SCÈNE XVIII L'AUTEL SANS NOM
LE CENTAURE CHIRON
( Il s'élance, en poussant de grands cris.)
Votre salut est dans vos mains. Arrêtez, ne fuyez pas, centaures... Arrêtez!... Gaia n'oscille plus. Mais pour l'affermir sous vos pieds, pour calmer la colère de Zeus, votre père a besoin de votre aide.
PROMÉTHÉE
Que veux-tu faire, fage roi? Qu'est-ce donc ? Pourquoi, frappant le sol de ton sabot impatient et prenant
les astres à témoin, rassembles-tu ainsi tes fils, les centaures à la croupe robuste ?
LE CENTAURE CHIRON continuant de courir çà et là.
Ici... Vite... Dépêchez! Ne tardez point, ô race paresseuse. Certes, vous seriez bien plus prompts à engloutir les chairs rôties, en mêlant le vin dans les amphores, ou à vous meurtrir de vos poings, comme c'est la coutume entre vous... Allons, vite, monstres au double poitrail. En eiïet, il convient d'effacer au plus tôt la souillure impie qui infecte cette terre, de crainte qu'aggravée par le temps, elle ne s'envieillisse enfin et ne reste inexpiable.
PROMÉTHÉE
Qu'ordonnes-tu? qu'espères-tu? Sans nul doute, je suis prêt d'accueillir, l'ayant moi-même demandé, tout conseil ami, toute parole qui, équilibrant TOuranos, allégera pour le titan, le poids écrasant du monde. Mais, je l'avoue, fils du cheval, si connue que nous soit ta sagesse, célébrée au loin parmi les bêtes et les satyres cornus^ je ne puis te comprendre en ceci.
LE CENTAURE CHIRON
Silence ! Ne m'interroge pas, ne contrains pas ma langue de maudire... Vous, à l'œuvre, hâtez-vous ! C'est au sage qu'il appartient de guérir, quoiqu'il n'ait point failli, tous les maux causés par l'insensé. Précipitant au fond des gouffres qu'a rouverts la vengeance du ciel, les marbres, les chapiteaux rompus, les colonnes, les lourds blocs de fer, déblayez une aire carrée qui ait cent toises sur chaque face, en sorte que les autans marins, l'aquilon, Ls souffles arrivant des quatre coins de la terre, se jouent autour de l'autel.
PROMETHEE
Quel autel ? quoi ! que médites-tu ? A qui donc prétends-tu dédier l'offrande et le sacrifice ?
LE CENTAURE CIIIRON
Tais-toi! A cette place même où a flambé l'ardent bûcher des dieux, entassez maintenant Tun sur l'autre, de vastes blocs non taillés du fer... Mais d'abord^ pour mieux accomplir les rites que Zeus nous a prescrits, apportez la flamme et le trépied, le lait, les vases de miel, et aussi des rameaux d'arbres verts, s'il en reste encore sur la montagne... A quoi bon regarder le titan ? c'est à moi qu'il faut obéir. Holà, toi, Nessos, n'entends-tu pas ? Misérable ! méprises-tu les ordres de ton roi, de ton père ?
11 le frappe du bois de sa lance. Tumulte.
Quel secours attends-tu des dieux ? Ne viens-tu pas de rappeler toi-même, le bûcher, le grand lit flamboyant qui, naguère, les consumait ?
LE CENTAURE CHIRON interrompant son labeur.
