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LE RIRE DES TITANS

recourir? Zens, ou Tun des tyrans antiques, s'est-il montré du haut des nues, pour protéger les hommes et l'univers, et les sauver de la ruine ?

LES TITANS

Soumets-toi, c'est trop différer. Infatigable disputeur, cède les mondes aux titans magnanimes... Obéis ! vite! Descends du roc!... Quoi! pensais-tu donc prévaloir et fonder ton empire à jamais sur le vent que fait ta bouche?

PROMÉTHÉE

se relevant précipitamment.

Et toi, redescends au Hadès... Qu'importe tous ces outrages vains!... Entends-tu? vite, aux enfers, te dis-je... Car si l'œil voilé s'est terni, si le bras a manqué de vigueur, si Thanatos ou, quel que soit son nom, l'angoisse, la stupeur, l'épouvante, semble avoir exténué en moi tous les souffles de la vie, cependant, l'esprit du milieu, la flamme intérieure et profonde, n'a pas même vacillé.

LES TITANS

Lève les yeux, fils d'Iapétos. Insensé! ton règne a été court. Vois ! déjà ta chute a franchi le premier des neuf cieux de ténèbres... O triomphe! Autour de Sélénè, le fluide éther qui s'allume, ceint tout à coup l'esclave de Gaia d'un immense anneau d'éclairs.

PROMÉTHÉE

Crois-tu donc me pousser à bout par ta jactance grossière ? Même si l'Ouranos m'écrasait, et certes, j'ai un espoir meilleur, Prométhée s'en rit et te dédaigne.

LES TFfANS (Ils s'enfoncent peu à peu dans le gouffre.)

Vains efforts ! la terre est condamnée. Retarderais-

3i8 LA NEF

tu d'un instant le terme de son fatiil désastre, qu'elle n'en périrait pas moins. Tu l'as bien dit, puissant vainqueur de Zeus. Dès que les orbes étoiles auront franchi dans leur chute l'abîme qui les sépare de Gaia, le roc, le firmament, les enfers, étroitement unis ensemble, ne feront plus qu'un corps monstrueux.

Ils lient d'un rire frénétique. La terre se referme.

(Ils parlent, tout en se revêtant de leurs armes.)

Que résous-tu, fils d'Iapétos. Ta piété, ta gloire, tu le sais, sont de protéger les hommes. Dis tout, ne nous cache rien. Comment, dans ce suprême combat, espères-tu écarter de nos têtes, la ruée du ciel tombant sur nous ?

PROMÉTHÉE

(après un silence.)

A quoi bon lutter plus longtemps? Mon trouble s'est dissipé soudain. Tranquille, sans regrets, sans espoir, même doutant encore parfois, si ce que je vois n'est pas un rêve, je goûte dans le fond de mon cœur, une sérénité parfaite.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Quoi! Vas tu lâchement trahir, sous prétexte que le péril est grand, ceux mêmes que tu y as conduits ? Pour moi, quelles que soient les striges que l'enfer vomisse contre nous, Alecto, Atè, Gorgone, Eris, ou de tels noms qu'on les nomme, abrité sous le bouclier de fer, je les frapperai de la lance. Que je meure, puisqu'il me faut mourir, mais que je meure vengé !

PROMÉTHÉE

Cesse ton exhortation. Mon effort demeurerait vain et, certes, tu es beaucoup trop sage pour vouloir que j'en use autrement que, vous-mêmes, vous n'agissiez. Aussi longtemps que la tempête n'avait pas déchaîné sur la mer toute sa violence furieuse, vous travailliez d\m bras infatigable, l'un au mât, l'autre au gouvernail, l'autre à la sentine, pour la vider. Puis, dès l'instant 011 le Notos devenait irrésistible, vous vous laissiez emporter, çà et là, au hasard des souffles et des

vagues.

LES CAPTIVES

Ah ! ah! mon cœur frémit vers toi. Mais son trouble, ô dieu médiateur, s'apaise doucement à ta vue, en même temps que je sens ruisseler, goutte à goutte^ de mes paupières, les larmes brûlantes de l'amour, de la pitié et de la joie.

Elles tendent les mains vers le rocher. Un silence. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Soit ! demeure en ton inaction. Triomphe même, si ton cher cœur t'y pousse, et sois fier une fois de plus, d'avoir charmé, dieu auguste aux bras blancs, les tendres pensers de celles-ci. Mais n'ajoute point, par sur-

croît, l'ironie grossière et le mensonge à tous les maux que nous souffrons.

PROMÉTHÉE

De quel dard te sens-tu piqué? Qui donc f irrite, ô chevaucheur des vagues ? Je le cherche et ne devine point.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

a Un rêve, rien qu'un rêve, as-tu dit... tout ce que je vois n'est-il qu'un rêve ? » Sans doute, lorsque tu disputais, naguère, contre le serpent, tu as pu, abusant des paroles, appeler ainsi cet univers. Mais à présent que nous voici face à face avec la destruction, avec Tenfer béant sous nous, avec la mer qui se déborde, si le monde est un rêve, ô titan, ne perds plus les heures à le scruter. Mais, suivant le conseil amical de Thydre aux têtes fourmillantes, vite, reprends-le sous ton front.

Ils rient amèrement.

PROMÉTHÉE

(comme frappé de surprise.)

Que dis-tu? Quelle clarté soudaine fais-tu luire devant moi ? Bien qu'une moquerie dérisoire ait seule inspiré ton propos, bien que ta langue acerbe, injurieuse, raille son propre conseil, tu me montres, sans t'en douter, peut-être, une voie de salut.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hélas! qu'espères-tu déjà? A quels projets étranges, hasardeux, ton esprit s'abandonne-t-il ?. . . Prends garde! Qui entreprend, ô roi, de passer les bornes infranchissables, prouve qu'il n'a pas sa raison.

PROMÉTHÉE

Quoi ! faudra-t-il, fermant les yeux, me fier à ton bon

sens vulgaire? Irai-je chercher le grand mot, le secret de la vie et du monde, sur les lèvres des enfants? Non, non, je ne t'écoute point. Arrière la raison qui bégaie ! Quand il s'agit, héros trop circonspect, du prodige effrayant, indicible, c'est ce qui semble à l'ignorant, obscur et plein de folie, qu'il convient de nommer la sagesse.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Que feras-tu, fils dTapétos? Par quel charme, par quel effort puissant, arrêteras-tu dans leurs orbes, les astres épouvantables, enflammés, qui tombent à travers réther ?

Ne crains rien, ces astres, ces soleils se dissiperont promptement. Rappelant en moi l'univers émané de ma pensée, puis, à son tour, faisant rentrer Tesprit intelligent dans mon cœur, je m'en vais m'efïorcer de saisir, par une concentration suprême, l'Identique, l'Idéal, l'Eternel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Bien, agis à ta volonté. Il est juste, puisque tu te proclames le père, le sauveur des humains, que tu tâches à préserver tes fils du désastre et de la ruine.

Très longue pause.

LES CAPTIVES

Qu'est-ce qui t'émeut, dieu rédempteur ? Tu trembles, des frissons convulsifs parcourent ta chair, ton œil se voile. De ta gorge s'échappent, par instants, de rauques clameurs et des soupirs.

PROMÉTHÉE (comme éclatant tout à coup.)

Ah ! ah ! tu me tortures, ah ! hélas!... Je péris... Ah !

322 LA iNEF

ah ! Dans la fournaise, au milieu des soleils dévorants qui, sans cesse, font explosion, puis, disparaissent enf^loutis, mes os crient, mes entrailles gémissent...

LES CAPTIVES

Calme ton cœur fils de Gaia, cette lutte, cette affreuse agonie t'épuisent et arrêtent aux cieux le rythme des astres ouraniens. Assiégé par des maux terribles, tu cries et ta clameur, cependant, ne me parvient au travers de Téther que lointaine, étouffée, indistincte.

(Une vague lueur se dresse sur le rocher). PROMÉTHÉE

O bonheur ! je les vois, je les vois... Ils se condensent, ils brillent à mes yeux ces rayons des cieux intelligibles, ces Pensers divins qui, reflétés, ineffablement, Tun dans l'autre, sont nommés par le vent de nos lèvres, la cause, l'espace et le temps.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hélas! ah ! ah ! de plus en plus, le titan frémissant se débat contre le démon qui l'obsède. Tantôt^ sa face resplendit; puis, comme sous un souffle de Zeus, le rayonnement merveilleux, le glauque halo qui l'environne, palpite et s'éteint soudain.

PROMÉTHÉE

Arrière ! Quel dieu a nommé Zeus ? Dirigeant mes regards çà et là, de mes yeux je ne vois rien que moi, sur l'océan des ténèbres... O ineffable obscurité! ô goufîre du milieu! ô délices !... Je t'ai atteint, Esprit caché. Maintenant, plus mêlés l'un à l'autre que la saveur du vin vieux ou du miel ne se répand autour des dents et ne s'unit à la bouche, tu m'étreins, ô roi, je te

possède, tu roules dans chacune des gouttes qui battent sous mes veines gonflées.

LES CAPTIVES

Son front s'incline, la terreur lui hérisse les cheveux... Prométhée ! Dieu-sauveur ! Prométhée !... Certes, ayant franchi enfin les portes obscures de son âme, il fait un grand chemin sans marcher.

(L'obscurité est redevenue complète. Une pause. Ensuite, trois rayons de clarté apparaissent. Seuls dans les ténèbres, ils flamboient, en face de Prométhée.)

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O joie ! elle luit devant nous Taube de la délivrance. Sans nul doute, avant un peu de temps, ou Gaia sera brisée, ou le titan aura dénoué de son cœur, ainsi qu'un homme sort des lacs d'un filet inextricable, la souffrance et Terreur qui nous lient.

PROMÉTHÉE

s'éveillant peu à peu de sa stupeur.

Que dis-tu, héros? En proie au songe, mon esprit hésite et comprend mal tes sentences embarrassées... N'ai-je pas rêvé du Tonnant qui parlait, en agitant sa chaîne, d'Ouranos, de l'antique Ophion?

LE CHCEUR DES ARGONAUTES

C'étaient là tes rêves anciens. Regarde maintenant, devant toi. Tu y verras, fils d'Iapétos, l'avenir et ta jeune espérance.

PROMÉTHÉE (Il aperçoit les trois rayons immobiles).

O joie ! Lueur chère à mes yeux ! Mais, tout d'abord,

dompteur des flots, vénère ici, en levant tes mains jointes, la triple flamme où tu pourrais apercevoir, si ton regard ne défaillait avant de les avoir sondés, ces trois puissances, ces attributs divins, ces clartés du monde intelligible qui, se glissant sous votre front, y deviennent les démons illusoires de la cause, de Tespace et du temps. Et moi aussi, je vous salue. Idées, Splendeurs immortelles. Certes^ c'est sur vous, jusqu'ici, comme sur trois piliers sublimes, que le savoir humain était écrit. Mais, au delà de vos clartés qui ne sont que les ombres du seuil, le titan veut saisir cette fois, pour l'abîmer en lui-même, cette matière, ce mirage irréel, cet univers que vous créez.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Que te répondre, fils du jour ? Tes paroles véhémentes passent sur moi, lorsque je les entends, ainsi qu'un vent puissant qui me courbe. Et toutefois, je le sens bien, même en désirant te croire, je n'y puis contraindre ma raison.

PROMÉTHÉE

Eh bien, si ce n'est ta raison, que tes yeux, du moins, te persuadent!

Il contemple les rayons devant lui.

Pour moi, je vous reconnais bien, sans que je vous aie jamais vues, grandes Lumières, Puissances originelles. Tissant pour les vivants, à la fois, le mensonge et la vérité, vous êtes, spectres mystérieux, les formes de la raison terrestre, les essences intermédiaires entre l'homme et la Chose inconnue. Soit que je vous produise moi-même, soit qu'un Dieu vous ait mis dans mon sein, c'est par votre illusion, c'est par vous, que l'éphémère fait se peindre au dehors, chaque fois que

s'ouvrent ses paupières, la fête de la terre et du ciel. Par vous que ce ver d'un jour, stupide, ténébreux, plein de fièvre, se supercrée, aux grands palais de l'Eternité sacrée, ces milliers de fantômes éclatants qu'il nomme ses démons et ses dieux.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Je me tais donc, fils de Gaia. La science et l'ignorance sont nées jadis, au même instant que les hommes et les dieux, mais ceux-ci, étant les plus puissants, ont gardé pour eux seuls la sagesse.

C'est bien, assez de paroles ! Tu l'as vu, j'ai d'abord fait sortir des profondeurs de la matière, les Idées, les Essences éternelles, qui dressent devant nous l'univers. Maintenant, par une suprême contraction de ma pensée, je vais réengloutir aux abîmes des trois grands rayons divins, cette matière, si ferme, selon toi, et qui, pourtant, n'est qu'apparence.

(Une brume rougeâtre commence à vibrer autour du rocher). LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah ! Ah ! prends garde, fils du jour. Quelque chose de fourmillant, d'épars, un poudroiement mystérieux, comme si le ciel se dissolvait, empourpre l'éther autour de toi, tandis que la montagne et la mer prennent, sous la nuée qui tremble, un aspect vague, brumeux, lointain.

PROMÉTHÉE

Ainsi, tu n'en peux plus douter. Bien loin que les membres de Pan composent, ainsi que tu le crois, le corps même, l'ossature solide, la forme vraie du réel, c'est le monde, tout au rebours, la terre, l'océan, les

étoiles qui, sous ton regard attentif, vont se perdre ainsi qu'une vapeur.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Je le vois et n'en suis pas troublé. Pour décevants que ces prestiges apparaissent à mes yeux, je sais bien, je sais que l'univers ne peut pas être, comme tu le prétends, un mirage sans substance.

PROMÉTHÉE

Silence! tu ne me comprends point... Qui te nierait, ô Création ? Qui doute de ta vérité sainte? Mais Tunité enfermant tout, ainsi que dans un cercle parfait, le monde n'est qu'un, tout se rejoint, la pensée s'identifie à l'Etre.

(Le mouvement de l'éther s'accélère, au-dessus de la montagne). LES CAPTIVES

Va, va, cède-lui, ô guerrier. La piété, l'amour, l'adoration, voilà les vrais biens de Thomme. Quant à ces secrets trop subtils, à cette obscure et stérile science dont ton orgueil veut disputer, lors même que les maîtres des ailes, le vautour ou le cygne augurai, te les apporteraient des cieux, jamais ton âme enveloppée dans les rets de l'illusion terrestre, ne pourrait les concevoir.

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, ces doutes, ces débats, sont désormais inutiles. L'âpre eflPort de ma méditation, assez puissante pour troubler la terre, les flots, l'éther divin et l'astre dans son orbe de feu, achève de dissocier et de résoudre en leurs signes, les éléments de Tunivers... O gouffre, temps sans bornes^ chaos, fumées, spectres, apparences!... Regarde! tandis que nous parlons, toute la création en tumulte> pleine de souffles et de rumeurs,

se disperse et fuit, de plus en plus, aux profondeurs sidérales.

(D'immenses tourbillons d'atomes apparaissent dans une lumière livide. Avec un mouvement incessant, ils montent, descendent, s'entrechoquent.)

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! Ah! Vois comme elle se rue, tournoyant sans trêve, sans repos, l'horrible tempête des mondes... Qu'as-tu fait? Sommes-nous sauvés? Qu'espérer? Que craindre, ô dieu puissant?

PROMÉTHÉE

Rassure-toi ! Ces souffles, ces rumeurs te déçoivent et mentent à ton oreille. Car, puisqu'il s'appuie sur l'esprit. Pan, jamais, ne peut nous apparaître que revêtu de formes et de prestiges analogues à l'esprit.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Sans doute, ton effort opportun semble avoir arrêté, tout d'un coup, la chute de la terre aux abîmes. Mais qu'y gagnerons-nous, fils du jour, si l'affreux typhon l'anéantit?

PROMÉTHÉE

Quoi ! Faut-il te redire encore les paroles tant de fois répétées ? Le monde réel est ton symbole : la pensée de rhomme créateur saisit tout et, par des voies cachées, modèle tout, s'empreint dans tout, fait tout à sa ressemblance. Si donc, en niant la matière, j'ai réussi à vous sauver, si ma parole a suspendu soudain récroulement de l'univers, c'est parce que j'ai enfin deviné — le miroir vivant de l'esprit reflétant uniquement l'esprit — que l'être perçu extérieur et l'être qui perçoit sont le même. En effet, le semblable seul est

perçu par le semblable. Force, étendue, couleurs, clartés, irradient de Thomme essentiel; Tordre des cieux profonds s'étage selon l'ordre qu'il porte en lui. Par là, tout concorde à la fois. L'œil et le soleil sont pareils ; le dieu qui voit par la vue crée aussi l'espace immense ; l'Inconnu qui pense la pensée fait sortir de lui-même, sans fin, le temps, ce lieu mouvant des esprits.

(Le mouvement des atomes est devenu désordonné). LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vas-tu détruire Tunivers ? Regarde, TOuranos se dissout, Tocéan, le rocher ténébreux, pareils à la vapeur de l'eau ou à la poussière du bois qui vole au vent de la scie, disparaissent et, par moments, sous le jet aveuglant d'un éclair, Toeil aperçoit leurs tourbillons, leurs flocons de brouillard et d'écume qui se fondent avec la nuit.

PROMÉTHÉE

Ne crains rien ! tout rentre dans mon cœur, tout fait retour à la pensée de qui l'univers émane. Sans doute, Ouranos et Kronos, les démons qui tissent l'apparence, semblent se rebeller à tes yeux, contre leur roi et leur père. N'imporie! Les ayant créés, il suffira pour mettre fin à leur révolte, à leur guerre illusoire, que je les rappelle en moi.

LES CAPTIVES

lô ! lô ! Déjà les rayons mêmes des trois grands jets lumineux se dispersent ou entrent, en tournoyant, dans ses oreilles, sous son front, sous sa paupière éclatante... O bonheur ! le monde est sauvé. Gloire à toi, père, médiateur, rédempteur, seul juste, tout-puissant, terrible, mais très doux pour les hommes !.,. M'en-

tends-tu ? Désormais, sois mon Dieu, comme tu es déjà mon roi.

Elles se ^prosternent, les mains jointes vers lui.

PROMÉTHÉE

Lève-toi, point d'adoration. Debout, debout! femme, te dis-je. Modère ces transports de ta joie... Eh quoi ! craignais-tu donc tellement de voir les choses ténébreuses qui se cachent au Hadès ?

LES CAPTIVES

Certes, la douce vie m'est chère. Par quelle honte ne l'avouerais-je point? Quand le cœur a goûté le miel acre et suave d'Eros, lorsque l'œil a connu la splendeur de l'aube, des roses, des prés verts, delà lumière dorée, qui pourrait affronter, sans pâlir, la longue, répouvantable nuit?

Pourquoi t'excuser ? Je te loue, ô femme, d'avoir été sincère. Et cependant, combien de maux, de craintes, d'angoisses, de douleurs, vous apporte chaque soleil, en se levant sur vos fronts. O mystère! Qui donc le met en nous ce désir si âpre de la vie ? N'est-ce pas là le piège qu'Adrastée nous tend pour s'assurer des victimes et perpétuer la souffrance et la mort dans l'univers?

Il penche la tête sur sa poitrine. Une pause. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu'attends-tu? finis ton œuvre, ô roi. Achève de secourir tes fils, avant que l'obscur firmament ne se soit engouffre dans sa ruine... Ne vois-tu pas, dieu rédemp-

teur? L'univers entier s'est dissipé; plus de mer, plus de cieux, plus de terre. Debout, au bord de la nuit, comme suspendu dans le vide, mon regard s'effare, mon pied tremble, ignorant sur quoi il est posé.

(Les trois rais de clarté disparaissent. Court silence de stupeur.) LES CAPTIVES

Parle, enfin. Que contemples-tu, immobile et, comme, de nouveau, abîmé dans le songe et Textase?... Mais quoi ! ah ! ah ! malheur ! malheur ! La terre, sous le poids qui Taccable, recommence de tomber.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Qu'as-tu fait? Nous abandonnes-tu? Cessant de reprendre en toi-même les affreux tourbillons rebellés de Typhœus, notre ennemi, livres-tu le monde à Thanatos et aux démons de TErèbe?

(Le cœur de Pandore apparaît vaguement au milieu du ciel.)

Silence! ne reconnais-tu pas le signe qui brille sous la nue ? Certes, ce n'est point Hélios, ni Taurore épanchant la rosée, ni sa fraîche étoile avant-courrière.

(Un flot de sang jaillit des plaies de Prométhée.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ne t'avais-je pas averti ? Dans le temps où tu argumentais pour tâcher de confondre en toi-même rhomme et Dieu, le haut et le bas, le visible et l'invisible, quelque chose qui n'est pas toi subsistait et t'a rouveit le flanc.

LES CAPTIVES

Ne réplique pas, fils du jour : je comprends enfin, je me résigne... Livide, meurtri, le flanc ouvert, les pieds et les mains saignants, par quel prodige pourrais-tu arrêter fOuranos qui s'écroule ?

PROMÉTHÉE

Pourquoi donc l'arrêterais-je, ô femme ? Le Dieu sans nom a prononcé; la chute de Téther et des mondes va bientôt anéantir la vie.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Debout! debout! qu'attends tu donc? Les clameurs des lions et des ours se mêlent aux sifflements des serpents écrasés dans les cavernes; les mammonts, éclairés par les flammes, dressent leur trompe, au sommet des monts.

PROMÉTHÉE

toujours immobile, impassible.

