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QUI SERA D1EU

ble, tu déçois le peuple des vivants. Toujours la forme que les mains peuvent palper comme un vase, la couleur qui rassasie les yeux, le bruit qui, pareil à Teau, sature la conque des oreilles... Arrière! je suis las des prestiges. Résolu de connaître enfin le dernier secret du ciel, je veux voir face à face l'Esprit, Plnefifable, le Dieu lui-même, et non plus les larves dorées qu'il suscite pour tromper nos regards.

Le soleil et la lune disparaissent.

Ah! la noire nuit retombe; mes yeux distinguent de nouveau^ reposant dans ma droite étendue, la rondeur du ciel obscur... O infini! éther! abîmes! temps sans bornes! espace illimité! Comme le vent que nous envoie la fente d'un rocher prophétique, je ne sais quoi qui se dilate au plus profond de mon cœur, m'enlève ainsi que des ailes.

Un long silence.

Rien ne paraît... Hélas! hélas! l'Ouranos serait-il vide?... Mais non. Tremblant d'horreur sacrée, je te sens peu à peu qui approches^ père, soutien, ami, force divine, grand oracle du silence éternel.

Nouvelle pause.

Quelle clarté point tout à coup? Muet, sans une rumeur, l'orbe prodigieux de la nuit s'illumine d'un feu crépusculaire, irradié du centre obscur où, sans doute, se cache encore le dieu... Ah! le sein me bat plus vite. Une joie, une chaleur soudaine se coulent tout le long de ma chair.

Des formes lumineuses apparaissent dans l'intérieur du globe.

Lequel d'entre vous est l'Esprit, ô pouvoirs géants

qui m'entourez ?... Point de réponse, mais toujours,

les larves plus nombreuses surgissent. L'incommensu-

rable chaos de lueurs, de vie, de mouvement, ondule, plein de fantômes vagues et de titans merveilleux... Allons, parlerez-vous enfin? Que le plus puissant d'entre vous dissipe les autres ombres!... Quoi! N'entendezvous pas ma voix?... Je t'adjure, ô Roi primordial, toi, le créateur, le soutien et le conservateur des êtres.

Il tressaille violemment.

Arrière, monarque détesté! Que veux-tu? Pourquoi viens-tu ici, te glissant, ainsi qu'aux jours anciens, sous la clarté qui foudroie? Bien que, par un nouveau prestige ta forme se cache à mes regards, bien que tu semblés te voiler d'une flamme mille fois plus terrible, je distingue, comme jadis, dieu superbe, dans ta nuée d'éclairs, le sourcil qui ébranle la terre et l'orgueilleux bras déployé qui, sans cesse, la châtie.

Grondements, tonnerres ininterrompus.

ZEUS

(sous la nuée, au plus haut du ciel.)

Réjouis-toi, fils d'Iapétos. Après un si long temps de souflFrance, d'exécration, de fureur, tu vas connaître, tu vas connaître enfin TEnnemi que poursuivait ta haine. M'ayant cherché, tu m'as trouvé. Ma présence

ici bannit déjà le faux Zeus, le dcnioii de TOlympe que tes prunelles abusées croyaient voir sur le trône d'or du ciel.

PROiMÉTHÉE

Ne te connais-je pas assez ? La montagne entière, sous ta nue, mugit, enveloppée de voix, de flammes, de typhons écumeux et de rafales de neige.

La tempête redouble.

Hors d'ici ! fuis, tyran exécré ! Obéis! Vite! Retourne augoufFre! L'Erèbe silencieux t'attend. Déjà, saluant ta venue, Aidôneus fait lever de leurs sièges les grands morts qui furent tes fils, les spectres des antiques Olympiens.

ZEUS

Quel fils? Que veux- tu dire, ô titan ? Zeus a toujours été unique. Ta révolte, en arrachant des cieux mon fantôme et ma postérité, n'a précipité au Hadès que les ombres de tes songes.

PROMÉTHÉE

L'Olympe, la terre mentaient donc. C'est devant quelques trépieds d'airain, quelques sceptres de bois vermoulu, quelques visages de pierre que tant de cœurs d'hommes ont frémi, qu'ont prié tant de genoux ployés... Va,hors d'ici ! malgré tes ruses, tu ne m'abuseras point. Vainement, tu jures, ô Dieu trompeur, que tu n'es plus le même Zeus qui me torturait naguère. Ne vois-je pas ce que je vois? Certes, ils crient assez haut ton nom, ces tonnerres effroyables qui grondent.

ZEUS

Ce fracas, ces tonnerres, ces feux, tous ces signes menaçants, c'est toi, fils d'Iapétos, qui les crées. Rien

de moi n'existe hors de moi, que mon gouffre et mon silence.

La tourmente s'apaise.

PROMÉTHÉE

Gomment te croire, ô tyran ouranien ? Mes yeux ne distinguent-ils pas, sous ton nuage ardent d'éclairs, le sourcil qui ébranlait les mondes ? Bien plus, ton bras obscur déploie la chaîne étincelante, enflammée, qui jadis, avant que mon effort ne l'eût à tout jamais rompue, rattachait cette terre à l'Olympe,

ZEUS

Quoi! N'as-tu pas encore compris? Ta pensée est Tombre, ô fils du jour, qui me revêt de ma forme. En effet, à chaque être vivant, j'apparais, selon ce qu'il conçoit de mon éternel prodige. Or, comme tous les orbes des cieux et les feux qui les éclairent, roulent, enchaînés sous mon pouvoir (de même que toutes les âmes se sentent liées à Zeus) ton cœur, bien plus sincère, ô titan, bien plus sage que toi-même, suscite devant toi ce symbole.

(Longue rumeur parmi les femmes groupées autour de l'auteh Chiron écoute, appuyé sur sa lance.)

PROMÉTHÉE

après une pause.

Se pourrait-il ? Aveuglé par la haine, ou cédant à mon cœur orgueilleux, t'aurais-je méconnu, Ouranien ? Toi que j'ai cru, pendant des siècles, le tyran, l'oppresseur de Gaia, parle, parle, fais-toi connaître. Au nom de cette vérité dont ton essence, ô Lumière inconnue, demeure l'éclatant sanctuaire, réponds-moi : es-tu vraiment le Dieu, Tlncréé, le Père universel, la Cause inexprimable et suprême ?

ZEUS

Tu Tas dit, je suis Celui qui suis, l'Etre qui seul existe, ô fils de Fliomme. Tout vient de moi, tout m'appartient. C'est moi qui ai formé les cieux, qui, pour sceller ainsi que dans un vase, ma splendeur et mon infinité, ai pétri, avant l'aube des jours, l'argile de l'obscure matière. Des hauteurs sereines de l'éther, je m'incline vers l'abîme, et le monde reflète en ses ténèbres l'éclatant Penser divin, comme le visage appâli répond dans l'eau d'un fleuve au visage. Que te sert donc, ô rebelle titan, de vouloir, entraînant Gaia et les hommes dans ta ruine, demeurer hors de la règle sainte et du chœur universel? Va, l'on n'échappe point à Zeus. Nul être ne saurait s'évader de son Dieu permanent et suprême, pas plus que l'aigle ne franchit l'air fluide qui roule dans le ciel. Zeus est partout, Zeus émeut tout. Par lui, l'univers orageux se soutient sur son néant; par lui, fils d'Iapétos, la durée noue ses nœuds, ainsi qu'une couleuvre et, incessamment, les dénoue autour du cœur des mortels... Allons, cède, ne lutte plus. Si tu crains ma justice, ô titan, qu'il te souvienne, toi qui l'as oublié, que tu peux désarmer sa rigueur, que les Prières sont mes filles.

Un silence.

PROMÉTHÉE

Te croirai-je, ô monarque du Ciel? Mais non, quoi que tu proclames, mon souffle n'est pas emprunté, les mondes ne dépendent en rien d'un dieu lointain, extérieur, flottant sur lui comme pour Tempêcher de se perdre dans l'abîme, et pareil à une de ces lampes que le pêcheur nocturne allume au-dessus de ses filets.

ZEUS

Silence ! réfléchis mieux. Sans Texistence d'un Vivant éternel, d'où proviendrait Têtre éphémère ? Le fantôme sur qui souffle le temps et la bouche du sépulcre, sert de témoin à Tlmmortel qui plane au-dessus du temps.

PROMÉTHÉE

Tu ne me persuades point. L'univers est un cercle infini, une roue où le destin rapide fait se suivre éternellement les causes et les effets. De même qu'il n'aura point de terme, il n'a pas eu de premier jour.

ZEUS

Paroles vaines, ô race d'Iapétos. Tout ce que divise le temps, tout ce que le nombre strict mesure, est forcément limité. Or, l'éternité identique, en excluant la durée de son sein, y enchaîne les siècles immobiles. Comment donc le passé, l'avenir, la naissance, l'immense flux des êtres couleraient-ils, sans relâche, au travers d'un présent indivisible ?

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, trop subtil Ouranien ? Certes, derrière tes oracles, je ne sais quel mystère se montre et disparaît au même instant, comme une face voilée... Mais soit! jure que l'univers atteste un dieu créateur. Ce Puissant, père inconnu des choses, ne peut-il être toutefois, une cause impersonnelle, aveugle, une volonté qui agit, sans pensée, fatalement?

ZEUS

Toute volonté est amour, toute volonté vient d'un être. Vouloir consiste seulement à tendre vers son désir. L'Incréé ne s'abîme donc pas, comme tu l'imagines, titan, dans une force nécessaire et aveugle. Les

lois de l'univers sont mes lois. Assise au faîte des demeures ouraniennes, la Pensée divine voit au loin et elle accomplit aussitôt, plus vite que la foudre ne tombe, ses décisions sacrées. Ainsi, pareil à vous, ô vivants, quelle que soit la distance infinie qui sépare vos qualités chétives des attributs immortels, Zeus connaît, il sent, il veut, il aime.

(Tonnerres. Cris des centaures et des femmes.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ha ! ha ! mes yeux sont éblouis : partout, des flammes, un air liquide. Tout le sombre azur du Ciel s'illumine et vibre, enveloppé d'une splendeur cristalline, d'où il s'échappe sans trêve des rayons, des murmures et des voix.

Une immense clarté relie mystérieusement la nuée de Zeus à la montagne.

PROMÉTHÉE

Arrête, démon trompeur. Que fais-tu, quelle ruse ourdis-tu, sous le brouillard qui te couvre? Certes, n'ayant rien renoncé de tes espoirs orgueilleux, ta main essaie encore, je le devine, de rattacher furtivement la terre et le rocher du supplice, à l'antique chaîne d'or.

La clarté s'éteint subitement.

Ne comprendras-tu donc jamais? Mon bras ne secoue point de chaîne; je n'ai pas de droite pour lancer, à travers le fracas de la nue, les carreaux du foudre sulfureux. Non, non, bien que je sois, ô mortels, tout

amour et toute pensée, je n'ai pas plus revêtu cependant, riiumanité de vos passions, de vos emportements, de vos joies, que votre apparence et votre chair.

PROMÉTHÉE

Révèle-toi donc à nos yeux, montre-toi enfin sous ta vraie forme. Puisque tu jures que tu es la raison, la lumière, la vie, viens à mon aide, quand mes bras se tendent vers ta clarté. Notre salut dépend de toi; l'ignorance est tout le mal du monde. Dès lors, si je puis t'entrevoir, si la nue, s'écartant un instant, nous découvre les profondeurs de ton essence divine, les angoisses de mon esprit, aussitôt, seront calmées.

ZEUS

Cesse ta supplication. Aveugle devant ma splendeur, et des yeux et de Tintelligence, l'éphémère, tant qu'il rampe ici-bas, doit renoncer, d'un cœur soumis, à sa curiosité vaine. Q'importent les arcanes ouraniens! La connaissance des mystères du ciel porterait sur terre un fruit stérile.

PROMÉTHÉE

Alors, pourquoi m'infliges-tu ce trouble, ces tourments incessants? Si le destin fatal de Thomme est de tout ignorer du Divin, d'où me viennent ces désirs d'y atteindre, ces regrets dont je sens l'aiguillon, ces efforts anxieux de mon âme pour s'élever jusqu'à toi?

Tel est l'efifet de ton orgueil. Méfiant, jaloux, présomptueux, ivre de ta pensée débile, tu t'obtines à sonder mes secrets, mais qu'en peut concevoir l'être humain? Le pygmée enjambera-t-iLd'un astre à une

autre étoile ? Deux esprits se joindront-ils jamais, s'ils ne sont dans le même univers.

Un silence.

PROMÉTHÉE

Ainsi, tu me trompais, dieu menteur, quand tu affirmais que ma raison est une étincelle, un éclair de la Raison éternelle?

ZEUS

Cela t'éofale-t-il à Dieu ? Dans la balance où ton esprit veut peser les effets et les causes, s'ensuit-il que tu fasses équilibre, toi seul, au reste du Ciel ? Sans doute, ta raison vient de moi. Mais la prudence vigilante que j'ai mise sous ton front est pareille à un serviteur qui, portant une lampe allumée, la nuit, dans un étroit chemin, ne dissipe le brouillard ténébreux qu'en avant des pas de son maître. Telle est votre sagesse, ô titan. Destinée seulement pour la terre, elle suffit à diriger les hommes éphémères en leurs voies, mais non à éclairer les miennes. Ouvre enfin les yeux, larve d'un jour. Toi qui t'égales à ton Dieu, toi qui tentes d'envahir l'Eternel, comprends mieux nos différences. Tombé dans ton corps de chair, tu y trouves, ainsi que tout vivant, l'espace, le nombre, la matière, qui sont tes vérités à toi, mais non point celles de Zeus. Dès lors, ta chétive pensée, comme un vase qui tinte son métal, ne saurait exprimer rien de plus que tes idées, tes sentiments, ton âme individuelle. Renonce donc à ton futile espoir. Que te découvriraient sur moi la vastitude et la durée dont ma main a pétri tous les mondes ? Files sont ma révélation, mais aussi la nuée qui me voile. En effet, qu'est-ce que le temps? Le nœud qui serre et qui termine la profonde éternité.

Comment nommeras-tu Fespace ? La borne de mon désert sans bornes. Vrais, réels pour les humains, cas mirages, ô patient du vautour, ne sont devant FEsprit que mensonges.

PROMÉTHÉE

Hélas ! dois-je te croire, ô dieu? Dis-tu vrai? Faut-il chérir en toi le Père, le Créateur, l'Unique ? Mais comment en serai-je assuré si je ne te comprends point ?

ZEUS

Le boeuf pesant te comprend-il ? T'indigneras-tu que la fourmi t'ignore eu te méconnaisse ? De même qu'arraché de l'orbite, l'œil le plus pénétrant ne peut voir, c'est ainsi que, séparée de Zeus, la raison humaine, ô iils du jour, s'enténèbre et, dès lors, n'est hantée que de spectres, d'apparitions, de songes.

Un silence.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

N'es-tu pas encore persuadé ? Pour moi, dans ma sombre nuit, le Puissant qu'ont adoré nos pères, reste, bien que mystérieux, le guide vers qui mon cœur se tourne, comme l'astre immobile du pôle pour le pilote marin... M'entends-tu ? Quitte ce trône altier. Laisse Zeus rattaclier la terre au globe du ciel toujours heureux.

Nouvelle pause.

PROMÉTHÉE

Eh bien, non ! Pourquoi, tyran des nues, te soumettrais-je ma raison ? Pourquoi mon souffle éteindrait-il le seul flambeau qui m'éclaire ? Nomme-moi, autant qu'il te plaira, contempteur des dieux, rebelle, impie, qu'importe! Puisque, à ma sommation, tu as comparu devant moi, afin de fournir ta preuve, sans doute, c'est

que de mon arrêt va dépendre pour toi, fils de Kronos, le sceptre de la terre et du ciel.

ZEUS

Quelle démence t'a saisi? En es-tu venu à un tel point d'erreur et d'aveuglement que tu oses te proclamer mon juge ? Arrière ! c'est trop d'audace, enfin. Rends-toi justice, misérable poussière. Pareil, ainsi que tu l'avoues, au moucheron et au ver, que comprends-tu, que conçois-tu, que sais-tu de l'Etre inaccessible ?

PROMÉTHÉE

Voici donc pour toi le moment dd m'expliquer. Dieu simple et un, les secrets de ton double visage. Présent partout, tu n'es dans aucun lieu. Hors des matrices de la vie : l'espace, la durée et la forme, tu existes éternellement. Principe de toute mutation, tu demeures cependant immuable.

ZEUS

Quoi ! faut-il, de nouveau, le redire à ton oreille obstinée ? Pour toi, les contraires s'opposent ; il n'en existe pas pour moi.

PROMÉTHÉE

Ainsi, tu en fais l'aveu. Bien que tout procède de Zeus, il n'est point de loi universelle. Allumée seulement pour la terre, ma pensée, ma raison vacillante s'éteint devant l'univers.

ZEUS

Sans doute. Loin de te révéler le prodige véritable du monde, la raison le voile à tes yeux et, toujours, flotte comme un brouillard, entre tes prunelles et le jour. .Je le répète encore, fils d'Iapétos : sitôt perçu par ton esprit, le réel y perd soudain sa f"orme. Ainsi

qu'un temple retracé par des cercles et des linéaments, sur une tablette de marbre, la vie, le vaste abîme ouranien, en descendant au fond de ton cerveau, plein d'une stupeur obscure, s'y défigure en vérités de nombre, de rapports, de moments. Certes, il devient intelligible, mais c'est, parce qu'il ne t'offre plus, au milieu des prestiges irréels de sa lumière spectrale, que toimême et ta propre raison.