As-tu cru, dans ta colère aveugle, que les dieux pouvaient mourir ? Moi, je sais qu'ils sont immortels, à régal du ciel et de la terre. Sans doute, j'ai vu brûler leurs corps, mais qu'importe, si leur esprit, si leur âme éternelle demeure! Tu me regardes, stupéfait. Certes, il faut que je parle à la fin, puisque ni fléaux ni désastres ne suffisent à dessiller tes yeux. Et ton obstination me rappelle l'enfant géant nouveau-né, F^phialtès, fils d'Aloeus, alors qu'étendant ses mains, il voulait s'emparer de Protée, le vieux démon de l'eau, fluide et farouche. Car tantôt, il voyait devant lui, sur le rivage
de la mer, une tortue gigantesque et, lui jetant un lacet d'algues, il tentait de s'en saisir. Mais déjà le dieuflot s'échappait dans une écume blanchissante, qui roulait avec fracas des Maçons et de orands os de baleine. Puis, de vague, il se faisait écueil, puis spectre ténébreux, puis vapeur. Et l'enfant trépignait vainement et, saisissant le nuage, il en voyait jaillir un morne éclair d'où se répandaient sur les flots de livides rafales de neige. Telle est ta démence, ô titan. Toujours amer, inexorable, et tourmenté d'une inquiétude ardente et pareille au feu, tu t'efforces contre les Ouraniens. Mais, changeant de figure à leur gré, ils trompent tes yeux et disparaissent. Le monde vivrait-il sans dieux ? Entends ici, ô patient du vautour, la parole qui dit tout : le monde est le signe des dieux et n'existe que par les dieux. C'est pourquoi, sitôt qu'ils sont bannis, dès que l'Olympe, en s'éteignant, laisse régner la nuit sur ta montagne, tout périt, les sphères étoilées, que Zeus n'équilibre plus, t'accablent sous leur poids monstrueux.
Il se remet à entasser des rocs.
Tu sais bien que les dieux sont morts. En vain, avec des mots plus vagues que le bruit des forêts et des flots, tu essaies de te tromper toi-même. Le règne de l'homme commence; le pouvoir des fantômes du mal est brisé et pour jamais.
LE CENTAURE CHIRON
Ha! ha! ha! jactance stupide! Le profond mystère divin que comprend dans son cœur l'ignorant, l'éphémère humble et soumis, se dérobe à ton orgueil superbe. Assurément, les fils de Zeus, les Olympiens ne
sont plus. Les hommes ne reverront point ni Ares, ni Cypris, ni Hermès, ni Bakkhos au beau thyrse de feuilles. Mais quelle épée ou quel dard tuera la divinité ?
PROMÉTHÉE
Tiens-tu donc à porter des chaînes? Ne peux-tu exister sans avoir, au dessus de ton front suppliant, le spectre épouvantable des dieux ? Non, non, le monde se suffit... Qu'il soit libre! plus de père-bourreau ! Je te le dis, fils du cheval, harangueur à la langue subtile, la mort des dieux est le triomphe de la vie, l'avènement, rentrée de toutes choses dans l'ère de l'éternelle joie.
LE CENTAURE CHIRON
Arrière! c'est trop d'impudence... O menteur! titan gonflé de vent. Le triomphe, dis-tu... Réponds! La force, l'injustice, le deuil, la maladie, la vieillesse ontelles cessé de régner? L'enfer ne s'ouvre-t-il plus au milieu de ton empire ?
PROMÉTHÉE
Certes, j'admire ta constance. En effet, reniant tes yeux qui ont vu le bûcher triomphal, tu aimes mieux, esclave du passé, essayer de redonner la vie aux fantomes de tes songes.
LE CENTAURE CHIRON
Quoi donc! Ne faut-il croire, titan, qu'à ce que les prunelles voient, à ce que les mains étreignent ? Insensé ! S'il en était ainsi, les stupides borgnes auraient raison. Reconnais, reconnais en eux ceux qui sont perspicaces et qui savent; leurs engins, leurs noeuds, leurs longues cordes révèlent tous les secrets.
PROMÉTHÉE
Adoreras-tu cette pierre? Te voilà tel que les khalybes, les Scythes, les mangeurs de chair crue qui prennent comme dieu un tronc d'arbre ou une flèche de fer.
LE CENTAURE CHIRON
Paix! paix ! que servent désormais les défis, les paroles outrageuses?
Des langues de flamme voltigent çà et là.
