de ses ailes étendues, une nuit et un jour tout entier pour voler d'une porte à l'autre, autour de la cité qui s'élève...
(Clameurs. Tumulte.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Tourne les yeux, fils d'Iapétos. Avec des cris furieux, les centaures et les monstres à l'œil rond se défient et se menacent.
Que fais-tu ? Retiens ton bras. Cesse d'abattre les sapins, ne poursuis pas, noir géant oppresseur, au travers de la forêt en feu, ces troupeaux de bêtes qui mu-
iQÔ LA NEF
gissent. En effet, je n'entends pas régner, comme le dieu stérile Hëphaistos, uniquement sur le métal, sur le basalte et la pierre. Mais, paissant avec mon sceptre d'or les hôtes innocents des montagnes, tandis qu'Eôs se lèvera et que, de sa droite éclatante, s'envoleront inépuisablement, des milliers et des milliers d'oiseaux, je siégerai, roi paternel, au milieu d'un printemps merveilleux de sources, d'herbes, de prairies, de vergers, de fleuves qui murmurent.
LES GÉANTS ARIMASPES
Arrière! Tant qu'il me plaira, j'exterminerai les velus, je nettoierai la terre riche en or de ses forêts infécondes... Arrière, stupide hennisseur ! Quoi! N'auraije dressé jusqu'aux nues les arceaux de la cité d'airain que pour y voir fumer la fiente des sangliers et des ours ?
PROMÉTHÉE
étendant le bras, impérieusement.
Obéis! Plus de violence impie ! Obéis, avare démon, noire fourmi des cavernes... Et vous, venez ici, ô bêtes. Réfugiez-vous sous mon roc, tout au fond des failles et des fissures que les siècles y ont creusées.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
La clameur frénétique redouble... O Zeus ! les massues tournoient. Regarde ! Comme une épée courbée s'échappe des mains et saute au loin, c'est ainsi que les vastes centaures, de tous leurs membres bondissants, se détendent et traversent les airs.
Arrête ! Contiens-les, bon Chiron... Arrêtez! Arrêtez, vous dis-je... Et vous, géants, ne cesserez-vous pas, les yeux ardents de colère, d'arracher les cèdres
et les mélèzes, de hurler, de brandir des marteaux audessus de vos larges oreilles, ornées de pendants de fer... Quoi! Toujours plus furieux ! Parce que le carreau de la foudre ne fume pas à mon poing, crois-tu donc le titan désarmé?
LES GÉANTS ARIMASPES Ils s'arrêtent, menaçants.
Et toi, penses-tu être encore à ces jours où Gaia vagissait, où le lait coulait en ruisseaux, où la dryade et l'oréade soupiraient dans l'arbre et dans la pierre? Certes, puisque tu me défies, je le proclame à ta face. — Je ne crains point ta colère, titan, et je ne pense pas qu'Adrastée t'ait donné sur moi aucun pouvoir. Crie, enfle tes poumons; malgré toi, je châtierai ceux qui me bravent ! Ta force ne m'épouvante en rien. Car tu as beau te roidir, dieu menteur, ainsi qu'en un effort suprême, rOuranos se soutient par son poids et tu n'en supportes dans ta main que l'apparence enflammée.
Un long silence.
PROMÉTHÉE
Toujours la violence et le deuil. O misère ! Tant que la Cité d'or n'a pas surgi sous la nue, je reste le titan impuissant, celui qu^ont vaincu tour à tour, les démons du cœur mystérieux et les sept Erinnyes funèbres. Quand mes yeux te verront-ils enfin, ô justice, ô toi, grande Dikè^ déesse qui feras prévaloir ta loi sainte dans ma ville ?... Montre-toi! parais! ne tarde plus! Mais pourquoi m'étonner et gémir ? Déjà, les demeures s'élèvent. Dans un instant, ton pied divin, austère guerrière aux blanches ailes, trouvera où s'y poser.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Rassure- toi... lô! Courant çà et là, et soufflant avec
iqS la nef
leurs joues qu'ils gonflent, dans de longs tubes de fer, les puissants ouvriers des volcans dardent la flamme à tourbillons sur les amas préparés de métaux, de nitre, de charbon et de soufre.