PROMÉTHÉE

Le mensonge et la vérité peuvent-ils être identiques ? Tu te ris de moi, dieu trop subtil. Si le monde n'a pas pour fondement une réalité immuable, inébranlable, tout s'écroule dans le vide ouranien.

ZEUS

Tu parles comme un fils de la terre. Mais Dieu, la grande Vérité qui enveloppe et détruit à la fois toutes les autres vérités, contredit sans cesse ta raison. L'infini dans le temps nie le temps ; l'infini dans l'espace abolit et dissout en poussière l'espace ; l'infini dans le mouvement équivaut à Timmobilité.

Pause LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Laisse-toi fléchir, fils d'Iapétos. Suis mon conseil, dépose enfin cet orgueil ombrageux et farouche... La terre se soumet à son Dieu. Vois ! Aux places qu'a foudroyées la droite souveraine de Zeus et que la piété des mortels a déjà consacrées par un cercle de grosses roches entassées, une flamme blanche jaillit, silencieuse, infatigable, qui porte jusque dans l'Ouranos, la ferveur et la joie de Gala.

Un très long silence.

PROMÉTHÉE

Ah ! si je pouvais croire en toi, Ouranien, comme je t'aimerais ! Certes, sans Dieu, mon âme est vide ; Tunivers, monstrueux et glacé, épouvante mon regard. Hélas sur moi ! je sens mes os tout remplis de ma misère. Vainement, j'ai renversé TOlympe ; ma victoire n'a pas suffi à m'ouvrir ton ciel mystérieux.

ZEUS

Ne te l'ai-je pas déjà dit ? L'éclair nu de la vérité eût consumé tes prunelles. Même en cette sphère plus haute où tu es maintenant parvenu, ta raison ne supporterait pas sans stupeur et sans épouvante, ma complète révélation.

PROMÉTHÉE avec une violence soudaine.

Arrière ! Tu n'es pas le vrai Dieu. La vérité a pour marque en effet, que tous les êtres, au même instant, du même regard, la reconnaissent... Non, non, je te repousse enfin. Si tu étais, selon que tu l'annonces, l'Unique, le Créateur, ton évidence éclaterait, hors de nous, en nous, autour de nous, ainsi que mille soleils.

ZEUS

Tout est voilé dans l'univers, le prodige émane du prodige. Toi qui t'indignes, ô contempteur des dieux, de ne point pénétrer le Divin, comprends-tu mieux par quel amour la Terre, telle qu'une bacchante, mène sa ronde autour de Hélios ? Sais-tu de quelle incantation ton vouloir, aussitôt obéi, se sert pour commander à tes membres ?

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, noir fantôme des cieux. Toujours en

proie à son rêve, aveugle, rejeté du réel, riiomnie imbécile erre à tâtons, devant ta porte fermée... Grâce! écarte ta nue, enfin ! Réponds-moi. Si je te questionnais par une curiosité stérile, j'accepterais sans plainte, ô dur Kronide, ton silence dédaigneux. iMais, dès lors que tu vois clairement avec quel émoi sincère Prométhée voudrait s'unir à toi, sentir se dissiper ses doutes, se convaincre que tu es bien cet Etre si longtemps, si vainement cherché, soulève, du moins, un coin du voile.

ZEUS

Ainsi, je te dois des aveux, l'Absolu n'est que ton ombre... Insensé! Ne sauras-tu jamais concevoir ma règle souveraine ? De moi, chaque vivant a reçu les idées et Tàme qui s'accordent avec sa place en l'univers. Mais il ne peut, ô titan orgueilleux, dépassant les bornes de sa sphère, voir, dans d'autres cieux, les rayons que je me suis réservés.

PROMÉTHÉE

Quoi, veux-tu respecter sans fin, toi qui te nommes le Père universel, cette loi avare et envieuse!... Prends garde ! je commence à douter, si, traîné toi-même par la roue des changements et des causes, tu n'es pas le serf de Némésis, l'esclave de cet ordre inflexible établi sur nous par le Destin.

ZEUS

Arrête et rétracte d'abord ce soupçon amer, injurieux. Loin que je roule avec le ciel, rien ne se meut qu'en ma poitrine. Si les prodiges merveilleux et sans nombre dont se composent l'univers, s'enchaînent devant les yeux mortels, si un lien semble les unir, c'est par mon vouloir souverain qui les rend constants et

nécessaires, et non par l'impulsion obscure de celle que tu nommes Adrastée.

PROMÉTHÉE

N'existe-t'il pas cependant un ordre nécessaire du monde? Tout n'y est-il pas enchaîné ?

ZEUS

Sans doute. De même que les nues se suivent, emportées dans l'éther, la durée, les jours, la succession, les êtres, les apparences, défilent sans cesse devant toi, en te donnant l'illusion d'une connexion fatale, mais ce qu'il te faudrait saisir, ou sous Targile ou sous la chair, pour jurer que tu les as compris, ce n'est pas leur flux perpétuel, mais leur engendrement vivant, et par quelle foudre irrésistible, toute cause, en tombant sur l'effet, le consume et se transforme en lui.

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, noir fantôme divin ? Signifies-tu par ces paroles que l'Olympien est le seul agissant, le moteur de tout, la cause unique ?

ZEUS

Certes, tu as bien deviné. Quoi que puissent croire en leur cœur les hommes, ces fantômes vivants, aucune force n'existe hors de moi, je n'ai point partagé ma puissance. Moi seul, à chaque instant du temps, je renouvelle, je recrée l'univers et le soutiens sur ses abîmes. Va, tu as beau, petit dieu du rocher, afin de me chasser du monde, attester la nature et ses lois, tu prouves par là uniquement ton ignorance et ton orgueil. Médite la suprême parole : autre est la cause, autre est l'effet. Aussitôt que tu l'auras comprise, quand tu seras convaincu, iils du jour, qu'entre ces

choses qui demeurent distinctes, la raison ne saurait découvrir aucun rapport nécessaire, il deviendra certain pour toi qu'un vouloir personnel et divin sert d'incessant médiateur à Tâme et à la matière, et que c'est dans mon sein seulement, qu'elles parviennent à s'unir.

(Les fiammcs allumées par la foudre selanceiit plus haut. Cris des captives).

PROMÉTHÉE

Donc, tantôt immobile, enfermé dans ton présent éternel, tu planes bien au-dessus du monde; tantôt^ tu te proclames, à rebours, l'Agissant de tout, la Cause unique. Lequel choisir, ô fantôme divin ? Partagée ainsi qu'en deux lambeaux, ton essence n'est-elle pas indivise, commune à tout ton être. Réponds : ta vérité du ciel se dément-elle ici-bas ?

ZEUS

La vérité de Zeus, dieu révolté, c'est Zeus, c'est l'Esprit lui-même. La terre ni le ciel ne sont rien. Moi seul, pour l'affirmer de nouveau, j'existe et communique aux vivants tout ce qu'ils paraissent avoir en eux de réalité et de substance.

PROMÉTHÉE

Rachète-toi donc, Ouranien. Que tardes-tu? Sauver Gaia en révélant ton mystère au titan, n'est-ce pas te sauver toi-même ? Enchaîné sans cesse à nos maux, lié par ta providence au flux et au reflux des jours, ne risques-tu pas de perdre ainsi ton unité bienheureuse ? Car enfin, tu dois le reconnaître, chaque moment de la durée, en venant retentir dans ton sein, te trouble et te sollicite. Le torrent des siècles qui descend te roule au cours de ses vagues.

ZEUS

Rien ne me trouble, ô patient du rocher. Faudra-t-il répéter qui je suis, entrouvrir un peu plus mon abîme ? Mais à quoi bon ces vains efforts ? Aussitôt que Thomme touche à moi, avec sa pauvre sagesse, ma splendeur off"usquée se ternit, pareille à une statue d'or où demeure la marque des mains.

Un silence.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hélas ! pourquoi ronger ton cœur par ces pensées inquiètes? Réconcilie-toi avec Zeus, c'est ce qui importe à présent... Anxieux, les yeux fixés sur toi, tous les êtres attendent ton arrêt, tandis que, très haut dans le ciel, au-dessus des îles et des écueils qui, semblables à des nuages, dorment au loin sur les flots, le fantôme ardent reste immobile.

Nouvelle pause.

PROMÉTHÉE

Que te dire ? que ne te dire pas ? Comme des foudres qui se heurtent, tes qualités contraires, inconcevables, luttent en moi et, en m'éblouissant, font que ma pensée reste aveugle. Peut-être es-tu bien, en effet, l'Unique, le Créateur des mondes. Mais, je l'avoue, je cherche au ciel, plus encore que l'auteur de ses lois, ou que leur esclave impassible, un sauveur et un consolateur. Or, dans la lumière glacée où je te vois si haut et si lointain, sans doute, tu confonds ma raison, mais hélas! et ne t'offense pas, si je semble te blasphémer, ô Père, tu ne touches pas mon cœur.

ZEUS

C'est là ce qui t'abuse, titan. Dès longtemps, ton cœur parle pour moi, il me connaît, il m'a trouvé,

lÔ

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mais lu refuses de Tentendre. Ton orgueil se roidit contre Zeus. Lorsque, pareil àun enfant, tu auras abandonné ion ànie entre les mains de ton Dieu, aussitôt, tu seras sauvé.

De quoi m'accuses-tu, dur Kronide? Est-ce donc montrer de Torgueil, est-ce me roiJir contre toi, que de chercher, afm de te chérir, à t'entrevoir sous ton nuage ?

ZEUS

Tu le veux donc ? Ecoute, fils du jour. Et certes, tu comprendras alors, pourquoi nul ne saurait me comprendre. Bien au-delà de ta pensée, l'Esprit sans bornes se déploie, l'Infini s'élargit en tous sens, comblant sa propre plénitude par des attributs innombrables, des millions de puissances de vie, qui emplissent de leurs rayons mon éternité tranquille.

PROMÉTHÉE

Quelle lumière inconnue, effrayante, fais-tu luire devant moi ? Mais non, tu me déçois encore, ces splendeurs, ces attributs divins, ces perfections qui, par delà les mondes, démesurent l'infini, quel être les a jamais conçus ?

ZEUS

Quel vivant pourrait les connaître? Crois-tu donc qu'en suivant ta pensée, de même que l'araignée agile trame et dispose en rond ses fils, tu doives forcément parcourir le cycle des choses tout entier.

PROMÉTHÉE

Donc, ma raison ne sert de rien. Hors de la vérité du monde, Tintelligence humaine doit rêver devant ton seuil, morne et aveugle.

Sans doute. Si l'homme me bornait, si dépassant Tombre et Tazur, l'éternel Zeus n'avait pas des pouvoirs et des qualités sans nombre, l'Etre divin seraitil Dieu ? De même que Ton jette une pierre dans un précipice insondé, afin que le bruit sourd qu'il renvoie décèle sa profondeur, ainsi mon éternité sort en rumeurs éparses et confuses, de ces mots prononcés par toi; l'Infini, le Divin, l'Absolu. Mais le ciel se ferme et te repousse, dès que tu veux aller plus loin.

PROMÉTHÉE

Hélas! sur moi! hélas! hélas!... Chacune de tes paroles, écrasant mon âme dans mon sein, m'épouvante et me découvre mieux ta grandeur sans bornes et mon néant.

ZEUS

Renonce donc enfin à me tenir assiégé dans mon mystère. Vainement tu scelles le dieu fort pour qu'il ne puisse s'évader et de l'heure et de l'étendue. Sans cesse Zeus déborde de l'Etre, sans cesse l'Etre s'approfondit au-delà de ta raison. Quand, par les cent portes du ciel, tu aurais vu défiler devant toi comme des dieux étranges et terribles, les forces, les vertus, les splendeurs, les puissances inouïes qui, partout, émanent de moi, et quand ton œil les eût comptées, pendant les siècles des siècles, je te le dis pour te rendre plus sage, tu n'aurais pas même commencé. Tel est le Dieu que je suis, ô titan, tel je plane, entouré de prodiges. Toi, maintenant, parle à ton tour, dis ta gloire, ô misérable argile. Dans ce vaste orage éclatant de l'éternité de Zeus, énumère, ô dieu vainqueur des dieux, tous les biens qui te sont échus, lors du par-

taoe de TEtre. Certes, tu les déaombres aisément : la pensée, Tengendreuse du temps, avec ses minutes allumées dans ton cerveau comme les torches qui te conduisent à ta fin, et l'autre inconcevable énergie qui semble composée à la fois de la force et de l'étendue et que tu nommes la matière. Voilà tout ce que tu tiens dans ta main, deux ombres de mes qualités, deux reflets obscurs des perfections, qui, incalculables en nombre, composent mon total infini... Et tu t'indignes cependant de ne pouvoir me comprendre ! O dérision. Folie d'orgueil ! Quoi donc ! Espères-tu pénétrer chacun des intimes émois, le fond dernier du cœur, l'àme d'un homme, rien qu'en entrevoyant sur le sable l'empreinte de son orteil ? L'aile d'un moucheron suffit-elle à te révéler, fils du jour, les abîmes eflrroyables des mondes, avec leurs étoiles enflammées, leurs ouragans de cris, de voix, de pleurs, leurs foules vertigineuses d'êtres ?

(La nuée de Zeus a grandi : elle occupe maintenant tout le ciel.) PROMÉTHÉE

Quel délire m'avait saisi? Malheureux! Hélas ! N'accable point, ô Père, maître infini des mondes, l'obstiné, l'orgueilleux, le rebelle qui se repent devant toi.

ZEUS

Cette fois, tu as bien parlé. En effet, puisque tu ne peux lire sur la stèle immense où j'ai inscrit tant d'emblèmes et de signes sublimes, que deux d'entre eux seulement, par quel prodige comprendrais-tu jamais l'inscription mystérieuse ?

Pause.

PROMÉTHÉE

Soit, je te crois, dieu Ouranien. Tu es bien l'Incréé,

l'Eternel, l'Absolu immuable et sans bornes; la pensée de riiomme se dissout, lorsqu'il touche à ton infinité. Mais alors, comment dis-tu « moi » ? Par quelle âme es-tu un être ?

Par l'Etre même, ô fils ingrat. L'intelligence, la volonté, l'amour sont intimes à mon essence. Qu'est-ce que Zeus. sinon une pensée qui se pense éternellement ?

PROMÉTHÉE

Ton pied trébuche cette fois, et se heurte à tes propres paroles. Si tu enfermes dans ton sein ces modes de toutes nos actions, la pensée, la volonté, l'amour, comment ton temple est-il bâti au-delà de nos ombres mortelles ? En effet, tu le sais, ô Kronide. La pensée, telle que l'eau d'un fleuve, se renouvelle sans fin, l'amour naît de la privation, la volonté se rejoint au désir dont elle est l'autre visage. Or, si tu aimes, si tu hais, si la cause, par sa chaîne inflexible, tient pendu à toi cet univers, tu n'es plus qu'un être fini, relatif à d'autres êtres.

ZEUS

Mais, d'autre part, s'il n'y avait dans l'Esprit tout parfait, tout puissant, ni sagesse éclairée, ni vouloir, ni amour, ni conscience, ce Dieu stupide, réponds-moi sans détours, te semblerait-il posséder la plénitude de l'Etre ?

PROMÉTHÉE

Tu nommes là des qualités qui sont celles de la race éphémère... D'ailleurs, que m'importe, ô fantôme. Sans proposer de nouveaux doutes, songe à résoudre le mien.

Il rit amèrement.

ZEUS

Crois-tu donc que ton doute me lie? Espères tu que ta sentence, franchissant le sombre azur des cieux, viendra me saisir sous ma nuée^, et m'arracher de mon trône ? Tes arguments, tes preuves, tes discours sont pour toi irrésistibles. Mais, peut-être, la Création en a-t-elle beaucoup moins de souci.

PROMÉTHÉE

Réponds donc, dévoile ton mystère. Si ma raison, ô dieu furtif, m'abuse et déçoit mon cœur, tire-moi de mes ténèbres enfin, fais luire ta vérité.

ZEUS

Toujours, elle a brillé sur toi. Si Gaia la méconnaît, si je semble t'en refuser, titan, la révélation parfaite, c'est qu'en tombant dans ton esprit, elle s'y revêt aussitôt, des brumes de vos pensers humains. Oui, je suis l'Absolu qui vis, le Dieu-Personnel suprême. Au milieu des sphères étoilées, dans les tourbillons de splendeur qui, en irradiant de moi, nourrissent les astres innombrables, je vois, je sais, j'entends, je veux. Quel mystère trouves-tu à cela ? D'où vient que ta raison, tout à coup, s'étonne et se déconcerte ? Quoi ! n'ai-je pas pour nom la Vie. Le grand témoin peut-il être partout, sans être aussi en lui-même ? Va, bien loin que ma conscience se trouve détruite ou dispersée par le nombre de mes pouvoirs divins, c'est d'elle que j'emplis fixement, au travers de ma méditation, tous mes attributs et tous les mondes. Comment ne Tas-tu pas compris? Même en ne regardant qu'au miroir de ta chétive Sagesse, tu aurais dû, fils subtil d'Iapétos, découvrir sans peine ton erreur. En effet, dis-moi, l'être vivant qui possède le plus de^ qualités n'est-il

pas celui qu'on glorifie d'avoir le plus de part à l'Etre ? Toi-même, te considères-tu comme un fantôme irréel, parce que ton âme est capable à la fois, d'aimer, de raisonner, de sentir, de connaître et de vouloir ?