Ainsi, comme réponse au titan qui t'interrogeait sur tes voies, de nouveau^ tu rouvres dans mon sein l'antique, la profonde blessure. Est-ce là ton signe, ô Dieu caché ? Ne verses-tu mon sang à flots que pour rendre manifeste aux mortels qull vaudrait beaucoup mieux ne pas être ?

LES CAPTIVES

lô ! lô ! nous mourrons avec toi. Sans gémir, titan, nous franchirons le triste fleuve des pleurs, si toutefois, après la fin des temps, il subsiste quelque vie chez les ombres. Et plaise à Zeus qu'il n'en soit rien ! Car, puisque tout s'anéantit, puisque Aidôneus meurt luimême, je voudrais, rencontrant, cette fois, un refuge éternel sous la terre, être assurée d'y dormir.

PROMÉTHÉE

Certes, réjouis-toi, c'en est fait. Quoi que j'aie pu craindre naguère, mes cris, mes plaies, mes tourments, la lente, la brûlante agonie que j'ai portée autour du cœur, pendant des siècles, comme une robe empoisonnée, ne sont pas demeurés inutiles. Je t'ai atteint, ô

Dieu sans nom. Maintenant, n'ayant plus d'autre forme que la joie, que l'indicible amour dont je me sens consumé, peut-être vais-je me perdre enfin dans ton gouffre bienheureux.

Tumulte. Tonnerres redoublés.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Quoi! te fais-tu sourd à nos cris? Suffira-t'il, pour ne rien voir, de baisser, de clore tes paupières?... Sauve-nous ! Si ton grand cœur est las, si tu n'oses plus te fier à tes bras, à tes mains impuissantes, réveille FAlkmènide endormi...

Nouveaux coups de foudre.

PROMÉTHÉE

Pourquoi pleurer? pourquoi gémir? Chaque ruée de rOuranos qui croule te rapproche un peu plus de ton Dieu!... O bouillonnement de la vie! splendeur! brûlure aigûe du feu, ondulant tout au long de mes fibres ! Et pourtant, parmi ces maux sans nom, tandis que fume sous la foudre, le vêtement de ma chair, mon cœur goûte une sérénité radieuse, étrange, surhumaine.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Debout, debout, fils d'Alkmèna! Hèraklès, soulève ta paupière!... L'orbe de Sélénè choit-il ? Quel fracas ! Quels sifflements !... O terreur! Tout le ciel apparaît, encombré de rocs, de masses ardentes, de brandons, de pierres de foudre, de météores enflammés...

ATLAS

(Sa voix s'élève, à l'autre extrémité de la terre).

A quoi bon réclamer par tes cris le secours d'un bras débile? Moi seul, moi seul, peux vous sauver... Ne crains rien, le monde vivra... Tiens ferme! Puisque l'écroulement, puisque le choc effroyable des astres n'a pas précipité mon corps entre les détroits marins et sous les rocs du Ténare, un espoir certain nous est permis.

PROMÉTHÉE

Est-ce toi qui parles, Porte-Ciel, au delà de l'ouragan des airs et des vastes flots aux bruits sans nombre? D'un cœur soumis, d'un cœur joyeux, accepte l'arrêt irrévocable. L'éternité s'ouvre, tout périt... Et plût à Zeus que je me fusse évanoui, depuis longtemps déjà, au milieu des souffles de Téther !

ATLAS

Qu'oses-tu me conseiller, titan? Je subirai tout ce qui est fatal, mais je ne devancerai point et ma mort et la ruine du monde, par ma propre volonté.

PROMÉTHÉE

L'heure est venue, résigne-toi. Consentant au grand

renoncement, laisse périr cet univers où commandent les aveugles terribles, Thanatos et Aphrodite.

ATLAS

Arrête ! n'essaie pas de jeter le doute, le trouble dans mon sein. Non, non, jamais le Porte-Ciel ne souffrira que l'informe Chaos et les mauvaises Ténèbres reprennent possession de Gaia.

PROMÉTHÉE

Je te loue, titan aux longs bras. Et certes, qui ne t'admirerait, dieu très cher, vainqueur, tête sublime, toi qui ayant tant enduré et donné ton âme pour les hommes, pendant la tyrannie de Zeus, t'offres, de nouveau, à subir Thorreur de ce long supplice. Toutefois, plus je t'admire, hélas ! plus aussi mon cœur fraternel s'afflige du tourment qui t'attend. Songes-y! Vaincus tous deux, la terre ne doit plus compter sur un sauveur. Ainsi, ton sort n'aura de fin que si le monde racheté par la mort, rentre dans le sein de son Père.

ATLAS

N'importe! je ne me plains point; j'accepte volontiers mon supplice. Regarde ! Elevant les mains, appuyé du genou sur le roc, je retarde encore Ténorme chute des astres qui tombent dans la nuit.

(Le tumulte s'arrête. Pause.)

PROMÉTHÉE

secouant la tête.

Veux-tu donc, quand nous touchons au but, empêcher la rédemption? Dieu sauveur, père, roi tutélaire en qui la bête et les humains se sont toujours confiés, ma tâche sainte est, quoi que tu en penses, de les guérir de leurs douleurs.

ATLAS

C'est pour vivre, non pour mourir, Toublies-ta, ô patient du rocher, que la terre et les tils de la terre se proclamaient tes suppliants. Même ea admettant, dieu subtil, que tu puisses éteindre en toi ton âme, de quel droit précipiterais-tu dans les gouffres du Hadès, les hommes, les bêtes innocentes, les nymphes des sources et des forêts ?

Un silence.

PROMÉTHÉE

Mais si, trop docile à tes vœux et touché par le deuil de ceux-ci, je me laissais convaincre enfin, que pourrais-je tenter, fils de Gaia? Quoique le plus faible répit allège, dit-on, les maux des hommes, qu^importerait pourtant de prolonger, si c'était pour une heure, un moment, cette interminable agonie?

ATLAS

Ne crains rien, fie-toi à ma vigueur; notre salut serait durable. En effet, ni le choc ouranien, ni le typhon des mers, ni la foudre, ni tous les vents déchaînés, n'ont fait ployer, en l'assaillant, un muscle de mon grand corps, plus dur que l'airain et que la pierre. J'en jure Zeus. Bien qu'étourdi de la chute qui s'est ruée sur moi, aussitôt que, par delà les airs, tu pourras, en étendant les mains, soulever ma charge, un seul instant, je développerai, ô roi, toute ma taille géante.

(Le ciel tremble de nouveau.) PROMÉTHÉE

Il est trop tard, dieu magnanime. La voûte, l'orbe obscur de la nuit étreignent déjà tous les vivants. C'en est fait, n'entends-tu point, hélas ! Dans un bouillonnement affreux, une clameur irritée, Ouranos soufflant,

de toutes parts, tantôt le feu des soleils, tantôt le gel, le craquement, le froid noir, atroce et glacial, des hauteurs vides du monde, s'étend de plus en plus sur Gaia.

ATLAS

Non, non, quoi que tu dises, ô roi, le monde reverra la lumière. Croire en ta sagesse obscurcie et t'obéir, tandis qu'aveuglément, tu semblés te démentir toimême, serait presque te trahir.

PROMÉTHÉE

Hélas ! connais mieux les destins. Plus d'espoir ! Nulle voie de salut ne nous reste encore à tenter...

Il se dresse à demi.

Vois, mon front se heurte à la nuée; aveugle, courbant le cou, mes deux mains tâtonnent, frémissantes... Certe, étroitement unis, accouplés, comme liés ensemble, le grand ciel ténébreux et la terre vont se fondre en un seul corps.

ATLAS

Ainsi, tu le reconnais. Pour que tout se ranime aussitôt, pour que nos yeux retrouvent, fils du jour, Hélios et l'étendue brillante, il suffira que, rejetant rOuranos au-dessus de Gaia, je remette en place, violemment, ces deux moitiés de l'univers. Soit ! cela n'a rien qui m'étonne.

PROMÉTHÉE

Es-tu si sûr de ta vigueur? Sans doute, ton cœur reste indomptable, mais que peut-il toutefois, Porte- Ciel, lorsque les destins ont prononcé?

Pourquoi n'accomplirais-je pas ce qu'un autre a su mènera bout? Jadis aussi, le dur Kronos a médité.

ayant forgé enfin l'épouvantable faux céleste, de séparer les deux géants du monde, les époux palpitants, monstrueux, dont la masse formait la nuit. Alors, le dieu, s'étant dressé, mit fin au long embrassement qui opprimait tous les êtres. Eloignant de la Terre à jamais le vieux Ciel et le beau choeur des astres qui est la marche du temps, le puissant vainqueur distribua dans les mornes régions du vide, les globes, les demeures éclatantes de Tesprit et du souffle animé. Eh bien, ce qu'il a fait jadis, je m'en vais le refaire à présent.

Une pause.

PROMÉTHÉE

Qu'est ceci ? arrête ! Tunivers tremble, de la base à la cime... Prends garde, titan aux pas trop lourds. La masse des flots marins tournoie, les lacs du feu intérieur résonnent en se heurtant... Arrête ! N'obéirastu point ? Les bras roidis, le col courbé, haletant dans ta stature immense, tu t'épuises en efl"orts con- Yulsifs... O malheureux, que je te plains! Toujours, toujours, le ciel retombe sur ton épaule qui ploie... Tes soupirs, tes râles déchirants s'entendent^ par delà les mers, d'un bout à l'autre du monde.

ATLAS (Il s'arrête et reprend haleine.)

Silence! point d'augures funestes... Certes, il n'est déjà que trop puissant, l'Ennemi qui me foudroie... Ne contenant plus sa colère contre le titan dont l'efirort Tempêche de se joindre à Gaia, Ouranos jaloux lance sur moi, dans le fracas assourdissant qui semble eflfondrer la nuée, des milliers de ses tonnerres.

Roidis-toi, courage, dieu patient ! Malgré les Ténè-

bres irritées, malgré les vastes typhons, la grêle, les jets ardents du feu qui aveuglent mes prunelles, je vais tenter, en allongeant les mains sur ta nuque et sur ton dos robuste, d'y mieux équilibrer les cieux.

ATLAS

Fais vite, mes bras défaillent, hélas! Sous les tourbillons de réclair, je péris, mon âme se consume... Que dis-je ? Atlas, ressaisis-toi! La foudre même qui ruisselle à travers tes veines embrasées, va te rendre

ta vigueur.

PROMETHEE

Paix! paix! ne t'agite point ! demeure!... Affaissée sous ton poids, la terre se fend de toutes parts, en engouffrant les laves des volcans, les fleuves, les mers qui se dessèchent... Voici Tinstant, tiens ferme sur tes pieds... O bonheur! Ta forme effrayante, pareille à la nuée du soir, se redresse, étageant, peu à peu, aux confins brumeux de Fhorizon, les forêts, les sauvages glaciers qui ont crû sur ta poitrine. Déjà, l'ombre de tes deux bras s'étend, à travers les airs, jusqu'à l'orbe de la lune... Tu montes, ton corps grandit encore... Hélas! hélas! malhejr à moi! J'oubliais, dans ma démence, que c'est pour subir à jamais l'injustice, la cruauté des dieux.

ATLAS

Silence! n'accuse pas les dieux. Si, debout entre les deux abîmes des hauteurs et des profondeurs, Atlas soutient l'orbe étoile, de ses mains infatigables, c'est qu'Adrastée, la déesse à la roue, lui a fait cette tâche sublime. Le devoir est l'essence du monde; la grandeur de l'homme et des démons consiste à y participer.

PROMÉTHÉE

Tu as raison, dieu porte-cieL Achève ! Refoulant sous tes pieds la vieille terre qui crie, soulève l'orageux firmament, et rejette-le dans l'espace avec la même vigueur.

ATLAS

Certes, Atlas triomphe déjà. Ta bouche m'a devancé de peu, en annonçant ma victoire... lô! Je suis toujours le dieu fort, l'ouranien, le grand pilier des Cieux. Enveloppant de mon étreinte la belle sphère étoilée, l'aurore et le couchant m'appartiennent, comme s'ils étaient mes deux bras.

PROMÉTHÉE

Encore un effort, bon titan... O transport! ô joie ! De plus en plus, Gaia et l'Ouranos monstrueux se séparent Tun de l'autre.

(Il retombe assis sur le rocher,) ATLAS

C'en est fait... lô ! lô ! réjouis-toi. De nouveau, ma taille géante, mes épaules écartées largement, mesurent rétendue éthérée.

tJn long silence.

PROMÉTHÉE

Il faut donc recommencer à vivre. Retombé au pouvoir du temps, je sens déjà se glisser dans mes os, avec le mal, la mort, tous les poisons vomis par les Erinnyes, une épouvantable fatigue... Pourquoi m'as-tu sauvé, dieu fraternel? Hélas ! n'eût-il pas mieux valu, subissant nos destinées, abandonner les mondes à Thanatos ?

ATLAS

Que dis-tu? quoi! maudiras-tu donc ton salut et ta

propre victoire ! Allons, hausse ton cœur, ô titan. Loin de te livrer à ton deuil, pousse un cri orgueilleux sur la terre. S'il est doux aux hommes de gémir, il ne convient pas, toutefois, que les dieux se rendent, par faiblesse, semblables au troupeau des mortels.

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, mais les maux soufferts^ la lutte, les rigueurs d'Adrastée, tant d'angoisses renaissantes, me poussent à tout craindre, titan... Qu'importe! ne t'en inquiète point. Que te font mes doutes et mes alarmes, puisque le monde revit.

ATLAS

lô ! lô ! Elles ont triomphé, les vieilles, les éternelles lois; l'univers, arraché au chaos, a recommencé d'obéir à la roue ordonnée du Destin. Je te salue, fils d'Iapétos, de l'autre borne du monde. Etreint de nouveau par l'hiver^ le Porteur du ciel va retomber, sans doute, pour des siècles innombrables, dans sa terrible torpeur.

(Il disparaît peu à peu dans les ténèbres. Un silence. Hèrakiès s'éveille.)

LE RECOMMENCEMEiNT DES AGES 3^i

HÈRAKLÈS

regardant de tous côtés.

Qu'est ceci ? Mon œil ne reconnaît aucune des choses accoutumées. Aidés, pendant mon sommeil, ne m'aurait-il pas, ce me semble, emmené aux rivages du Styx et dans la nuit infernale? Prométhée!... Parle donc... Prométhée!...

Lentement et d'un pas incertain, il s'avance, au milieu des ténèbres.

Mais quoi encore ! Au fond du ciel, Ouranos, dissipant le brouillard, allume, parmi le chœur des astres, de nouvelles constellations, des météores, des flammes chevelues, entourées d'une vapeur de sang. Certes^ je reste stupéfait... Personne ne me répondra-t'il? Nulle voix, ou de près ou de loin, ne percera-t'elle l'horreur de ce silence funèbre ?

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Tourne les yeux vers tes amis, si, toutefois, tu ne refuses pas d'appeler de ce nom des vaincus, des guerriers sans force, humiliés, qu'Adrastée poursuit de sa colère. En effet, ô nourrisson de Zeus, le destin ou un dieu envieux, en me terrassant tout à coup, m'a refusé la gloire de braver les Chiennes de la nuit, face à face.

Mon âme, soudain, a défailli; Pair a manqué à ma poitrine.

HÈRAKLÈS

Je vois... Même sur la montagne, Typhœus n'a rien épargné. Partout, des cratères alTreux, des ravins, des rocs, des champs de soufre. Çà et là, les laves incandescentes projetées par les volcans, éclairent, au flanc des précipices, des milliers de sapins renversés, des torrents, des feux, des boues qui fument. Sans doute, Pontoset Héphaistos, tour à tour, ont dévasté la terre. Est-ce là quelque nouveau labeur auquel les dieux m'ont condamné?

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Et moi, qui m'aidera, hélas ! Quel guide, quel pilote divin nous tirera du péril ? Peut-être que tant de maux soufferts jusqu'ici, nous sembleront de l'or, comparés à ceux qui nous attendent... Malheureux! Perdus dans la nuit, est-ce la voile, est-ce la rame ou la tiède haleine du Notos qui, sur cette mer hérissée de frimas, de glaçons cimmériens, nous ramènera promptement vers l'île dorienne de Pélops?

LE CENTAURE CHIRON

(Du seuil de la caverne, il regarde autour de lui en élevant

une torche. Longue pause.)

Tu les entends, bon Prométhée. Ils chantent, mais non pas sur la lyre, le calme, la suprême splendeur, toutes les délices, tous les biens dont ton règne heureux nous fait jouir. Et moi aussi, j'admire comme il sied, cet éclat qui t'environne. Regarde, Hélios te sourit ; le palmier, le laurier de Phoibos croissent en foule autour de toi et t'ombragent de leurs rameaux superbes. O maître, ô vainqueur des dieux, salut! Par toi, par ta

LE RECOMMENCExMENT DES AGES 343

sagesse, la grande œuvre où s'efforçait en vain le Serpent qui entoure Gaia, est maintenant accomplie.

(Explosion de clameurs. Les Centaures et toutes les bêtes rassemblées autour de Ghiron, pleurent, aboient, glapissent, rugissent.)

PROMÉTHÉE

Tais toi! tais-toi! N'accable pas un roi faible, un malheureux qui, toujours trompé par Adrastée, se déteste et s'est pris en horreur, et maudit son âme en sa poitrine... Que faire? Vers quel dieu me tourner? Plus d'espoir, les Erinnyes triomphent. Et j'en suis venu à ce point que tout mon Olympe se réduit au rocher, à la cime exiguë, que je foule sous mon pied.

HÈRAKLÈS

Prononce de meilleures paroles. Après avoir bravé les dieux sans mesure, quand tu semblais vainqueur, voici que tu leur cèdes à présent, beaucoup plus qu'il n'est utile. Les morts sont morts, fils subtil d'Iapétos, c'est aux vivants qu'il faut songer. Sans doute, mes yeux m'en sont témoins, la terre, demeurée sans défense, a subi d'épouvantables maux. Mais la roue de Némésis tourne, et ce qui se trouvait en dessous ne tarde pas à remonter.

PROMÉTHÉE

Non, non, bien que tu me sois cher, n'essaie pas de me convaincre. Maudit, exécrable à tous, aucune chose ne me reste que je puisse encore ne point haïr.

HÈRAKLÈS

Tu ronges ton cœur contre toi-même. A quoi bon ? Puisque, par aucun art, tu ne peux te changer en rocher, supporte patiemment, comme il sied, l'épreuve

que rOuranlen t'envoie... Mais, dis-tu, l'Eau noire a débordé. Qu'importe ! Gaia la reboira. Beaucoup d'hommes et de bêtes ont péri. Pense mieux: aux régions inconnues que nous cache la montagne, beaucoup d'hommes ont trouvé des abris. Reprends donc courage, fils du jour. Tout dabord, il te faudra pourvoir à ramener Hypérion et la brillante lumière. Et certes, si je m'en croyais, lançant, du haut de cette cime, mes flèches illustres contre lui, j'obligerais, avant qu'il soit longtemps, le titan céleste à reparaître.

Qu'as-tu dit? L'ai-je bien entendu? O foudre! ô Zeus ! menace impie, sacrilège, abominable! Arrière! Il n'est qu'un seul moyen de ramener chez les vivants la splendeur, la lumière, la joie.

Il se tourne vers Prométhée.

C'est que tu rendes, ô dieu vaincu, tes actions conformes à tes paroles. Car tu as beau te détester, accuser les destins et gémir, tu n'en es pas moins celui qui porte à la fois l'eau dans une main, et la flamme dévorante dans l'autre. Me comprends-tu ? Aussi longtemps que le roc où lu t'assieds usurpe les honneurs de l'Olympe, tu empêches le Kronide et ses fils — car leur mort, je le comprends enfin, n'était qu'une illusion vaine — de tourner du côté de Gaia, un visa^-e bienveillant.

PROMÉTHÉE

Quoi! me chasses-tu du rocher?... Aveuglé par la colère, en es-tu venu à croire, hélas ! que, désormais funeste à tous, Prométhée étend fatalement la douleur et l'ombre sur le monde ?

LE CENTAURE CHIRON

Obéis, ne dispute point. Détourne, détourne, fils du jour, la vengeance et le courroux célestes. Je te le dis, sentant dans ma poitrine, la force de la vérité. Puisqu'il n'est d'autre obstacle que toi à la félicité des êtres, cède le trône à ton vainqueur.

PROMÉTHÉE II se lève, impétueusement.