PROMÉTHÉE
Une fumée épaisse et suffocante envahit les sommets de réther. Ecoute! Déchirant de leur cri le fracas grondant des roues qui tournent, des milliers de trépieds et de chars se meuvent en tous sens par la plaine, avec leurs antennes dressées et, s'arrêtant, font basculer soudain les métaux en fusion qui les chargent... Pas de relâche! lô ! lô! kabires. Attisez le naphte incandescent! Brassez les laves pétillantes avec vos bâtons de fer!... La cité merveilleuse s'embrase. Les murs hauts de cinq cents coudées, les pilastres, les rampes, les frontons, les portiques en arcades qui, pareils à des serpents d'airain, suivent les phs des collines, s'illuminent et, comme transpercés par l'éclat terrible de la foudre, deviennent glauques tout à coup. lô! lô! Entendez-vous? Victoire! Un souffle immense fait haleter la montagne ; le sol bouillonne; les rochers coulent en ruisseaux lumineux d'or, d'antimoine et de plomb... Voyez! La grande mer de verre, mêlée de feu dévorant, se soulève et, dans ses explosions, projette en masses ascendantes, des myriades de coupoles et de dômes qui, après avoir oscillé, tout striés d'un vif réseau d'éclairs, fixent enfin leur hauteur.
Acclamations des kabires.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
lô ! lô ! les temps sont accomplis ; la Cité, la Cité d'or s'achève... Au travers des brasiers mugissants, l'œil aperçoit de tous côtés des figures monstrueuses,
dont le marteau, lançant au loin des grêles de scories scintillantes, forge corniches sur corniches, blocs sur blocs, créneaux sur créneaux.
PROMÉTHÉE
Tu l'as dit, les temps sont accomplis. Les jours prédits vont luire enfin; la douleur et la mort sont vaincues... M'entendez-vous, sœurs des ténèbres? Mes paroles, comme des verrous d'or, ferment à jamais les portes du Hadès. Secouant au-dessus de Gaia le fracas de vos ailes d'airain, désormais, vous ne détruirez plus, en les touchant de votre lance, les remparts et les tours bien bâties. Les Gorgones vont cesser d'épancher de leurs hideuses mamelles, le lait noir, semence du fer, qui tombait en terre et lentement, y faisait germer des glaives.
LES GÉANTS ARIMASPES
Ha ! ha! Toujours ton tendre soin pour ces êtres ingrats, pusillanimes, qui, naguère encore te défiaient!
Ils poussent devant eux des hommes enchaînés.
Par bonheur, je t'ai vengé, ô roi. Certes, rafl:ut a réussi; les éphémères sont tombés dans le piège. Charriant les arbres et les rocs, ils édifieront avec nous, si chétive que soit leur aide, le palais éternel des géants.
PROMÉTHÉE
Qu'as-tu fait? Lâche ces hommes... Quoi donc ! Ne serai-je occupé, au milieu de mes pensers divins, qu'à réprimer ton insolence et ta violence barbare!
LES GÉANTS ARIMASPES
Le destin ne règne-t-il plus ? Prétends-tu changer le cours du monde?... Regarde! Un hibou prend son vol et, lourdement, tenant un rat dans son ongle qu'il
recourbe, il s'élève à ta gauche, titan, en frappant l'air (le ses ailes.
PROMÉTHÉE
Ignores-tu donc la pitié? Ton humeur orgueilleuse et farouche mcprise-t-elle toutes les lois?
LES GÉANTS ARIMASPES
Nullement, mon cœur les connaît. Mais, s'il faut toutefois les enfreindre, je trouve beau, fils d'Iapétos, de n'être pas juste, à mon profit. Alors qu'elle contient les autres, que l'équité soit respectée !
PROMÉTHÉE
Assez! assez! dénoue ces liens... Lâche-les!... Dénoue ces liens, te dis-je... Quoi! tu charges de lourds fardeaux jusqu'à des enfants en pleurs...
LES GÉANTS ARIMASPES Ils poussent de grands cclats de rire.
Ha! ha! ha ! excellent Promcthée ! As-tu cru, parce que le vautour a fini par regagner son aire, que la moelle de tout vivant serait renouvelée dans ses os ?... Insensé ! L'on ne change point les instincts, le cœur du cœur des êtres. Interroge chaque mortel. Qui ne voudrait, s'il le pouvait, s'élancer jusqu'au lever des astres dans le vermeil Oaranos,ou plonger aux gouffres du tartare, pour posséder la Tyrannie, la déesse à l'ongle impérieux qui étreint les étoiles et le monde ? Telle est la vérité, ô roi. Quant à ceux qui prêchent l'amour et, tirant des larmes de leurs cils, bavent dans un vagissenient le profit de leur victoire, je les méprise^ sache-le.