Un silence.

PROMÉTHÉE

Pardonne-moi, Dieu magnanime. Mais comment aurais-je soupçonné que ce monde était le tien ? Le potier qui marque son amphore atteste que sa main Ta pétrie. Mais toi, par quel signe, ô Puissant, donnaistu à la terre ta preuve ?

ZEUS

Nul être ne saurait m'ignorer. N'ai-je pas, pour m'annoncer aux hommes la foi, l'instinct, le sentiment, qui me révèlent à eux ? Certes, la foi parait aveugle, mais volant sur son aile enflammée jusqu'au ciel inaccessible, elle est pourtant, sache-le bien, d'entre toutes les filles de Zeus, celle qui voit le plus avant aux profondeurs de son Dieu.

PROxMÉTflÉE

O misère ! Cette foi, ce bonheur accordés à tous, s'il faut t'en croire, en serai-je donc le seul exclu ?... Grâce ! Ne me repousse pas ! J'avoue, en la détestant, ma faute, longuement châtiée. Sans doute, dans ma fureur impie, tout mon cœur brûlait contre les dieux, mon souffle était pareil en moi à la flamme, à l'ouragan terrible. Mais, ne voj^ant jamais, hélas ! lorsque je me tournais vers les cieux, qu'une face irritée ou muette, ne suis-je pas presque justifié, puisque toi-même m'induisais en erreur, de n'avoir pas su mieux te chérir? Pitié, pardonne-moi, prends moi !

Il tend les bras vers la nuée.

Pourquoi ne me forces-tu pas de t'aimer, ô Zeus, âme divine ? Humblement, j'abjure devant toi, en ployant ma bouche à la prière, les longs siècles de mon orgueil, et mes blasphèmes et ma haine... O douceur de Tamour révélé! Lumière qui dissipes mes ombres !... O maître! O médiateur!... Que je voudrais m'unira toi, me sentir recueilli dans ton sein, comme un fils, comme un enfant joyeux qui retourne dans la maison du Père !

Adore-moi donc, fils du jour, abandonne-toi à ton Dieu. C'est par la foi que chaque étoile, en tournant sous son feu de cristal, concourt à ma volonté. C'est par la foi, dont le vrai nom est Tamour qui se confie, qu'épurant l'homme de sa grossière argile et le pénétrant du Divin, je fais monter dans Tardent tourbillon d'une ascension sacrée, les âmçs vers ma haute splendeur.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Descends de ton rocher, fils du jour. Veux-tu donc rester le seul vivant qui, persistant à méconnaître Zeus, lui refuses ton hommage? Vois, jusqu'aux tribus dispersées qui errent çà et là sur le mont, se rassemblent tout autour de l'autel. Hâtivement, ces barbares ont forgé avec une des pierres de foudre lancées tantôt par le dieu, la lame, sacrée pour eux, d'un glaive. Et maintenant, l'ayant plantée au faîte de l'autel de Ghiron, ils adorent Zeus à travers elle.

(Murmures dans le ciel. Les ombres des Filles de la nuit s'y projettent tout à coup.)

PROMÉTHÉE

Est-ce toi qui grondes, ô roi vainqueur? Prétends-tu

nous annoncer ainsi que tu agrées, sous ton nuage, le zèle de ces hommes pieux ? mais quoi ! mes pieds, mes mains se rouvrent. De nouveau, me mordant âprement, ma plaie saigne à mon côté.

Un immense tonnerre éclate.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Prends garde, prends garde, fils du jour. Crains d'irriter par tes blasphèmes, la fureur vengeresse du dieu... Ha! ha! le fracas redouble. Echappées encore une fois, des cavernes du Hadès, les striges funèbres nous épient, toutes prêtes à fondre sur nous.

PROMÉTHÉE Il lève la tête vers la nue.

Tu n'as pas changé, puissant Kronide. A l'heure même où, confiant en ton amour paternel, Prométhée s'abandonnait à toi, tu me frappes et tu me tortures... Que dire de ces choses, Ouranien? Par qui serontelles louées? Trouves-tu beau de m'inciter à trahir, en te livrant la terre, ceux qui m'ont choisi pour défenseur?

ZEUS

Silence ! Que sais-tu de ma règle ? n'es-tu pas, de nouveau, parvenu à la limite où ta pensée se dissipe et fond comme la cire, en présence du Divin? Ne juge pas, n'affirme pas ! Hormis Zeus, qui donc peut s'assurer si ta souffrance, ô dieu vaincu, n'est pas une dernière épreuve pour arriver jusqu'à moi?

PROMÉTHÉE

Achève, démon mystérieux ! Explique tes obscures

2 5o LA NEF

paroles. Certes, mon cœur trop faible, hélas ! aspire encore, je l'avoue, et j'en ressens quelque honte, à se laisser persuader, mais comment te croire cependant ? Tels qu'un typhon orageux, les mondes épars tournoient sans fin au souffle de ta colère ; la mort livide habite en toi, elle fait sa maison dans ton ombre... O insondables profondeurs ! Noir vertige où mon esprit se perd et te cherche sous tes voiles!... L'angoisse, la haine, la violence, l'effroi, les malédictions, sont-ce donc là les urnes de lumière que le jour verse à tes pieds?

ZEUS

Prends patience ! A quoi bon gémir? Espères-tu que mes décrets varieront au souffle de ta bouche?... Le mal terrestre, la plaie de Pandore saigne et doit saio-ner à ton flanc.

PROMÉTHÉE

Guéris la, guéris-la, dur Kronide. Brise ton fatal aiguillon ; apaise le serpent qui me mord ! Le titan ne te demande plus d'autre preuve, ni d'autre signe.

ZEUS

Puis-je enfreindre mon ordre souverain ? J'ai lié le monde à la matière : la peine, la souflFrance, le deuil, en sortent nécessairement.

PROMÉTHÉE

Non, non, plus de débats rusés, plus d'arguments inutiles ! Taris mon sang! Guéris ma plaie! Jusque-là, je ferme l'oreille à tes propos spécieux... Guéris-moi, guéris-moi, dieu sauveur... Ah ! que n'ai-je une voix qui sorte et s'épanche à tourbillons, de mes lèvres, de mon cœur, de mes mains, afin que mes tardives prières, en

t'implorant toutes ensemble, te désarment et t'apitoient...

ZEUS

Veux-tu donc que le monde périsse !... Comprendsle enfin, titan du jour, le mal y est mêlé au bien, dans une trame tellement serrée et indestructible, que Tunivers doit être ce qu'il est, ou retomber au chaos.

PROMÉTHÉE

Ne dispute pas plus longtemps... Grâce i Entendsmoi, guéris ma plaie. Aie pitié!... Si c'est toi qui suscites ces douleurs et ces fléaux, que fais-tu, assis au trône d'or de la Bonté éternelle ?... Les soufFres-tu par impuissance? Mais alors, enchaîné au destin, où est ta Divinité ?

Les Gorgones s'agitent. Cris des captives. ZEUS

Ne t'ai-je pas d'avance répondu ? Si je restais égal à moi, tout serait toujours le même. La chute hors du sein paternel, qui est un bien certain puisqu'elle enfante vos âmes et l'univers, produit aussi, fatalement, comme l'ombre forme l'envers obscur de la splendide lumière, ce que l'homme appelle 1j mal.

PROMÉTHÉE

Non, non, les larmes, la douleur, ne sont pas du ciel, mais de l'enfer. Puisque tu t'avoues, devant tous, ce dieu même que les fils de la femme nomment, en lui tendant les bras, le très grand et le très bon, rappelle à toi les gorgones du Styx, cesse de verser sur Gaia la coupe de ta colère.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Arrête! Point de sarcasmes impies! Zeus est ton-

jours le roi du ciel, son bras lance encore le soufre... Je te le dis, fils d'Iapétos. Si ton cœur téméraire, orgueilleux, te pousse à braver sa vengeance, songe du moins à quel péril tu exposes tes amis.

(Les Gorgones ont disparu. Un très long silence.)

PROMETHÉE

N'as tu pas entendu, Ouranien ? Parle, j'attends ta réponse. Par quel mystère ta Bonté devient-elle^ en émanant de toi, un spectre livide, furieux, et que des foudres éclairent? A quoi te sert l'enfant qui meurt, le blessé qui se tord et qui saigne, la frêle gazelle étouffée dans les replis du serpent? Révèle-toi ! Dissipe, ô dieu caché, ta nuée inaccessible!... Mais non, non, ne me réponds rien. Taris mon sang ! guéris ma plaie ! Fais, si j'échoue à te comprendre, que, du moins, je puisse te bénir!

ZEUS

Bénis-moi donc dans ton épreuve, en l'acceptant humblement. Il n'est pas de gorgones au ciel. Le Père, l'infaillible Équité ne connaît pas la colère. Si la mort dissout vos os, si chaque être périt, consumé par l'ardente roue des heures, c'est que Dieu seul peut posséder en son essence immuable, absolue, la réalité parfaite.

PROMETHÉE

Dévoile-toi donc, Ouranien. En effet, si, comme tu l'avouas, l'homme n'est entouré ici-bas que des ombres de son rêve, puis-je ne pas chercher autre part l'éternelle vérité? Le cœur de chaque vivant aspire ardem-

ment au réel. C'est parce que je t'ignore, ô Kronide, que je sens jusqu'au fond de mes os, ce vide d'angoisse et de désir... Montre-toi ! Apparais-nous enfin ! Ne reste pas inexorable, ô père ! Puisque tu es, dans les trois mondes, la seule réalité, n'ai-je pas droit à contempler, ne fût-ce que pendant un instant, la forme de ton mystère ?

ZEUS

Ainsi, comme un enfant qui crie, tu espères encore me vaincre par tes larmes et tes supplications. Je t'en ai prévenu cependant. Aucun œil ne saurait me voir. Les sphères et les hauteurs du ciel, la terre, l'étendue, la matière, s'évanouissent dans mon sein, pareilles à des vapeurs... Mais soit ! j'écarte de ma face le voile profond qui la couvrait. Malheureux ! Ne devines-tu pas ce qu'au lieu des astres, des soleils, des gouflfres de ma lumière, vont rencontrer tes regards?

La nuée rayonnante s'éteint. Ténèbres complètes.

Hélas! Qu'as-tu fait, dieu jaloux? Rends-nous le jour, rends-nous le jour! Malheur à moi! Je ne puis supporter ces ténèbres dévorantes.

La terre et le ciel reparaissent. Une pause. ZEUS

Je viens d'ouvrir devant tes yeux l'abîme de ma clarté divine. Mais comme la lumière, ô titan, ne te frappe et n'agit sur toi que parce qu'elle est mélangée d'ombre, tu n'as rien saisi de ma splendeur. La même nuit tient ton esprit. Impuissant à me concevoir, tu te venges de ton aveuglement par tes sarcasmes et tes doutes.

Un silence.

■jU la nef

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Subis ta loi, fils d'Iapétos. Soumets-toi, accepte le destin ! Puisque Tesprit rampe ici-bas, sans pouvoir s'évaJer de son ombre, il est fatal que l'éphémère ne comprenne point les dieux... Obéis ! Allons, cède à ma voix. Rends à Zeus cet orbe qui t'accable.

La chaîne d'or réapparaît sous la nuée. Nouvelle pause. ZEUS

Ne l'exhorte pas plus longtemps. Certes, tu fléchirais aussi bien les portes voraces du Hadès, ou l'écueil marin battu des vagues. Quelquefois, apercevant son Dieu, ensuite, ne le voyant point, le revoyant encore, puis de nouveau, plein de doutes et de blasphèmes, il me cherche et m'abhorre à la fois.

PROMÉTHÉE avec une résolution soudaine.

Eh bien soit! je brave ta colère. Tel tu m'as créé, dieu ouranien, tel je me dresse devant toi... Arrière ! Pourquoi t'adorerais-je ? Quels secrets m'as-tu révélés ! De quelle merveilleuse sagesse as-tu nourri mon esprit? Tant que ma plaie saigne à mon flanc, tant que mon ignorance m'accable, pourquoi reconnaîtrais-je un Dieu, que nul ne peut, ô fantôme voilé, ni concevoir, ni chérir ?

ZEUS

Ne t'avais-je pas prévenu? Si tu me comprenais, fils du jour, si ton œil pénétrait mon mystère, c'est que Dieu ne serait pas Dieu.

La nuée rayonnante pâlit.

PROMÉTHÉE

Silence ! Toutes les paroles sont désormais sans pouvoir... Hors d'ici, allons, larve magique! Tu n'es pas

Ll£ PAS DANS LE IIADÈS 25 5

celui que j'attends. Je le sens bien au poids toujours plus lourd que pèse ce grand fardeau du monde.

ZEUS

Chasse-moi donc loin de tes yeux... Qu'importe ! Tu ne pourrais me fuir qu'en t'évadant de toi-même. En effet, ne suis-je pas toi ? Le divin ne forme-t-il point ce qui! y a de réel dans tout être?

11 tombe au milieu des éclairs. La terre s'entr'ouvre et l'englnuiit. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois! vois ! l'enfer reste béant. Comme par l'effet d'un prestige, je me sens abîmé tout à coup dans des ténèbres insondables, en même temps que le ciel et la mer s'évanouissent à ma vue.

(Pause. Une ombre colossale s'élève aux profondeurs du gouffre.)

Tu m'es donc révélé, roi divin... O bonheur! Fin de la longue attente pendant laquelle, tant de fois, mon cœur a pleuré ton sort ! Il frémit d'impatience à présent, et s'emplit d'une clameur joyeuse, ainsi que la mer soulevée... Salut, père de notre race, noir géant, monstre primordial qui contiens tout l'espace ouranien et l'armée flamboyante du ciel. Vaincu, mutilé par

Kronos, englouti parmi les ombres, tu demeurais mystérieux jusqu'ici pour les fils de tes fils.

LE TITAN- DIEU OURANOS (Rumeur profonde et formidable.)

Tu dis vrai, ô roi, c'est en toi seul que j'avais mis mon espoir. Et certes, ton refus inflexible d'adorer le Puissant de la nue vient enfin de briser mes fers. Il est tombé le grand tyran, l'imposteur qui usurpait les cieux ; le:, cachots du Hadès sont rompus... Vois ! d'un seul pas j'ai envahi tout Timmense empire souterrain, le séjour d'Aidôneus et des mânes, où la violence m'avait précipité.

PROMÉTHÉE

(penché sur l'abîme.)

Mon regard sonde en vain les ténèbres. Aux profondeurs impénétrables de l'eau noire et du puits sépulcral, je ne distingue, roi-père de la Nuit, que ton ombre colossale.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ouvre mieux ta prunelle, titnn. Mon image t'y apparaît, mais confuse et couverte de brume. A mesure que ton esprit concevra le Dieu-Monde éternel, tes yeux de chair l'apercevront.

Une explosion de flamme jaillit du gouflVe.

Cette fois, je t'entrevois enfin. De toutes parts, dans ton corps orageux, luttent en se dévorant, des hydres, des rafales de pluie, des fournaises, de sauvages typhons. Sans nul doute, puissant dieu, tu es bien le père des vents aux larges ailes, le démon j fulgurant, sidéral, le maître de l'azur ocellé... Arrête ! fixe-toi un instant. Tantôt, croissant dans ta fureur, comme

la nuée qui monte, tu flottes en emplissant ton cachot de ta lugubre lumière, puis, de nouveau, tu te dissipes, invisible et mêlé à la nuit.

LE TITAN-DIEU OURANOS

C'est que ma forme est double^ fils du jour. Quelquefois, sous Taspect d'Ouranos, tu me vois frémissant, concentré, englouti au fond de ma noirceur. Et le moment d'après, lorsque Kronos, tout à coup, éclate en moi, je me répands parmi les airs, en milliers de foudres et d'étincelles.

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, tilan-dicu ? Parle encore, explique le prodige. Pour moi, je comprends mal, je l'avoue, comment, dans ta vivante unité, deux êtres tout-puissants trouvent place.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ignores-tu le grand combat ? Ne sais-tu pas, ô dieu vainqueur des dieux, qu'avant l'aurore des jours, Ouranos et le subtil Kronos, resserrant leur étreinte ennemie, se sont fondus Tun dans l'autre ? Alors, la terre et les étoiles s'échappèrent de l'œuf d'or ; pénétré par le souffle du temps, l'espace reçut dans son sein, la durée, le mouvement, la vie. En eff'et, si opposés que semblent les deux âmes et les pouvoirs divers des deux essences célestes, Ouranos les unifie pourtant, en sorte que, dans mon abîme, coexistent et s'opposent à la fois, l'éternité et la durée, l'immuable et tout ce qui varie, l'absolu et le relatif, l'un et les multitudes innombrables. Non, quoi que Zeus ait attesté, la création, avec ses orbes immenses et ses millions d'éphémères, n'est pas exclue de son Dieu. La substance, éterneflement, n'évolue, n'agit que par l'esprit; l'esprit

sans bornes se déploie et revêt, chaque jour, la substance. Connais mes voies, fils d'Iapétos. Gomme Taveugle, sur son dos, fait monter le perclus des deux pieds, pour qu'il soit Tannonciateur qui lui donne avis des choses, de même, Kronos et Ouranos se communiquent, se prêtent, incessamment, leurs contraires énergies. Ouranos se meut par Kronos, Kronos s'appuie sur Ouranos ; le néant ineffable et l'idée, unis dans leurs profondeurs, ne forment plus en moi qu'un seul être.