Tu as raison, fils du cheval. Que le Styx m'en soit témoin, j'obéis, je renonce à l'orgueil de ce trône dérisoire. Puisque la Nuit a triomphé, puisque Zeus semble n'avoir souci que de redoubler contre moi sa violence et ses riguenrs, je romps la chaîne qui liait mon destin à celui de la terre... Quoi ! se peut-il ! suisje vaincu ? Le grand joug de Zeus va-t-il peser sur l'âme du titan, désormais?... Mais pourquoi parler de défaite? Regarder en face l'injustice et la dédaigner cependant, n'est-ce pas là, ô dieux qui m'entendez, arracher de vos mains la victoire ? Qu'Aides trépigne donc de joie, dans son cachot sulfureux ! Que Hermès, que Gypris, que Bakkhos, ressuscites du Hadès, savourent, de nouveau, l'ambroisie, et se passant la coupe d'or, rient, là-haut, d'un rire inextinguible ! Le titan apaisé n'envie point ni leur triomphe ni leur éternité ! Je suis las d'éprouver sans fin, dans le souffle de ma vie, la haine, la colère, l'orgueil; las de sentir battre en mes veines, comme la vague de la mer s'enfle et décroît, le rythme douloureux de mon cœur... Mais où iras-tu, Prométhée ?... Ma révolte et mes imprécations m'exilent des palais d'or célestes. Et, d'autre part, je ne veux point, puisque me voici devenu une souillure et un fléau pour l'homme, m'attarder ici-bas,

plus longtemps... Ah! Tenfer semble me montrer la voie qui m'est seule ouverte. En effet, sur l'affreuse caverne qui menait au monde infernal, Aidôneus^ d'un coup de son trident, a soulevé cet antre-ci, bien plus vaste et plus affreux encore. O rocs énormes projetés pêle-mêle, sur des rocs ! Hauteurs, sinistres profondeurs! Brumes, chaos^ visions de rêve !... Et du porche monstrueux, que hérissent d'innombrables glaçons, sort, avec le mugissement des fleuves qui se jettent au Hadès par d'immenses cataractes, un souffle violent et sépulcral. Je te salue, chemin des mânes, noir sentier par où mon pied joyeux va me conduire hors du monde. O nuit, nuit, ouvre toi enfin. Car j'ai hâte, il me tarde, englouti sans rêve, sans pensée, sans haleine, au dernier fond de l'univers, d'y goûter le néant éternel.

(Il quitte le rocher où il était assis, et se tient debout, sur la montagne.)

Réfléchis encore, fils d'Iapétos. Puisque déjà, tu as failli, quand la mer débordée se ruait, en ne me réveillant point, prends garde, une seconde fois, de tourner le dos à la sagesse. Songes-y, pourquoi désespérer et céder de toi-même, ô titan, la part que les dieux t'attribuent ? Quant à moi, jamais je ne croirai que c'est la race des poissons, les reptiles et les oiseaux de l'air qui posséderont, dorénavant, la royauté de la terre.

(Pause. Prome'thée demeure immobile, puis, tout à coup, comme se décidant, il fait quelques pas vers la caverne.)

LE CENTAURE CHIRON avec un geste impérieux.

Arrête ! Accomplis, tout d'abord, la tâche que les destins t'assignent. Quel vivant pourrait supporter qu'après avoir ébranlé Tunivers et précipité sur nos têtes l'effroyable poids de TOuranos, tu en sois quitte maintenant, pour chercher dans un sommeil tranquille l'heureux oubli de tes maux. Non, non, avant que de t'enfuir, répare, du moins, ô dieu fatal, tant de désastres et de ruines. Le saint labeur qui t'est prescrit, l'expiation pour laquelle Chiron te suscite, au nom de la justice, consiste à réconcilier Téphémère avec son Dieu.

PROMÉTHÉE

Que dis-tu ? Achève, quatrepieds. Haï de Zeus, honni, proscrit par la terre ainsi que par le ciel, comment pourrais-je, du seuil même de l'ombre, leur servir de médiateur ?

LE CENTAURE CHIRON

C'est à toi de l'être, cependant. Au cours des âges innombrables, Zeus a eu pour témoin ici-bas son oracle, l'Arbre augurai, qui rassurait le monde en attestant l'alliance des dieux avec l'homme. Eh bien, cet arbre merveilleux, ce protecteur des mortels, sachele, il faut qu'à l'heure même, tu le replantes de tes mains.

PROMÉTHÉE

Je comprends, tu veux parler, ô roi, de l'antique chêne de Dodone. Mais quoi! ne t'en souvient-il point ? Sous l'épée née de mon sang, le vieil arbre séculaire a brûlé. Tarie, la fontaine lustrale ! Les colombes fa-

tidiques ne feront plus résonner sous leurs ailes, les disques de métal frissonnants.

LE CENTAURE CHIRON

Je le sais, Dodone a péri. Crois-tu donc que j'oublie, dieu jaloux, les sacrilèges et les ruines entassées par l'épée dévastatrice ? Mais ce que, malgré ta sagesse, tu semblés ignorer cependant, c'est qu'il existe un rejeton du bel arbre prophétique.

PROMÉTHÉE

Peut-être. Mais ce rejeton, dieu vénérable, comment le découvrir sur cette terre où ont passé la destruction et la ruine ?

LE CENTAURE CHIRON élevant sa lance au bout de son bras.

Le voici. Chiron avait coupé, par piété, sa lance, aux jours anciens, sur le chêne des oracles. Que ton bras l'enfonce dans le sol ! Aussitôt, le bois va végéter et, jetant à travers TOuranos des rameaux abondants et des feuilles, il grandira vite et couvrira toute la terre de son ombre, en même temps que descendra sur lui, dans un tonnerre harmonieux, la Parole aux mille voix de Zeus.

Un très long silence.

(Il s'est rassis aux pieds de Prométhée.)

Décide-toi, fils d'Iapétos. On dit que les deux aigles lâchés des bords opposés du monde, se sont rencontrés à Pytho, qu'on nomme le nombril de Gaia. De même, tes hésitations, tes doutes, tes réflexions contraires ont eu le temps, depuis que tu médites, de parvenir au lieu tranquille où siège la volonté.

LE RECOMMENCEMEiNT DES AGES 349

PROMÉTHÉE

avec une détermination subite.

Eh bien, non, ma main s'abstiendra, quoi que tu dises, ô centaure excellent, de replanter Tarbre sacré. Arrière le mensonge et l'idole ! Non, non, plus de bassins bruyants, plus de colombes, plus d'augures imposteurs ! En acceptant ces rites vains, moi-même, j'insulterais, ô roi, à mon supplice, au sang que j'ai verse, comme aussi au Dieu vrai, réel, ineffable, inaccessible.

LE CENTAURE CHIRON

Est-ce toi qui p'nrles, fils du jour? Toi qui, l'instant d'auparavant, abattu, dompté, humble d'esprit, paraissais ramper dans la poussière, tu te redresses et vomis de nouveau ton insolence et ton orgueil.

PROMÉTHÉE

Il faut t'y résigner, centaure. Oui, la stupeur qui m'enchaînait, tombe enfin ; on dirait que mon cœur, las, pesant, stupide, léthargique, tout à coup bondit sous l'aiguillon de l'espoir qui s'éveille en moi. Sans nul doute, tandis que j'hésitais, quelque dieu avait obscurci ma sagesse coutumière. En effet, combien d'autres désastres ont déjà épouvanté Gaia! N'ai-je pas vu, aux jours antiques, Ophion pendre du haut des cieux et, de toutes ses gueules béantes, épancher, à torrents, sur les mondes, un poison livide, dévorant, dont l'ardeur les consumait. Puis, vinrent les âges d'Ouranos et les ténèbres où ruisselaient sans fin, de grands déluges d'eau noire. Ensuite, Kronos pétrissant avec le gel et la neige des airs, l'orbe blanc de Sélènè, fit naître les glaciers monstrueux qui ont rampé pendant des siècles, étalant sur les deux conti-

nents leurs déserts de frimas chaotiques. Et je ne dirai pas les effrayants combats de Porphyrion, des Aloades, non plus que la terre écrasée sous les rocs et les masses énormes qu'ils se lançaient de leurs mains. La race humaine a vécu cependant. Bien mieux! Après chaque ruine, j'ai reconnu que la Création, s'élevant d'un degré vers son Dieu, enfantait des tyrans ouraniens moins farouches et moins impitoyables, et, sur cette fange terrestre, des vivants moins imparfaits. 11 en sera de même cette fois. La justice et les loi souveraines, celles qui ont renversé Zeus et de qui la Déesse à la roue est la morne, l'indifférente esclave, travaillent sans relâche pour moi. Ainsi, je puis, d'un cœur fervent, me promettre la victoire. Et ce ne sera pas l'occasion qui me guidera au hasard, comme un aigle augurai qu'on rencontre. Mais, posant fermement tous mes pas dans un dessein prémédité, mon triomphe aura, sache-le bien, pour artisans et pour complices, les démons, les Forces, les Pouvoirs qui gouvernent l'univers.

LE CENTAURE CHIRON Il trappe ses mains l'une contre l'autre.

Insensé! quoi! vas-tu, de nouveau, te reprendre à l'espérance ? Assurément, les Ouraniens, si ta voix arrive jusqu'à eux, se détournent et rient avec pitié de tes menaces obscures.

PROMÉTHÉE

Raille tant qu'il te plaira, peu m'importe !... Je sais, je sens que le dessein conçu dans mon esprit ouvre aux hommes, aux larves du Hadès, aux dieux mêmes, une voie de salut.

LE R'-COMMENCExMENT DES AGES 35.

LE CENTAURE CHIRON

O démence ! ô rage impie, aveugle!... Le salut pour les hommes, titan, le seul moyen de racheter leur audace criminelle, est dans la soumission à Zeus. C'est pourquoi, malgré ton refus, Chiron secourra la terre. Ne m'aide en rien, puisqu'il te plaît ainsi. Quel que soit, sur ce rocher des siècles, le bras qui l'aura planté, l'arbre n'en doit pas moins grandir.

Il enfonce la lance dans le sol. Clameurs des Argonautes. PROMÉTHÉE

Paix! paix! allons, ne craignez rien, chevaucheurs d'Argo, dompteurs des vagues. Les prédictions de celui-ci, ses menaces ne s'accompliront point. La vie, l'ardeur, affluent en moi ; mon âme bondit dans ma poitrine... O transport! Il semble qu'une étoile, en descendant sur mon front, me couvre d'une immense splendeur.

Pause.

LE CENTAURE CHIRON

Soit ! Ton soudain revirement ou, pour mieux l'appeler, ta démence, m'indigne, certes, mais ne me surprend point. Voilà longtemps que je le sais : nul n'est plus prompt, plus habile que toi à changer de langage et d'esprit. Et l'on peut te dire pareil à ces fluides scolopendres marines qui se retournent d'elles-mêmes, aussitôt qu'elles ont avalé le crochet de l'hameçon brillant. En effet, pendant des siècles, ô roi, tu as gémi sur l'affreux sort de l'homme débile, plein de maux. Et maintenant, ton cœur s'enfle à l'espoir que la race en va, de nouveau, reparaître et grouiller sur Gaia.

PROMÉTHÉE

Tu disputes en vain, fils du cheval. Mon espoir ne

s'attarde plus à l'éphémère, à riiomme d'autrefois, faible, ignorant, né de la femme, vain spectre que consument la fièvre, la maladie, la douleur.

LE CENTAURE CHIRON

Est-ce toi qui parles, dieu subtil? Achève ! Qui pourrait te comprendre ? Après avoir détruit Gaia, après avoir sacrifié à ta tendresse partiale et aveugle pour l'être qui marche sur deux pieds tout le reste des vivants, viens-tu donc soudain de prendre en haine cet élu, ce dieu, cet immortel, ce vainqueur qui doit supplanter Zeus et dont tu te vantais autrefois d'être le protecteur et le père ?

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, mes mains l'avaient pétri, mais il était en même temps, le nourrisson, le fils de Pandore, et le vieux crime originel de la vierge envoyée par Aidés, est resté, jusqu'ici, attaché aux os des générations, comme un venin qui les ronge. Quand les assises d'une race, à l'aurore d'un des Ages du temps, n'ont pas été solidement fondées sur Tamour et sur la justice, qu'en peut-il sortir, fils de Kronos, sinon des haines, des forfaits, des luttes, d'effroyables désastres ? Si donc les jours sont accomplis, si l'inflexible destinée a condamné l'éphémère, de même qu'un sacrificateur, au cours d'une expiation, rejette derrière lui le vase, en tenant les yeux baissés, le titan n'y contredira point. Que servent les reproches et les plaintes ?... Mais l'enfer triomphe, me dis-tu. Soit! ce n'est que pour un instant. Le triste fils de Pandore mourra. Qu'importe, pourvu qu'il renaisse. Ecoute, centaure au cou velu, écoutez tous, vivants du ciel, de la terre et du Hadès, quel dessein, quelle oeuvre merveilleuse je

médite en mon esprit. Du sol noir, de la terre sacrée, pleine de feuilles, d'eau, de feu, de métaux, d'odeurs divines, j'entreprends maintenant de tirer — ainsi qu'une statue rayonnante a dormi longtemps, au fond d'un bloc, et le sculpteur la délivre — une race de surhumains, plus belle, plus sage, plus heureuse. Faut-il te redire, en effet, le secret, la sainte loi des cieux? C'est que les choses de Gaia, quel que soit Celui qui les conduit, ne roulent pas fatalement en cercle pour les vivants, comme les routes immuables de l'Ourse. Mais toujours, avec le cours des siècles, un être d'un type plus parfait, une Puissance plus haute apparaît, en marchant sur les pas de l'âge qui l'a précédé... A l'œuvre donc, Amphytrionade ! Vite^ apporte ici, devant moi, des masses de la plus pure argile. Car, en mêlant la terre au feu, je ferai naître, sous mon doigt paternel, une grande forme Olympienne, le titan homme et dieu à la fois, en qui je contraindrai Hestia, la flamme première-née, d'allumer le souffle de la vie.

Cris joyeux des captives.

HÈRAKLÈS se mettant debout.

Bien dit. lô ! parole excellente! Dans un instant, mes mains vont t'apporter, quoique ce service, titan, ne demande que peu d'efforts, l'argile dont tu pétriras l'homme. Seulement, si tu m^en crois, ô roi, revêts de membres vigoureux le nourrisson qui va te naître. Car je l'ai, dès longtemps, éprouvé : rien de meilleur que des bras forts. Qui marche, la massue à la main, est toujours bien reçu de ses hôtes.

Il rit avec bruit, en s'éloignant. Une pause.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

T'ai-je compris, dieu du rocher? Sommes-nous rejetés de la vie ? Sans doute, les crimes des mortels, leurs luttes, leurs violences sans frein, ont trop souvent épouvanté la terre et réjoui les sombres Soeurs. N'importe, je te l'avoue ici. Lorsque je t'entends préférer à tes fils, aux hommes véritables, je ne sais quel demidieu humain, une angoisse me mord au cœur.

PROMÉTHÉE

Arrête... Quoi! ne comprends-tu pas, dans ton inquiétude jalouse, comment j'assure par ma résolution le triomphe, la royauté de l'homme, et sa conquête du ciel? L'être nouveau issu de toi ne sera plus ce vivant puéril, cette larve, ce misérable, hélas ! qui, pareil aux feuilles des forêts, verdoie pendant un court instant, puis languit et retombe en poussière. Tel que l'homme et pourtant, plus grand, indompté, splendide, lumineux, réalisant, ô spectres de Gaia, votre destin avorté, il est le dieu qui vous rachète et qui fondant votre bonheur, établira ses pères immortels au verger d'or Hespérien.

LE CENTAURE CHIRON

Courage, disputeur orgueilleux ! Continue de décevoir ceux-ci; entasse promesses sur promesses... Par quel miracle te dépasserais tu ? Ton pouvoir n'est pas augmenté. Aujourd'hui, pas plus qu'autrefois^ tu ne portes en toi la lampe d'or de la Sagesse divine.

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, mais j'ai compris la règle. Je ne suis plus, sache-le bien, le rebelle dont l'audace impatiente prétendait violenter les siècles et les hâter à son gré.

Devenu sage maintenant, mon désir se conforme au destin. La lyre aussi, fils du cheval, grince d'une façon discordante sous un plectre rude et sans art, mais répond juste, lorsqu'un aède habile l'interroge avec douceur.

De quoi donc te glorifies-tu? Si tu n'es que le serviteur, l'esclave d'un destin fatidique, si tout se décide à jamais par l'évolution du sort, Kronos seul et la Strige à la roue suffisent à mener l'univers.

PROMÉTHÉE

Certes, Adrastée reste puissante. Prométhée ne peut rien sans Kronos, ni Kronos sans Prométhée. Mais, comprends-le, c'est de l'accord du temps, de sa mystérieuse harmonie avec les lois mêmes du monde, que ma victoire sortira.

LE CENTAURE CHIRON

Agis donc, titan opiniâtre. Contente, si cela te plaît tant, la vanité, l'esprit jaloux, la cuisante envie qui te démangent. Lorsque l'on voit la feuille du figuier bourgeonner et prendre, en s'éployant, la forme d'un pied de corneille, on devine que le lever de l'étoile Arktouros est prochain et qu'Hypérion, désormais, va parcourir sur un char moins rapide, les routes printanières des airs. Il en est de même pour toi : tes promesses magnifiques sont aussi des signes avant coureurs, mais qui présagent seulement un redoublement de désastres, de deuils, de calamités.

PROMÉTHÉE

Qu'importe tes discours outrageux ! Le Destin, je te le dis encore, a remis sa tâche entre mes mains.

Et certes, avec un tel garant, Ton peut bien dédaigner ta colère, lors même que tu expliquerais cent fois de plus, devant ceux-ci, à quel point Prométhée se déçoit, et combien ses rêves hasardeux sont pareils à ces œufs d'oiseaux, stériles, conçus du vent et qui, après avoir été longtemps couvés, lassent enfin les soins maternels.

J'ai compris, je suis persuadé... Allons, vite, pétris Targile! Puisque les hommes ont disparu, n'en dois-lu pas produire d'autres au jour, de sorte qu'il subsiste à jamais, des créatures éphémères que tu puisses torturer... Insensé! 11 faudrait, tout au moins, pour tirer de la fange terrestre le futur roi de l'univers, montrer d'abord à Némésis des mains pures et qui n'aient accompli que les saintes tâches du ciel. Or aux tiennes, titan présomptueux, collent d'innombrables souillures. Les milliers de bêtes, de démons, d'hommes que tu as fait périr, sont devenus, au dessus de ta tête, des spectres, des vengeurs irrités. Lit le Strymon, le Tanaïs, tous les fleuves réuniraient leurs ondes qu'ils ne laveraient pas le sang dont mes yeux te voient couvert. Par surcroît, Texemple fatal de chacun des dieux qui ont tenté, par rébellion contre le Père, d'animer un être nouveau, aurait dû éclairer ton esprit. Rappelletoi Epimétheus. Rappelle-toi l'avortement honteux de Hèra, la déesse jalouse, quand elle voulut autrefois, enfanter sans le germe de Zeus et créer un fils qui dominât sur la troupe des immortels. Et soudain, tandis que les trois mondes assoupissaient leurs rumeurs, l'Olympienne vit se dresser Typhœus, avec ses têtes affreuses, qui hurlaient en la menaçant... Mais à quoi

sert, ô patient du vautour, que tes amis t'avertissent ? Pareil à la stupide Acco qui, penchée sur les eaux du marais, converse avec son image, tu n'as jamais, depuis que tu existes, écouté d'autre voix que la tienne, ni profité d'un conseil.

HÈRAKLÈS

revenant, chargé d'os, d'argile, de pierres.

Calme-toi, mon hôte montagnard, toi qui m'as reçu autrefois dans ton antre hospitalier. Que te sert de blâmer le titan ? Crois-tu Zeus si faible désormais qu'il ne puisse se défendre?

Et toi, crois-tu le vieux Chiron si doué de patience? Qui t'émeut? Pourquoi m'interrcmps-tu ? Sans nul doute, si les paroles s'échangeaient contre des bœufs, au lieu d'abonder dans l'éther, les éphémères les prodigueraient moins, ce qui serait pour eux un grand profit.

HÈRAKLÈS

Moins d'arrogance, ô quatrepieds ! Es-tu donc, parmi tous les vivants, le seul intelligent, le seul sage?... Allons, raisonne, juge mieux. Trahi par la déesse à la roue, ne pouvant retourner en arrière, le magnanime fils du jour tente, en persévérant dans sa voie, la seule chance qui lui reste de guérir les maux qu'il a causés. Et certes, qui n'agirait de même ? Lorsque tu as perdu un trait, c'est en lançant une seconde flèche vers le même point de l'horizon et en la suivant du regard, que tu tâches de retrouver, centaure, celle qui manque en ton carquois.

LE CENTAURE CHIRON

Qu'oses-tu prétendre, ô impudent? Toi dont la bou-

che ne devrait prononcer que des paroles irréprochables, tu révèles, de plus en plus, quelle âme mauvaise tu nourris...

PROMÉTHÉE sortant de sa méditation.

Laisse-le, Amphytrionade, notre temps se perd à ces débats. Et toi, roi à la double forme, s'il t'est si doux de me blâmer, si tu ne peux réprimer dans ton sein la fougue de ton âme outrageuse, tout au moins, porte loin de moi ta violence et tes clameurs.

LE CENTAURE CHIRON

Zeus, tu Tentends ! Et vous, démons célestes, Atè, Alastor, Némésis, vous voyez comment je suis raillé par cet abominable artisan de mensonges et de ruses... O détesté! Dieu exécrable à tous les dieux et à la race entière des mortels!... Que n'as-tu péri! malheur! malheur!... Maintenant, je redeviens sage, car certes, je manquais de raison, quand mon cœur crédule se laissait engluer, dans sa bonté native, à tes lâches supplications. Ne te souvient-il pas du deuil que tu menais, attestant l'Ouranos et Gaia, larmoyant, vagissant tes souffrances dans une plainte sans fin? Et, sous le brouillard ténébreux, je gémissais aussi, pleurant sur toi, moi le quatrepieds, moi le cheval, moi la brute à la double forme... Misérable! Comment osestu bien me dire ces choses, face à face ? Oublies-tu que tes frères pervers, Epimétheus et Menoitos, ont été foudroyés pour leurs crimes, et, bien plus difformes que moi, traînent maintenant, aux bords du Styx, les replis de leurs corps écailleux? Toi-même, châtié par Zeus, ne servais-tu pas de proie vivante au vautour immense, au chien ailé qui, cramponné à ton flanc, ne

faisait qu'un seul monstre avec toi ? Mais je t'accablerais en vain de mille et mille outrages, ô exécré, tant ton impudence est grande. Va, le ciel t'a en horreur, la terre te renie pour son dieu, l'éphémère a rejeté ton sceptre... Et tu oses me chasser! Ne crains rien, je n'ai aucun désir d'assister, en y souillant mes yeux, à tes forfaits sacrilèges. Reste seul sur le roc de Gaia. Pareil à l'araignée patiente ou au polypode marin qui attend et se ronge les pieds dans son obscure demeure, continue d'épier sans relâche les Immortels que tu hais. Chiron, dès maintenant, renonce à toute société avec toi.