Ton rire sarcastique me raille, dur cyclope avare, injurieux, dont l'arrogance es!: comme une tour... Gosur
de fer ! tyran ! brute grossière ! Certes, si je m'en croyais, tu gémirais, lancé par moi dans les gouffres empestés de TErèbe. Ou bien, lié étroitement aux créneaux du sommet ouranien, tu y demeurerais suspendu, avec une enclume à chaque pied.
LES GÉANTS ARIMASPES
Penses-tu effrayer les géants ? Je crache et je te renvoie les maux dont tu nous menaces. Va, parade au faîte de ton pic, le globe en main, fier, étalant tes cheveux ondes sur tes épaules. Je me ris de toi, fils d'Iapétos. Ha! ha! ha! je ne m'inquiète pas de tes cris, de tes injures. Veux-tu savoir pour quelle cause je ne m'en inquiète point? C'est que tu ne peux rien, ô titan, c'est que, malgré tes bravades, tu ne règnes pas sur Gaia, mais bien la force, la douleur et la guerre aveugle, aux mains sanglantes. En effet, puisque Zeus n'est plus, la justice a cessé d'être. Vivante dans la tête du dieu, elle a péri par sa mort.
Ils se dispersent. Une pause.
PROMÉTHÉE
Va, malgré toi, géant vil et cupide, le palais altier doit s'achever. Encore un peu de souffrance. Puis, dès que la dernière coupole aura jailli, étincelante dans ses propres rayons d'or, la triste Gaia refleurira, un tourbillon de lumière accourant des extrémités du monde apportera jusqu'à mon trône, avec les vivants triomphants, la foule des morts ressuscites.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Je crois en toi, fils d'Iapétos. En effet, lorsque la Cité d'or, ton œuvre formidable, effrayante, plonge déjà dans les nues, quel démon, quel dieu pourrait encore s'opposer à ta victoire?
PROMÉTHÉE
Paix ! Paix! Un immense éclair, d'une blancheur fulgurante et spectrale, brille au fond de l'horizon et, renvoyé comme un signal, s'allume de pinacle en pinacle... Ne vous lassez pas, ô kabires. Si un regret, si un seul mot de doute, arraché au trouble d'un instant, s'est échappé d'entre mes lèvres, oubliez-le, rejetez-le aux vents, pour qu'ils le dispersent. Ah! ah! le fracas s'accélère. Emportés par d'étranges dragons qui crachent la flamme et la fumée, les sombres forgerons de l'abîme s'envolent dans l'air, de toutes parts. Les uns, arrêtés sur les dômes, y incrustent, en frappant du marteau, le cuivre rouge et l'argent; d'autres cisèlent, sous les concavités des jardins étages en arcades, de bizarres stalactites de madrépores, de nacre, de saphir, d'émeraude, de corail en rameaux. O spectacle cher à mes yeux! Les toits d'or et de cristal flamboient; par les grilles souterraines, l'œil distingue d'innombrables fanaux qui courent ça et là dans les cryptes, révélant des cascades engouffrées, des sépulcres, des lacs mystérieux. Voyez, déjà sur les frontons, les sphinx d'or et d'émail bleu se dressent. Suspendus à des câbles tordus, les telchines, au long des quais d'airain que bat la vague des fleuves, martèlent dans le pesant métal des aigles, des nymphes, des harpyes, des atlantes, de grands taureaux ailés, des colosses porteurs de tiares. Plus qu'un effort, allons, kabires ! Seuls, car les Arimaspes insolents, épargnant la fatigue à leurs bras, n'ont travaillé qu'en paroles, vous aurez la gloire, ô bons forgeurs, d'avoir bâti, pour la durée des siècles, les demeures où tous s'abriteront.
Fracas, immense craquement. Un silence effrayant lui succède.
L'OLYMPE DES HOMMES 2o3
LES GÉANTS ARIMASPES
Honte à toi, stupide ouvrier!... Misérable, voilà donc ton labeur! De quel sable, de quelle boue as-tu bâti ces murailles ?
Ils se précipitent sur les kabires.
PROMÉTHÉE
Ferme! luttez, ô bons démons. Repoussez, frappez ces furieux de vos poings, de vos marteaux... Mais qu'est-ce encore? Fuis, fuis, cherche un abri... Prends garde, les coupoles chancellent.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O Gaia ! tout s'écroule à la fois. Le roc crie, le flot heurte le flot dans un tumulte efifroyable, tandis qu'en lente pluie de feu, par milliers de flocons dévorants, descend l'inextinguible incendie des zones ignées du monde.