PROMÉTHÉE

Mais si tu enveloppes tout, si tu contiens à la fois dans ton gouffre l'idée et le monde réel, l'esprit sublime, émanateur, et la matière émanée, il n'y a donc d'existence qu'en toi ; rien ne reste aux créatures.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Que peut-il y avoir hors de l'Etre ? Ou Dieu est tout, ou il n'est point. La plus humble réalité, un grain de sable, un brin d'herbe, un fétu, importe à ma plénitude. Qui m'amoindrirait d'un atome, détruirait aussitôt l'infini.

PROMÉTHÉE

Comment te comprendre, titan ? Parle, soulève enfin tous tes voiles. N'est-il point de vie hors de ton sein? Dois-je effacer de ma mémoire et la terre, et les cieux merveilleux, et l'homme et jusqu'à moi-même ?

Tu l'as dit, ô patient du vautour. L'univers émane de moi, toutes choses existent par mon souffle. C'est vainement que l'Olympien, toujours fourbe et mensonger, proclamait que la Divinité plane d'en haut sur les mondes. Mêlé aux astres que je meus, à Gaia que je

nourris, Ouranos est, dans ses profondeurs, la cause à la fois et Teffet, le Un-Tout, l'âme entière, unanime.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Regarde, le fantôme grandit. Déjà, devant mes prunelles, l'air devient indistinct, formidable, et un vague fourmillement où l'on aperçoit, sous la nue, comme une foule ardente qui s'agite, envahit le dieu-monstre éternel... Ha! ha! vois, ses membres flamboient, tandis qu'il dresse aux bords du Styx sa stature colossale.

PROMÉTHÉE

Que fais-tu, noir démon du Hadès ? Arrête ! Mets-tu donc ton orgueil à tromper mes yeux par tes prestiges, comme tu troubles mon esprit en prouvant que je ne suis rien ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Quel mot as-tu prononcé-là ? Emané de ma substance, n'as-tu point part, au contraire, titan, à la seule réalité ? En effet, rien ne saurait surgir, rien ne peut vivre et durer sans moi, hors de moi, qui ne soit pas moi. Monte aussi haut que va l'éther! Redescends aux noirs marais du Styx, aux cachots des géants magnanimes. Partout, sous l'obscur flux des êtres, sous l'amas des étoiles et des jours, c'est moi que tu trouveras.

(Sa taille paraît grandir encore.)

Arrête, géant né de la Nuit... Arrête ! ne porte pas ton pied hors du gouffre où les destins t'enchaînent. Sans doute, je reconnais en toi le père des hommes et des dieux, mon cœur ému, impatient, n'aspire qu'à t'adorer. Mais ma soupçonneuse raison voudrait pourtant, ô créateur des mondes, avant que d'accepter ton mystère, le comprendre et te connaître mieux.

26o LA NEF

LE TITAN-DIEU OURANOS

Je t'ai tout dit en un seul mot. Mon égal, mon fils habite en moi ; son essence est devenue la mienne. Allumant partout comme un feu la vie et le mouvement, Kronos roule dans mon immensité, et unit à mes attributs sa violence, ses énergies contraires. Certes, avant que rien n'apparût, Féternité régnait seule. Ni Tê're n'était, ni le néant, mais la Pensée, ma lumière érerneile, dormait, scellée aux urnes closes de l'obscure profondeur. Alors, s'éveilla tout à coup le verbe, la Voix primordiale, qui contient les semences de vie. Et ce souffle, déjà répercuté par des milliers d'autres rumeurs dans mon âme fatidique, répétait ces mots : partage-toi. Ainsi, de moi, naquit Kronos, le Dieu- Jour, l'Ame éparse des choses, le Créateur-Dévorateur, qui sépare et multiplie. Et avec lui, au même instant, la discorde et les dieux du Hadès prirent possession du monde. O chocs! luttes! combats divins! Pareil à la cire qui fond devant la flamme stridente, tout l'immense chaos bouillonnait. Et tandis qu'avec un cri joyeux, le vent impétueux de la vie jaillissait hors de mes narines, tandis que les chemins de l'espace, le nord, le sud, l'orient, Hespéros, tous les points qui convergent à la vue, se rangeaient en cercle autour de moi, l'abîme fécondé fulgurait, mon pas déroulait dans l'azur les plaines de l'étendue sans bornes, et des milliers de chars tourbillonnants, soleils, comètes chevelues, sombres planètes, lunes, étoiles, se croisaient en foule, par les cieux.

PROMÉTHÉE

Mon cœur reçoit avec respect ta parole, ô Père souverain. Mais si je conçois aisément comment Kronos

éveille en ton abîme, le nombre, le mouvement, la vie, tu n'as point expliqué par quel feu il allume également en toi la conscience et la pensée.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Questionne ta raison elle-même. Penser, pour moi, équivaut à tomber de l'éternité dans le temps. En effet, qu'est la force qui meut, cette essence même de mon être, sinon l'effort voulu, le désir, et, par conséquent, la pensée ? Tout se cherche, ô roi, tout se poursuit, afin d'accomplir sa tâche. Et certes, tu comprends maintenant, par quel destin ce monde qui veut vivre endure, étant fils du désir, la douleur et la privation.

PROMÉTHÉE

Tes paroles, ô puissant Ouranien, flottent devant moi, pleines de brume... Mais si l'Etre émanateur ne crée que le désir et la douleur, si tu déchois aussitôt que tu sors de l'unité primordiale, pourquoi donc ne demeures-tu point dans ton néant bienheureux ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Tels sont mes jeux, fils de Gaia. Je suis le Dieu et le Non-Dieu, la discorde et l'éternel amour, la créature et l'incréé. Mais si divers que je te semble, cependant Kronos et Ouranos, à eux deux, ne font qu'un être.

(La terre et le ciel tremblent violemment.) PROMÉTHÉE

Pourquoi donc, s'il en est ainsi, ce fils toujours haineux, révolté, te livre-t-il, ô père universel, cette épouvantable guerre? C'est lui qui, armé de la faux, t'a mutilé dans ta vigueur, lui encore qui, te chargeant de liens, t'a englouti sous l'Erèbe.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ne me comprendras-tu jamais ? Rien ne peut naître, rien ne revêt la vie, sans cette lutte des contraires. Mais si le monde est le combat des deux égaux toutpuissants, ce combat illusoire, incertain, pareil aux visions du rêve, vous abuse et n'a rien de réel. Quoi qu'il te semble, fils du jour, Ouranos est pareil à Kronos ; Kronos goûte dans mon abîme, à la fois hostile et paternel, Tunité, le calme, l'harmonie, Téquilibre, l'identité suprême. Tu dis que le dieu à la faux, étendant sur moi ses mains violentes, a rendu Ourancs infécond. En ce cas, je t'enseignerai, puisque, aussi bien, ô titan oublieux, tu l'ignores ou tu la conçois mal, la vérité cachée sous la fiction de ces fables mensongères. Mon infini ne varie point; le total de l'immense univers ne saurait s'augmenter ni décroître. Dès lors, qu'importe si la vie y enfante, en créant la durée, ces fantômes innombrables, que vous nommez, dans votre orgueil, les races et les générations. Compte la foule des vivants, entasse les siècles sur les siècles. Si monstrueux que leur amas apparaisse à ta pensée, l'Etrevrai ne s'en accroît point, le Dieu-monde, étant tout le possible, n'engendre rien, puisque, sans cesse en lui, tout existe, inengendré.

Un silence.

PROMÉTHÉE

Que te répondre, noir titan stygien ? Certes, je l'avoue librement, mon esprit ne conçoit guère mieux ta déité mystérieuse qu'il ne comprenait, tout à l'heure, les secrets hautains de Zeus... N'importe! je cède à mon désir, à la soif que j'ai du divin. Salut donc, ô père des trois mondes, âme éternelle en qui tourbillonnent à la fois la matière et Içs siècles des jours.

Salut aussi à toi, fils de ma race. Bien qu'à mes révélations, ta pensée, parfois, semble étonnée, elle n'en est pas moins, pourtant, identique à ma raison suprême. Si tu les confrontes, ô dieu sage, tu me sentiras en toi.

PROMÉTHÉE

Combien ta parole m'est chère! Puissé-je t'avoir trouvé enfin!... Un abîme infranchissable, immense, me séparait toujours de Zeus. Mais toi, substance de moi-même, toi qui respires au fond de ma poitrine, qu'il sera facile de t^aimer !

LE TITAN-DIEU OURANOS

Reconnais-moi donc pour ton dieu. Descendant du rocher triomphal, proclame sans réticence, ô fils, mon empire sur la terre.

PROMÉTHÉE

Certes, la terre t'appartient. Mais^ toi, que ne dissipes-tu cette nue qui nous sépare ! Apparais-moi! Dévoile-toi ! En effet, s'il me reste interdit de pénétrer ton mystère, tout au moins, ta forme radieuse éclaterait à mes yeux.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Comment me verrais-tu, ô roi ? A la fois terrestre et ouranien, sujet au temps et sans commencement, variable et pourtant immuable, je ne saurais être appelé ni un Dieu ni un Non-Dieu.

PROMÉTHÉE

Alors, qu'es-tu ? De quel néant, de quel gouffre où toute pensée s'abîme, incommunicable, l'univers sans bornes at-il surm?

Ne t'ai-je pas clairement désigné le père, le créateur des mondes? Or, qu'est le temps, fils d'Iapétos, sinon la merveilleuse unité de l'être avec le non-être ? Ce qui n'existait pas devient. S'enflammant par son mouvement même, Tesprit s'élance hors de la nuit, jette, un court instant, sa lueur, puis s'éteint, puis, se rallume encore. Ainsi, par son flux éternel, le Démon des siècles en passant, tour à tour, du néant à l'être, de l'existence au néant, semble manifester tout ensemble, son désir frénétique de vivre et l'horreur qu'il a de la vie.

PROMÉTHÉE

Je te crois, noir titan étoile. Ne refusant plus d'être sage, Prométhée résigne entre tes mains la sainte royauté de Gaia... Allons, monte, quitte l'abime. Viens régner sur cet immense empire que l'Olympien t'avait ravi.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Déjà, l'Erèbe obscur m'appartient. La terre, par tes soins, reconnaît son créateur et son maître. Et mon troisième pas, bientôt, va me rendre la possession du Ciel.

PROMÉTHÉE

Certes, l'univers tout entier doit subir ta loi, ô dieu sublime. Mais, puisque ton règne est venu, à quoi bon te cacher désormais?... Entends-moi enfin, cède à ma voix! Dissipant la terrible noirceur, la nuée qui t'environne, montre ta forme auguste aux vivants...

L'obscurité s'éclaire lentement.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Des foudres, d'immenses jets d'éclairs se croisent,

çii et là, par Tabîme. O bonheur ! Je recommence à voir... Mais quoi! la terre et le ciel tremblent... Dépêche, titan, hâte ton pied!

Surgissant du goullVe à mi-corps, le funtôine se dresse sur la terre.

PROMÉTHÉE

O misère! Ah! ah! hélas sur moi ! Est-ce toi que je vois, roi sublime? Céleste, bestial, infernal, montrant des faces, enflant des nœuds, plein d'hydres, de rumeurs, de combats, d'Erèbes, de larves enflammées, faut-il te dire le dieu, l'Etre éternel, ou n'es-tu rien qu'une foule ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ne crains rien ; pourquoi t'émouvoir ? Ne suis-je pas, je le proclame encore, l'insondable abîme des vivants ? Avec des cœurs, des voix, des yeux, des haleines et des âmes sans nombre, j'anime tous les êtres à la fois. Chaque pore de ma clarté contient plus d'infinis et de mondes que Gaia ne voit tournoyer de mouches sur ses étangs.

Ses bras s'agitent de nouveau. Des flammes sortent de toutes ses bouches.

continuant de le contempler.

O angoisse ! effroyable vertige ! L'âme rouge du leu t'eniplit. tout ton corps ardent semble onduler dans un prodigieux amas de vapeurs et de rayons... Quoi! ta lueur s'accroît encore... Arrête, fantôme monstrueux... Mon être se dissout dans mes os, ma poitrine qui se déchire respire un air embrasé. Tu me dévores, ô fulgurant. Mon âme bouillonne hors de moi et s'écoule à ton aspect terrible, comme un torrent qui s'enfuit.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Rends-moi donc hommage, fils du jour. Si l'univers roule en mon sein, si des millions, et des millions, et des millions de spectres et de formes flottent en mes profondeurs, cela ne te prouve-t-il pas qu'Ouranos est bien l'Etre des êtres?

Un silence.

PROMÉTHÉE

Comment te croire, dieu du Styx ? Plein de l'orage des vivants, certes, tu ne renfermes en toi ni la sagesse souveraine, ni la béatitude infinie, qui sont les attributs célestes... Arrière! Ton chaos dévisages ne peut pas être mon Dieu. L'Esprit habite, loin de nous, son éternité tranquille. Dans ton fracas tourbillonnant, dans cette épouvantable mêlée où luttent les crimes et les fléaux, qui voudrait reconnaître, Ouranien, l'être pur, la sainteté divine ?

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Oui, oui, repousse dans la nuit ce démon qui envahit la terre. Défends-nous, sauve-nous, fils du jour.

Préserve les hommes de servir sous un tel maître ténébreux, implacable, inexorable.

Tu les entends, roi de la vie. Et certes, à ne te rien cacher, au travers de leurs clameurs confuses, un doute me saisit tout à coup. D'un pas, tu as conquis l'enfer ; d'un second^ tu as envahi Fimmense royaume de la terre. Lorsque ta plénitude complète prendra possession du ciel, où vivront les autres êtres?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Oià pourraient-ils vivre qu'en moi ? Ouranos n'est-il pas et la Cause et la Substance éternelles? Eclatant, obscur, semé d'étoiles, sans bornes et sans commencement, j'enferme toutes choses en mon sein.

PROMÉTHÉE

Achève, fais-toi connaître mieux. Est-ce Némésis qui te cloue sur la roue torturante des heures? En ce cas, je m'expliquerais, non sans te plaindre, toutefois, les misères que je te vois subir. Mais libre, souverain, tout-puissant, quelle démence te pousse, réponds-moi, à te châtier toi-même? As-tu si faim de la douleur? Evadé de ta paix bienheureuse, te glisses-tu, pareil au feu, dans le cœur de chaque créature, pour introduire en toi la mort et goûter, ô titan insensé, tantôt bourreau, tantôt victime, la chère joie de tuer, de souffrir, d'agoniser à chaque instant ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ne t'ai-je pas d'avance répondu ? Les œuvres ne m'enchaînent point. Ainsi que la lumière d'or du vierge, du brillant Hélios ne peut pas contracter de souillures, tel, séparé par Tinfini de la sphère de vos cieux, j'en

demeure éloigné et distinct, même lorsque je vis en vous.

PROMÉTHÉE

Explique les paroles obscures. Qui concevrait l'apparition d'un Dieu qui n'apparaît pas, la manifestation de Celui qui se cache, la plénitude et l'infini sortant sans fin du néant.

La splendeur d'Ouranos pâlit. Le mouvement continuel des formes qui l'emplissaient, s'arrête.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Qu'importe ce que tu conçois ! De même qu'on ne saurait bâtir sur la fumée ou la brume, la vérité n'a point son fondement sur ta débile raison. Je te le dis encore, roi soupçonneux. Une mer de flamme et d'éther m'isole à jamais du monde; ni la huée ni l'hymne de Gaia ne franchit la barrière sacrée. Sans doute, les enfers et le ciel sont en moi et flottent en mon abîme, mais moi, je ne suis pas en eux.

PROMÉTHÉE

Silence! Crois-tu me décevoir? Quand tu es à bout de raisons, quand tu ne peux plus me cacher ton affreuse connivence à toutes les œuvres du mal, aussitôt,tu crées subtilement un spectre céleste à ton image, et, t'envolant par delà Fempyrée, tu te dissimules aux regards. Vains eflrorts, titan, ruse inutile! Par quel prodige serais-tu à la fois le Dieu-Monde et le Dieu hors du monde ? Puisque tu te vantes, en efl"et, n'ayant ni sentiment, ni vouloir, de goûter un néant éternel dans ton essence divine, comment, mêlé à l'univers, y prendras-tu conscience de toi, sinon par l'homme et par les autres êtres qui émanent de ton sein ? Donc, ta splendeur n'est rien de plus que nos deuils et nos mi-

sères; l'éphémère et la bête limitent ton humble divinité. Choisis : ou, seul dans ton abîme, ignorant de tes modes divers, tu restes Tunique Vivant, et alors, d'où vient la Création? Ou bien, dispersé et stupide, ne t'éveillant que dans l'atome, dans l'arbre, dans l'animal, ta force ténébreuse apparaît comme un souftle de la matière, et nullement, ainsi que l'attribut d'un Pouvoir spirituel. Voilà mon doute, ô père de Kronos; voilà ce que murmure à mon cœur ma raison méfiante et sincère. Vainement, tu te proclames Dieu. C'est ton propre vide abyssal que ta bouche orgueilleuse prononce. Etant tout, dieu épars, tu n'es rien. Car enfin, si tu vois par nos yeux, si tu ne sens et ne connais que par nos intelligences, ce n'est pas toi, monstre aux millions de formes, c'est l'homme, si débile soit-il, qui, devenu le roi du monde, enjambe cet étroit univers et, réalisant le divin, prend ta place au sommet du ciel.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Paroles vaines, fils du jour ! Le titan se rit de ta démence. En effet, si haut que ton cœur se soulève en son rêve ouranien, je demeure ce que je suis, le Dieu- Un, le Père vrai des mondes. Jette les yeux dans mon abîme et tu t'en convaincras mieux.