HÈRAKLÈS

Fuis donc, va t'en aux Harpyes ! Porte ailleurs (du calme, Prométhée) porte ailleurs cette langue sans frein, ces poumons infatigables. En effet, encore que tu te vantes dêtre issu de Philyrè, qui t'entendrait te croirait bien plutôt le fils d'Echo aux mille voix, de la nymphe à la bouche sans porte.

Il s'élance impétueusement.

Tous ici! Rassemblez-vous, centaures. Vite! J'ai hâte de quitter ces abominables compagnons, ces impies, ces contempteurs des dieux... Contournant le marais sulfureux du côté de la main qui tient la lance, nous descendrons par le ravin qui ouvre ses mâchoires de pierre, du haut en bas de la montagne. Et gardez que les cendres fumantes ne brûlent le sabot de vos pieds.

Tumulte, appels. Les centaures se rassemblent. PROMÉTHÉE

OÙ iras-tu, fils de Kronos ? A moins que tu ne pion-

36o LA NEF

ges au Hadès, ou bien que tu n'enlèves ton corps à travers les hauteurs de l'éther, comme un nuage qui vole, mon rocher est l'unique refuge qui reste ici-bas aux mortels.

LE CENTAURE CHIRON

se détournant, sans lui répondre.

Holà, paix! moins de bruit, centaures! Vous jouezvous, tels des enfants, à emplir vos conques de fracas et à pousser des clameurs?... Vite! A quoi bon heurter ainsi le silex contre le silex ? Devant vous, comme pour allumer les éclats de sapin résineux qui vous serviront de torches, la terre vomit un flot de laves et de bitume enflammé... Tu as beau rire, Amphytrionade... Assez, paix! fais taire, Agrios, ce brutal bavard et discordant, en sonnant, afin de mieux régler l'ordre où vont se ranger tes frères, de ta flûte en os de cheval.

(Les centaures se mettent en marche).

PROMÉTHÉE

Allons, reviens, n'entends-tu pas ? Qu'importe comment ta langue a brui ! L'airain coupé en morceaux que les hommes échangent entre eux et sur lequel est empreinte l'image d'un taureau, d'un porc, d'une brebis, reste toujours de l'airain. De même, tes malédictions, aussitôt dissipées dans l'éther, ne changent aucunement les choses...

(Sur un geste de Chiron, les centaures continuent de descendre).

HÈRAKLÈS

Laisse-le. Pourquoi t'inquiéter? Dans un instant, tu vas l'entendre conjurer Hélios, roi du ciel, de lui prêter sa coupe d'or, en sorte que, posée sur les ondes^ elle y flotte, pareille à une nef. Et alors, y ayant pris

LE RECOMMl'NCEMENT DES AGES 36i

place, dès qu'il commencera de voguer vers les vergers Hespériens, aussitôt, charmés dans leur cœur, par les sons de la flûte sauvage, les dauphins et les fils de Céto, se rassemblant de toutes parts, formeront des danses sur la mer.

II rii bruyamment.

PROMÉTHÉE

Ta joie m*est chère, puissant fils d'Alkménè. Surtout, parce qu'elle m'atteste que les accusations de Chiron n'ont pas laissé de trace en ton esprit. Toujours timide, soupçonneux, à cause de sa ferveur pieuse, le centaure me méconnaît. En effet, loin d'être un indice de rébellion et d'orgueil, mes projets s'accordent cette fois, et mon cœur m'en rend le témoignage, avec la loi sainte du monde et les arrêts du destin.

HÈRAKLÈS

Pourquoi Zeus s'offenserait-il ? Ma bouche le redit, bon titan. Puisqu'il a permis autrefois la venue au jour des mortels, peut-être permettra-t-il aussi que, brisant le moule antique, l'éphémère se surpasse lui-même et, comme par une autre naissance, se réveille enfin plus grand.

(Clameurs lointaines des centaures).

PROMÉTHÉE s'avançant au bord de la falaise.

Les entends-tu jeter leur cri ? Sans doute, c'est qu'ils se réjouissent, au sortir des périls surmontés dans l'effroyable escarpement, de fouler le sable du rivage.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ils s'arrêtent, ils tiennent conseil... Court répit! Déjà, toute la horde suit le long promontoire marin,

la chaussée géante, basaltique, couverte d'innombrables piliers, autour desquels tourbillonnent, sans trêve, des milliers et des milliers d'oiseaux, et que les dieux du feu ont soulevé, comme un portique du Hadès, sur le dos des vagues cimmériennes.

(Un silence. Les centaures sont parvenus à la pointe extrême de recueil.)

PROMETHEE du haut de la montagne.

Arrête, nourrisson du cheval. Bien qu'emporté par la colère, tu m'aies cruellement outragé, Prométhée ne veut se souvenir que de notre amitié ancienne... Obéis moi! retourne, hélas! réfléchis! il en est temps encore... Si les Harpyes t'assaillaient, si Borée, lâchant ses fils sauvages, soulevait les vagues mugissantes, vous rouleriez promptement, malheureux ! emportés par le tourbillon, dans les gouffres de l'eau noire.

avec un geste irrité.

Assez, tu perds tes paroles. Lors même que tu me scellerais à ta roche, avec du plomb fondu, je trouverais, tant je brûle de fuir ta présence abominable, de nombreux moyens de m'échapper.

(il descend dans la mer. Tous les centaures y plongent après lui, et se mettent à nager.)

PROMÉTHÉE

Salut donc, quatrepieds vénérable. Puissent les dieux veiller sur toi ! Toutefois, je ne comprends point, et c'est pourquoi mon cœur ami s'inquiète, à quel port lointain, à quelle rive tu espères aborder.

LE CENTAURE CHIRON

(Il nage en avant de sa troupe.)

Silence ! tends là bas tes prunelles. A Topposite de ton roc, Dodone, la demeure de Zeus, toujours chère à rimmortel, se dresse sur l'horizon brumeux et, ceinte d'une étrange lueur, s'éclaire, de la base à la cime. C'est là que je conduis mes fils.

Ils passent, à la droite de la nef.

Et certes, si ceux-ci étaient sages, agitant les rames, ils me suivraient sur la poutre qui traverse les flots...

HÈRAKLÈS

Qu'attends tu donc pour t'apaiser ? N'as-tu pas ce que tu demandais? Puisque, loin de l'éphémère impie, Dodone va te servir d'asile, tu pourras, autant qu'il te plaira, y adorer les dieux anciens, Ophion, Thydre Phorkos, Typhœus, et même le monstrueux Chaos.

se rétournant avec fureur.

Paix! n'aboie pas... Mais toi, titan mauvais, exécrable à tous, de quelle ruine tu as couvert ma Dodone sacrée ! Partout, des gouflfres et des ravins ; les sources des nymphes sont taries, l'autel agreste des Lapithes a croulé, avec Tantre de Pan où, parmi le lierre aux grappes noires, les Selles rasés venaient dormir dans les fentes du rocher. Tout le mont, bruissant du cri des fleuves, du rup-issement des lions, les pics, les vallées herbues, les clairières dans lesquelles dansaient les satyres à la double corne, loin de fleurir et de se couvrir d'or, ainsi que tu l'avais promis, n'offrent plus qu'un noir entassement de débris et de cendres fumantes.

Pause.

36 t LA NEF

HERAKLES

Je le vois, ces ondes glacées n'ont pas éteint ta colère. Mais tu t'irrites en vain, fils du cheval. Bien que ta langue sonne haut, souvent déjà, nous avons entendu les foudres, les vagues, l'ouragan, faire un fracas plus terrible.

LE CENTAURE CHIRON

Silence, ô très insensé ! Toujours stupide, tu choisis pour bafouer le prévoyant et rire dans ta cervelle épaisse, le temps même où les signes de Zeus se manifestent à nos yeux.

(Le chêne immense qui a crû sur les ruines du palais, s'agite et bruit harmonieusement. Longues clameurs des Argonautes.)

PROiMÉTHÉE se retournant.

Enfles-tu à ce point ton orgueil, parce que des branches et quelques feuilles apparaissent sur ce bois ? Regarde vers le roc, à ton tour. Plus vite que n'a crû de ta lance le rejeton Dodonéen, ma force va le renverser.

HÈRAKLÈS (Il se met au devant du titan.)

Arrête, puissant fils d'Iapétos. Respecte l'arbre divin, te dis -je... Crains-tu donc que Zeus ou Athéna, ou quelqu'un des démons vêtus d'air, ne s'asseoient, pareils à des vautours, sur ses rameaux ou sur sa cime, pour t'épier de là haut ?

PROMÉTHÉE

Tu as raison, Amphytrionade. Je l'avoue, j'ai cédé malgré moi, à un emportement peu sage... Va, c'est bien. Pourquoi me soucier si la rumeur indistincte que

jette, sur quelques empans de mon roc, le spectre d'un vieux chêne moussu, vient de Zeus ou de l'éther ?

HÈRAKLÈS

Cette fois, tu as bien parlé. Laisse aux dieux ce qui leur appartient; toi, songe à pétrir Targile. Si tu dois régner surGaia, il faut que tu travailles, avant tout, à la repeupler de vivants, puisque une nef ou une tour n'est rien, vide des hommes qui l'habitent. Seulement, je te dirai ceci, car, tu le sais, dieu du rocher, celui qui cache sa pensée dans son âme m'est bien plus odieux que Cerbère ou les voraces Harpyes : use de tes mains pour agir, réprime ta langue désormais. Quand Toeuvre sera venue au jour, tu pourras, autant qu'il te plaira, converser de nouveau avec Zeus, ou, porté sur un char flamboyant, proposer tes doutes à d'autres dieux, s'il est d'autres dieux encore. Mais, tout d'abord, dresse debout, le tirant de l'argile sacrée, l'être qui doit remplacer l'homme. Et, si tu hésites, indécis, sur son port et sa stature, regarde ! Notre mère Gaia, en ramenant à sa surface ces ossements de géants, te montre quels étaient autrefois les enfants qui la peuplaient.

(Il retourne du pied les os immenses apportés par lui. Un grondement menaçant s'en échappe.)

LE CENTAURE CHIRON (du milieu des eaux, tout en nageant.)

Ha, ha! vite! qu'attends tu donc pour recueillir, de nouveau, Prométhée, la flamme dans la férule creuse? Sans nul doute, tu en auras besoin, car lorsque ton ample fils d'argile aura pris sa forme sous tes doigts, il te faudra encore, l'oublies-tu, faire descendre en lui la vie.

PROMÉTHÉE

Ne crains rien, je sais par quelle route doit passer, cette fois mon destin... Prends ton arc, Amphytrionade ; monte au sommet de ce pic où j'ai siégé, comme roi, sur Gaia. Puis, tendant le nerf retentissant, avec ta vigueur immense, frappe la montagne de ton trait.

(Hèraklès commence de gravir le rocher.)

LE CENTAURE CHIRON (11 s'arrête au milieu de la mer.)

Quel dieu provoques-tu ainsi ? A moins que tu n'espères, ô mauvais, en usant de paroles magiques, insuffler soudain à cette boue et l'âme, et l'intelligence?

PROMÉTHÉE

Pourquoi railler, fils de Kronos? Lorsque j'ai créé riiomme autrefois, ma torche, allumée au trépied, ne contenait que le feu titanien, la rouge moelle de la vie, l'âme impure, hélas ! qui concordait avec ces jours ténébreux. Mais, pour l'homme-dieu qui naîtra, Prométhée est sûr de conquérir la flamme vierge que la Terre a senti, tout au long de siècles moins obscurs, éclore peu à peu, dans son sein.

LE CENTAURE CHIRON

Jactance vaine, ô patient du rocher. Engloutis dans l'insondable abîme, sous les racines du chaos, les premiers dynastes créateurs, les Mères, Gaia originelle, siègent là-bas, environnés d'un mystère tellement immuable, que la foudre ouranienne aux cent nœuds, et même la suprême pensée jaillie des sourcils de Zeus, expirent au seuil de leur cachot,

PROMÉTHÉE

N'importe, j'en tenterai l'épreuve : ce que j'ai dit est prononcé. T'affermissant dans ta vigueur, bande

LE RECOMMEiNGEMENT DES AGES 367

ton arc, Amphytrionade. Et certes, plus le trait ira loin, plus rapide sera vers nous la montée de celle que j'attends.

(Hèraklès est parvenu au sommet du roc. Immobiles autour de Chiron, les centaures le regardent.)

HÈRAKLÈS

prenant à ses pieds une des flèches qu'il y a versées

de son carquois.

Tu persévères en ton dessein?... Prends garde ! Ne redoutes-tu pas, quand mon arc aura lancé la guerre aux dieux cachés de la Nuit, qu'il n'y ait plus aucun droit désormais, entre les Immortels et les hommes ?... Tu te tais, tu ne réponds rien... Soit, donc ! Gomme tu le commandes, j'agirai, m'étant toujours fait gloire d'obéir sans discuter.

Il tire. La flèche perce la terre et disparaît. Profond tonnerre sous la montagne,

LE CENTAURE CHIRON

Hélas ! malheur à nous, titan ! Se peut-il ! Tu as osé frapper ta mère, l'éternelle Gaia, celle que les dieux infernaux nomment Hestia, quand ils 1 invoquent, la Puissante qui, toujours immobile au centre de l'univers, y allume et y nourrit la vie.

PROMÉTHÉE

Parle mieux. Je n'ai point assailli les mânes, les dieux silencieux. Mais voulant me procréer un fils, j'appelle la Déesse à mon aide.

LE CENTAURE CHIRON

Ainsi, tu n'y renonces point... Mais comment attendre de toi autre chose, ô très scélérat ? A peine t'es tu montré au jour que, dans ta slupide démence, tel qu'un nouveau Géryon aux trois corps, tu as fait la

368 LA rSEF

ruierre à TOlympien, aux hommes et surtout à toimême. Or, que t'en revient-il, hélas! Les Immortels, jadis, avaient conjoint la terre vénérable et le ciel, ainsi qu'un homme noue ensemble, par leurs rameaux gonflés de lait, un palmier mâle et un palmier femelle, afin qu'ils produisent du fruit. Toi, méprisant l'antique loi et cédant à ton âme jalouse, tu as coupé le monde en deux moitiés. Par surcroît, ton audace impie, la curiosité criminelle, ne cesse de scruter les mystères qu'Adrastée s'est réservés. Insensé ! Que t'a servi, dis-moi, ce vouloir avide, impatient, cette inquiétude de connaître ? Sans doute, dans un combat de lyre oii Phoibos et toi vous chanteriez les neuf cieux, la naissance des mondes, ou les exploits des géants, les muses Piérides admireraient ton savoir, tes pensées cadencées, et combien ton esprit se déploie, agile et infatigable, et pareil aux torsions du feu. Mais, pour chasser de ton roc les ténèbres et créer l'homme nouveau, mieux vaudrait, crois-en le vieux Chiron, la foi aveugle, la foi humble de cœur, la foi sainte, première-née de Zeus, qui lui confie, pour la terre et le ciel, la dispensation de ses grâces.

(Il recommence de nager. Les centaures le suivent.) PROMÉTHÉE

Soit ! tu ne m'ébranleras point. Tes sarcasmes, tes prédictions funestes, n'expriment, rejeton du Cheval, que l'amertume de ton cœur et non la persuasion sincère de ton esprit.

HÈRAKLÈS

descendant vivement du rocher.

Laisse ces choses, fils du jour. Quoi qu'en dise celuici, les augures par le vol des oiseaux et les autres di-

vinations semblent maintenant propices. Sans nul doute, le trait irrésistible a frappé droit, au travers des obstacles, là où mon arc l'a envoyé.

(La terre s'entrouvre, rejetant la torche d'or apportée naguère par Néme'sis. Puis, une haute flamme d'un e'clat insoutenable, jaillit à l'intérieur de la caverne. On distingue, au milieu du feu, une grande forme noire.)

LA TERRE

Que me veux-tu, enfant ingrat? Par quel nouveau sacrilège éveilles-tu la Gardienne du feu de son sommeil éternel ? Sans doute, toujours agité, inquiet, en guerre avec Zeus, tu poursuis encore ton dessein de saisir la tyrannie du monde.

continuant de pétrir l'argile.

Je te salue, déesse vénérable. Certes, le ciel l'attestera, jamais jusqu'à ce moment, dans ma détresse, dans mes calamités, si extrêmes qu'elles fussent, je n'avais imploré ton secours. Mais, lorsqu'un fils de moi va naître, ô mère, quand, fermant le Hadès, le titan n'a plus que de la joie à partager avec tous ceux qu'il aime, je n'ai pu rester silencieux.

LA. TERRE

Hélas! quel rêve, qwzl espoir édifies-tu, de nouveau, dieu rebelle, sur le veut et la fumée? A travers tes paroles obscures, je devine confusément que, pour vaincre les destins, tu as formé le projet d'animer je ne sais quelle image d'argile... Malheureux! résiste à ton désir. N'es-tu pas las de déchaîner, sans relâche, au-dessus de la terre, d'épouvantables (léaux ?

PROMÉTHÉE

Je le vois, tu te crois encore, mère auguste, aux temps affreux de Zeus. Assise à jamais dans la nuit, sur le siège central du monde, accablée par la double torpeur de la vieillesse et du sommeil, tu ignores quels heureux changements^ quelles mutations de la Roue se préparent et déjà s'accomplissent. Apprends donc, apprends de ton fils ce que te cachent les dieux. Ton vieux trône immobile a tremblé. Ta sphère que l'effroyable Erèbe a menacé d'engloutir, lui échappe, pareille à un oiseau^ pour des destinées nouvelles.

LA TERRE

Achève, explique ouvertement tout ton espoir merveilleux. Lorsque tu parles de ce fils que ta main frémissante pétrit, seul le démon-dieu de l'éclair, mêlé de pluie et de soufre, et aussi le serpent amphisbène aux deux tètes opposées, seraient capables de comprendre aisément ta double assertion contraire. En effet, tandis que, d'un coté, tu accuses, enfant injurieux, la flamme du soleil paternel, la même que je roule en mes veines, d'avoir infecté Thomme ancien, tu me conjures, d'autre part, d'animer d'une flamme identique le limon de rhomn-,e futur.

PROMET! lÉE PÉTRISSEUR D'ARGILE 371

PROMÉTHÉE

C'est que j'ai deviné enfin, ô mère, la grande loi divine. Tout renaît, ton feu n'est plus souillé. Mon long supplice et mes douleurs ont transformé, en le purifiant, le principe terrestre de la vie. Aussi vierge, aussi saint désormais que Tardent éther abyssal où nagent les esprits de lumière, il va régénérer par tes mains, Thomme redevenu céleste.

LA TERRE

Quoi! espères-tu, fils du jour, dans ta révolte insensée, qu'aveugle, partiale pour toi, ta mère devienne ta complice ?

PROMÉTHÉE

Pourquoi non? Cède à ton suppliant, ranime la torche d'or, ô mère. Dès que l'enfant sera formé (et, tu le vois, déjà sur ses vertèbres disposées ainsi que des anneaux, les unes à côté des autres, j'ai modelé toute la chair) tu n'auras plus, ô reine des vivants, pour faire se dresser devant toi l'argile palpitante et vermeille, qu'à la pénétrer de ton feu.

LA TERRE

Ne t'éveilleras-tu jamais ? Seras-tu toujours en proie au songe ? La vie ne peut vous racheter. Thanatos, le spectre ailé du ciel, Thanatos qui vole en y fauchant la gerbe des innombrables âmes, est l'unique rédempteur.

Arrête ! que servent ces propos ? Ce ne sont pas, ô mère trop prudente, tes réticences ou ton refus qui, me dételant le pied, pourront arrêter le titan, quand sa course atteint déjà la borne. Si tu me dénies tcn se-

cours, apprends-le, Tesprit des eaux, les vents, les typhons de l'éther lumineux, mais surtout, les dieux que j'ai vaincus, Zeus, avec Ouranos et Kronos, pères de l'espace et des jours, m'aideront dans ma sublime tâche.

LA TERRE

Prends donc ces dieux pour alliés. Hestia refuse, ô téméraire, toute part dans ton forfait nouveau... Vois! Si ta flèche a reconquis le flambeau d'or merveilleux, si Aidés remet entre tes mains la torche de vie jetée par toi et qu^il a recueillie sous l'Erèbe, moi, je ne l'ai pas rallumée.

PROMÉTHÉE

N'essaie pas de m'ôter mon espoir ; tu la rallumeras, ô mère. Vois à ton tour. Ayant fini d'ébaucher les cheveux frissonnants où des souifles et des lueurs se jouent, je trace du doigt sur les paupières le grand signe mystérieux de l'antique Hypérion, en sorte que, le moment venu, le rayon vermeil de la clarté s'allume dans les larges prunelles. Et, prenant soin de faire entrer de même par les autres portes des sens, tous les dieux, tous les démons propices, disposant, rassemblant, peu à peu, dans le corps du nouveau titan, les pouvoirs de vie et d'harmonie que la torche sainte éveillera, ainsi, je réconcilierai, grâce à ce fils que je me crée, ta sphère ténébreuse et les cieux.