L'aurore sacrée sort des ténèbres, le ciel nous a pardonné. Regarde! un jour blanc qui ondoie ainsi que la fumée du tonnerre, mais silencieux et sans bruit, rayonne mystérieusement des pierres embrasées de l'autel et, portant la gloire du dieu aux profondeurs ouraniennes, il frémit au loin sur la mer verte.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Salut, ô feu vierge et limpide. Allumé sur la cendre des dieux, tu brilles à l'endroit précis où le ciel vient s'unir à Gaia, comme s'échaufFe en pétillant, dans le bloc de bois femelle, le bâton de laurier ou d'yeuse dont un berger gardeur de boeufs fait tourner la courroie, sans relâche, au milieu des herbes amassées.
O Splendeur! O présence bénie ! O vue très douce dont Chiron n'osait point espérer la merveille! Mon cœur frémit jusqu'à mes pieds; les larmes qui m'oppressaient débordent et redoublent encore ma joie. Lève-toi de ton roc, bon titan; incline-toi, prosterne ta ferveur devant ce qui se dévoile: les dieux, les Ouraniens sont ici, revenus sur notre terre. Certes, amis, il n'est pas besoin de marquer l'autel avec un signe, soit en y plantant une lance, soit en y suspendant la dépouille d\m lion ou d'un lynx tacheté. Même dans
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la nuit la plus noire un enfant y marcherait tout droit. Pourquoi vous cachez-vous les yeux ? Ne craignez rien, vous, centaures hennissants, ni vous, ô fîls de la femme. La force divine est douceur. Et certes, voilà longtemps déjà que j'avais deviné ce mystère. Car souvent, retiré, la nuit, dans quelque haute caverne, évoquant Pan, le sauvage esprit des montagnes et des forets, je voyais de grands éclats de feu fulgurer entre les roches. Et le dieu, cependant, n'était pas dans cette flamme stridente, non plus que dans le tourbillon, le sombre typhon plein de fureur, qui accourait en roulant des foudres. Mais lorsque leur voix s'était tue, à l'instant où glissait par les airs, au milieu du solennel silence, un souffle, un chuchotement, l'horreur sacrée fondait sur moi, je tombais la face contre terre et, dans mes cheveux hérissés, sur le poil frémissant de ma chair, je sentais passer le dieu.
(Clarté grandissante.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Etouffe le flambeau sous ton pied... Point de bruit, plus bas, plus bas, encore ! . . . Va-t-il surgir ? Le verronsnous ? O vertige ! O pensée formidable !... Mon cœur, dans son épouvante, précipite ses battements.
PROMÉTÎIÉE
Surgir... Qui? Que prétends-tu dire? Se peut-il, toi si sage autrefois, que tu te sois laissé surprendre aux discours de celui-ci ?... Sache-le de moi, dompteur des vagues. Ce nimbe divin qui t'émeut, cette lumière qui te semble un prodige, c'est toi, par ta ferveur, qui la crées, car le désir peut, quelquefois, faire apparaître, comme hors de nos prunelles, ce que nos rêves peignent en nous.
LE CENTAURE CHIRON
Silence, disputeur odieux ! C'en est trop, tais-toi, ferme ta bouche. Tu as beau blasphémer l'Ouranieii ; l'heure est venue où, sous tes yeux et devant le roc même où tu sièges, ces pierres lui seront consacrées. Approchez ! Assemblez-vous ici, centaures et vous, race de l'homme. Unissant votre cœur au mien, tous, nous allons humblement, prosternés devant le Zeus suprême, le reconnaître et le servir.
Un silence. Il pose ses mains sui" la pierre.