PROMÉTHÉE se renversant la tête pour le voir.

Quel changement s'opère en toi, ô Splendeur démesurée? Les milliers d'âmes, de démons, d'animaux, de faces rayonnantes, tous les spectres qui t'emplissaient de leurs guerres furieuses, pâlissent, comme consumés, dans une ardente vapeur.

LE TITAN-DILU OURANOS

Certes, tu n'avais vu jusqu'ici que ma face obscure

et effrayante. Ces crimes, ces douleurS;, ces fléaux, cette horrible lutte acharnée des vivants qui se déchirent, c'est la part en moi de Kronos, le mirage de ce dieu ténébreux. Maintenant, je vais te découvrir cette moitié auguste d'Ouranos, où vivent l'ordre saint et la règle.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Regarde, tout s'apaise à la fois. Il semble qu'un rythme merveilleux, une harmonie solennelle, propageant peu à peu ses accords, équilibre les gouffres éthérés... O stupeur! quelle clarté flamboie? L'immense création, tout entière, avec ses archipels sans nombre d'étoiles, de lunes, de soleils, se dévoile et roule, étincelante, dans la poitrine du dieu.

Le fantôme s'agite. Clameurs des Argonautes.

PROMETHEE

avec un geste impérieux.

Arrête! tout le ciel m'appartient... Redescends, reste ici-bas, te dis-je... M'entends ta ? Pourquoi hausser encore tes bras, parmi les nuées ? C'est seulement quand j'aurai mis le globe constellé dans ta main, qu'il te sera permis, dieu impatient, de faire le troisième pas de ta conquête ouranienne.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Crains-tu donc que je ne m'empare de Sélénè, du char de Hélios, des astres qui couronnent la nuit ? A quoi bon, puisque l'univers a son lieu dans mon immensité? Cet orbe que tu soutiens, c'est moi. Promène

tes regards, fils du jour, du haut en bas de l'horizon, tu n'y verras que moi-même.

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, partout, j'aperçois tes abîmes éblouissants ; partout, ô grande Ame du feu, tu foudroies, tu brûles ma paupière.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Reconnais-moi donc, Prométhée. Adore comme le dieu suprême, TOuranien qui forme la substance des astres, des âmes et des esprits. Vois ! Dans un seul de mes rayons, des milliers de mondes roulent. Partout, ton regard découvre, par delà cet infime univers où la terre pend à sa chaîne, des sphères, des feux multicolores, plus nombreux que les vagues des fleuves ou que les feuilles des forêts. Et ces sphères colossales, à leur tour, volent, attirées par d'autres sphères, que d'autres sphères encore, en tournoyant parmi leurs flammes de phosphore et leurs typhons orageux, emportent dans la danse sans fin de leur éternelle joie.

PROMÉTHÉE

(comme extasié.)

Encore! ne ferme pas ton sein... Encore! encore! encore! roi de la vie.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Regarde, rassasie tes yeux. Directement, dieu patient du rocher, puise ta science en ma vue. Tel que rayonne Hypérion, lorsque, montant à sa tour de midi, il perce d'un trait d'or vertical l'eau des citernes obscures, tel, en me dressant devant toi, nu, profond, sublime, universel, je déploie les mondes à tes regards.

De nouveaux soleils apparaissent, au milieu d'immenses halos.

PROMÉTHÉE

La terreur m'étreint, dieu flamboyant. Mais plus mes yeux plongent en toi, plus une ardente, une indicible joie se glisse parmi mon épouvante.

LE TlTAN-DlEU OURANOS

Qu'attends-tu donc pour m'adorer? Sans cesse, conjoignant dans mon sein, tel le serpent qui s'enroule à lui-même, l'étendue profonde à l'étendue, la durée à la durée, je suis bien ton dieu, l'Etre des êtres.

Par quels mots te répondre, Ouranien ? Tant que ton verbe retentit, aussi longtemps que la terre et le ciel se courbent sous ta voix éclatante, mon cœur soumis, respectueux, rend hommage à ta divinité. Puis, tout à coup, le doute ancien s'éveille et reflue en moi.

LE TlTAN-DlEU OURANOS

N'es-tu pas las de raisonner ? Fais donc eff'ort en ton esprit, pour lever mon dernier voile; ton doute s'évanouira.

(Nouvelle explosion de soleils. Pause.) PROMÉTHÉE

C'est au contraire, lorsque je te vois mieux, que mes objections renaissent. Pourquoi ces mondes si divers? Par quel prodige animes-tu à la fois et Thomme et le vautour, les érynnies et les dieux bienheureux, le Tartare et les saintes étoiles? Les rayons de la roue d'Adrastée sont nécessairement égaux... Si tu agis fatalement, tes créatures, impassible démon, doivent être toutes pareilles.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Que dis-tu: Kronos qui vit en moi, n'est-il pas le

temps, la mutation, le dieu varié, inégal, qui dévore et vivifie! Toutes les choses appartiennent aune seule existence, titan, mais non suivant un mode unique.

PROMÉTHÉE

Penses-tu m'abuser, dieu trompeur? Si tu diversifies à ton gré les types des choses qui sont, si ta bonté ne marque pas tous les êtres à une même empreinte, en quoi diffères-tu de Zeus ? Loin d'être la suprême équité, tu témoignes, non moins que TOlympien, d'un choix, d'une préférence.

Ne dois-je pas épuiser TEtre ? L'infinité des choses émanées répond à mon essence infinie. En effet, lorsque je sors de moi, lorsque ma pensée crée les mondes, c'est selon ma mesure, titan.

PROMÉTHÉE

Mais que te sert la Création? Par quelle étrange inquiétude sors-tu de ta nature parfaite? Ce débat, tu Las toujours fui, de même que tu n'as pas tenté, quand je t'interrogeais tout à l'heure, de m'expliquer comment tu mets sur toi, ô dieu pur en qui naissent les mondes, les taches de sang, les forfaits, les souillures des vivants. Parle, cette fois. A quoi bon tant d'effroyables souffrances? Dans cette flamme infatio-able où se rue avec toi l'univers, cherches-tu, poursuis-tu le secret de ton essence divine? Ou bien, toujours stupide, impuissant, ne fais-tu rien, sous le fouet d'Adrastée, que naître, souffrir, gémir^ mourir et te dévorer toimême?

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Poursuis, achève, fils du jour. Fais rentrer auxgouf-

fres du Hadès ce démon qui n'est pas plus réel que les fantômes d'un songe... Pour moi, mon cœur ne varie point. De même que le bloc immergé tient fixe le câble de la nef, tel aussi, je reste pieux à l'ancien Zeus de nos pères.

Ils lèvent les deux mains vers le ciel. LE TITAN-DIEU OURANOS

Suis leur conseil! Achève... As-tu tout dit? Aucun blasphème ne m'atteint. Même quand tu renies ton Dieu, c'est par moi que tu le méconnais, puisque j'ai créé de mon ombre et l'ignorance et l'erreur.

avec un élan passionné.

Reçois-nous donc dans ta lumière; dissipe tous nos doutes, ô divin. Mais, hélas ! plus je veux te saisir, plus tu m'es incompréhensible. En effet, comment des milliers d'êtres, différents, personnels, séparés, pourraient-ils faire un seul Dieu?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Mon unité n'a rien du nombre. Celui-ci, vide symbole humain, poussière où la Création se disperse tout entière, n'existe que dans ton illusion. Moi, je suis l'Etre même et la vie, et si, du fond de mon abîme, j'anime ces millions d'univers, c'est en m'y reproduisant sans fin, et par une chaîne embrasée d'intelligences, d'esprits purs, de souffles, d'Eons proches de moi, jusqu'à l'homme et à l'animal.

(Tout le cifl ondoie violemment. Les sphères semblent tourner plus vite.)

PROMÉTHÉE

Pourquoi te transformer ainsi? Loin de combler le vide infranchissable qui nous sépare des cieux, cette

sublime hiérarchie de démons ne t'est pas d'une coudée plus proche qu'une fourmi ou qu'un ver. Ta grandeur égahse tout. Humaines, étoilées, bestiales, tes créatures, étant toutes bornées, demeurent infiniment distantes de l'Etre sans mesure, infini.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Que servent ces discours prolongés? Bien que nous prononcions tous deux les mêmes mots, ô patient du vautour, leur bruit dans l'air est seul pareil, les réalités diflfèrent. Ces créatures d'où tu veux me bannir, ces Pouvoirs géants que lu dédaignes, comme trop étroits pour un Dieu, existent d'une vie véritable, mais seulement dans ma pensée. Apprends enfin, apprends, fils d'Iapétos, le plus sacré de mes mystères. L'idéal est aussi le réel; mon vouloir, mon intelligence et les choses qu'elle conçoit, ne font qu'un avec mon être. En effet, de même que l'oiseau, que la cigogne lybique, je n'ai bâti, dans ce débat, pour rester mieux visible à tes yeux, que sur le mur extérieur, mais ma profonde vérité est tournée en moi, vers le dedans de mon abîme ténébreux et divin. Ainsi, ITdéc crée l'univers qu'elle empreint, en s'y réfléchissant et, comme une mer de cristal et de flammes éthérées, elle consume et résout dans l'esprit ce que l'homme appelle la matière. Mais l'esprit n'est qu'un des sceaux sans nombre qui scellent la création. Partout, au-delà de Gaia, au-delà • de l'humaine pensée qui rampe sous l'espace et le temps, je peuple de formes merveilleuses, que ton esprit ne perçoit point, ce firmament au bord duquel luit le pâle Hypérion. Et ce firmament monstrueux, dont l'énormité fait ployer et accable ta raison, n'est qu'un grain de sable, ô Pandoride, si tu le compares aux fir-

maments où, déployés dans l'infini, mes pouvoirs cachés, mes attributs, mes forces ignorées des mortels, engendrent l'infini des possibles.

Un long silence.

PROMÉTHÉE

Mais si ton essence, ô Divin, ne peut être pénétrée, du moins, rends manifeste à mes yeux la norme qui régit l'univers, la loi souveraine qui l'anime. Certes, tu ne m'as pas caché l'immensité de ta splendeur. A travers ton abîme éclatant, j'ai vu d'abord l'afifreux combat, la lutte sans merci de la vie, puis le beau chœur des mondes harmonieux, la paix des cieux constellés. Maintenant, révèle à mes regards, autant que ces choses d'en haut se reflètent en des prunelles, par quelles règles tu soumets, par quel frein tu forces à un accord les deux puissances que tu contiens en toi.

Tu le veux, qu'il en soit ainsi! C'est en esprit, fautil t'en avertir? que l'Esprit doit être contemplé. Mais, puisque, pareil à l'enfant, tu en crois uniquement tes yeux, bien que les grandes vérités soient sans images, regarde, ô fils d'Iapétos.

Fulgurations dans le ciel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois, vois, jusqu'en ses profondeurs, le spectre rayonne tout entier. Son haleine, à chaque expiration, crée des tourbillons de soleils, des âmes, des étoiles, des mondes; puis, en refluant dans son sein, soudain les anéantit.

Une pause.

PROMÉTHEE

T'ai-je bien compris, monstre Ouranien ? Parle, résous le doute qui agite mon esprit épouvanté. Eln effet, si toi seul contiens tout, tout est fatal et nécessaire. L'inflexible loi de Némésis s'étend, comme un réseau d'airain, sur la terre et sur les cieux.

LE TITAN -DIEU OURANOS

Pourquoi t'étonner et gémir ? Tu Tas dit, Tenfer, les cieux, la terre sont étreints par ma nécessité. Et nul, o patient du vautour, n'en peut être mieux assuré que toi. Ne t'es-tu pas vu de tes yeux, toi-même, chargé de chaînes ?

Le fantôme de Promethee apparaît, au milieu des nuées. PROMÉTHÉE

Arrière ! tu ne me troubles point. Si mon spectre, si l'otage de Zeus, naguère, m'a réduit à douter, malgré moi, de cette liberté ravie aux hommes par l'Olympe, n'a-t-il pas dû, infaillible témoin, assigner pourtant à la déesse, comme séjour mystérieux, l'abîme, les profondeurs de l'Etre ?

LE TITAN DIEU OURANOS

Quoi ! Vas-tu disputer, de nouveau, sur l'épée et sur la roue ? A quoi bon ? Ce roc n'a pas changé ; cet éther et ces flots sont les mêmes qui t'entendaient jadis, roi des mortels, attester que tu es libre.

PROMÉTHÉE

Ne suis-je pas libre en effet ? Qu'importent des visions mensongères!... A ton tour, regarde, puissant dieu. Le spectre sorti du Hadès, que lu me montres, cette fois, étendu par les pieds et les mains, sur la

grande roue ténébreuse, mon souffle le dissipe à ta vue.

Cris de joie des Argonautes.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Ton souffle cliange-t-il Tunivers ? Tout vient de Dieu, tout vit en Dieu, tout retourne à sa divine essence. Comprends la loi, fils d'Iapétos : ce qui est ne peut pas ne pas être. L'Eternel a pour nom aussi rimmuable, et ne tolère en soi ni les surprises du hasard, ni le choix, ni la mutation.

PROMÉTHÉE

Ainsi, cet univers sans bornes, ce char d'étoiles, avec tout ce qu'il contient, âmes, esprits, démons, dieux rayonnants, est lié à la nécessité, comme à un timon de fer, et roule par la roue d'Adrastée?

LE TITAN -DIEU OURANOS

As-tu donc pu croire un instant que le père, le créateur, rimmanent impassible des mondes, flotte dans son cœur orageux ? Délibérant, le front baissé, voudra-til, puis, redevenu sage, soudain, ne voudra-t-il pas ? En outre, songe encore à ceci. Ce grand mot de nécessité est ce qui t'effarouche, titan. Cependant, le sens qui t'en paraît si âpre se rencontre déjà dans ceux-ci qui flattent ton oreille : l'ordre, la loi, la providence, la sagesse éternelle et sacrée. Cette Sagesse, apprendsla donc ! Connais enfin, ô fantôme d'un jour, homme, atome de poussière, par quel frein et par quelles voies Ouranos mène la création. Ainsi que l'anneau mord l'anneau dans une chaîne sans fin^ de môme, chaque force s'appuie à une force invincible et cachée, qui la suit ou qui la précède. Tout s'unit, tout se lie à tout ; le monde n'est qu'un seul être. Dans le plus humble

événement, Adrastée lit d'un œil infaillible ce qui fut et ce qui sera, les tablettes entières de la vie.

(Le ciel s'obscurcit encore. Un long silence.) PROMÉTHÉE

Faut-il te croire, Ouranien ? Ou bien, par tes discours captieux, essaies-tu encore de décevoir ma raison fatiguée, incertaine ?... Sans doute, ce noir fardeau d'étoiles pèse lourdement à mon bras... Mais que disje ? Arrière, ô dieu menteur ! Tu m'abuses de nouveau, l'homme est libre. Ne sens-je pas mon cœur frémir comme une épée indomptée ?

(L'cther vibre autour de lui.) LE TITAN-DIEU OURANOS

Vaine illusion, fils de Gaia. Le monde est sous la roue sévère de la sage Némésis. Depuis cette aurore des jours où Kronos, le dieu dévorateur, engendra la déesse impassible, l'abîme tout entier est l'esclave et de l'heure et du destin.

PROMÉTHÉE

Mon cœur a foi au dieu du Ciel et ce dieu est libre par essence. Quoi ! le Parfait n'aurait-il pas, lui, l'esprit vivant et souverain, la perfection suprême? A quel maître obéirait-il, llncréé, le Seul, le Tout-Puissant ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

A aucun maître qu'à lui-même. Scrute mieux, fils altier de Gaia, ce qui bruit parmi ton tourbillon. Qui choisit peut se décevoir. Hésiter et délibérer, je te le répète, titan, ne marque nullement, comprends-le, la toute-puissance d'un dieu, mais plutôt le doute irrésolu de l'imbécile éphémère. Non, l'Eternel ne varie point. Les idées, l'ordre, les grandes lois qui

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régissent la Création, coexistent avec l'esprit, au sein de mon unité tranquille. Dès lors, par où s'introduirait dans la roue qui emporte les êtres, ce pouvoir capricieux, obscur, que tu appelles liberté ? Dieu connaît-il l'indécision ? Crois-tu donc qu'il élève en sa main, pour y peser selon leur poids ou sa répulsion ou son désir, de mystérieuses balances ? Je l'atteste ici, fils d'Iapétos. Ainsi que le fracas et l'éclair sont rués d'une volée unique, mon entendement immuable se confond avec ma volonté.