Clameurs de joie des Argonautes.

(assis sur un rocher.)

Plan excellent ! Et surtout, fils du jour, outre la suave Cypris, n'oublie pas le dieu jeune et bruyant qui mène les orgies des bacchantes. Car, certes^ nul

PRO.MÉTIlliE PÉTRISSEUR D'ARGILE 373

des autres Olympiens n'a fait aux habitants de Gaia un don plus excellent à mon gré, que la coupe, l'oubli des maux, le pampre, les couronnes fleuries, la source qui jaillit de Tamphore.

Il rit en tenant son genou dans ses mains. Un silence. LA TERRE

Ne t'amenderas-tu jamais ? Ta folie, ô patient du vautour, doit-elle perpétuer sans fin et la vie et la souffrance? Pourtant, quand s'écroulait le ciel, j'avais pu espérer un moment que ton renoncement à toi-même, ton acceptation de la mort, ta douceur résignée, ton dédain, allaient libérer l'univers. Mais tu t'es repris aussitôt à ton ardeur d'exister. Et loin d'être averti, hélas! par ton sang répandu, par mon deuil, par ton ignorance et ta misère, tu prétends que ton fils, à son tour, subisse ce que tu as subi.

PROMÉTHÉE

Oublies-tu, ô mère, que ce fils, autour de qui les Heures d'or font bruire leurs palmes triomphales, va naître souverain, tout-puissant. Non que flottent dans son esprit, comme aux temps de l'ancien Zeus, des aigles, des tonnerres, des chars, de grands vols éployés de Victoires. Mais la messagère de paix, l'étoile d'Eros, avant-courrière de l'avenir merveilleux, brillera doucement à son front.

LA TERRE (après un silence.)

Evoque donc tous les pouvoirs, appelle tous les dieux à ton aide... Insensé ! Quand tu ferais couler et la flamme et l'immense océan aux veines du nouvel éphémère, jamais l'homme, en se dépassant, ne vaincra les

destinées.

PROMÉTHÉE

Ta sentence ne m'émeut point. Il est fatal, ô mère, que tu nies le progrès, le mouvement, l'action, puisque, du fond de ton sommeil, tu t'opposes, sans même t'en douter, aux assauts du temps infatigable. Tandis que l'effrayant destructeur attaque l'univers des vivants et le bat avec ses ailes, toi, de qui la pensée participe à l'être et à léternité, incessamment, tu l'affermis. En effet, occupant, ô Gaia, malgré la jalousie des dieux, le centre du gouffre dans lequel s'agitent la matière et les mondes, c'est à ton trône qu'aboutissent les chaînes, si longtemps immuables, qui faisaient leur stabilité.

LA TERRE

Hélas ! hélas ! crois-tu, roi des humains, que ces chaînes soient brisées ? Rien ne saurait changer la loi. Vainement, tu jures que ton fils jouira d'un bonheur éternel. Aussi longtemps que les jours n'auront pas fait place à l'éternité, tant que mon globe refroidi ne se dissoudra pas en poussière, Thanato?, roi du vide infernal, ne cessera pas de mêler au souffle haletant des vivants la vieillesse, la maladie, la mort et l'horrible faim qui les contraint de se dévorer l'un l'autre...

PROMÉTHÉE

Est-ce bien toi qui parles ainsi? Mais, je te le répète, hélas ! Oublieuse, écrasée de torpeur, tu prends ton immobilité pour la loi éternelle des êtres... Eveille-toi ! secoue ce rêve enfin ! O mère, confie toi en celui qui, messager du Dieu voilé, t'apporte, après ton long sommeil, la révélation nouvelle : plus de Zeus, plus de Roi vengeur; l'univers est la Raison vivante, le désir

sans bornes évoluant au travers de l'infini des mondes. Chaque atome, chaque planète, fille imparfaite de TAmour, porte en soi une intention plus haute, une plus sublime destinée qui, de siècles en siècles, entraîne le beau choeur des astres et des esprits dans une ascension sans fin.

LA Tr:RRE

Hélas ! réfléchis donc ; moi aussi, je puis être subtile, ô enfant, ou tout au moins, m'apercevoirque ta bouche se réfute elle-même. Car si le monde est dirigé par TEsprit, dans son évolution, de là suit que tout en est divin, béni, parfait, nécessaire. Or, comment un être parfait peut-il tendre vers le mieux ?

PROMÉTHÉE

pétrissant l'argile plus activement.

A quoi bon te répliquer encore ? Certes, il est vain de frapper l'air de paroles opposées, puisque l'événement fatal, apportant, pas à pas, vers le roc, ou ma défaite ou ma victoire, n'a plus besoin que de peu de moments pour décider entre nous. Regarde ! Les épaules robustes, ainsi que le beau torse du dieu, apparaissent achevées. Maintenant, entr'ouvrant la poitrine, et appelant sur le limon, pour le purger de sa souillure, ô mère, ton souffle le plus doux, mes doigts forment le grand cœur souverain, en qui s'uniront tous les êtres.

Il l'élève en l'air. Cris des captives.

Tu le reconnais, Hestia, le vase, le nœud pourpré des veines, le dieu rouge dont le souffle embrasé court, en longs ruisseaux, sous la cliair. Et certes, animé cette fois par le fils du jour, non par Aidés, il sera, j'en ai la confiance, plus heureux que le cœur sanglant de

la triste mère des hommes, de celle qu'on nommait Pandore. Là, ta habitais, ô déesse: c'est l'autel où, pendant si longtemps, partout présente, tu as nourri la vie. Comme, au centre de leur demeure, les hommes, sagement, te consacrent, au dessous du trou de la fumée, la pierre flamboyante de Tâtre, t'y honorant de libations, selon le rite prescrit, de même, tu possédais en eux, dans la cavité de leurs côtes, ce foyer vivace, inextinguible où, à chaque respiration, leur être s'engouffrait tout entier. Et pourtant, je ne marquerai pas la paroi du cœur de ton signe. Nul dieu, nulle autre déesse, aucun démon, non plus, n'y descendra. Mais c'est moi-même, le titan révolté, qui prendrai ma place au sein du fils que ton argile maternelle m'enfante. Sans doute, tu devines pourquoi. C'est que ta langue, tout à l'heure, proclamait comme la loi du monde, l'inflexible nécessité. Et moi, je te le dis encore, les destins, les cieux ne tournent pas, attachés à la roue ténébreuse ; mais Adrastée n'est que l'esclave, la servante docile de l'esprit... Allons, maintenant, il est temps. Par ce signe, ô cœur, je te fais libre...

Il prend de son sang et le verse sur le cœur.

Vainement, le vautour dévorant, le chien de Zeus, pendant des siècles, a fouillé de son bec ma poitrine. La liberté y a duré, comme le tison qu'un pasteur enterre sous un amas de cendres, pour garder la semence du feu.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois, mes yeux sont-ils fascinés? L'embryon, l'enfant d'or merveilleux, me semble flotter dans l'éther et grandir, par moments, jusqu'aux nues, puis, se réduj-

sant, de nouveau, à la mesure des hommes, il n'a plus que quelques coudées.

(Prométhée s'est remis à pétrir l'argile). HÈRAKLÈ3

C'est bien, tu as raison, hâte-toi. Obéissant à mes conseils, achève, sans te laisser distraire... Non que je ne comprenne, ô titan, Tattrait, la volupté qui te pousse à scruter les secrets ouranicns. Moi aussi, encore que je sois plus habile aux travaux de la lance, j'ai, bien souvent, lorsque Hélios tombait et que les ravins s'emplissaient d'ombre, réfléchi sur le sort des mortels. Mais je suis vite las et quand je crois que je vais pénétrer le mystère, ma pensée trop tendue, tout a coup, se casse en moi et se dévide, comme le fil d'un fuseau.

Un silence.

LA TERRE

Ainsi, telle qu'aux âges antiques de la guerre de Zeus et des o-éants, ton aveuQ'le obstination rend mes conseils inutiles... Soit! continue donc de pétrir cette créature de boue. Appelle pour lui donner la vie, l'aurore, le couchant, l'aquilon. Et, puisqu'un fils si précieux ne peut rester désarmé, vite, à l'œuvre, industrieux titan! Que ta droite, battant l'abîme, rassemble, du ciel jusqu'aux Hadès, comme un homme mêle des vins dans un cratère, le mugissement de Typhœus, le venin dévorant d'Ophion, la grêle, les vapeurs embrasées, afin d'en composer un feu plus terrible encore que la foudre.

PROMÉTHÉE

Tu railles mon espoir, ô déesse. Mais si un reproche équitable laisse au cœur son aiguillon, le blâme qu'on

ne mérite point tombe, avant de blesser roreille. Cependant, que me parles-tu d'un tonnerre plus puissant ? Mon règne est celui de TAmour. Abjurant la haine à tout jamais, regarde! je trace sur les mains que mon art vient de finir, le signe de mon grand ennemi, le dieu de l'action souveraine. En effet, je le comprends enfin, il était fatal que Zeus régnât. L'Idée qui se réalise par l'univers des vivants devait, après l'informe Ouranos, engendrer le Puissant de TOlymipe. Et ce Puissant, un autre dieu va le dépasser à son tour, pour un cycle illimité des temps, jusqu'au jour où les mondes atteindront, hors du monde, à l'éternelle joie.

LA TERRE

Paroles vides, ô fils de ma douleur, et que dément ta plaie qui saigne. Si la vie se transformait, si les siècles, rien qu'en suivant leurs cours, accomplissaient les destins, le bonheur que tu promets à l'homme serait atteint depuis longtemps, puisque dans le gouffre des jours, les siècles passés, qui font déjà une éternité infinie, auraient dû tout réaliser.

PROMÉTHÉE

Laisse moi mon espérance, ô mère. Quand même, prise en tes rets subtils, ma pensée trop faible resterait impuissante à s'en dégager, tu n'ébranlerais pas ma foi. Le monde que je vois de mes yeux est vivant et véritable. Or, il n'offre rien que progrès, mouvement, évolution, désir.

LÀ TERRE

Crois donc à cette échelle d'or et au peuple de tes songes. Ce qui flotte derrière ton sourcil n'a rien de commun, sache-le, avec la réalité. Vainement, ta dé-

PIIOMÉTHÉE PÉTRISSEUR D'ARGILE 379

bile raison, méconnaissant la plénitude, la substance, rimmobile présent, affirme sa foi inébranlable en ces rêve§ qu'il te plaît de nommer révolution, le progrès. Certes, lorsque le ciel, plein d'étoiles, menait les danses de Zeus, la Nuée, le Vide étaient des dieux plus réels, moins vains, moins dérisoires que Tidolc imaginée par toi. En effet, ne t'aperçois tu point qu'un éternel désir atteste un Dieu toujours impuissant?

Il peut tout, mais selon les Ages. Chaque être revêt avec lenteur une fang-e moins grossière. L'univers est pareil à un temple où, sur des milliers de degrés, les âmes, se dépouillant sans fin du mal, de l'imparfait, de rimpur, s'élèvent de plus en plus haut et participent de plus en plus à l'être.

LA TERRE

Hélas ! enfant, ne vois-tu pas où ta parole aboutit ? Mêlé au monde, se cherchant et se torturant lui-même, ton Dieu s'agite dans un rêve à tâtons, et s'épuise à tout avorter. Point de justice, car les êtres, survenant chacun, à leur moment, sont plus ou moins tristes ou heureux, faibles ou forts, abjects ou magnanimes, selon la place qu'ils occupent dans la succession des jours. Mais pourquoi parler de justice? Loin d'être un temple, l'univers apparaît comme rafi"reux cachot, comme le charnier monstrueux où Aidés égorge ses victimes. Songe à ceci, fils de Gaia. L'avenir, afin d'être accompli, exige le sanglant sacrifice de tout ce qui emplit le présent. Puis, cet avenir, à son tour, se trouvant réalisé, c'est sur ses os desséchés que la vie jette une robe nouvelle, et ainsi^ sans cesse, d'âge en âge et de soleil en soleil. Donc, la mort devient, si l'on t'en croit,

38o LA NEF

rénergie même des siècles. Tel qu'un poison dévorant, ton Dieu consume l'univers, et pourtant, ô aveugle assembleur de rêves, de nuées, de prestiges, ce Dieu même n'existe point. Car, tu en es venu dans ton erreur, jusques à ce comble de démence. C'est une larve, c'est un fantôme vide, qui produit toute la création. Stupide, ne se connaissant que par l'esprit de l'éphémère, il a besoin pour combler son abîme et rêver son éternel néant, de mettre au jour l'aube et la nuit, les sphères, les étoiles, les bêtes, sans compter les races des humains, en sorte que, devenant toujours, il ne parvient jamais à l'Etre.

PROMÉTHÉE

Il S3 peut que je m'abuse, ô mère. Je ne t'en croirai cependant que lorsque, laissant là ce débat, tu auras tenté d'animer, avec la flamme de la torche divine, le titan sorti de mes mains... Regarde ! L'œuvre éclatant s'achève. Mon pouce a fini do pétrir la tiède, la souple chair du ventre, dont la courbe imite mollement la rondeur de l'océan marin. Et déjà, la pourpre de mon sang circule à travers les cuisses, car bien que tu abhorres^ ô Gaia, tout changement et tout progrès, le dieu futur ne sera point pareil aux vieux titans monstrueux, à Téléboas et à Gyès, recourbant leur queue en spirales.

LA TERRE

Arrière ! Oublies-tu donc, fils du jour, que Hestia demeure vierge et n'a jamais enfanté ? Sans doute, ma flamme est la matrice de ce que tu nommes la vie, de ce tourbillon d'apparences où je semble résider. Mais, dans la masse et l'épaisseur de la fournaise toujours en mouvement, je reste cependant, immobile.

PROMÉTHÉE

Que veux tu dire ? qui donc te comprendra ? Tout ne sort-il pas de ton sein? Les hommes, les dieux et les démons, ne t'ont-ils pas toujours nommée, depuis l'aube primitive des jours, la grande Mère auguste, inépuisable, de la vie et des vivants ?

LA TERRE

Qu'appelles-tu la vie, ô fils ? N'est-elle pas ce qui dure à jamais, bien plutôt que ce qui s'écoule ? Les âmes, cet filles de la Mort, sans cesse produites et dévorées par le feu qui les consume, loin de changer, de se mouvoir^ de se transformer dans le temps, ne trouvent que dans l'éternité leur être permanent et réel.

PROMÉTHÉE

Crois-moi, ne dispute plus... Viens ici ! Penchée sur cet enfant, consens enfin à déposer dans son cœur, ô douloureuse aïeule, l'ardente semence de l'esprit. Seul, en effet, ce dieu médiateur peut readre son unité au monde. Terrestre et divin à la fois, mais plus sage, plus fort que l'Olympien, réunissant dans sa poitrine Ouranos et Kronos asservis, il possédera, aussitôt qu'il se dressera sur le roc, l'essence même et tous les attributs de la royauté suprême.

LA TERRE

Comment pourrais-je t'obéir ? Hestia ne connaît rien des choses que leur perpétuel présent. Tous les temps, pour moi, toutes les races, toutes les générations, sont unanimes et verdissent ensemble sur l'arbre sans limites du ciel. Ecoute la parole suprême. Vie, naissance, entrée dans la mort, ne différent que pour Tesprit humain, toujours en proie au vertige. Quoiqu'il te semble, ô patient du rocher, la roue des

jours, l'orbe rapide de l'illusoire Némésis, contient uniquement le moment, l'éternité de l'être condensée dans un éclair immuable.

PROMÉTIIÉE

(après un assez long silence.)

Mais si tu refuses, ô mère, d'animer du feu de ton [lambeau cet enfant-roi mystérieux, révèle nous, tout au moins, quel démon, sur la terre ou dans les enfers, peut, en me prêtant son secours, mettre fin à Tceuvre commencée.

LA tp:rre

Un seul dieu au monde possède le germe d'or qui suscite la vie. Mais ce dieu, soit avec raison, soit par quelque instinct abusé de ton cœur pusillanime, finspire répouvante et Thorreur.

Achève ! Si je te comprends bien, celui que tu désignes ainsi, c'est Thanatos, effroi de l'univers, l'être mâle et femelle à la fois, exécrable aux dieux ainsi qu'aux hommes. Le cœur me bat, rien qu'à nommer la strige formidable et sacrée. Mais comment le roi de la Mort serait-il l'engendreur des vivants ?

LA TERRE

Silence ! ne m'interroge pas. Hormis les songes douloureux qu'il envoie à mon sommeil, j'ignore presque tout de ce dieu, quel qu'il soit, infernal ou céleste. Je sens qu'il ne m'est point ami ; je sens aussi, tandis que je médite l'immuable éternité, qu'il agit hélas! et réalise l'inquiète pensée du temps. Mais ma science ne s'étend pas plus loin. Ainsi que la nuit et le jour franchissent alternativement le seuil d'airain de l'Erèbe (car, dès que l'un entre, l'autre sort et jamais le même

PROMÉTHÉ'^ PÉTRnSEUR D'ARGILi: 383

lieu du monde ne les renferme tous deux) de même, l'obscur fantôme et moi, bien qu'un prodige inexplicable nous rattache l'un à Tautre, devons vivre séparés.

(Prométhée continue son travail. Un long silence). HÈRAKLÈS

Prends ton parti, fils d'Iapétos. Sans doute, je ne te blâme point, et même, mon cœur patient te loue de tenter ainsi tous les moyens pour faire plus grands tes fils mortels. Mais, d'autre part, si l'enfant-dieu doit rester inerte, sans vouloir, et pareil au plomb ou à la pierre, rien ne sert de Tavoir formé.

PROMÉTHÉE

Que dis-tu? j'ai un espoir meilleur. Si mes yeux ne m'abusent pas, la molle argile vermeille, qui semble déjà devenir chair, va rouler la vie dans un instant, au travers des membres attiédis. Finissant en hâte de pétrir les deux pieds éclatants et rapides, j'inscris dessus le signe d'Ouranos, aBn que ce dieu de l'espace y descende, ainsi qu'un tourbillon, avec la marche et le pouvoir sur l'étendue qu'il mesure.

HÈRAKLÈS

(Tl se lève et s'avance vers Prométhée.)

Certes, ton fils est beai, dieu du rocher. On dirait qu'Aphrodite marine, ou l'une des trois Kharitessoeurs, a mêlé parmi ses cheveu \', les reflets de l'or et de l'argent. Et son sang va et vient sous la chair, pareil à la pourpre brillante dont une femme méonienne ou carienne arrose, afin de la teindre, la toison d'une brebis.

PROMÉTHÉE

avec un transport de joie.

Oui, oui, victoire à l'homme, enfin !... Et je l'avoue,

lorsque je le contemple, si calme, si pur, si rayonnant, je sens mon cœur épandre en moi des ondes d'amour et de bonheur, comme une lyre qui vibre...

Cris joyeux des Argonautes.

Que n'es-tu demeuré sur ce roc, Chiron, centaure ombrageux ! Mais si, en traversant les flots, un regret ou quelque souvenir te fait retourner la tête, tu verras le chêne du titan investi d'une immense splendeur, tandis que les oiseaux sacrés, le cygne, Tépervier, la colombe, quittant Dodone et la Hellas, dirigent leur vol vers ma montagne, pour y contempler l'enfantdieu... Ah! ma poitrine se dilate. O transport! Mes prunelles éblouies de sa beauté merveilleuse, ne peuvent s'en rassasier. Plus doux qu'Eros, quand il sortit de l'œuf d'or étincelant, plus calme que Sélénè qui rêve, accoudée, les yeux clos, dans la nue, sur son urne de rosée étoilée, sans nul doute, ô fils de mon espoir, à l'instant oii tu vas surgir, sitôt que ta stature profonde envahira l'air serein, le rocher maudit refleurira, le Serpent qui entoure la terre retombera foudroyé, aux profondeurs de l'abîme. . M'entends-tu ? lève-toi, il est temps... Debout, vengeur de Prométhée?

Il le frappe de la main.

Puisque, en ton corps^ tous les signes mystiques du dieu futur sont réunis, puisque, armé de tous les pouvoirs, ton bras tient les clefs invisibles des hauts cieux, de l'air, de l'eau, du feu et du fluide éther subtil, vis enfin, respire, dresse-toi !

LA TERRE

o fils, tu l'espères en vain. Le splendide embryon de lumière peut contenir en lui tous les pouvoirs, tous les principes et tous les dieux, mais il les contient se-

PROMÉTHHE PÉTRISSEUR DARGILE 385

parés. Pour que l'enfant se dresse sur le rûc,^pour que le flot tiède du sang roule dans la veine cave, il faut que ces semences infécondes soient comme unies et pénétrées par la foudre du germe d'or.

Nouvelle pause.

HÈRAKLÈS

Parle, fils de Gaia, qu'attends-tu ?... Si c'est le démon de la mort, le spectre livide qui t'effraie, rassuretoi ! je n'ai pas oublié par quels rites on le conjure. En effet, étant entré jadis, dans le pays des Cimmériens, sous la brume épaisse et les ténèbres, j'ai appris de ces voisins d'Aidés, au cours des combats qu'ils soutiennent contre les Mânes envahisseurs, quels sacrifices apaisent Thanatos et les honneurs qu'il exige.

(Ramassant sur le sol une houe, il commence à creuser la terre, en face de la caverne.)