Entends-moi, ô fantôme inconnu, roi, père, présence terrible^ toi qui te caches à la fois et qui te dévoiles dans l'autel. Troublé, la face baissée, agité d'un profond tremblement, mon âme est pleine de son dieu, mais comment exprimer ton mystère ? Toute parole, tu le sais, qui frémit sur une lèvre humaine, est pareille à la plainte informe, au vagissement du vent, quand il veut nous dire sa souffrance et redouble ses sanglots, jusqu'à ce que la grande mer le prenne sur son sein et l'endorme. Je te vénère, je t'invoque, je t'adore, ô maître universel. L'espace sans bornes t'appartient, soit que de toi surgisse, avec le jour, la roue d'or éblouissante, soit que, parmi l'azur du soir, Sélénè soulève sa corne, froide et brillante comme l'argent. C'est toi qui emplis les forêts, qui embrases les vagues de l'éther, qui murmures dans le gouffre marin. Fils d'Ouranos et de Gaia, mais les tenant tous deux sous ton pouvoir aussi facilement que j'attache avec la corde tressée les deux extrémités de l'arc, tu complètes le triangle sublime où rayonnent les indicibles nom.s de ce père et de cette mère, par un troisième nom plus saint. Prononce-le, révèle-toi à nous ! Manifeste ta vo-
lonté ! Des profondeurs de ton silence, réponds-nous, ô roi, proclame enfin le titre dont tu veux qu'on te nomme.
Pause.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Réponds-nous, parle, ô roi lumineux, toi qui contiens dans ta poitrine Tinéluctable nécessité de ce qui est. Vois, nous t'offrons ce sang- fumant et cette flamme qui brille. Pour ton ivresse, nous jetons le vin noir dans l'abîme des flots, avec l'or de cette coupe.
Nouvelle pause.
LE CENTAURE CHIRON
Tu te tais, tu ne réponds rien. Est-ce donc en vain que les Prières et les saintes Libations se tiennent devant toi suppliantes ? Quoi ! veux-tu rester inconnu ?... Tu orardes obstinément le silence... Prométhée, Prométhée, aie pitié ! Puisque tu es le protecteur, le médiateur de Gaia, refrène ta colère en ton sein... M'entendstu ? interroge le dieu. C'est ton office, ô magnanime, de donner un nom à cet autel et de proclamer devant tous, la nature de l'univers et quelle est sa véritable loi.
PROMÉTHÉE
Moi, évoquer pour toi les dieux ! faire peser, de nouveau, sur la terre l'épouvante et la tyrannie des féroces Olympiens !
LE CENTAURE CHIRON
Ainsi, trop fier pour prosterner ton orgueil devant le Zeus suprême, tu refuses à l'homme ton secours... O le pire des mauvais ! scélérat ! démon pernicieux ! Certes, ton obstination pourrait mettre la fureur, dieu pervers, dans une poitrine de pierre. Et cependant.
sache-le bien, ton règne, tes destins, ta splendeur sont liés au choix que tu feras.
PROMÉTHÉE
Achève, nourrisson du cheval. Sans doute, je n'ignore point que ta sagesse sénile excelle aux propos obscurs, aux énigmes où les enfants se jouent. Mais, laissant là, pour cette fois, la « Cité habitée d'un seul homme » ou encore, le « fleuve dont les eaux s'écoulent dans les deux sens contraires, » explique-toi sans détours.
LE CENTAURE CHIRON
Es-tu si lent à deviner ? Et pourtant, sitôt que tu sauras à quel Dieu l'homme doit offrir le roc où tu t'assieds et la terre^ le monde ne te pèsera plus.
PROMÉTHÉE
Parle enfin, explique-toi mieux, dis-moi tout. Par quelle incantation, par quel art, par quel sortilège, feras-tu l'univers moins pesant ou mon bras plus ferme à le tenir ?