LES GÉANTS ARIMASPES
(Clameurs confuses.)
O désastre! ô deuil!... l'or! le trésor!... l'or englouti, sous la terre ! Rends-le nous, titan, il est à nous... Certes, nous l'avons conflé, tu le sais, ô dieu vainqueur des dieux, à ta foi, à ta justice...
PROMÉTHÉE
Silence, géant lâche et grossier. Que ta voix stridente cesse enfin de bourdonner comme une guêpe à mon oreille distraite... Et vous, courage, ô kabires. A l'œuvre ! Délaissant vos abris, étayez les murailles branlantes... Soutenez les voûtes et les arceaux avec des poutres de fer.
(Les kabires ravivent les bûchers. Une grande clarté se répand sur la montagne.)
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O douleur ! Désastre irréparable! Partout, des niarbres éboulés, des poutres enchevêtrées, tordues, des gouffres, des monceaux de décombres... Hélas! hélas! malheur sur nous! Quel feu a brûlé Gaia? Quel titan jaloux a secoué la montagne jusqu'à ses racines?
PROMÉTHÉE
Spectacle amer ! Certes, mes yeux s'en détournent malgré moi... Aidôneus, prends garde à ma colère. Qui a chassé les dieux du ciel saura bien vaincre les draofons infernaux... Arrachant de tes mains le trident avec lequel tu jettes à bas les remparts de mon Olympe, j'enchaînerai ton vaste corps sous les blocs, sous les rochers stygiens, au séjour où se tient Hékatè, la strige lunaire aux ailes noires, i^^t là, dans la terrible lueur, plus intense que le midi, mais glacée et sépulcrale, tu seras étendu gémissant, consumant en vain ton cœur captif et sentant peser sur tes os l'effroyable fardeau de la terre. Que dis-je ? Où s'emporte sans frein ma parole impétueuse?... A quoi bon menacer le Hadès ? Souviens-toi, fils patient de Gaia. C'est du ciel, c'est du ciel qu'est venu, au travers de la grêle de flamme, l'épouvantable craquement. Tandis que ma poitrine haletait, que je sentais une angoisse effrayante monter, avec ma sueur, aux racines de mes cheveux, tout à coup une lueur étrange a paru grandir, tomber sur moi, entraînant dans son tourbillon des milliers de météores ; puis, le rocher a tressailli, la vague, d'un seul bond, s'est ruée à l'assaut de la montagne... Quel soupçon atroce me mord? Se pourrait-il que ce fléau, cet immense écroulement de ruines eussent pour cause unique, hélas ! l'alourdissement, la fatigue de ma droite
L'OLYMPE DES HOMMES 2o5
qui supporte le ciel ? En eflret, le monde est un tout ; rOuranos comprend aussi la terre. Ebranlée par le frémissement de Torbe monstrueux qui Tétreint, Gaia ne subit-elle pas dans sa masse, l'orageux contre-coup d'oscillations presque imperceptibles?
LES GÉANTS ARIMASPES
Ha! ha! ha! voilà donc ta vigueur! Ce monde que ton frère Atlas a porté, en défiant les siècles, sur son dos solide, inébranlé, excède, au bout d'un instant, l'effort de ton bras débile. Va, bon titan, rassure-toi. Puisque ta force est si chétive, les géants viendront à ton secours. Laisse-nous recouvrer seulement le trésor englouti sous les ruines; puis, délivrant de son cachot l'informe Briarée aux cent mains, nous le chargerons du pôle.
(Ils descendent au fond des souterrains. D'autres, amenant les griffons, commencent de les réatteler.)
PROMÉTHÉE
Assez, ne m'irrite pas! Tais-toi ! Il te sied bien vraiment, noir géant paresseux et cupide, de me frapper de l'aiguillon, toi qui seul n'as pas même apporté une pierre à ces murailles... Paix, paix ! silence ! te dis-je. A demi englouti dans la boue, continue de gratter les décombres pour y déterrer ton or...
LES GEANTS ARIMASPES
Et toi, qu'as-tu édifié? Ton trône n'est-il pas établi sur des ruines et des décombres ? Assurément, s'il suffisait, pour bâtir, d'entasser les paroles, ton Olympe atteindrait déjà jusqu'aux cimes de l'éther. Mais, avec le porphyre et l'airain, ô dieu, tu es moins habile.