PROMÉTHÉE

Tu le veux, j'appellerai donc ce Pouvoir créateur, quel qu'il soit. Pourquoi douter, pourquoi tarder encore ? Lorsque les choses sont au pire, la sagesse véritable est d'oser... Mais cependant, au nom de qui, par quel dieu l'appellerai-je ? Si celui qui surgit à ma voix est, ainsi que je le présume, l'être qui hait les mortels, comment pourrai-je contraindre ce démon, le plus noble, le plus juste de tous, mais aussi le plus inflexible, à souffler la flamme de la vie sur l'argile inanimée?... Evoque le toi-même, Hestia, grande déesse originelle. Puisque, selon ton aveu, un mystère étrange vous unit et, à travers le temps et l'étendue, vous tient comme enchaînés l'un à l'autre, c'est à toi qu'il obéira.

LA TERRE

Tu persistes dans ton dessein ?... Malheureux ! Pa-

reil à ces fantômes qui se dénomment les vivants, tu brûles, dédaignant mes conseils, d'infliger la vie à un autre être. Soit ! le dieu-spectre paraîtra. Mais il n'est pas besoin pour Tappeler, que, comme le titan de réclair, j'élève ma clameur sur les mondes. Apprends combien est plus subtil le prodige qui nous lie. Même lorsque ma bouche se tait, même quand aucune parole n'est proférée entre nous, le dieu m'entend, si lointain qu'il puisse être... Vois, déjà les flammes pâlissent. De nouveau, l'éternité m'étreint; je sens dans mon cœur palpitant et la vie et la mort à la fois.

Un tourbillon de vent sort de la caverne. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Est-ce l'affreux peuple des morts qui pousse dans la tempête immense ces soupirs, ces râles convulsifs ?... Les rameaux du chêne de Zeus tressaillent et s'entrechoquent...

Silence subit et sépulcral.

O terreur ! Vois, à la place même où se tenait le spectre obscur, un démon étrange, radieux, mais plus pâle que le marbre, apparaît, tandis que, ça et là, le rocher qui tremble exhale encore de lugubres cornes de feu blanc...

l'RO.MÉTHÉE

Arrête ! retiens ton pied. Je ne te confierai, ô Strige, Tenfant-roi, espoir de l'univers, que si tu me révèles d'abord quels projets tu formes sur lui. Parle, dissipe mes doutes. Je l'avoue, ta fornie est belle à voir. Sous ton visage serein, sous ton front uni dont la pâleur rayonne dans la nuit merveilleuse, nul ne devinerait le démon haï et redouté de tous. Mais ton pas lourd fait résonner, au dessus des antres du Hadès, la terre, la tombe universelle. Et dans l'ouranos, devant toi, j'aperçois le signe destructeur^ l'épée qui sort de ta bouche et vibre, tout à coup, par éclairs.

LK DÉMON DE LA MORT (après un silence.)

Me connais-tu si peu, fils dlapétos ? Sans doute, l'univers des vivants meurt, mais il se renouvelle ; répée détruit, mais elle crée. Regarde ! Sa lueur illumine tout le vaste abîme ténébreux. Les nuées en tumulte bondissent, puis refluent, s'élargissant toujours, comme les flots de la mer.

L'épée s'agite avec violence.

PROMÉTHÉE

Quel est ce nouveau prestige ? Mon œil distingue.

ô démon infernal, je ne sais quelles rosées sanglantes qui pleuvent au travers de la nuit. Chaque palpitation du ciel en précipite, impétueusement, les effroyables rafales.

LE DÉMON DE LA MORT

Ne crains rien. N'est-ce pas du sang que la vie a toujours germé ? Au milieu de l'éther spacieux, l'épée tranchante vient d'ouvrir la vide, la profonde matrice oii, sous le voile des vapeurs qui s'exhalent du Hadès, Thanatos déposera ton fils. En effet, ce n'est pas à la vie que l'éphémère participe. Tout ce que tu nommes de ce nom, le sang qui court, le cri, le souffle ardent, l'action, la pensée inquiète, sont, au contraire, le feu mystérieux qui dévore la créature et, par là même, roi du jour, appartiennent au prodige de la mort.

Tumulte. Explosion de vapeurs.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Sois vigilant, vainqueur de Zeus. Déjà, l'ardent flamboiement qui flottait autour du dieu d'argile, disparaît à travers la fumée. Toujours plus vite, à bouillons sulfureux, Aidôneus vomit ses noirs poisons au dessus de la montagne.

PROMÉTHÉE

Tu les entends, larve du Styx. Et certes, s'ils gardent dans leur coeur quelque crainte ou quelque soupçon contre un dieu qu'ils méconnaissent, tu ne saurais t'en émouvoir. Vainement, tu proclames en effet, que tu es la lumière et la vie ; tout s'obscurcit à ton aspect. Et je sentirais moins d'émoi à braver en face le Tartare et ses hydres qui rugissent, qu'à contempler tes jeunes yeux, ta douceur et l'étoile ondoyante qui brille tristement sur ton front.

LA DESCEiNTE DU GERME D'OR S89

LE DÉMON DE LA MORT

Tu vois ma forme ténébreuse, avec Fombre qui me suit, mais tu ignores, ô patient du rocher, quelle fut ma gloire originelle. Sache le, au jour où je naquis, lorsque je me dressai debout sur l'abîme monstrueux, un flamboiement sans bornes m'entourait. Alors, le morne Hypérion, le démon du gouffre obscur, me conjura de lui prêter cette splendeur éblouissante, pour qu'il pût, ordonnant l'ouranos autour de l'œil brûlant du jour, y engendrer, parmi l'éther, les sphères, les êtres innombrables. Et, depuis lors, toute vie, ô titan, est l'effluve de ce dieu. Gomme siffle la flamme bouillonnante, le sang ardent de l'éphémère bruit dans ses veines pourprées ; sa faim qui renaît toujours, le souffle chaud qu'expire sa narine, imitent la voracité insatiable du feu.

PROMÉTHÉE

Hélas ! je comprends maintenant, je comprends pourquoi tout ce qui naît sous l'orbe funèbre du soleil t'appartient et connaît la mort. Mais parle, dis le moi sans détours : m'es-tu ennemi, m'es-tu propice ? Tantôt, larve splendide à voir. Mort effrayante et divine, j'oublie que ton cœur est de fer et je t'absous, en renvoyant à Zeus, à Aidés, aux Filles de la nuit, les forfaits que tu commets. Puis, comme réveillé tout à coup, ta pâleur et le vent sépulcral que tu souffles de ta bouche me glacent d'effroi et de stupeur.

LE DÉMON DE LA MORT

Tu me méconnais, fils du jour. Sans doute, Némésis me contraint d'exécuter sa dure loi ; sans doute, promis au roi des mânes, chaque souffle est mêlé de néant, et, comme l'instant présent ne cesse de choir

au passé sans fond, réphémère, tout le long de ses jours, se consume et rentre dans la tombe qui raccompagne à ses pieds ; mais cette loi m'est en horreur. Nul être de la terre et du ciel n'a espéré, je le dis devant tous, en ton supplice expiatoire, d'un cœur aussi fervent que le mien.

Je veux te croire, ô fantôme étoile, car, si tu peuples le Hadès, si le temps vivant s'abîme en toi, d'autre part, puisque tu as permis que l'infatigable Hélios, père des années et des jours, revêtît l'une de tes deux formes, tu rends au monde par ce dieu bienfaisant, et l'action et la durée... A l'œuvre donc ! plus de retard... Approche, puissant roi des Ténèbres...

Il se baisse et soulève l'enfant.

Tu sais ce que j'attends de toi. Comme Ixion, le premier meurtrier et le premier suppliant, a été purifié par Zeus, c'est ainsi que l'homme ancien doit renaître, après mon long supplice, innocent et lavé du mal.

LE DÉMON DE LA MORT

Mon désir s'accorde avec le tien ; mes mains frémissent, impatientes de placer l'enfant dans la nuée. Loin que je sois un dieu funeste, le Souci, la Vieillesse, le Deuil, et aussi Hypnos aux ailes noires qui verse ses pavots aux mortels, me chérissent et ne trouvent qu'en moi l'oubli et l'apaisement.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois, vois ! Toujours plus rayonnant au milieu de sa propre lumière, le dieu brille, transfiguré... O splendeur ! Secouant les cheveux qui flottent de sa

LA DESCENTE DU Gf-RME D'OR Bgi

tête immortelle, il ressemble, par instants, à Cypris, vermeille, lascive, étincelante, toute nue sous le beau ceste d'or, puis à Phoibos adolescent, pur et froid comme la neige...

PROMÉTHÉK

(après un moment de silence.)

Cette fois, tu m'as persuadé. C'est bien à toi, dieu au double visage, destructeur, mais aussi créateur, amer et doux à la fois, qu'il appartient, puisque Adrastée t'a remis le germe de la vie, de donner une âme à cet enfant. Ainsi que la flèche d'Eros a deux pointes, dont l'une est le délice et l'autre, le tourment des humains, de même, tu réunis en toi les pouvoirs qui nous semblent contraires* de la naissance et de la mort... Donc, je me fie à ta parole.

11 présente l'enfant à Thanatos.

Arrière mes doutes et mes terreurs ! Recevant l'embryon merveilleux, dépose-le sous la nuée. Et puissent mes yeux ne le revoir, au sortir des mauvaises ténèbres, que radieux, grand, triomphant, élevé sur tous les autres dieux !

LE DÉMON DE LA MORT

prenant l'enfant dans ses bras.

C'est de toi seul, ô patient du vautour, que les destinées dépendent. Si l'enfant-roi sort de la nue, immortel et surhumain, si ta sagesse a pu, en le formant, transporter désormais l'éphémère par delà les souffles de la mort, mes pieds s'arrêteront enfin, et renaissant candide, glorieux, pur, lavé de mes souillures, je recouvrerai aussitôt, avec ma splendeur éclipsée, mes ailes qui couvraient tout le ciel.

II dépose l'enfant dans la nuée qui se referme aussitôt.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O joie ! Présage merveilleux ! Sous ses pieds, la terre souriante enfante une jonchée épaisse d'asphodèles, de narcisses éclatants et de violettes pourprées. Et déjà, fondues au souffle tiède où s'amollit Tàpre hiver, des larmes multipliées ruissellent du givre produit par sa venue et qui hérisse, en longs glaçons, le porche colossal du Hadès.

Mon âme aussi, à chaque instant, sent redoubler son émoi. En effet, ô reine de la Nuit, si le mal devait triompher, pourquoi porterais-tu sur ton front cette flamme radieuse ? Tes larmes, ton étrange splendeur et les plaintes que tu élèves, désireuse de t'arrêter enfin, prouvent à mon coeur qu'un être existe où le repos est trouvé...

LE DÉMON DE LA MORT

Comment ne point gémir, hélas ! Haï des dieux et des mortels, poursuivi et traqué, sans merci, par une Erinnys obscure, je parcours infatigablement, à la lueur du glaive en feu qui chemine devant moi, la terre, les étoiles, TErèbe. Et chaque fois que l'épée vibre, suscitant et fauchant tour à tour, dans la tempête formidable des âmes, des myriades de vivants, ces larves s'assemblent autour de moi et, en maudissant leur naissance, m'assaillent d'une immense clameur... Que dire? que leur répondre? Vainement, je m'interroge, hélas ! Non seulement l'essence du Divin, le Verbe, la Parole profonde qui dissiperait leur efi^roi, me demeure impénétrable, mais jamais je n'ai pu deviner mon énigme et mon propre secret. L'âme des morts vit-elle encore ? L'éphémère, quand il fuit de

LA DESCENTE DU GERME D'OR 3g3

ses os, a t'il part, dans un lointain Olympe, à la joie et à la lumière ? Ou bien, l'esprit, le temp-^, le souffle, prennent-ils fin avec lui ?... Ainsi je vais, roulant incessamment ces pensées qui me torturent, tantôt, persuadé dans mon cœur qu'il existe, hors de Gaia, un royaume éclatant de la vie et qu'il m'est donné d'en ouvrir la porte mystérieuse, tantôt n'ayant plus foi qu'aux ténèbres, au mal universel, au néant... Ah ! hélas ! qu'elle tombe enfin, l'épée qui sort de ma bouche ! Que rhorrible étreinte dont je suis éternellement dévoré... Mais quoi ! la voici qui revient... ha! ha! m.es entrailles crient... Elle me mord, elle m.2 mordj la chienne gloutonne, insatiable.

(Pause. Soudain, l'épde qui sort de la bouche de Thanatos, ondoie avec plus de fureur. Un nœud de foudres jaillit de sa pointe, Prométhée s'en saisit. Tumulte.)

LE DÉMON DE LA MORT

Arrête ! Ne crains-tu pas d'oser au-delà de ce qui est permis ? Aucun mortel ni aucun dieu, jusqu'ici, n'avait même entrevu cette flamme toujours cachée dans la pierre, dans les eaux, dans Téther, dans la matrice où les vivants mûrissent lentement, loin du jour... Mais soit! puisque tes mains rapides ont saisi, tandis qu'il s'élançait, le germe d'or mystérieux, efforce-toi d'en rallumer le flambeau sacré de Némésis, la torche d'or qui, comme sur des ailes, voltige, sans cesse, autour de toi.

Tonnerre. Des flammes et des éclairs environnent Prométhée. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

îô ! lô ! Vois comme le titan, violemment assailli,

tout à coup, tandis que la montagne tremble, se débat contre les tourbillons d'un feu d'or éblouissant. Piété au sol, le front penché, ténébreux sous les rameaux vermeils du chêne qui emplit l'ouranos, il s'agite, épié de là-haut, par les spectres des vieux dieux de l'Olympe.

LE DÉMON DE LA MORT

Sois ferme... redouble ton efifort. Comprenant mieux ta pensée, maintenant, je t'approuve, bien loin de te blâmer. Car, sans doute, faut-il savoir, avant que de donner la vie à l'homme de l'avenir sublime, ce qui a corrompu l'homme ancien.

Pause. La lutte continue.

HÈRAKLÈS

frappant dans ses mains, joyeusement.

Courage ! tiens bon, ne cède point... lô ! lô ! spectacle admirable ! Ta peau fume, tes reins, en se ployant, craquent et fondent en sueur. Certes, à te voir repousser, en bondissant ça et là, les attaques redoublées de la flamme, tu ressembles à un bûcheron assailli, au sonimet d'une roche, par un vol d'aigles chasseurs...

(Les tourbillons du feu semblent décroître.) LE DÉMON DE LA MORT

N'aperçois-tu rien encore, titan? Ton œil qui plonge au centre même du brasier mystérieux, n'y a t'il pas enfin saisi l'essence des choses et leur secret?

PROMÉTHÈE

reprenant haleine.

Que te répondre, ô magnanime ? Le mystère du germe d'or demeure voilé sous sa clarté. Tout ce que ma prunelle éblouie distingue en ses profondeurs, ce

sont deux flammes différentes, Tune pareille à un foudre ccarlate, l'autre blanche et comme apaisée, qui, s'allumant et s'éteignant sans fin aux gouffres mouvants de la fournaise, s'enlacent ainsi que des serpents.

LE DÉMON DE LA MORT

T'ai-je bien compris, fils de Gaia ? Le feu de vie, l'esprit subtil, le foudre qui pénètre les mondes, est-il tramé selon que tu le dis ?... En ce cas, tout me devient clair. Oui, je retrouve, stupéfait, dans la belle flamme double, l'essence, les phases du prodige dont l'univers est émané.

(Le flambeau, immobile depuis un instant, recommence à voleter sous le chêne. La lutte reprend '

d'une voix haletante.

Parle, poursuis, n'hésite point. En effet, peut-être importe-t-il, pour le salut des mortels, que j'apprenne comment les deux essences qui composent le germe d'or, sont sorties autrefois de ton sein.

Grondements, tonnerres redoublés.

LE DÉMON DE LA MORT (Il parle avec une vive agitation.)

Ce qui te semble un feu pourpré... Mais que je te raconte d'abord... Bien qu'ici, naguère, devant toi, Ouranos ait réclamé les noms de Père et d'Emanateur, cependant, avant Thanatos, toutes choses (m'entends-tu, fils du jour ?) toutes choses dormaient, enveloppées par la Mort qui est la Faim. Soudain, un songe vint sur moi, soit que mon âme obscure, en s'ouvrant, eut enfanté la pensée, soit qu'un dieu me donnât ce conseil. Puisque tu as pour loi de dévorer, ô Mort, produis les créatures: une fois revêtu de chair,

l'univers sera ta proie. Alors, le vent chaud de la vie jaillit hors de ma poitrine ; le désir, le vide, la faim, Tangoisse s'attachèrent à mon cœur, en même temps que je voyais, descendant parmi les cieux obscurs et les éclairant peu à peu, un rets immense, plein de bêtes égorgées, quadrupèdes, oiseaux, impurs reptiles. Et, le sang coulait du réseau, en sorte que, fronçant les narines, j'éprouvais, toujours plus haletant, malgré ma honte et mes remords, une irrésistible tentation de me ruer pour y boire. Et j'entendis le sang crier. Mais c'était moi qui, dressé tout debout et m'éveillant de mon rêve, avais poussé cette clameur. Et tandis qu'à demi engourdi, ma mémoire et ses rayons épars achevaient de se réunir, j'apercevais, comme en un tourbillon, et sous le vent de l'épée, mon cri qui est la Parole, engendrer dans l'abîme du temps, l'Erèbe, les mondes ténébreux et aussi l'ardent Hypérion qui* investi, comme je te l'ai dit, de ma lumière éblouissante, produisit à son tour les vivants. Eh bien, ces phases du prodige, tu les as devant toi, maintenant. Ce qui te semble un feu pourpré est sans doute, sous sa forme visible, ce désir empoisonné, hélas ! cette faim, cette impulsion aveugle, que les hommes, la trouvant dans leur cœur, appellent la Volonté. Et le rayon blanc merveilleux te cache la Pensée immortelle dont, sans cesse, émane la voix et qui reflète en son vivant miroir, le songe de l'univers.

PROMÉTHÉE du milieu de la fournaise.

Tu as parlé clairement, roi des morts. Et puissé-je, ainsi qu'il me le semble, avoir trouvé dans ce que tu m'as dit, le moyen certain de triompher!...

LE DEMON DE LA MORT

Achève, que médites-tu ? L:i serrant, l'étreignant de tes mains, je te vois tirant en sens contraire, sur la flamme du germe d'or. Mais à peine as-tu divisé la substance inextinguible, qu'aussitôt elle se réunit, en ondoyant plus fortement.

PROMÉÏHÉE

comme redoublant d'efforts.

Ne crains rien ; malgré les apparences, la lutte touche à sa fin. Déjà, l'incendie décroît, la chaleur où je suis plongé, peu à peu, devient moins dévorante... Vois! L'ardente flamme écarlate, ralentissant ses tourbillons, s'endort en ses profondeurs où apparaît, par zones immobiles, un calme feu blanc et vitreux.

(Tonnerre. La fournaise s'éteint, tandis que Promcthée trépigne, comme s'il foulait une flamme sous ses pieds. Il tombe assis, en agitant dans sa main le flambeau d'or, où brille un feu blanc, immobile.)

Qu'as-tu fait ? Il semble qu'une épée ait passé au cœur de tous les êtres, avec son tranchant glacé...

LE DÉMON DE LA MORT

Hélas ! l'enfant ne naîtra point. Vois, titan, aux quatre coins du monde, les grands dieux qui t'ont précédé, Zeus, Kronos, Ouranos, Ophion, sachant bien que le feu blanc est vide, se dressent en ricanant.

PROMÉTHÉE

encore haletant.

Que dis-tu? La flamme de l'Esprit, recueillie sur la torche d'or, y brille désormais sans mélange. Oui, j'ai

éteint sous mon talon le feti rouge du désir. Pourquoi donc t'en étonner, ô Strige? N'ignorant point que Tètre composé est destiné à se dissoudre et, par suite, à goûter la mort, j'ai rendu au germe merveilleux son unité primordiale.

LE DÉMON DE LA MORT

Soit! mais purifié par toi, ce germe qui contient nos destins, a cessé d'être fécond. Ton zèle t'a déçu, Prométhée. Qui retranche au souftle originel Tamour avec le désir, court le risque de le rendre stérile. Le front ceint de la mitre d'or, où vivent ciselées les images des bêtes qui peuplent l'univers, Eros vole à travers le ciel et, maître des espaces ouraniens, poussant les astres enflammés Tun vers l'autre, y éveille sans fin la vie.

PROMÉTHÉE se dressant tout à coup.

Arrête ! Veux-tu donc célébrer l'implacable ennemi des vivants ?

Il s'avance vers la nuée suspendue au milieu du ciel.

Cet Eros funeste que tu loues a été suscité par les dieux pour mettre sur les chemins du monde l'angoisse, le trouble, la douleur et tous les fruits empoisonnés de l'amour et des lascives joies. Et certes, sous peine de renaître pareil en tout à l'homme ancien, l'homme-dieu, rejetant le désir, puisque le désir est le mal, le manque, la privation, le vide, ne doit plus avoir part, désormais, qu'à l'auguste Intelligence...

11 secoue la torche au-dessus de la nuée; la flamme reste immobile, inerte, sans se détacher.

LE DÉMON DE LA MORT

Vains efforts ! Plus tu t'agites, hélas ! au milieu de

la clarté spectrale qui emplit lugubrement l'éther, plus le feu adhère au flambeau.

Nouvelle tentative de Promcthée.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois, la nuit s'élargit encore. O Aidés, quelle horreur me saisit ! Dans une lumière livide oii tout paraît étrange, monstrueux, il semble que d'autres cieux, sans fin, s'approfondissent en d'autres cieux.