LE CENTAURE CHIRON
Silence ! plus de bravade impie ! L'insensé qui rejette les dieux, les dieux, à leur tour, le rejettent ; qui renie l'antique sagesse, de même, se voit renié d'elle. Certes^ tu portes dans ta main le globe formidable du monde, mais tu n'as pas conquis l'esprit, la force vivante qui l'anime. Ecoute! Pour la dernière fois, ô fils aveugle d'Iapétos, l'Ouranien t'avertit par ma bouche. Si tu pénètres le mystère divin, si, enfin respectueux des causes, ta fervente méditation s'unit à l'Intelligence, alors, mais alors, seulement, l'univers sera sauvé. Vainement, tu t'adores toi-même. Zeus, ou de quelque nom nouveau que tu veuilles le couvrir, le
Voilé, l'Insondable, l'Obscur, l'Etre par delà les formes, n'a jamais cessé de rég-ner. Sans relâche, il déploie sur Gaia sa puissarxe et sa bonté tranquilles, et aucun aboi de l'enfer ne peut l'atteindre dans son palais du Ciel, non plus qu'aucune flèche perfide des faux sages et des esprits subtils. Comprends la loi, fils d'Iapétos. Ainsi qu'un homme, dans son champ, désireux d'adoucir l'âpreté d'un figuier ou d'un poirier sauvage, y greffe, à l'aide du fer, le bourgeon d'un fruit mielleux, de même, il faut que ton vouloir se confonde, ô petit roi terrestre, avec l'être universel. Prie-le donc, désarme sa colère. Rappelle dans ton cœur la Piété, la belle prêtresse aux mains jointes qui, jadis, intercédant pour nous, fléchissait les immortels. En effet, pourquoi ton frère Atlas a-t'il supporté sans effort, pendant des siècles sans nombre, ce qui pèse lourdement à ton bras ? C'est qu'il avait l'aide des dieux^ c'est que la clémence des dieux qui soutient, en les équilibrant, et le vaste Ouranos et la terre, lui allégeait le fardeau.
LE CHŒUR DES ARGONAUTES
Allons^ cède, apprends de tes malheurs à n'être plus si superbe. Tu te réjouissais quand les hommes glorifiaient le nom de Prométhée, quand les bêtes, avec des cris joyeux^ s'empressaient vers ta montagne, et le dieu veut aussi, j'imagine, être invoqué et reconnu.
PROMÉTHÉE
Combien de fois me contrains-tu de répéter mes paroles ? Le monde n'a plus besoin des dieux. Rien ne subsiste sur Gaia qu'une saule réalité, l'homme libre et vivant en présence de la nature impassible.
LE CENTAURE CHIRON
Silence, misérable imposteur ! Est-ce l'homme^ avec ses pieds qui rampent, lui, le frère à peine moins vil, du ver et de Tescarbot, qui pourra jamais être l'égal de Tètre bienheureux, ineîable?... Réponds-moi : Si les dieux étaient morts, devant qui se 'tiendraient debout la Vérité, la Paix, la Joie, la Clémence, Técla^ tante Victoire ?
PROMÉTHÉE
Leur sanctuaire est dans mon cœur, dans le cœur de Thomme juste. Bien loin qu'elles se tiennent debout au pied d'un trône sanq|-lant, sache-le, c'est leur glaive inflexible qui a chassé le dieu cruel, le tyran des foudres et des supplices, de la cime d'où il nous torturait.
LE CENTAURE CHIRON
Va, poursuis, accuse ton maître. Révolté contre Zeus Ouranien, dénonce en les maudissant, les épreuves, tous les maux qu'il envoie. Et cependant, qui, de vous deux, a été le plus funeste aux hommes ? Zeus maintenait Gaia prospère : toi, son médiateur, son témoin, son sauveur, tu l'as ruinée.
PROMÉTHÉE
Pourquoi, me refusant le temps, ton mauvais vouloir, ton impatience, mettent-elles obstacle à mes desseins? Rien de grand ne se fonde, ô centaure, sans des luttes et des retards.
LE CENTAURE CHIRON
N'as-tu pas encore, à ton gré, assez dévasté la terre? Certes, tu as habilement réfléchi, afin d'être toujours le roi du monde, si, remettant l'efifet de tes promesses d'une génération à l'autre, tu réclames sans fin des délais.
Pause.
PROMETHEE
Mais lors même, ô fils de Kronos, qu'il existerait des dieux, à quoi bon cet autel et ces rites ? En effet, puisque Zeus ne doit rien aux débiles éphémères, puisqu'il n'est tenu de leur montrer ni pitié, ni bonté, ni justice, les Pandorides, d'autre part, ne peuvent rien lui devoir.
