SCÈNE XXV LE RIRE DES TITANS
LES TITANS
Ton règne est fini, dieu du jour. Arraché de ses fondements, l'univers s'ébranle tout entier et tremble jusqu'au pôle sublime. Vois, par milliers, les rois du ciel, nos frères des météores, tombent, précipités dans Téther, et flamboyants, la tête en bas, soufflant leur feu vers notre feu, ils fulgurent toujours plus ardemment, en accélérant leur course.
PROMÉTHÉE se levant tout debout.
Quoi î l'océan, rué d'un bond, va-t-il assaillir la terre ? Arrête! tu n'iras pas plus loin... Ah! la montagne disparaît, engloutie sous l'incommensurable écume... N'importe! sa masse a résisté. Quant à la chute d'Oùranos, ce dieu même y pourvoiera. En effet, avant qu'aucun des astres ne vienne fracasser le rocher, les neuf orbes des planètes et des cieux ont à franchir l'espace épouvantable qui les sépare de Gaia.
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LES TITANS (Ils poussent de violents éclats de rire.)
Ha ! ha ! ha ! je t'admire, ô roi. Aveugle, car tu prends soin toi-même de te crever Toeil de l'esprit, tu es bien toujours ce dieu loquace, ce vaincu crédule et confiant, que Zeus a vu si longtemps espérer en des choses désespérées.
PROMÉTHÉE
Le monde touche-t'il à sa ruine ? Sauvez-le, fils profonds du Chaos ! Tendez les bras pour soutenir la sombre voûte des cieux.
LES TITANS
Ecoute les tonnerres du bruit. Partout, le roc se heurte au roc, les volcans et les flots retentissent... Regarde ! les temps sont révolus.
(De nouveaux titans surgissent de tous côtés.)
Pendant le sommeil de Kronos, Tincendie, Tardeur que nous soufflons, grondera sur les débris du monde. Puis, le dieu se réveillera. Et nous, les démons de la vie, nous qui devons incarner à jamais, dans la succession des âges, la guerre, la force, la fureur, plus robustes, nous renaîtrons, avec des formes nouvelles, pour tirer de nouveau, du chaos, d'autres terres et d'autres cieux.
Fracas, explosions redoublées.
PROMÉTHÉE
Secours Gaia, fils de la Nuit. Pour moi, si j'ai gardé ma constance, tout au moins, ma force est épuisée. Je l'avoue, étreint dans tous les membres, d'un morne engourdissement, je sens mon âme défaillir... Vite! vite! à mon aide, hélas ! Une sueur glacée m'inonde;
LE RIRE DES TITANS 3i5
de grandes étoiles ccarlates flottent et vacillent à mes yeux.
(Il retombe assis sur le roc.) LES TITANS
Trop tard, trop tard, fils d'Iapétos. C'est aux jours du suprême combat, lorsque nous assaillions sur TOlympe Zeus, le tyran, l'usurpateur, que tu pouvais, en arrachant les sorts de la main d'Adrastée, t'assurer la royauté des cieux et changer enfin la loi du monde. Ton lâche cœur nous a trahis. O rage ! Mais pourquoi m'indigner ? Toujours, léchant la main du plus fort, cauteleux, timide, redoutant mon triomphe et ma juste colère, tu as pris contre ceux de ta race, le parti des dieux nouveaux... A ton gré! Jouis maintenant de ta profonde sagesse.
PROMÉTHÉE
Assez, tais-toi ! Oses- tu bien, emporté par ta langue outrageuse, élever contre moi ces clameurs ! Je te le dis^ géant brutal. Si ingrat que se soit révélé l'Olympien après sa victoire, je ferais encore ce que j'ai fait.
LES TITANS
Je le vois, tu ne renonces point, même au milieu de ta ruine, à cet inexplicable amour, à ce souci partial et aveugle pour l'être qui marche sur deux pieds.
PROMÉTHÉE
Certes, et c'est avec raison que j'ai servi les dieux de mes conseils, puisque la chute de Kronos assurait fatalement au monde une ère et des destins meilleurs. T'empêcher de régner, dieu pervers, c'était préparer la venue, le futur avènement de Thomme.
LES TITANS
Ha! ha! ha! Qu'est-ce donc, roi du jour, qu'est-ce
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donc qui, depuis si longtemps, te charme dans les fils de la femme? Pour moi, j'ai beau les contempler. Innombrables, grouillant de toutes parts, ces élus du ciel, ces dieux superbes, semblent bien plutôt à mes yeux, l'obscure vermine de Gaia. En effet, comparables aux fourmis, aux pucerons, aux chenilles, ils n'apparaissent sous l'œil d'or du soleil, que pour y ramper un instant, s'agiter, s'exterminer entre eux, puis rentrer dans les ténèbres.
PROMÉTHÉE
Silence ! ne redouble pas l'angoisse qui pèse sur mon âme... Ah! ah! ils se succèdent, hélas! les signes de la fin des temps. Les portes du Tartare s'ébranlent ; l'immense frémissement des morts se mêle aux rumeurs des vivants. Et dressés des deux épaules et du front, hors des cuves du feu immortel, gonflant leurs joues monstrueuses, les géants, tempétueusement, soufflent à travers l'air strident qui semble une forêt de flammes, la foudre qui bout dans leur poitrine.
Il se couvre les yeux de la main.
LES TITANS
Que fais-tu? Pourquoi te cacher? Si l'aveuglante, la terrible lueur des flammes qui embrasent le ciel, est ce qui ofl"ense ta vue, ne crains rien ; le Hadès, promplement, élargissant ses ténèbres, va engloutir, fils d'Iapétos, les sommets croulants de l'univers.
Ils rient bruyamment. Une pause.
PROMÉTHÉE
toujours immobile.
O misère ! Plus je songe en mon cœur, plus Tévidence m'apparaît que, dans ce suprême péril, je ne puis espérer aucune aide. Qui prierai-je ? A quel dieu