PROMÉTHÉE

Tais-toi, qui t'écouterait ? Tu perds ta peine, ô démon envieux ; l'évidence est dans mon esprit, ainsi que la clarté dans l'œil d'or par lequel le firmament se voit.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Illusion d'aveugle, ô Prométhée. Sache-le, si ton vœu prévalait, si la nécessité auguste cessait, même pour un instant, de gouverner l'univers, ce ne serait point Ouranos qui s'étendrait au-dessus de Gaia, mais Chaos, le monstre titanien, le démon erratique et informe, que Kronos, après l'avoir vaincu, a jadis plongé dans TErèbe, au centre de l'éternelle nuit... Tu t'indignes ? Songes-y mieux. Que serait cette liberté, déréglée, sans liens, sinon ma ruine ? Prenant la place de la loi, s'allumant en moi, à chaque instant, comme une âme sur une autre âme, partout elle ferait surgir, au gouff^re du Dieu universel, le trouble, le hasard, l'anarchie.

PROMÉTHÉE

Que te répondre, titan-dieu ? Par quels mots ? Comment me reconnaître, au milieu du trouble de mon

cœur? Tantôt, ta splendeur m'cblouit. Uni à toi, perdu en toi, englouti dans ta forme terrible, où sont tant de bouches et d'yeux, je sens ma vie s'anéantir, en môme temps qu'un ineffable amour m'enlève ainsi que des ailes. Puis, mon doute revient soudain. Ta lumière, en s'éteignant, hélas ! dans Thorreur de cette nuit profonde où règne la nécessité, me laisse irrésolu, plein d'effroi.

Un silence.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Décide-toi, fils d'Iapétos. A quoi bon tourner dans tous les sens ta pensée obstinée, méfiante? Connais enfin la vérité. Acceptant Ouranos et sa loi, rentre au sein de cet ordre divin dont tu t'efforçais de sortir.

PROMÉTHÉE

Mon cœur n'aspire, tu le sais, qu'à t'aimer et à te comprendre. Bien loin de me roidir contre toi, j'admire, grand aïeul d'Iapétos, l'énormité de ta splendeur. Mais que me servirait cependant, de proclamer ta déité et d'y associer l'univers si, le mot « Dieu » n'est sur lui rien de plus qu'un mensonge qui le pare ? Le taureau se réjouit-il, dans le temps qu'oi l'égorgé à l'autel, d'être une bête sacrée ? Crois-tu qu'il prenne plaisir aux guirlandes, aux tapis éclatants, à l'or que l'on étend sur ses cornes ?

Silence ! C'est assez contredit. Veux-tu donc prolonger sans mesure ce débat, ces propos amers ?... Cède, rends-moi hommage, enfin. Qu'attends-tu ? Tes yeux ne voient-ils pas ma divinité, face à face ?

(Des myriades de soleils et d'étoiles re'apparaissent dans le corps d'Ouranos.)

PROMETHEE

Tu as raison, dieu flamboyant. La lourdeur de ce globe du ciel ne permet plus que je m'attarde aux paroles embarrassées. Mais, avant que je ne t'adore, apprends-moi du moins, complètement, sous quelle forme je dois m'unir à toi. Lequel es-tu ? Le Vivant infini, le maître paternel qui se penche sur la douleur des mortels ? Ou bien, pour te donner l'être, faut-il que riiomme, le démon, Tanimal, t'enveloppent et te recueillent en eux ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

N'ai-je pas clairement répondu ? C'est à toi de me connaître, ô Roi, et de trancher l'indécision, la crainte, la suspicion jalouse, qui tiennent ton esprit asservi.

Un long silence d'attente.

PROMETHEE

La lueur dont tu rayonnais s'accroît, ô monstre divin ; de vastes frissons de clarté ondulent en toi, comme des vagues... O feu sans bornes! effroi ! splendeur! Dans ton corps géant, mystérieux, où l'étlier semble flotter, j'aperçois le lugubre Hadès et la terre qui flamboie.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Donne-moi donc aussi les cieux. Rends au titan primordial ce globe constellé que tu portes. Dès que tu me verras tout entier, ton doute s'évanouira.

PROMETHEE

Me fierai-je à toi, dieu trop subtil? Et pourtant, tu n'as pas résolu ce doute que j'exprimais naguère. Lorsque ta stature étoilée, ton grand corps mouvant, plein de soleils, se dressera, du profond de l'enfer, jusque

par-delà les hauts cieux, quelle place restera-t-il ici pour riiomme et pour Prométhée ?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Rien ne sera changé, titan. Ne me vois-tu pas, chaque soir, m'étendre, dans un désir d'amour, au-dessus de Tobscure Gaia ? Certes, elle est dès longtemps consommée, l'unité de TEsprit et du monde.

PROMÉTHÉE

Eh bien, soit ! tu l'emportes, Ouranien. Quitte les gouffres de la nuit. Fais ce pas, ce troisième pas, par lequel, envahissant le ciel, toi qui tiens et la terre et l'Erèbe, tu seras roi sur Tunivers.

La montagne tremble. Tumulte.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Regarde ! L'être incommensurable développe à travers l'empyrée, toute sa taille divine. Il monte au-dessus de Gaia, et alors, l'éclatant Hèlios et la face de Sélénè, réapparus subitement, paraissent toucher à sa poitrine. Il s'élève encore dans l'éther... Mais quoi! que veut dire ceci ? Les soleils, comme infectés, pâlissent ; un sourd murmure résonne tout à coup, dans la noire profondeur.

PROMETHEE

Arrête ! encore un moment ! Avant que ton pas ne franchisse les hautes sphères étoilées, ratifie ici-bas l'alHance que j'étabHs entre nous. Tu m'entends, roi, prodige ouranien. Suspendant, pour un peu de temps, ta prise de possession des mondes, jure par le Hadès refermé que désormais les Filles de la nuit sont bannies des cieux, à tout jamais.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Quel nouveau souci te mord ? Assurément, Gaia doit se louer du soin jaloux avec lequel tu la gardes sous ton aile. Mais, puisque je t'ai découvert tous mes mystères divins, d'où proviennent, ô patient du vautour, la frayeur, le doute qui t'assiègent?

(La lumière autour du rocher s'assombrit, progressivement.) PROMÉTHÉE

Espères-tu me décevoir par tes paroles rusées ? Il est sage le suppliant qui refuse d'abandonner Tautel, tant qu'il peut redouter quelque embûche. Regarde, le Tartare frémit ; parmi les gouffres épouvantables de ton corps inférieur, la nuit monte, ô fantôme stygien. Certes, à te voir environné de mânes, de larves, de

dénions, on dirait que, fuyant sans retour les feux et les tourments du Hadès, tu emmènes à travers les airs, ton effroyable royaume

LE TITAN-DIEU OURANOS

Qu'importe! Lève plus haut les yeux, ne contemple que ma splendeur, la gloire du profond empyrée... Vois, mes regards brûlent et foudroient. Du haut en bas ie ma poitrine, pareille à Tairain qui bout, Téternelle création tout entière s'illumine, à chaque moment, d'explosions, de jets d'étoiles ardentes, de subites rafales d'êtres.

Une commotion formidable ébranle le ciel. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ha ! ha ! nous périssons, hélas ! De nouveau, l'enfer sort de l'enfer et se rue contre la terre... Tu es trahi, fils d'Iapétos... Ton rocher sacré fourmille d'hydres; chaque vague du ciel en déborde.

PROMÉTHÉE dans une violente agitation.

Chasse-les ! Vite, dieu aux grands pas ! Dompte le Hadès révolté... Vite! vite! Eclairées dans la nuit par la lueur sinistre des volcans, les noires mouches du Hadès précipitent encore leur danse.

LE TITAN-DIEU OURANOS

OÙ les chasser, vainqueur de Zeus ? L'éternel Ouranos n'est-il pas, tout autant que le Maître du jour, le Souverain des ténèbres? Certes, je ne l'ai pas caché. Puisque ma clarté fait la vie, Thanatos et le lugubre Aidés se trouvent forcément dans mon ombre.

(Le tumulte redouble.) PROMÉTHÉE

Quoi ! L'omniprésence du mal remplirait le gouffre

universel !... Arrière ! cela ne se peut point. Le signe de Tavènement du vrai Dieu enfin trouvé sera la destruction du Hadès... Hâte-toi ! L'enfer n'a point de place dans le royaume des cieux.

LE TITAN-DIEU OURANOS

T'appartient-il d'en décider ? Que sais-tu ? Te croistu donc le juge entre le monde et son Dieu ? Insensé ! Connais-toi mieux enfin. Cesse, en ton délire d'orgueil, de parler comme le Zeus suprême et de refuser la loi.

PROMÉTHÉE

Quelle loi? Celle que mon cœur a, de tout temps, exécrée? L'Erèbe, Pandore, le vautour, la chaîne du Hadès sépulcral attachée au pied de l'homme? Va, plutôt que de la subir, mieux vaudrait, noir prodige ouranien, en heurtant le ciel contre la terre, rejeter au chaos l'univers.

Il frappe le roc du plat de la main. La montagne tremble. Une pause.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Je le vois, tu méconnais encore le mystère des deux formes. Toujours impatient du joug, ton cœur oublie, ô roi des éphémères, qu'Ouranos a engendré Kronos et qu'ils ne sont qu'un seul dieu. Dès lors, même en dressant des rets, ou en bâtissant dans les airs quelque muraille sublime, comment pourrais-je, selon que tu l'exiges, partager l'immensité des cieux, en sorte que le bien et le ma), sans jamais lutter ni se confondre, y demeurent séparés?

PROMÉTHÉE

Tu m'exhortes en vain, dieu très subtil. Quel que soit le créateur des mondes, des qualités, des attributs, des royaumes aussi contraires que l'Olympe rayonnant et

l'horreur de l'effroyable Ténèbre, ne peuvent coexister en lui.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Quoi ! te le redirai-je encore ? Ces crimes, ces douleurs, ces fléaux n'ont rien de plus vrai qu'un songe. L'enfer n'est pas, la mort n'est pas. En effet, jamais ne m'ont manqué ni le ciel ni Texistence.

Prétends-tu donc nier le mal? Quand le sang ruisselle de ma plaie, lorsque les Chiennes de la nuit assaillent Gaia de toutes parts, je dois bien croire à l'Erèbe.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Vas-tu disputer sur un nom ? Lors même que la race éphémère, en poussant d'innombrables clameurs, gémirait toute à la fois, Ouranos n'en demeure pas moins l'Etre immuable, impassible. Je te l'ai dit, vainqueur de Zeus, le monde se dissout dans mon sein ; le bien, le mal ne sont qu'à toi, meurent en toi, ne troublent que toi, et le Dieu éternel les ignore, au profond de sa splendeur.

(L'agitation des Gorgones redouble.

PROMÉTHÉE

Tu perds ta peine à m'exhorter. Si courtes que puissent être les ailes de la terrestre raison, Prométhée ne veut pas d'autre guide.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Pourquoi parler de ta raison? Crois-tu l'Etre unique assujetti aux vains rêves que tu rêves? De même qu'une stèle isolée se dresse sur le bord du chemin, et n'est point triste ni joyeuse, bien que sa pierre étale aux

j88 la nef

yeux, soit de mornes signes de deuil, soit des emblèmes propices, Tlnfini ne prend point de souci de vos jugements humains.

PROMÉTHÉE

Quoi donc! Glorifierai-je en toi le crime, les tourments, la douleur, la maladie, la mort pourprée qui siège sur le tranchant de Tépéc?... Arrière, noir fantôme du Styx ! Plutôt que de te rendre hommage, j'aimerais mieux rappeler Zeus des abîmes où le destin Tenchaîne.

LE TITAN DIEU OURANOS

Qu'y gagneraient, fils d'Iapétos, et le monde et les vivants? Réfléchis ! Situ me crois souillé, parce que l'univers roule en moi sa vapeur de carnage et ses crimeS;, comment Zeus resterait-il pur, lui, le maître des fléaux?

PROMÉTHÉE

Paroles vaines, ô roi subtil. Respectant la liberté des êtres, les gouvernant, sans, toutefois, prétendre les absorber en lui, Zeus, patient^ tolérait le mal, mais, toi, tu l'accomplis toi-même.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Le mal n'est qu'un rêve, te dis-je. Le flambeau, la fumeuse lueur que tu nommes ta raison, prévaudra t-elle, ô titan orgueilleux, contre la lumière même ?... Soumets-toi ! Cesse la lutte enfin ! En avouant ma déité, fais comme le charpentier habile qui appuie sur une seule poutre, le faîte de la maison.

PROMÉTHÉE

Moi, courber le front devant toi !... Ne vois-je pas couler mon sang? L'ongle hideux de la douleur ne fouille-t-il pas ma plaie?

LE TITAN-DIEU OURANOS

Arrête ! Vas-tu gémir sans fin ? Toujours opiniâtre, amer, turbulent, plein de paroles, tu exiges, titan injurieux, que chacun de tes déplaisirs, le sursaut, Tobscur tressaillement qu'arrache à ton cœur toute peine, s'en aille réveiller sous la nue, mes tonnerres endormis... Réfléchis, ouvre les yeux, enfin. Te connaissant tel que tu es, et mesurant ta stature, n'essaie plus de suspendre le monde à ton fragile cheveu. Tu veux pour toi des sorts propices, mais la froide, l'austère Némésis, la strige qui les tient dans sa main, refuse de te les accorder. Quelle injustice y a t-il à cela ? Pourquoi t'en émouvoir? Qui t'outrage? L'univers dépend du Créateur^ ni plus ni moins que l'argile docile est sous la main du potier. Dès lors, la justice et la loi résident en mon vouloir suprême. Indifî"éremment, l'ouvrier modèle sur la bruyante roue, les coupes, les lécythes à parfums, les beaux vases peints du sacrifice, puis, le moment d'après, quelque jarre grossière, ou bien l'humble trépied du foyer... Allons, que prétends-tu enfin? Némésis t'aurait-elle établi ou mon tyran ou mon juge?... Mais soit! Puisque tu t'obstines, malgré toi, me saisissant du ciel, j'achèverai le pas immense de TOuranos constellé.

Tumulte. Explosions formidables.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! ah! vois ! Tout vibrant d'étoiles, de tonnerres, de clameurs, il s'agite, en ébranlant au loin et l'éther et la montagne.

PROMÉTHÉE

Que fais-tu ? Veux-tu donc, titan-dieu, jeter bas ton propre firmament?... Arrête, noir fantôme funèbre.

Quand même tu me lancerais, comme à Zeus, dans l'antique combat, les sommets de l'Ossa sourcilleux, que l'Olympien te rejetait par de grands coups de sa foudre, tu ne te saisirais pas du ciel, avant le moment fixé.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Silence ! l'Ouranos m'appartient. Certes, ayant achevé le pas, je me dresse, ô patient du vautour, deTErèbe à Tempyrée sublime.

PROMÉTHÉE

Que dis-tu? Te railles-tu de moi? Réponds plutôt, titan fertile en ruses. Ce pas, comment l'aurais-tu fait? Sans doute, irradiant ta splendeur, tu montes, tu occupes le ciel, dans Tampleur de ta poitrine ; comme des millions de soleils, tes regards éclairent les trois mondes ; tout l'Ouranos, roulant en foule, fulgure dans ton corps embrasé. Mais, plus bas, aux gouffres du Hadès, parmi le soufre et les vapeurs, je distingue confusément ta large croupe écailleuse. En effet, les ténèbres et le mal ont fini par pénétrer ta forme. Tes pieds d'hydre, ô rebelle démon, se traînent et rampent obscurément dans les marais de l'eau noire, si ta tête est celle d'un dieu.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Te fies-tu aux visions d'un rêve? Puisque l'usurpateur est tombé, puisque le palais d'or de Zeus a jonché l'enfer de ses décombres, je reste le Maître souverain.

PROMÉTHÉE

Que servent tous ces propos menteurs ? rVlême en affirmant, tour à tour, les deux choses opposées, jamais tu ne feras se rejoindre, sache-le, disputeur téméraire, la tête et la queue du dragon. J'en jure ta

Splendeur imparfaite. Dieu ayant pour nom à la fois Sagesse, Perfection, Bonheur, la folie n'est pas moindre, Ouranien, de prétendre t'incorporer au monde que de tenter d'envelopper la flamme, la foudre dévorante, dans le pli d'un vêtement.

LE TITAN-DIEU OURANOS

(après une pause.)

Soit! mais si tu me chasses, ô roi, si, le vidant de ma substance, tu prives l'univers de son Dieu, par quel prodige rcdonneras-tu Létre à son gouffre et à son néant?

PROMÉTHÉE

Je ne sais, mais non toutefois, par le mal et la souffrance. Arrière! laisse-moi, dieu souillé. Certes, suivant ce qu'on raconte, les Scythes vagabonds du désert, les plus sauvages des hommes, pratiquent comme expiation de passer entre les chairs sanglantes, le corps fumant, coupé en deux, d'un bouc ou d'une génisse. Mais qui pourra croire, Ouranien, que le Père, l'Esprit, l'Emanateur, ait choisi, de lui-même, sa route, à travers l'holocauste et les deuils qu'il inflige à la création?