Un silence.
2o6 LA NEF
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Se peut-il ! Es-tu vaincu, ô roi ? Mes yeux ne verrontils jamais s'élever dans l'éternelle nuit le palais altier de la lumière ?
PROMÉTIIÉE
Silence ! Ne profère point pour la joie de ces brutes stupides, des paroles sans orgueil. Tant que mon âme sera debout en moi comme une colonne dressée, le titan ne prendra nul souci de ses apparentes défaites. Qu'importe ma cité abattue ! Le germe du feu n'est pas éteint ; il reste au cœur de Gaia encore du métal, de la chaux et du marbre constructeur. Qu'Adrastée me donne seulement un moyen d'affermir le ciel et de rendre les massifs continents inébranlables sur leur base : aussitôt, le mont refleurira, les palais se relèveront d'eux-mêmes, au son de la lyre.
LES GÉANTS ARIMASPES
Certes, plein d'espoirs illusoires, distillant sans cesse de ton cœur les vieux rêves idylliques d'Astrée et le miel du siècle d'or, tu es bien tel que t'a connu jadis le convive irrassasiable, le vautour qui dévorait ta chair. Maintenant, foudroyé, vaincu, tu t'obstines à te forger en songe mille et mille félicités. Insensé ! comprendsle donc enfin : qui étreint les chimères du ciel se voit exclus, ne jouit pas des vrais biens de cette terre.
PROMÉTHÉE
(absorbé, sans les entendre.)
Que décider? Comment agir? Par quel art, par quel effort nouveau reconstruirai-je le palais, plus beau, plus vaste encore sur ses ruines?... C'est à toi d'y pourvoir, ô Gaia. Puisqu'il s'agit de ton empire, envoie à mon esprit anxieux quelqu'une de ces révélations, de
L'OLYMPE DES IIOALMES 207
ces paroles sacrées que tu souffles parfois, du fond de l'ombre, à Toreille des dieux et des mortels. Je t'invoque, ne répondras-tu pas ?... Hélas ! la sombre mer retient le murmure de ses vagues. Nul bruit ne monte dans l'air, sinon quelquefois, tout au loin, le choc sourd d'une pierre qui tombe et le mugissement caverneux des grands aqueducs rompus. Çà et là, autour d'un fanal qui brille encore, accroché à quelque fût solitaire, d'effroyables chauves-souris voltigent, des dragons, longs de plusieurs plèthres, gravissent les débris éboulés et, haussant sur leurs pattes squameuses, leur hideuse tête aux yeux vitreux, se flairent l'un l'autre, comme des fourmis... Mais quoi ! d'où me vient cet émoi?... Avec peine, en haletant, je tire, du fond de ma poitrine, de rauques, de rapides soupirs, tandis que mon bras s'alourdit et que, de mon flanc qui se rouvre, ta douleur, ô triste Pandore, monte à mes yeux comme un voile.
LE CHŒUR DES ARGOiNAUTES
Qu'as-tu donc ? Qu'est-ce encore, fils du jour? Pourquoi regardes-tu ainsi, sans rien voir, de tes prunelles ?... Malheureux ! Quelle stupeur sans nom fait flotter ton âme dans ton sein et couvre ta chair qui frémit des QTouttes d'une sueur sang-lante ?
PROMÉTHÉE
Hélas! Vainement j'essaierais de me le cacher plus longtemps, la charge épouvantable m'écrase... Que faire? D'où attendre un secours ? Répondez, vous que je vois ici, noirs démons du feu, hommes, centaures, car le conseil vient quelquefois de qui on n'osait pas l'espérer... J'adjure chaque vivant d'un bout à l'autre du monde... Répondez! Comment porter le ciel? Sur
2o8 LA NEF
quelle base, sur quel roc immuable assurer la terre à tout jamais ?
LES GÉANTS ARIMASPES
(Ils sortent des tranchées, précipitamment).
Vite ! Vite ! Un nouveau tremblement secoue déjà les cavernes. Mille sources, en bouillonnant, jaillissent ; des hordes innombrables de rats grouillent et s'enfuient au loin, de toutes parts.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
O douleur ! les dernières coupoles jonchent le sol de leurs débris... L'océan mugit furieux ; l'immense montagne en ruines flotte sous l'ondoiement de la flamme, ainsi qu'une île déracinée.