LE DÉMON DE LA MORT

(après un silence).

Je t'avais prévenu, fils du jour, mais tu n'as pas voulu me croire. Le désir aveuQ^le ne voit rien sans l'œil de l'intelligence, mais l'esprit, d'autre part, est inerte, si le désir ne le meut. Comprends-le enfin, dieu du rocher. De même que la terre subit pour enfanter ses fruits et ses moissons, les étreintes nues d'Ouranos qui l'embrasse tout entière, de même, les deux Pouvoirs divins, l'intelligent et le stupide, doivent se joindre l'un à l'autre, pour faire naître la vie.

Espères-tu me décevoir ? Vainement, tu mets dans la balance, ainsi que des forces égales, la Volonté et l'Ksprit pur. La pensée précède le désir : c'est l'esprit, lui seul, qui communique aux êtres la réalité.

Il secoue de nouveau la torche, désespérément. LE DÉMON DE LA MORT

Cesse ! Que te sert d'agiter ce feu sans vie sur l'argile? Tu t'obstines en vain, fils d'Iapétos. Et même, bien loin que le vouloir naisse de l'intelligence, il semble plutôt que le destin, en assignant à ces pouvoirs rivaux et leur tâche et leur royauté, l'ait fait justement à rebours de ce que proclame ton orgueil.

PROMÉTHÉE

s'arrctant, comme frappé de stupeur.

Quoi ! nies-tu que Flntelligerxe soit le souffle primordial ? Et pourtant, nul ne saurait vouloir sans idée et sans connaissance.

LE DÉMON DE LA MORT

Je ne nie rien. Qui oserait expliquer le mystère des cieux, en se vantant de le comprendre? Sans doute, la pensée et l'esprit paraissent essentiels à l'être. Mais, d'autre part, avant que de penser, tout veut dans la nature, ô titan, car tout cherche sa voie, tout aspire, tout procrée, tout évolue. Reconnais donc que si l'Intelligence, au faîte des demeures sacrées, reflète les mondes en son miroir, c'est d'abord le Désir qui les meut et leur impose le dur effort de vivre.

PROMÉTHÉE

Mais Tessence vraie de la vie, la conscience, cette âme de notre ànie, n'est-elle pas formée pourtant, puisqu'elle nous révèle à nous mêmes, uniquement de

la pensée ?

LE DÉMON DE LA MORT

Elle peut paraître aussi bien, émaner de l'autre pouvoir. L'efl'rayante énergie qui, dans l'homme éclairé par la connaissance, devient un vouloir réfléchi, se manifeste, parmi la création, ainsi qu'une tendance aveugle, spontanée, irrésistible. La pierre pèse, l'eau s'écoule, le chêne, comme un lutteur puissant, cramponnant ses racines au rocher, étire ses bras noueux dans l'air. Et lorsque l'Ame, libre enlin, dépassant la matière insensible, bondit avec le cerf qui brame et déploie ses ailes avec l'oiseau, ces premiers-nés sauvages de l'esprit, bien que quelque pensée déjà éclaire

- LA DESCENTE DU GERME D'OR .|oi

leur cervelle confuse, ont surtout l'instinct pour se guider.

PROMÉTHÉE

Tu dis vrai, leurs buts les plus pressants leur demeurent incompréhensibles. C'est en ignorant Toeuf futur, par l'inquiétude soudaine et prophétique d'une trouble divination, que Tépervier construit son nid; la maigre fille d'Arachné ne sait point en vue de quelle proie elle ourdit de ses mains filandières, le piège subtil de ses réseaux.

LE DÉMON DE LA MORT

Achève et reconnais aussi qu'il en va de même pour l'homme, pour l'élu, pour celui qui t'est cher. Si, par le front, comme tu le prétends, il siège au milieu des clartés de la pure intelligence, son cœur n'en est pas moins empli de la force obscure et des vapeurs de l'autre soufïle orageux. Réfléchis à ceci, fils du jour. Quand mon frère, le roi nocturne, Hypnos, en se coulant sous les paupières, dissout l'humaine pensée, quel pouvoir continue d'avoir soin de l'éphémère endormi? Qui roule les vagues de son sang ? Qui cadence, en gonflant ses poumons, le rythme de sa poitrine ? La raison ? Non, mais l'autre part de sa vivante énergie.

Un silence.

PROMÉTHÉE

Pourquoi mener ce long débat? Esclave de ton horrible faim, tu juges que l'essence du monde est le vide et le désir. Moi, je sais qu'au dessus de toi, le dieu suprême n'est rien que plénitude, intelligence, savoir.

LE DÉMON DE LA MORT

Prends garde, ne t'abuses-tu point ? Tombés, hors

du sein paternel, dans l'espace et la durée, ces spec-

très qu'on nomme les vivants, surgissent, disparaissent aussitôt et sont renouvelés sans tin, ainsi que par des coups de foudre. Dès lors, comment Tintelligence, diverse, contraire en chacun d'eux, et fragmentairement successive, puisqu'elle a pour forme le temps, pourraitelle constituer l'unité réelle et la substance? Non, s'il est une plénitude, elle n'est rien que Volonté. Identique et indivisible, tu la trouves entière, fils du jour, chez le plus grand et chez le plus infime de tous les fils du limon. Le ver veut vivre et persister dans son être, aussi intensément que le dieu ou l'éphémère.

PROMÉTHÉE

J'admire tes arguments subtils. Je comprends aussi, je le répète, dieu de la vie et de la mort, que le partage, le fatal équilibre entre le vouloir et l'esprit, ces deux forces opposées, te semble l'invariable loi. Mais toi, larve, comprends aussi qu'en me pressant de recueillir et de verser sur l'argile le feu rouge si funeste aux mortels, tu condamnes celui que j'ai pétri, le roi des âges prochains, à subir de nouveau le mal même dont je prétends le guérir.

LE DÉMON DE LA MORT

Il faudra t'y résoudre pourtant. Je t'en préviens, sage fils d'Iapétos, l'intelligence est sans pouvoir dans cette dernière épreuve. C'est par le cœur, c'est par le désir seul, c'est par ce feu haï de toi, que l'Esprit aura sa rédemption.

PROMÉTHÉE

Quoi! oublies tu déjà, ô Strige, ce qu'est Thomme et d'où naît son malheur? Rien de ce qu'il a ne lui plaît, mais toujours, misérable et déçu, il tend les bras avec amour vers les choses qui le fuient. Point de cesse,

point de remède. A chacun de ses vœux satisfaits succède, rallumée aussitôt, Tardeur d'un autre désir, comme une torche qui, tombant dans un gouffre, décèle aux yeux, à chaque instant, plus de ténèbres visibles .. Mais est-ce bien au roi des mânes qu'il faut rappeler ceci ? Toi que torture, depuis que tu es né, ta faim irrassasiable, certes, tu dois savoir encore mieux qu'aucun des spectres de Gaia, ce que contient d'angoisse et de tourment l'abîme du désir éternel. Que dis-je? le désir; nomme le de ses noms divins, Cypris, l'Erèbe... O femme, morne prêtresse nue, fleur du Hadès, par quel verbe magique, propre aussi à te plaindre, hélas ! te maudire et te détester? Ce trouble douloureux qui t'emplit, ce lascif vertige qui, soudain, court comme une vapeur dans ton ventre, puis, éclate par des pleurs, ta démence, tes rires éclatants, tes longs cheveux qui ondoient, ce sont là les fascinations, les maléfiques sortilèges, au moyen desquels Eros charnel crée sans fin des êtres nouveaux, pour servir de pâture à la mort. Mais, cette fois, c'en est assez. Détestant l'ancien aveuglement, j'exclus le trouble, la fièvre, la passion, de la race humaine nouvelle. Ecoute le serment que je fais. Le titan-roi, l'enfant qui doit surgir de l'argile rayonnante, je veux, ou qu'il avorte, ou qu'il naisse immuable et immortel.

Il jette le flambeau à ses pieds, avec violence. LE DÉMON DE LA MORT

Loué sois-tu, vainqueur des dieux! Cette fois, bien qu'à ton insu, tu as prononcé le mot suprême que la terre attendait de toi. Faisant luire tout à coup à mes yeux l'aube de la délivrance, ton geste va terminer, peut-être, le supplice des humains.

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, ô fantôme du Styx ? Pourquoi t'efforces-tu d'éveiller dans ma poitrine une espérance qui, pareille à tant d'autres, hélas! ne sera pas réalisée ?... Laisse-moi, je ne suis plus rien ; désabusé de moimême^ je maudis et j'exècre la vie. Arrière!... Quand je voudrais, d'ailleurs, pour animer le nouveau dieu, réunir sur la torche sacrée, les deux souffles ennemis, je ne le pourrais plus, ô Mort.

LE DÉMON DE LA MORT ramassant le Hambeau.

Quoi ! as-tu cru, un seul instant, parce que tes yeux ne l'apercevaient point, que le feu d'Eros était détruit? Insensé! Même éteint sous ton pied, tu le retrouverais partout, dans la roche, dans le flot, dans réther, dans toute chose où bouillonne la vie.

(Il frappe la terre de la main ; des milliers de flammes écarlates s'en échappent. La torche se rallume.)

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

lô ! lô ! Brandissant le flambeau où les deux flammes réunies ne font plus qu'une immense lueur, la déité mystérieuse se dresse au sommet du roc... Rayonnante, ses noirs cheveux flottant, tout debout sur ses sandales d'or, elle apparaît comme grandie, me troublant par ses yeux douloureux, et son beau sein gonflé, qui n'est ni de l'homme, ni de la femme.

se levant précipitamment.

Que fais-tu? arrête! attends encore... Ne commets rien d'irréparable, ô Strige... En efl^et, qui donc te comprendrait ? Ta bouche renonce hautement le désir et son ardeur funeste. Et pourtant^ c'est de ce désir,

de ce feu exécrable et souillé, que tu prétends animer devant moi, Targile du titan qui va naître...

LE DÉMON DE LA MORT

Ne t'étonne pas de ceci. Sans doute, le triste cœur de l'homme, faible, cruel, inique, impur, se fait l'esclave trop docile du vice. Mais j'ai reconnu cependant, par une méditation profonde, que, s'il se confie à Tesprit, il peut guérir, pareil au scorpion qu'on écrase sur la piqûre, tous les maux qu'il a causés.

PROMÉTHÉE

Hélas! comment te croire, ô Mort? Eteint-on le feu avec le feu ? Le mal sera-t-il aboli au moyen du mal lui-même?

LE DÉMON DE LA MORT

Pourquoi non ? Demeuré libre en soi, le désir est apte à libérer l'àme de sa prison terrestre. Quand il s'attarde à Tillusion et au mirage du monde, c'est de tous les jougs le plus lourd. Mais quand il souffre, quand, au cœur des vivants, il se nie et se déteste, la Volonté s'anéantit, grâce à son propre vouloir.

PROMÉTHÉE

Que dis-tu? y réfléchis-tu bien? La terre serait donc rachetée, si la souffrance y suffit. Quand le vautour planait sur moi, quand, chargé de carcans et d'entraves, je pendais à l'affreux roc glacé, n'ai-je pas expié pour Gaia ?

LE DÉMON DE LA MORT

Tu te méprends là, fils du jour. La rédemption doit nous venir, non du dehors, mais du dedans. C'est contre toi, pour guérir en ton sein cette fièvre ardente de la vie, qu'il eut fallu tourner, pendant les siècles

4o6 LA NEF

où les dieux te torturaient, la vertu d'expiation de ton sang et de tes douleurs.

PROMÉTHÉE

Hélas! mon cœur te devinait, je le vois maintenant, ô déesse, lorsque, sans regret, tout à l'heure, j'appelais la ruine sur Gaia. Mais les remontrances d'Atlas, les prières de ceux-ci, l'ont fait vivre.

LE DÉMON DE LA MORT

Certes, le rachat en est dur, Ophion jaloux défend sa proie. La nature, qui est le nom terrestre de l'obscure Volonté, ne permet qu'après mille combats à l'Esprit de rompre ses fers et de se séparer d'elle. Ainsi, partout, peine et tourments ; il semble que toute chair expie... Quel crime? Le vrai crime de l'homme, celui de vivre et d'être né.

PROMÉTHÉE

O profondeurs! silence! abîme!... Mystère si ténébreux, hélas ! que c'est au gouffre de Dieu seul, je le répète après toi, que l'énigme en doit être cherchée... Oui, tu l'as dit, roi des douleurs. Peut-être que l'abyssal néant étant la cause et la matrice de tout ce qui paraît exister, l'Ame a commis, en voulant naître et dire: moi et le mien, l'exécrable faute originelle... Peut-être, ô songe plus profond ! le créateur luimême ayant déchu, en troublant par les vagues fantômes des univers et des jours, l'heureux silence éternel, aspire-t-il à recouvrer enfin son unité primordiale, et à reconquérir le non-être.

Pause.

LE DÉMON DE LA MORT

N'importe, ne désespère point. Lavé jadis aux flots de sang de ton supplice terrible, purifié encore par

tes efforts pour contempler l'Etre réel, il se peut bien qu'à ton insu, et en devançant le temps, tu aies déjà introduit, dieu du monde, au règne de Télernelle Joie, ce fils qui t'est substitué.

Nouveau silence.

PROMÉTHÉE

Eh bien, soit ! Quoique tes paroles restent encore, sous la nuit qui les couvre, difficiles à pénétrer, je veux te croire, ô tête Stygienne. Mais, tout d'abord et sans retard, remets-moi la torche qui flamboie. Funestes, toujours souillées de sang, tes mains ne sont pas assez pures pour venir en aide aux Destinées... Donne, allons ! Puisqu'il s'agit, ô reine, de rendre l'éphémère immortel en lui faisant franchir la vie, ce n'est pas à toi mais au titan, l'antique rédempteur de la terre, que cette tâche est dévolue.

Il prend la torche des mains de Thanatos. LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Puisses-tu l'accomplir, fils du jour! Mais regarde! Partout sur le rocher, et jusqu'au seuil de Tantre obcurd'où sortent, en tourbillonnant, des flocons de pâle brume, mille fils farouches de Gaia, les loups gris, les onces, les lions, les cerfs aux puissantes ramures, attendent, tournés vers la nuée...

Ah! des pleurs montent à mes yeux. Tout mon cœur, soudain, fond de pitié pour les brutes, vos tristes frères... Puisse la rédemption de Fhomme finir aussi leurs douleurs !

(Il secoue la torche. La flamme crépite et disparaît, en même temps que la nuée s'illumine d'une immense clarté d'or. Tumulte, Cris joyeux des captives.)

4o8 LA NEF

LE l)l':\ION DE L.\ MORT

Ne t'agite pas, fils du jour, calme-toi... L'as-tu donc oublie : Celui que trouble la passion, n'entre pas au royaume divin. La rédemption du monie doit sortir de ton entier renoncement et de ta mort à toi-même.

De nouvelles flammes écarlates jaillissent, par milliers, dans l'éther.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ecoute le strident sifflement. Avec une ardeur sans repos qui m'éblouit la paupière, d'innombrables esprits mystérieux voltigent, illuminant tout à coup l'immense floraison de pourpre qui éclate au milieu des glaciers. Vois, gorgée de lave et de feu, la montagne entière fume; le myrte croît, la vigne, ça et là, serpente sous le pampre feuillu. A chaque place où une goutte de la semence d'or est tombée, elle germe, soit en d'épais tapis de roses, de safrans, d'amarantes, soit en de bizarres cristaux qui, parmi les lierres noirs rampants, hérissent les basaltes et les grès.

La clarté s'éteint brusquement.

PROMÉTHÉE

Quelle larve, quel fantôme envieux nous ramène ces ténèbres?... Ah! ah! hélas! malheur sur nous! le germe a-t-il avorté ?

LE DÉMON DE LA MORT

Ne crains rien, tout se succède ici comme l'ordonnent les destins. Si Fissue tarde à ton gré, si, toujours caché sous le nuage, le dieu nouveau n'apparaît pas, c'est que le germe d'or, descendu dans la matrice de l'Heure, y subit les phases et les lenteurs de l'antique gestation. Entrée au cœur de Tenfant, car le cœur est

LA DESCKNTE DU GEK.ME D'OR 409

ce qui vit d'abord et ce qui meurt en dernier, la puissante flamme de l'esprit va, nerf à nerf, fibre après fibre, occuper le corps et allumer, tout le long de ses réseaux subtils, l'intelligence et le vouloir.

PROMÉTHÉE

Vois, le roc s'éclaire soudain. Le spectre pâli de Hèlios reparaît, et sa face magique, posée sur l'un des noirs rameaux de l'Arbre qui emplit tout le ciel, se reflète dans Timmense océan que sa blancheur illumine.

L'astre monte rapidement.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Est-ce un signe de ta victoire, qui éclate au front de la nuée ? Bien que mes sens gorgés d'effroi, désormais, soient lents à s'émouvoir, ce simulacre dans la nuit, ce grand orbe d'Hypérion, plus vague que les visions d'un rêve, me pénètre de doute et de stupeur. Parle, dis-nous, sans rien cacher, ce qu'annonce un tel prodige...

PROMÉTHÉE

Que sais-je ? Si j'en crois mon espoir, tu vois le monde qui renaît. Parvenu du cœur au cerveau, sans doute, le souffle de la vie vient d'y ouvrir quelqu'une de ces portes par où les bêtes et les humains communiquent avec l'univers.

LE DÉMON DE LA MORT

Tais-toi, tais-toi ! Ces signes que tu prends pour les hérauts de ta victoire, sont loin d'être tels à mes yeux. Hélas! ne comprends-tu pas ? Le temps recommence, titan. Aussi impuissant à le clore qu'à ouvrir Téternité, ton fils, en rêvant sous son front où l'avenir prend sa forme, les antiques rêves de l'espace, de la durée,

du mouvement, renoue déjà, pour la gloire d'Aidés et le tourment des mortels, la chaîne des causes à leurs effets.

(L'épée s'agite de nouveau. Immense explosion de clameurs.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! hélas ! la trêve est rompue. Les bêtes qui, réunies ensemble, dans Tattente de Tenfant-dieu, paraissaient réconciliées, tout à coup, ruées avec fureur, se déchirent l'une l'autre... O douleur! l'affreux charnier flamboie. Gomme naguère, au milieu des éclairs, une tiède rosée de sang tombe sur le chêne Olympien, sur les rochers, sur les ruines, des hauteurs de la nuit embrasée.

PROMÉTHÉE

Malheur sur nous! Il faut te croire, hélas! déesse qui allumes les âmes. Je vois les maux causés par moi. Je comprends maintenant, mais trop tard, l'erreur dont l'enfant-dieu est victime.

HÈRAKLÈS

debout dans la clarté du bûcher qu'il a dressé

non loin de la fosse.

Console-toi, fils d'Iapétos. Sans doute, tu n'as pas transformé ni Gaia, ni la race éphémère. Mais, avant que de rien attendre d'un avenir plus clément, il t'eût fallu, tout d'abord, conquérir, avec d'autres choses du ciel, l'ambroisie suave et le nectar dont les Immortels se repaissent. Songes-y mieux. Tant que l'homme n'a point, afin d'entretenir sa vigueur, ces nourritures innocentes, son ventre est bien forcé, lorsqu'il crie, d'engloutir la chair rouge des bêtes, comme l'a décrété Némésis.

(Il retire des viandes du feu et commence de manger.)

LA DESCENTE DU GERME D'OR 4'i

PROMÉTHÉE

(le front baissé, absorbé dans ses réflexions.)

Qui nomme pour témoia Némésis ? Moi seul, moi seul, suis le coupable. Loin d'éteindre en moi le désir, loin d'aspirer à Téternel repos, en rentrant dans l'unité, mon stupide orgueil se gonflait preS']ue à élargir les flancs de l'univers, afin d'y loger plus à l'aise mon triomphe et ma gloire divine.

LE DÉMON DE LA MORT

Tu dis vrai, tout est fini, hélas! Les signes qui se multiplient attestent, pour le malheur du monde, que le Hadès a prévalu... Vois, l'horrible épée de ma bouche, tout à coup, se réveille et flamboie. Et à mesure que la faim, de nouveau, se rue en ma poitrine, les bêtes sauvages des forêts, avec une violence accrue, se mordent, se poursuivent, s'accouplent, hurlent, brament, lapent le sang.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! hélas! se tordant les bras, l'éclatante Aphrodite funèbre agite la tête et gémit, en même temps que des pleurs lumineux ruissellent lentement sur sa joue... O fille sidérale du ciel, mais, d'autre part, furieuse et terrible comme un dragon du Hadès ! Malheureux, de quel étrange amour, plein de stupeur et d'épouvante, je me sens peu à peu envahir !

Le tumulte redouble.

Ainsi, vous l'entendez, ô mortels, mon fils n'a rien racheté! Son Olympe, continuellement arrosé, imbibé de sang, est toujours le charnier ténébreux où les millions de vivants, tour à tour, se servent l'un à l'autre de proie. Honorez donc, selon le rite, l'antique Zeus

.ir2 LA NEF

infernal. Point de pitié, endurcissez vos cœurs ! Amenant aux autels consacrés les lono^ues files de victimes, continuez d'imiter saintement, par le meurtre et le carnage, le grand Sacrifice éternel.