(Le vol des Gorgones s'arrête. Un silence). LE TITAN-DIEU OURANOS

Ainsi, tu me renies, fils du jour! Prends garde! Quand de tes propres mains, tu auras jeté bas le dôme et renversé le pilier, le monde gémira sous leur chute.

PROMÉTHÉE

Crois-tu donc étonner mon cœur ? Disparais ! Allons, rentre en ta nuit! N'usurpe pas plus longtemps, monstre-dieu, cette terre que tu foules. Qu'importe tes menaces, en effet! Si ta gloire rayonnante s'éteint, si

tes horribles bouches embrasées ne soufflent plus sur l'univers, pêle-mêle, et la mort et la vie, d'autres dieux sont prêts à surgir des immensités célestes.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Regarde ! Morne et silencieux, l'orbe, naguère étincelant, a cessé de briller dans ta main. Zeus et l'Esprit-Monde l'ont fui ; il n'est plus aucun dieu qui l'anime.

Un long silence.

Ah! ah! faut-il désespérer? Incertain, borné dans sa raison, Téphémère n'a-t'il le choix qu'entre Zeus, le Père créateur, et Taveugle divinité, fatale^ inéluctable, impassible? Parle, rassure-nous, fils du jour... Mais quoi ! tu vieillis soudain. La sueur coule à flots de tes rides ; un brouillard livide enveloppe ton visage qui blêmit.

PROMÉTHÉE

Dédaigne ces impuissants prestiges. Puisque l'autel est érigé, Prométhée y fera bien descendre, quoi qu'en disent les autres dieux jaloux, le verbe de l'Esprit souverain... Déjà, le plus grand de ces dieux doit avouer sa défaite. Vois ! ses prunelles innombrables se ferment. Son corps qui brûlait sombrement dans une vapeur ardente, se mêle, peu à peu, à la nuit.

LE TITAN-DIEU OURANOS

Tu triomphes, roi orgueilleux. Désormais, selon ce que tu crois, te voilà le seul Dieu, le seul maître. Et cependant, j'entends monter, des antres nocturnes vers l'autel, la force ennemie des dieux, qui va se saisir du monde.

Il tombe à la renverse. Un éclair immense embrase l'abîme. Les Gorgones ont disparu.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu'ai-je vu? Mes yeux rèvent-ils?... O stupeur! effroi ! trouble indicible!... Que croire? De quel nom le nommer?... Dans une foudre éblouissante, ne l'aperçois-tu pas, fils dTapétos, enroulé tout autour de la terre, horrible et gonflant ses noeuds ?

PROMÉTHÉE (après un silence.)

Que veux-tu, noir reptile stygien? Pourquoi, desserrant ton étreinte, te lèves-tu à l'horizon, comme une sombre nuée ?... Certes, je ne l'ignore point : chaque soleil, chaque astre errant, chaque sphère, a pour gardien une hydre gigantesque, née après le combat du Chaos, des gouttes du sang d'Ophioneus. Mais les décrets de Némésis interdisent que tu sortes du goufïre.

LE SERPENT DE GAIA (Voix sifflante mêlée à l'ouragan.)

Ces décrets sont abolis, titan : la Nuit, ma mère, a triomphé. Du calme azur qui flamboie, la terre précipitée s'abîme dans la brume où Chaos règne seul, dans la Noirceur mystérieuse, où il n'y a plus ni lune ni soleil, rien que la mort et le vide.

Il s'agite violemment.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah ! ah ! nouveau danger, hélas ! Poussant des sifflements aigus, accélérant encore ses torsions, le monstre secoue avec fureur les vagues des mers et la montagne.

(La tempête redouble.) PROMÉTHÉE

Arrête, larve la plus hideuse que mes yeux aient encore entrevue... Reploie tes noeuds! demeure en paix! Certes, ton étreinte est puissante. Tandis que tes orbes écailleux, enfermant le globe en leurs spirales, flottent au-dessous de sa rondeur, tu ériges devant moi, dans les airs, parmi les neiges et les glaciers, tes cent gueules qui vomissent le soufre. Mais le dieu caché que j'attends saura bien te vaincre et t'asservir.

LE SERPENT DE GAIA

Quel dieu? T'imagines-tu donc que tu pourras créer sans fin, tout autant de dieux qu'il te plaira? Non, non, cette fois, c'en est fait. Tu n'as pas tué seulement Apollon, Aphrodite, Hermès, les beaux aigles merveilleux de l'Olympe. Mais ce sont les rois mêmes des cieux, Zeus et le profond Ouranos, que ta flèche meurtrière a frappés. Maintenant, d'où renaîtraient-ils? Que contient l'univers de divin, hors la cause et la substance ?

PROMÉTHÉE

Silence, vil démon tentateur. Je connais ton esprit pervers, je me rappelle comment tu as séduit par tes discours captieux les titans, nés du sang d'Ouranos, pour les pousser à la révolte. Mais tu ne me décevras point. Quoi que tu affirmes, en effet, la création ne peut poser sur le néant et le vide.

LA BÊTE QUI MONTE DE L'ABIME 2q>

LE SERPENT DE GAIA

Qui parle du néant, sinon toi ? Bien avant que le temps ne naquît, le primitif Ophioneus, le père de notre race, était, seul, la matière sacrée et Tunivers ténébreux. Lorsque, après le fatal combat, Ouranos, pénétrant l'étendue, l'eût élargie en y dardant les traits d'or de la lumière, c'est avec le grand corps palpitant de l'hydre ennemie des dieux, du dragon céleste, originel, que les mondes furent créés.

prométhp'e

Qu'oses-tu affirmer, noir démon? La victoire du titan de réther demeure à jamais illustre. Mais voici la première fois que j'entends, le Styx m'en est témoin, attribuer pour fondement, que dis-je ? pour substance aux cieux mêmes, le reptile impur et monstrueux.

Eh bien, sache-le donc, enfin. Rien en toi, rien hors toi qui n'émane de l'antique Ophioneus. La vie est sortie de son souffle, l'immense poussière embrasée, les flammes, les cendres, les vapeurs qu'il a vomies dans le combat, ont formé les premiers tourbillons des atomes embryoniens. Jusqu'à ses taches écaillées, ses ocellures luisantes, ont dessiné, au milieu de l'éther, les figures que présentent à vos yeux les astres et les constellations.

PROMÉTHÉE

(après un court silence.)

Te railles-tu de moi, serpent ? La substance véritable est l'esprit : que pourrait enfanter la matière ? Si quelque dieu, par un prodige, retirait des sphères qu'elle meut l'intelligence éthérée, le monde se rendormirait du sommeil de son néant stupide.

LE SERPENT DE GAIA

L'as-tu donc ainsi résolu? Regardes-tu comme un jeu si facile d'enfermer la terre et les étoiles sous Tes qui joint tes sourcils?... Mais soit! persiste en ton erreur. Puisque ta démence te plaît, puisque tu jures, dieu sombre et plein de fiel, que toutes choses sont mauvaises, entreprends, pour sauver Tunivers, de l'absorber dans ton esprit.

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, démon astucieux ? Chez toi abondent, je le sais, les ruses, les arguments habiles. Combien de fois, au cours des siècles, laissant pendre tes têtes fourmillantes des voûtes de Tantre chtonien, astu sifflé tes discours tentateurs à l'oreille de la grande Hestia !

Ne crains rien, je parle sans feinte. Toutefois, je veux t'en avertir, il sera bon qu'une dernière fois, sur le seuil même de l'épreuve, tu contemples, en t'élevant par delà les astres enflammés, ces gouffres du réel que tu nies.

PROMÉTHÉE

Achève, explique-toi mieux. Si mon vol s'élevait dans le ciel, qu'y verrais-je, selon que tu l'affirmes ?

LE SERPENT DE GAIA

Certes, ni Zeus, ni Athéna, ni la Sagesse omnisciente dirigeant à son gré le destin, ni les spectres des Idées. Non, ton œil ne rencontrerait, à droite, à gauche, en bas, dans les hauteurs, quelque part que t'emporte, titan, le vol de tes pieds sans ailes, que la matière et que la nuit. Partout, à travers le vide, dans les ténèbres éternelles et sans fond des espaces inçommensura-

blés, s'entrechoque Tinnombrable combat des atomes ophioniens. En effet, je le proclame ici : Tabîme est de l'ombre agitée. De même que l'autan furieux amoncelle et disperse les sables, c'est ainsi que le mouvement, l'énergie, Tardent ferment vital inhérent à la matière, sépare et réunit, tour à tour, sous le passage impétueux de la roue de Némésis, la poussière effroyable des mondes. Ainsi, tout est la proie du destin; point de dieu, point de providence. Par moments, des souffles embrasés, en allumant çà et là, tout à coup, la flamme que tu nommes FEsprit, éclairent dans l'affreux tourbillon, des formes, des gestes hagards, des prunelles qui flamboient. iMais qu'importe ! L'instant d'après, les ténèbres, plus obscures, retombent ; l'ombre reprend l'être éphémère qui, de nouveau, s'y dissout.

PROMÉTHÉE

Tu me trompes, démon hideux. Ce vide, cet incessant combat, ces mondes roulant sous le destin, rien de cela n'existe qu'en ta haine et tes propos imposteurs. Vois! Au plateau de la montagne, la clarté divine reparaît, bien que toujours voilée, hélas ! et enclose dans son propre mystère...

L'autel rayonne de nouveau. Gris joyeux des Centaures qui l'environnent.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

lô ! lô ! Gaia s'éclaire enfin. Dans la rage qui l'anime, le monstre, le python infernal ondule, rugit, siffle, bondit... Vois! Sur ses têtes écailleuses, se hérissent mille aigrettes irritées, aussi rouges que Lescarboucle et que la pourpre du feu.

PROMÉTHÉE

Qu'importe sa bruyante fureur ! Prométhée s'en rit

et la dédaigne. En effet, tandis qu'à travers les roches de l'autel flamboyant, le Dieu inconnu resplendit, sous mes pieds, Gaia s'est arrêtée. Tu es vaincu, roi ténébreux ! Quoiqu'il puisse arriver désormais, tu ne rejetteras pas plus la vieille terre aux gouffres de FErèbe que ton venin n'obscurcira le grand autel Ouranien.

LE SERPENT DE GAIA

(à demi déroulé au penchant des monts.)

Quoi! dis-tu avoir triomphé?... Pourquoi donc? Si le rocher te luit, ne vois-tu pas aussi, puissant titan, le globe constellé que tu tiens, éteindre, tout d'un coup, ses étoiles ? C'est ion doute, c'est ta stupeur, ton ignorance timorée et pieuse, et aussi, le respect des mortels qui, pareils à ces libations dont on nourrit les bûchers mortuaires, entretiennent encore sur ta montagne, ce rayon mystérieux.

Il s'agite de nouveau, avec violence.

Ah', ah! vois! L'impur Ennemi, le dragon hideux aux cent visages, exhale de ses gueules ardentes, tournées toutes vers l'autel, des torrents du feu tartaréen... Sauve-nous, sauve-nous, fils du jour. Hélas sur moi ! Un poison dévorant, un souffle mortel, irrésistible, envahit déjà TOuranos.

PROMÉTHÉE

Ne crains rien. Et toi, vil tentateur, arrête ! Mais pourquoi m'émouvoir? Ton effort demeure impuissant. La noire, la sinistre fumée dégorgée de tes mâchoires, n'a pas plus tôt atteint la clarté radieuse dont flamboie toujours l'autel du Dieu, que consumée par sa splendeur, elle s'y efface et disparaît.

LE SERPENT DE GAIA

Qu'est-il besoin de te tenter? Le sort de Tunivers dépend-il de ce que croit Téphénière ?... Maissoiiî Puisque nulle parole ne prévaut contre le fait réel, parle, si discourir te plaît tant. Affirme que la pensée est tout, jure par Tesprit créateur...

PROMÉTHÉE

Et toi, nie la cause, ô mauvais. Obstiné dans ton aveuglement, atteste que la Création, sans pensée, sans dieu qui la conduise, n'est rien que le typhon déchaîné des atomes à travers l'éther.

La montagne tremble violemment.

LE SERPENT DE GAIA (Il se dresse en face de l'autel.)

Bien ! Parle autant qu'il te plaira. Cramponné à ton roc vacillant, continue de croire, fils du jour, que l'univers n'est qu'un rêve. Que m'importe ! j'ai triomphé. . . Reconquérant le vieil empire, usurpé autrefois par les dieux, le serpent, le premier-né du ciel, remonte, des gouffres du Hadès, jusqu'au sommet de la terre...

(Nouvelles secousses. L'autel se fend, du haut en bas, avec un fracas terrible. Clameurs, fuite des centaures. Ils se rassemblent autour de Prométh-jL-.)

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! ah! hélas! malheur sur nous !... Regarde ! Haussant l'amas confus de ses crêtes qui s'agitent, le monstre, l'orgueilleux tentateur, entoure maintenant de ses nœuds la table de pierre consacrée... Prends garde, prends garde, fils du jour. Déjà, la lueur éclatante que

jetait la roche dans les airs, pâlit sous l'invasion des ténèbres.

LE SERPENT DE GAIA

Telle est Tinévitable nuit où s'engloutit chaque dieu. Fatalement, ô fils de réphémère, après quelques siècles écoulés, ceux qui tiennent la tyrannie du ciel, les spectres couronnés de l'éther, se dissipent et retournent au Hadès. Moi, je dure, mon jour n'est point entre une aurore et un soir.

(Il balance ses têtes au-dessus de l'autel.) PROMÉTHÉE

Achève, ô roi monstrueux. Souffle contre mon roc ta fureur. Crie, bondis! Resserrant les anneaux dont ton corps immense étreint Gaia dans les profondeurs marines, fais rejaillir tout Tocéan sous les torsions de ta queue ! Mon âme n'en est point émue, le titan se rit de ta colère.

LE SERPENT DE GAIA (Il pousse de violents sifflements.)

Silence ! Qui est plus grand que moi, plus puissant, plus fort, plus glorieux ? Vieux de l'âge éternel des mondes, j'enferme dans mon orbe infini, tout ce qui fut et tout ce qui doit être. Des millions d'hommes, d'animaux, de larves, de démons étoiles, hurlent ou gémissent dans ma voix... Adore-moi donc, fils d'Iapétos. Rends au maître souverain de la terre les honneurs qui lui sont dûs.

PROMÉTHÉE

Qu'oses-tu me proposer, démon ? Arrière ! N'es-tu pas l'Ennemi et le Père du mensonge ? Non, non, louange au seul Dieu ! Adoration au maître, au père, au seigneur en qui je me confie !

LA BÉTE QUI MONTE DE L'ABIME 3oi

LE SERPENT DE GAIA

Ha ! ha ! T'ai-je bien entendu? Se peut-il? Tu courbes le fronts l'indomptable se soumet !

PROMÉTHÉE

M'obstinerais-je en mon erreur? Sans doute, aveuglé par la haine, Prométhée a connu tard l'Esprit. Mais, si caché que nous soit Zeus au milieu de ses rayons, cependant, tout dans cet univers, sa beauté, son ordre intelligent, le rythme, l'harmonie qui le règle, tout proclame que le dieu inconnu, l'être mystérieux dont il sort, est aussi le Verbe et la Raison.

LE SERPENT DE GAIA

Quoi ! La grande roue d'Adrastée ne suffît-elle pas, fils d'Iapétos, en engendrant partout la loi, à donner leur impulsion aux mondes ?

PROMÉTHÉE

Qui te croira, dieu tortueux ? Comment le Tourbillon stupide, fils du chaos et de la nuit, produirait il autre chose, à son tour, que la nuit et le typhon ?

Un long silence.

Mais, quand bien même, ô titan éphémère, tout proviendrait de l'Idée, quelle preuve en tirerais-tu, quel argument, irréfutable pour la cause de ton Dieu ? Sans doute, chacun des vivants, devenant ainsi, par sa raison, l'arbitre, la mesure des choses, il faudrait compter désormais, autant de vérités que d'êtres. Mais cette poussière d'esprits, tous ces dieux isolés et mortels, sache-le, ne prouveraient point qu'il existe une Raison suprême.

PROMÉTHÉE

Gomment ces lueurs obscurcies, ces vérités impar-

faites, n'auraient-elles pas leur foyer dans la totale vérité qui enveloppe Timmense création ? J'en jure. Ce nouveau, par le ciel : la pensée est Dieu lui-même. Inertes, entrechoqués au hasard, jamais les atomes ouraniens n'auraient pu se ranger dans l'éther, selon les lois de la Sagesse innée, en un ordre intelligible.

LE SERPENT DE GAIA

Quoi ! que veux-tu dire, titan ? Ne seras-tu jamais qu"une bouche sonnante et un vain bruit de paroles ? Certes, dès que le monde existe, il faut bien que la terre, les astres, les douze portes constellées du soleil, le haut, le bas^ le plein, le vide, s'équilibrent et se groupent ensemble, dans un ordre, quel qu'il soit.

PROMÉTHÉE

Non, non, point d'ordre sans pensée; point dévie, point de création, si un Dieu ne les suscite ! Tu évoques vainement Némésis : la grande roue étoilée, ô serpent, tourne au cœur de Dieu lui-même. Lors même qu'avant Taube des jours, Adrastée eût enroulé au flanc de l'univers bouillonnant, le typhon, la trombe rugissante, et l'aquilon et Léclair, il ne serait né sous leur fouet, puisque l'atome innombrable, en tombant, est partout la même cendre, qu'une masse unique, monstrueuse, compactant l'infini tout entier.