LE CENTAURE CHIRON
Est-ce une dette que l'Amour ? Crois-tu donc qu'il veuille évaluer en bétail, en blé, ou en airain, le don qu'il fait de lui-même ? Va, ne résiste plus, titan. Toi, l'antique ami des hommes, toi qui jures n'avoir subi ton long supplice que pour l'amour des mortels, ne sens-tu pas ton cœur ému à les voir environner en foule l'autel qu'ils ont rebâti ? Regarde ! Les femmes s'empressent tout autour du grand amas de pierres. Légères comme un essaim d'abeilles, elles attachent au rocher des rameaux de lierre et de sapin et des bandelettes de laine, tandis que d'autres, en s'inclinant, font fumer vers Zeus la myrrhe sèche ou déposent devant le dieu les boucles de leur chevelure qu'elles ont coupée avec le fer. Prends pitié de leur joie confiante. Quand même l'Olympien serait mort, et certes, il règne toujours, voudrais-tu arracher à un fils l'urne pieuse qui contient les ossements paternels? Vois ! Humblement prosternées, accroupies dans la poussière, quelques-unes tendent, pour te fléchir, leurs belles mains suppliantes. D'autres, toutes seules, à l'écart, enveloppées de leurs voiles, ont les yeux fixés contre le sol et de grands pleurs silencieux ruissellent lentement sur leurs joues. Laisse-toi toucher, dieu rédempteur. Pourrais-tu demeurer implacable ?
L'AUTEL SAiNS NOM 221
Vois comme elles embrassent l'autel. Jamais, jusqu'à présent, leur bouche n'avait mis dans un baiser terrestre, tant de ferveur et d'amour... Des soupirs soulèvent leur poitrine. Ecoute ! un profond sanglot, suave comme un roucoulement, s'échappe de la foule amassée et, en se mêlant au murmure qu'exhalent les ramures des pins, il flotte sur toute la montagne.
Un très long silence.
PROMÉTHÉE
Certes, je puis, fils du cheval, l'évoquant de ma voix souveraine, faire surgir de TOuranos, le grand Fantôme des cieux. Mais lorsque, après tant de combats, tant d'abjurations, tant de souffrances^ j'ai brisé le joug qui m'accablait, ne serais-je pas inexcusable de le reforger de mes mains ?
LE CENTAURE CHIRON
Quel joug? Est-ce un joug, ô titan, que le tendre amour du Père ? Si le ciel pèse à ton effort, si le globe aux deux pôles t'écrase, c'est parce qu'il demeure hors de toi, inconnu, lointain, mystérieux. Dès que tu te seras uni à la Présence invisible qui palpite dans son sein, le monde te deviendra moins lourd.
PROMÉTHÉE
Je le vois, tu restes fidèle aux vains rêves du passé. Mais alors, centaure opiniâtre, que ne reconnais-tu en moi celui-là même que ton désir réclame, le Zeus qui succède à Zeus.
LE CENTAURE CHIRON
Tourne tes yeux vers l'autel. Est-ce toi qui exciteras ces transports, cette ardeur si profonde ? Lors même que les destinées t'auraient mis sur le trône ouranien,
crois-tu donc remplacer pour nous les antiques maîtres de l'Olympe ?
PROMÉTIIÉE
Vous le voulez. Malgré mon cœur qui s'agite et gronde en moi, vous pressez le titan de fléchir... Soit!... Pourtant, il n'est pas facile au dieu qui porte l'univers, d'honorer un autre dieu. Et d'ailleurs, ces antres, ces montagnes, ces fleuves n'ont-ils pas entendu mes imprécations et ma colère ?... N'importe, j'évoquerai l'Esprit... Si, m'étant égaré d'abord, je change maintenant de pensée, qui pourrait m'en blâmer à bon droit ? En effet, ce fardeau trop lourd, en occupant ma force sans relâche^ mettrait obstacle à mes desseins pour le bonheur des vivants.
LE CENTAURE CHIRON
Interroge, appelle le dieu ! Vite ! Si tu tardes encore, l'Ouranos, échappant à ton bras, peut écraser la terre, d'un seul coup.
Nouveau silence prolongé.