LE SERPENT DE GAIA

Crois-tu donc prescrire par ton souffle tes voies à la nécessité? Raisonne mieux, fils d'Iapétos. Puisque tout change à jamais, tout arrive. Le vide et les atomes étant deux infinis, comment n'engendreraient-ils pas, du profond de leur éternité, tous les êtres, tous les mondes possibles ?

LA BÊTE QUI MOMTE DE L'ABIME ;o3

PROMÉTHÉE

Mais ces mondes une fois créés, pourquoi demeurent-ils ce qu'ils sont?... Arrière! Puisque, à travers la nuit et le labyrinthe des astres, chaque feu sait sa voie dans Téther, puisque rien ne naît au hasard, puisque Faction du mâle n'ensemence qu'un sillon tout préparé, le cygne sortant toujours du cygne, et le taureau du taureau, c'est que l'Idée préexiste à Gaia et qu'un Dieu intelligent se cache sous chaque forme qui persiste, chaque atome qui se meut.

LE SERPENT DE GAIA

Paroles orgueilleuses, insensées ! Quoi que tu semblés croire, titan, aucun moment ne s'assoupit, nulle forme ne persiste. Pris dans le tourbillon éternel, les mondes rapides, variables, changent et ne restent pas un instant, pareils à ce qu'ils ont été, ni même, pareils à ce qu'ils sont.

PROMÉTHÉE

Faut-il donc démentir mes yeux? De même qu'un conducteur de char attache son regard sur la borne, de même l'idée du mouvement suppose dans le temps et l'espace un but marqué, un terme fixe où le guide un dieu mystérieux.

Rien ne se fixe un seul moment. Sans doute, chaque zone du ciel, chaque âge de la durée s'eflForce de marquer à son signe les groupes des astres ouraniens qui flottent dans l'espace sans bornes. Mais toujours, le temps dévorateur, le foudre fumant et consumant, attaché aux créatures, saisit, hâte, mûrit, dissout ces larves échappées des ténèbres et, transformant toutes

choses en lui-même, disperse et recompose sans fin les visaoes de la vie.

PROMÉTHÉE

Tu mens, roi artificieux. Puisque la matière est partout identique à elle-même, ni les eaux, ni le feu de l'cther, ni la lumière, ni la nuit, ni les zones différentes du ciel, ne peuvent être les matrices d'où naît la pluralité. Je le répète, bien loin qu^'elles enfantent le multiple et le changement, toutes ces forces en attestent déjà le pouvoir et la préexistence,

LE SERPENT DE GAIA

Que connais-tu des lois du temps ? Maître des jours, Kronos y roule le moment, la vie, la mutation; tout ce que riieure emporte, évolue. Comme le polypode marin, à demi caché dans une roche, plonge à demi dans le flot, de même chacun des vivants participe obscurément des êtres qui, aux degrés de l'échelle sans fin, soit par le haut, soit par le bas, 'se trouvent les plus proches de lui. L'imperceptible vermisseau, né de l'air ou de la fange, devient lentement, au travers de ses fils, dans les siècles du temps, reptile, quadrupède, oiseau, homme à deux pieds, démon, triton des ondes. Ainsi, le mouvement de la roue, transmuant sans relâche et versant les formes l'une dans l'autre, fait de la foule effroyable des êtres, si variée qu'elle te semble, les atomes d'un seul tout.

Une longue pause. Hèraklès ronfle.

Achève, mène à bout ton discours. Si l'atome est tout, s'il emplit tout, quelle place a donc dans l'univers, ce qu'il me faut bien appeler la raison et l'intelligence ?

LA BÈTE QUI MONTE DE L'ABIME 3o5

LE SERPENT DE GAIA

OÙ vise cette fois ta question ? Nourris-tu encore l'espoir stupide de mettre, habilement, en rapport, comme deux ais qu'un homme assemble, la matière avec Tesprit divin qui, selon toi, la conduit? Apprends mieux la sagesse, titan : Tunivers existe pour lui-même et nullement pour la pensée. Cet éclair fugitif qui s'allume sur deux ou trois globes perdus des royaumes de la nuit, n'est qu'une des énergies sans nombre, que produit çà et là, au hasard, la matière, en son mouvement.

PROMÉTHÉE

Ne me comprendras-tu jamais ? L'imparfait ne possède pas l'être. Lors même que, sans aucun répit, les causes se succéderaient, en entourant le ciel et les enfers de leur rets incoercible, le monde ne saurait cependant, exister, s'il ne prend sa figure dans un cerveau qui le conçoit.

LE SERPEiNT DE GAIA

Ainsi^ selon toi, dieu trompeur, s'il n'y avait pas de vivants, si les cieux ne reflétaient leurs sphères au miroir d'un œil spirituel, le monde serait anéanti.

PROMÉTHÉE

Tu Tas dit, tout naît de l'idée. Immuable sous son flux incessant, l'Esprit inconcevable se pense et cette pensée est action, identité, vie, splendeur.

Et moi, je te réponds ceci. Le monde, le bloc noir des ténèbres, tel qu'il s'agite aux profondeurs del'énernel tourbillon, ne s'accorde, ne coïncide en rien avec ton intelligence. Contraires, dissemblables en tout,

3oô LA NEF

bien plus fatalement séparés que par des mers et des abîmes, la matière incréée, insondable, et le vain moi de l'esprit, ne peuvent se mesurer Tun l'autre. Donc, il n'est point de vérité. Quand tu prends pour le type des choses, le rêve, les bulles du cerveau d'un imperceptible animal qui rampe dans la nuit infinie, ta démence, ô titan, est la même que si tu prétendais bâtir la ville de métal des géants avec la brume et la fumée.

PROMÉTHÉE

Qui te croira, serpent astucieux? Etre, sans savoir que Ton est, équivaut à ne pas être. Ainsi, ne te fie point dans ton cœur, à la pierre ou au métal solide, parce qu'ils pèsent de leur poids. Bien qu'elle te semble tissue d'air et de flamme éthérée, la pensée supporte, sans faiblir, étant la mère ouranienne de la force, de l'espace et du temps, l'épouvantable fardeau des mondes qui l'investissent.

LE SERPENT DE GA[A

Elle n'est que ce qui t'abuse. Sans relâche, dressant devant tes yeux ses simulacres, ses rêves mensongers, elle te sépare du monde et te mure au fond de ton erreur... Cède! Il n'est point de dieu caché. Abandonnant ton fol espoir, il est temps que tu adores enfin Tunique, le maître véritable, Ophion, l'antique serpent.

La montagne tremble de nouveau.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ha ! ha ! Comme il s'agite, hélas ! le grand ver qui enlace le monde ! Enroulé autour de l'autel, puis, fouettant les airs de sa queue, en redoublant les secousses, il l'ébranlé et veut le renverser... Vois ! tout son corps siffle et ondoie, tandis que les reflets du soufre, de

Tacier, du jaspe, de l'onyx, semblent se succéder, tour à tour, sur ses écailles glacées.'

PROMÉTHÉE

Reculerai-je devant toi ? Arrière, vil démon ! n'es-tu pas le déchu, le vaincu d'Ouranos, la brute condamnée par les dieux à ramper dans la poussière? Non, quand bien même, avec ta force immense, tu déracinerais de sa base la montagne où je m'assieds, quand ta mère, rhorrible Nuit, darderait pour te secourir la foudre sulfureuse aux cent nœuds, Prométhée te défie et te brave...

(L'autel s'ccroulc, avec un fracas épouvantable. La lueur qui en rayonnait, disparaît soudainement.)

LE SERPENT DE GAIA (Il ondule, en dardant toutes ses têtes, avec fureur.)

Victoire! plus d'autel, plus de Dieu! L'abîme, du ciel jusqu'au Hadès, tout d'un coup, est redevenu la primitive, la profonde unité de la mort et des ténèbres.

Nouveau tumulte.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O terreur ! Appuyant ses mâchoires sur la montagne qui tremble, le violent adversaire du Ciel ouvre cent gueules caverneuses où flottent la flamme et la fumée... Vois! Déroulant, tordant, gonflant les spirales de ses nœuds, le monstre se dresse et va saisir, dans la droite du dieu sauveur, le globe vacillant des étoiles.

PROMÉTHFE le repoussant de la main.

Arrière! Que m'importe Tautel! Crois tu donc que j'attachais mon cœur à ces pierres entassées ? Bien

3oS LA NEF

loin qu'en renversant le roc, tu aies pour jamais vaincu les dieux, la clarté resplendit toujours, l'Etre vit, l'esprit jaillit des ruines... O joie ! Iô!Iô! Ne vois-tu pas? Illuminant les blocs épars, la divine, l'éclatante lueur emplit de nouv^eau, tout le ciel.

(Le serpent retombe. Une pause.) LE SERPENT DE GAIA

Allons, cède, adore-moi. Ta main tremble; épuisé, haletant, tout baigné d'une sueur horrible, tu te roidis en vain, dieu orgueilleux : cette sphère que tu portes, t'écrase.

PROMÉTHÉE

Qu'espères-tu? N'aurai-je repoussé le grand Zeus, Tesprit du feu céleste, que pour te reconnaître, ô impur, et adorer la matière?

LE SERPENT DE GAIA

Mais ce dieu que peut-il pour toi "^ Même s'il existait, fils du jour, ta raison, obscurcie, hébétée, rampante, limitée par rinstant, est impropre aie connaître.

PROMÉTHÉE

Silence, hideux tentateur! Sans doute, Dieu se cache à nos yeux ; peut-être même, aucun rayon, nul reflet de l'humaine pensée ne pénètre-t-il jusqu'à l'Etre. Mais si, quand je prétends le saisir, l'esprit pur, du fond de son nuage, foudroie mon intelligence, toutefois, dès que je me soumets, dès que je le prie humblement, il s'abaisse et descend dans mon cœur.

LE SERPENT DE GAL

C'est donc Tamour qui vous unit! Diras-tu que tu chéris ton Dieu, bien que ce Dieu ne soit pour toi, dans son gouffre indéterminé, lointain, extérieur au

LA BÉTE QUI xMONTE DE L'ABIME 309

désir, à la pensée et au monde, qu'une ombre, un spectre sans vie ?

PROMÉTHÉE

Que servirait de te répondre ? Après tant de raisonnements, d'arguments, de doutes, de discours, ma raison lassée avoue enfin son éternelle ignorance. L'esprit obscur de l'éphémère est pareil au feu dans le caillou qui, sous le choc répété de l'acier, se dégage et lance une étincelle, puis, périt au même instant. Par bonheur, Prométhée sent en lui, pour prévaloir contre l'erreur et éclairer ses ténèbres, un flambeau qui ne s'éteint point. C'est l'Amour, tu l'as bien deviné, la splendeur, la puissance de vie, sortie de l'œuf, aux ailes d'or, incréée, auguste, originelle. Je te salue, ô dieu nouveau. En toi se résolvent enfin et, certes, je l'avais pressenti, les énigmes de la terre et des cieux. Comme une femme défait, fil après fil, une grande toile double, la raison sépare, en disputant, et réduit à des symboles abstraits, tous les mondes créés par Zeus, si bien que pour en faire vivre, de nouveau, les éléments épars, il n'est de dieu que le suprême Amour, dans sa gloire et dans sa plénitude. Je t'adore, toi qui meus tout, toi qui, d'un efî"ort incessant, réconciliant les contraires, et attirant vers les sphères d'en haut les striges, les obscènes démons, les larves pullulantes de l'ombre, absorbes dans ton rayonnement, l'affreux Erèbe et les enfers. O bonheur ! je te possède enfin. Qu'importe ton autel détruit et ses pierres dispersées ! Le cœur de l'homme, ô dieu éblouissant, désormais, te servira de temple. Même, je ne réclame plus, qu'apparaissant sur le rocher, tu viennes me parler face à face. Si c'est ta loi, démon mystérieux, demeure

3io LA NEF

caché dans ta splendeur. Puisque je t'aime, je te vois. Puisque je te possède en mon sein, je t'étreins et je te connais ..

11 baisse la tête. Silence prolongé.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Lequel des deux triomphera? Hélas! pourrons-nous échapper au démon du mal et à ses pièges ?... Elevant, abaissant ses anneaux, il s'agite épouvantablement, comme si la montagne elle-même déroulait ses sommets onduleux.

Nouvelle pause. Hèraklès ronfle.

LE SERPENT DE G VIA

Cède! Pour la dernière fois, le dragon de la nuit t'avertit. Que servent tes défis impuissants ? Le monde t'échappe, Prométhée. Vainement, roidissant ton bras, étouffant tes cris, mordant ta lèvre, tu t'efforces de soutenir le ciel. Ta gorge râle ; une angoisse effroyable creuse des rides à ton front.

PROMÉTHÉE

Non, non, cesse de me tenter. Quoi que tu jures, il est un Dieu. Si le Zeus caché n'existe point, si sa bonté, sa justice, sa loi ne sont qu'une illusion vaine, d'où fécondent-elles mon cœur, qui les met dans mon esprit ?

LE SERPENT DE GAIA

Quoi! ne l'as tu pas deviné ? Toi-même, tu les crées, fils du jour. Dans le vertige et l'orgueil qui t'emplissent, le cri, rappel de ton désir monte et va frapper aux cieux. Ivre de la flamme éphémère qui palpite sous ton front, il te plaît de croire qu'elle anime un fantôme, un être tout-puissant, chargé de veiller sur les mondes. Que dis-je ? Ce fantôme est toi-même.

LA BÊTE QUI MOiNTE DE L'ABIME 3it

Captif, enchaîné à ta boue, ne pouvant, avec tes pieds rampants, escalader les hauts lieux, tu assieds du moins, sur les nuées, ton image souveraine et divine. Ainsi, vainqueur en esprit, l'homme déploie au ciel ses balances et, y pesant arrogamment ce qu'il croit le bien et le mal, il évalue à son gré ses vertus, ses souffrances, ses actions magnanimes et veut se les payer de ses mains.

PROMÉTHÉE

Que sais-tu de l'homme, vil démon? L'enthousiasme, l'ardeur, la foi sincère ne suscitent en toi que la risée. Stupide, vomissant ton venin, foulant continuellement la fange de Gaia sous ton ventre, tu ne peux comprendre, ô tortueux, le zèle désintéressé, l'amour pur, le soupir incessant qui, du fond de mon âme inquiète, montent vers l'Inconnu divin.

LE SERPENT DE GAIA

Cet Inconnu, tu l'as trouvé. Ma substance est celle d'un Dieu, puisque, formant la matière de tout, puisque, ne pouvant point cesser d'être, elle possède, assurément, les deux vrais attributs du divin, l'infini et l'éternité. Mais quand, au nom de ta raison, le serpent t'invite à reconnaître Tunique, l'antique roi du ciel, tu recules, et tu cherches, titan, ainsi qu'un homme éprouve l'or au frottement de la pierre, si ce Dieu, malfaisant ou propice, s'ajuste à ton intérêt.

PROMÉTHÉE

Renonce à me persuader. Quoique le Ciel tremble en ma main, quoique Aidôneus et l'Erèbe sans bornes ouvrent, sous la terre ébranlée, leur abîme monstrueux, Prométhée te dédaigne^ ô serpent... Non, non, la matière n'est point. Disparais! Va rouler

3i2 LA NEF

aux enfers ta grande forme vipérine. Je n'ai pour Dieu quela Pensée, que la libre volonté.

Secousses. Grondements souterrains.

Ah! hélas ! sifflant, vomissant la fumée empestée et la flamme, le noir dragon, de toutes parts, investit sur son roc Prométhée... O Zeus ! L'éther grondant tournoie, tandis que rejaillit des flots, en explosions sulfureuses et spectrales, le feu bleu târtaréen.

PROMÉTHÉE

se levant tout debout.

Arrière ! tu n'atteindras pas jusqu'aux étoiles, jusqu'à l'orbe sublime. Je te foule de mon talon ; mêlées avec la poussière, tes crêtes, hideuses, de nouveau, s'humilient et bavent sous mes pieds... Mais quoi! mon bras, soudain, faiblit. Indomptable et vaincu à la fois, le titan succombe au poids trop lourd... O Mort, vas-tu donc triompher ? Non, si la lumière, déjà, s'obscurcit sur la montagne, je la sens qui brille toujours, plus pure, plus sereine en mon cœur.

LE SERPENT DE GALA

Qu'importe ton refus obstiné! C'en est fait, s'échappant de ta main, le profond firmament ténébreux tombe dans le gouffre du vide, aux abîmes où il n'y a plus de lumière, ni de mondes créés.

(La dernière clarté s'éteint. Obscurité complète^) PROMÉTHÉE

O Stupeur! Est-elle donc venue, l'heure de la fin des temps ? Avec un tremblement affreux, la terre, l'aïeule inébranlable, semble se dérober sous mes pieds, et sombrer, comme engloutie,.. Ah ! le ciel entier se

LE RIRE DES TITANS 3i3

renverse ; un immense écroulement d'étoiles emplit rénormité du chaos.

La terre se fend, de toutes parts, découvrant de vastes fournaises. Les titans se dressent hors des gouffres.

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