LE DÉMON DE LA MORT

Certes, le feu, la libation, se révèlent les deux signes du monde; proie lui-même et dévoreur de proie, tel paraît être le Dieu mystérieux... O races spectrales des humains! Eflforts sans loi, sans but, sans trêve! Pareille au feu soufré du Hadès, l'aveugle, l'obscure Volonté se consume éternellement, et renaît aussitôt, d'elle-même... O misère! Fécondéepar le ciel, la terre, nécessairement, enfante les glaces, les frimas, les beaux fleuves et l'eau verte des mers, dont les vapeurs, bues par Hypérion, retombent en pluie, du haut des nues. Et de même que, dans le corps de riiomme, le souffle qui nourrit la poitrine et consume les aliments, engendre, par un travail secret, les chaudes semences fécondes d'où renaît l'être nouveau, ainsi, du sacrifice hélas! qui est la vie elle-même immolée, toujours la vie se reproduit.

PROMÉTHÉE

Malheur! malheur! la voilà donc connue, la grande faute originelle. Chaque haleine de l'éphémère, chacune des gouttes de sang qui affluent sans relâche à son cœur, y roule la plainte et la souflFrance de quelque bête égorgée. Ainsi, tout homme est criminel. Depuis le nouveau-né qui vagit, depuis la vierge aux yeux candides, jusqu'au vieillard marchant sur son bâton, comme sur un troisième pied, tous naissent, tous respirent, tous meurent, abominables et souillés.

Il s'assied sur un roc, comme accablé.

LA DESCENTE DU GERME D'OR ^i3

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Quoi ! est-ce le temps de gémir quand ton fils va naître, ô magnanime? llegarde, la tempête des foudres s'accroît encore sous la nue... D'immenses tressaillements, des éclairs d'un feu bleu et livide qui pétille en étoiles embrasées, s'y succèdent, toujours plus prompts.

PROMÉTHEE

Certes, le germe d'or, à cette heure, anime Tembryon tout entier... L'enfant vit... Mais, puisque, de mes mains, je l'avais créé plus radieux, plus puissant, plus beau, plus excellent que les anciens tyrans du monde, comment peut-il se faire, ô destin, qu'il ne triomphe pas pour moi ?

(La nuée frémit, du haut en bas. Au centre de l'amas des vapeurs, les linéaments de l'enfant apparaissent, comme en traits de feu. Tout s'éteint. Un très long silence.)

LE DEMON DE LA MORT

Le ciel t'a répondu, hélas! Rien ne subsiste plus, sous la nue, de l'être lumineux et superbe que tes doigts avaient formé. Ta gloire s'est desséchée en lui ; aucune des puissances célestes que tu avais appelées à ton aide, n'a revécu dans son sein.

PROMÉTHEE

les yeux baissés, immobile.

Tais-toi, tais-toi, larve du deuil. Ne m'incite pas à maudire les destins ou le dieu exécrable qui perpétue nos douleurs.

Pause.

LE DÉMON DE LA MORT

Faut-il que l'enfant naisse, ô roi ? Convient-il qu'écartant les ténèbres, je montre au Styx et à rOlympe ta créature avortée ?

PROMÉTHÉE

se levant précipitamment.

Arrière! me trahis-tu aussi?... Mais non, non, je te méconnais. Bacchante fatidique du glaive, complice des fureurs de Cypris, tu es aussi la mère grave et sainte delà justice, du serment et des vieux rites pieux. En effet, c'est bien à la lueur de la flamme merveilleuse dont se couronne ton front que, discernant, pour la première fois, les vertus d'avec le vice, nos pères ont levé les prunelles pour interroger les cieux.

LE DÉMON DE LA MORT

Décide, parle enfin clairement. Faut-il que Tenfant naisse au jour?... Malheureux! créé pour être un dieu, quel serait son sort parmi les hommes ?

PROMÉTHÉE

O deuil: angoisse qui me point!... Que ne peux-tu, enfant, que ne peux-tu répondre, cette fois, pour ton père... Tantôt, l'espoir renaît en moi. Quoique les striges du Hadès aient changé ta forme glorieuse, peutêtre pourras-tu, fils très cher, puisque tu sors, à mon appel, des profondeurs inconnues, soulever pour moi quelqu'un des voiles qui cachent le Dieu mystérieux. Puis, bientôt, mon cœur désespère et te rejette à la nuit.

Pause.

(II s'avance vers Prométhéc.)

N'héiiite plus, fils d'Iapétos; achève, sans crainte et

sans émoi, la tâche que t'impose le sort. Pourquoi douter? pourquoi gémir ? En aucun temps, le labeur n'a manqué à qui l'honore et qui l'aime. D'ailleurs, avant que l'enfant naisse, nul ne peut savoir ce qu'il sera.

PROMÉTHÉE

Hélas! pétri de boue impure, inerte, à peine ébauché, le maître des mondes est devenu tout pareil à l'embryon hideux que porte le ventre de la femme.

HÈRAKLÈS

Sa chétive apparence te trouble. Mais Bakkhos, le très puissant démon, l'hôte joyeux, libérateur, ne se complaît-il pas à habiter, tantôt Toutre de peau velue, tantôt l'argile grossière. Donc, renvoie ce fantôme au Hadès. L'homme n'a point d'aflfaire, sache-le, à débattre avec la Mort, si ce n'est pendant un court instant ; tout le reste appartient à la vie.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Bien dit! Oui, n'argumente plus, Prométhée, avec riiydre splendide, mais songe à l'éloigner du roc. Sa beauté, ses prunelles étoilées, m'attirent comme hors de moi-même. Trompé par la fascination qui rayonne de sa forme magique, je me sens avec horreur, poussé, tant cet amour funèbre est fort, à plonger sous la vague marine ou à me frapper de l'épée.

PROMÉTHÉE

Rassure-toi, dompteur des flots. Celle dont la terreur t'épouvante, assurément, nous est amie... Mais qu'est-ceci ? quelle rumeur ? L'éther bruit ; je vois frémir soudain la grande Mort, sinistre et nue.

LE DÉMON DE LA MORT

Ce sont les signes d'Adrastée qui m'ordonne de par-

4i6 LA NEF

tir. Le destin tout puissant a vaincu. Enveloppé par les souffles du Styx dont Torage éternel m'entraîne, je sens mon corps se soulever, mes pieds impatients courir.

PROMÉTHÉE

Salut donc, ô reine de la vie, déesse qui tiens les clefs profondes de la naissance et de la mort. Salut! mais, avant ton départ, et puisque tu as reçu pour tâche d'ouvrir aux âmes les chemins d'ici-bas, fais que l'enfant paraisse au jour. Exhorté, supplié par ceux-ci, un faible espoir encore me persuade de laisser s'accomplir les destins.

LE DÉMON DE LA MORT

Tu le veux, sois donc satisfait. Selon que tu l'ordonnes, titan, je forcerai d'enfanter, le nuage qui dérobe à la terre, son roi.

Il trappe la nuée de la main.

Et pourtant, une fois encore, la Menteuse à l'œil vert t'a déçu... Insensé! ne devines tu pas ? tu échoues, à la dernière épreuve. Lorsque la Mort allait mourir, lorsque tu pouvais, d'un seul coup, étouffer dans ton fils avorté tous les maux de l'univers, tu ajoutes un chaînon nouveau à la chaîne meurtrière qui traîne le deuil, la maladie, la douleur.

(La nuée commence à se dissiper, avec lenteur.) PROMÉTHÉE

Plus d'espoir, mes yeux le voient enfin... Ah! malheur! la terre est condamnée.

Pause.

LE DÉMON DE LA MORT

Hélas! me voilà donc contraint de reprendre ma course séculaire. Morne hiérophante des ombres, de

nouveau, j'entends monter vers moi la clameur horrible de la vie... Ah! ah! déjà Gaia flamboie. Je revois les funèbres bûchers^ les boucles de cheveux qu'on dépose entre les doigts roidis des morts, les torches, les canthares d'eau vive... Quoi ! faut-il donc désespérer ? O misère ! l'enfer et la souffrance paraissent en effet, éternels. Dieu triple, chaos où tout s'abime, aucun bien n'émane de moi, qui ne soit mêlé d'un mal plus grand. Je crée, mais pour combler mon vide. Je conserve la Création, mais ses fils, puisque le mouvement en forme l'essence originelle, y demeurent fatalement soumis au changement et à l'erreur. Et enfin, portant dans mes os, dans mes reins, dans ma poitrine, la flamme dévorante du temps, j'engloutis les êtres innombrables, sans jamais rassasier ma faim.

PROMÉTHÉE

Se peut-il ! Te proclames-tu donc la cause et le créateur?... Ah! cette idée m'emplit d'effroi. Partout, la nuit et le néant, point de Dieu, point de providence. Les siècles sont les éclairs rapides qui tombent de l'épée embrasée. Cypris, la fille du désir, ta prêtresse et ta servante, accouple les obscènes vivants, et pour mieux te fournir de proie, fait pulluler leurs races sur la terre, dans les eaux et dans les airs.

Il s'assied, comme accablé. Un long silence. Thanatos a disparu. L'enfant reste immobile, au milieu du ciel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hélas sur nous? Est-ce donc là ce maître, ce roi de l'univers? Suspendu ainsi qu'un frêle oiseau, dans l'immensité du vide, on croirait qu'il ondule, au travers du tremblement de la nue. Regarde ! La tête sur le ventre, le col et le dos courbés, il apparaît, tout investi de

4i8 LA NEF

mornes rayons crépusculaires, et cachant sous ses deux poings qu'il ferme, les cavités de ses yeux...

Nouvelle pause.

PROMÉTHÉE

Qu'attends-tu ? Quel doute encore, ô fils, t'arrête au milieu des nues ? Ayant déçu l'espoir des hommes, redoutes-tu, sous cette forme vile, de descendre maintenant, parmi nous ?... Hélas ! je comprends ta douleur. O enfant, tu ne siégeras point sur le trône d'or de rOlympe. Ce n'est pas toi qui, sublime héritier des tyrans que j'ai vaincus, ouvriras la Porte d'or du ciel entre la terre et son Dieu.

L'ENFANT tressaillant tout à coup.

Non, non, laisse-moi, laisse-moi ! L'épreuve de la vie m'épouvante... J'ai peur, ô infortuné!... Quel démon, quel dieu m'attire, hélas ! dans ce gouffre de douleurs?

PROMÉTHÉE

Ne scrute pas ainsi tes maux, mais fie-toi à ton père, ô enfant, et puisque les geôlières du sort, les amères Ilythies tirent déjà, pour ta venue, les verroux de la

matrice, accepte la lumière du jour... Ne crains rien. Quoique Zeus m'ait trompé, quoique ta grandeur Ouranienne se soit affaissée autour de toi, tu n'en restes pas moins, bien que déchu, et mon fils et le rédempteur.

L'ENFANT

(11 s'agite de nouveau, violemment.)

Ha! ha! malheur! Déplus en plus, je me sens envahi par la vie... O néant que je goûtais! Suprêmes délices du repos, de l'unité éternelle !

PROMÉTHÉE

Qui t'inspire un tel effroi ?... Sois rassuré ; tu n'as pas devant les yeux la Méduse chevelue de serpents, mais un père et un ami. Bien plus, c'est grâce à toi, j'espère, que mon rocher refleurira. En effet, quoique ta vue, peut-être, soit déjà obscurcie grandement par les fumées de Terreur, cependant, les claires étoiles des premières vérités, les secrets de notre àme et de Dieu, sont encore mêlés à ton esprit. Fais un effort ; rassemble en ta poitrine ta science dispersée et confuse. Si tu pouvais nous découvrir le mystère que j'ai sondé en vain, l'Erèbe n'aurait triomphé que d'un triomphe illusoire.

L'ENFANT

Trop tard, il est trop tard, hélas! Déjà, l'affreuse nuit m'environne; déjà, le temps qui étreint tout, tel que l'ombre du Hadès, referme son abîme sur moi... Grâce ! je t'adjure, aie pitié... Laissant mon âme à son néant, permets que ma chétive argile se dissipe dans l'éther.

PROMÉTHÉE

Qu'as-tu dit? Fils ingrat, obstiné... Ah! les pleurs

420 LA iNEF

étouffent ma voix. Tous les siècles, en se succédant, ne m'ont rien apporté jusqu'ici, que d'inexprimables souffrances, djs plaies, des tourments affreux. Toi seul, toi seul, m'étais resté. Et lorsque, frémissant, plein d'émoi, je te tends mes deux bras paternels, tu m'outrages et tu me renies... Allons, laisse-toi fléchir. Cède! quitte enfin, de bon gré, les hauteurs ouraniennes. En effet, qui sait, ô fils très cher, si mes tendres embrassements, ne vont pa=:, en rallumant ta gloire et la splendeur qui rayonnait sous ta chevelure d'or, te rendre tout ce que tu as perdu... Mais quoi ! tu ne réponds riea. Qu'as-tu donc ? Pourquoi me marques-tu cette haine défiante et farouche ?... Hélas! ne m'accable pas. Car je suis faible, misérable, impuissant, et depuis que mes espérances semblent avoir avorté de nouveau, mon âme ne lutte plus enfin.

Il baisse la tête. Une pause.

L'ENFANT

Souffre donc et désespère, hélas ! Jamais, tu n'expieras assez. Voulant te survivre en un fils, pris au piège de cet instinct aveugle qui perpétue vos douleurs, tu m'as trans nis, dieu en horreur aux dieux et encore plus haïssable aux hommes, la continuité de tes maux.

PROMÉ THÉE

Quoi ! ne t'avais-je pas créé beau, puissant, lumineux, sut humain? Puisque, arrêté au seuil du temps, tu n'as, certes, pas encore oublié les régions d'où tu arrives, tu dois savoir quel démon exécrable t'a défiguré ainsi.

L'EN FAN T

N'accuse que toi, roi de Gaia. Dans ta révolte, dans

ton zèle orgueilleux, tu as trop espe'ré pour ton fils. Sans doute, tu as pu me créer fplendide, orné de tous les dons, mais, formé comme par delà Tunivers et ses lois éternelles, rien de réel n'était en moi. iMaintenant, repris sous le rets, retombé au pouvoir de la vie, je vais naître aussi malheureux, aussi imparfait, aussi stupide que tous les fils des mortels.

PROMÉTHÉE

Tais-toi, tais-toi, cruel enfant. Que servent tes plaintes ou ta colère? Certes, peut-être par Tefifet de quelque faute originelle, l'homme naît jaloux, faible, ignorant, impur, prêt à tous les vices. Mais pourtant, il demeure sacré aux étoiles et aux dieux mêmes, puisqu'il porte en lui l'Amour.

L'ENFANT

Qu'as tu dit ? Parole insensée ! Naguère, ne dénonçais-tu pas dans l'Amour le feu qui vous dévore, le fléau, l'exécrable poison qui, consumant sans fin les mondes, les renouvelle aussi sans fin. Alors, ni Adrastée sur sa roue, ni les épouvantables Erinnyes dont les yeux pleurent du sang, ni Aidés, le monstre de TErèbe, ne te semblaient aussi funestes à Thomme que ce démon suave, insidieux, épandu dans l'air, la flamme et Tonde, et que tous célèbrent à l'envi.

PROMÉTHÉE

C'est que la Mort me fascinait. Maintenant, et d'un cœur moins amer, puisque je t'aime, ô mon enfant, je salue, de nouveau, dans ce dieu l'essence même du Dieu universel, l'Esprit, l'Eveilleur de la vie, le suprême consolateur des mondes.

L'ENFANT

Renonce à ces appellations, sonores, magnifiques et

vides. Celle qui a pour nom Cypris, la grande n^'mphe, la tentatrice nue et qui aime les sourires, n'est pas une autre (et Thanatos déjà te Tavait expliqué, sans détours) que la triste Perséphonè, la reine qui gouverne les Mânes. C'est pour créer les iViorts-vivants, c'est afin de fournir au Hadcs son eifroyable pâture que, vous chassant de votre propre sein, elle emplit vos os et vos entrailles de son souffle furieux.

PROMÉTHÉE

Silence ! tais-toi, cruel enfant. N'accuse pas, ne frappe pas de ton imprécation amère ta naissance et ta propre vie.

L'ENFANT

Quoi ! ta pensée est-elle aveugle ? Refuses-tu de t'avouer, ô père, sombre roi des mortels, le piège fatal où vous tombez? Sitôt que Téphémère a senti Tâpre aiguillon du désir, le mirage éblouissant d'Eros flotte dans ses yeux et le fascine. Et l'Olympe lui semble ouvert. Et agité par sa démence, il ne voit plus, désormais, qu'investi d'étoiles et de nuées d'or, ce corps femelle auquel il veut s'unir, ce putride amas d'os et de chair, recelant dans son ventre gonflé le fétide monceau des viscères. Mais je tairai, fils dlapétos, votre rut et vos fureurs. Ce don divin qui, s'il fallait t'en croire, vous élève par-dessus tous, témoigne bien plutôt, à rebours, de votre abjection native.

PROMÉTHÉE

Hélas ! n'es-tu pas désarmé, au milieu de ton imprécation, lorsque tu contemples ceux-ci, ces fils d'homme, ces enfants innocents qui se jouent sur le sein des captives ? Tes yeux clos ne le voient-ils pas ? N'entends-tu pas son gracieux babil, tel que celui de l'hirondelle ?

L'ENFANT

Te railles-tu ! Est-ce donc en vouant aux autels de la chaste Artémis, des guirlandes et des fleurs printanières, que sa mère l'a acheté, enveloppé d'un peplos d'or ? Le cruel Eros aux belles plumes secoue sur la brute et sur Thomme le même flambeau impur. Et l'cphémère, ce roi de l'univers, germe de la même semence, et s'échappe du même sac hideux, que les petits velus de Tourse, de la belette et du chacal.

LES CAPTIVES

serrant leurs fils contre leur sein.

Ah ! ah ! n'écoute pas, enfant, mais crache vers lui, par dérision, tandis que je bouche tes oreilles... O visage aimé ! ô chères mains! doux regards !... O fils, à te sourire, à presser ta chair contre ma chair, il semble qu'un long ruisseau de miel, un flot pur de lumière et de joie, me coule dans la poitrine...

Un sik'ncc.

L'ENFANT

Non, non, la vie me fait horreur. Ce gouff're de tuerie et de sang, ces larves traînant leur destinée comme le damné des enfers charrie sa pesante pierre, m'inspirent le dégoût et TefFroi... A quoi bon vivre, ô patient du rocher? Laisse-moi, sans que je descende plus avant dans vos charniers afi'reux, me dissoudre et m'anéantir.

PROMÉTHÉE

Que me demandes-tu, hélas ! Engendré, il faut que tu naisses ; le titan n'est pas, tu le sais bien, le maître qui gouverne le sort. Allons, reprends courage, ô enfant. Quelle foudre, en tombant sur mon roc, t'a inspiré tant d'épouvante?... Oui, la terre abonde en dou-

leurs. Mais, puisque Prométhée t'a doué d'une plus lucide raison, d'une sagesse plus grande que la sienne, ne doute point, ô mon enfant, que changeant en joie l'épreuve amère, tu ne réunisses enfin et Gaia et les hommes à leur Dieu.

L'ENFANT

Pourquoi te mentir à toi-même ? Hélas! tu le sais bien, fils du ciel. Toute âme, tombée dans une forme, est exclue de la vérité. Quand même l'Esprit divin des mondes, olein de bouches mugissantes et de souffles d'aquilon, volerait jusqu'à toi sur ce roc et, t'interpellant devant tous, te révélerait son mystère, tu ne le comprendrais point.

PROMÉTHÉE

Qu'oses-tu affirmer, ô enfant ? Certes, l'esprit humain bégaie ; Dieu demeure, peut-être pour toujours, impénétrable à la raison. Mais l'univers n'en a pas moins une fin et une loi sublimes.

L'ENFANT

C'est toi qui le prétends, ô père. Et toutefois, puisque chaque vivant, sitôt qu'il apparaît au jour, se trouve muré dans son mensonge, la patiente méditation du sage ne vaut pas plus sur ce qui est, que le pépiement de l'oiseau, ou le cri du tigre furieux.

PROMÉTHÉE

tendant les bras vers l'enfant.

Ne crois pas cela, fils très cher. Mon cœur se brise, hélas ! hélas ! à chacun des mots que tu prononces...

L'ENFANT

Dois-je mentir?... Plus je tombe à la vie, ô père, plus ma naissance est proche, plus je sens la nuit'et le néant, comme les vapeurs d'un sépulcre, monter du

gouffre jusqu'à moi... Ah! hélas! qui sera mon sauveur ? Aucun Dieu, aucun Pouvoir n'habite le morne désert des cieux. Et lorsque, pour me rassurer, je tourne mon regard vers moi-même, je me cherche et ne me trouve point.

Quoi ! vas-tu méconnaître, ô fils, ce qui dure et qui agit en toi, le verbe avec la substance ?

L'ENFANT

Paroles vaines... Où me saisir? Est-ce moi, ce flux incessant, ces voix, ces lueurs rapides ? Mon être s'éparpille et me fuit ; l'âme par qui je me meus, n'ayant pas, ici-bas tout au moins, d'identité ni de substance, coexiste avec l'instant. Et, sitôt l'instant expiré, une autre âme contiguë, mais nouvelle, naît avec l'instant qui suit.

PROMÉTHÉE

Ah ! ah! malheur! Chasse, ô mon fils, ces tentations du Hadès... Comment l'être émanerait-il du vide et de l'ignorance ?

L'ENFANT

Que je voudrais te croire, hélas ! Mais, bien que cette affirmation me frappe moi-même de stupeur, mon regard ne discerne en moi que la fuite, la succession, la mort, l'écroulement, le vertige... Quoi ! se peut-il ! ai-je bien vu ? L'univers, épars et diff^érent pour chacun des êtres qui le pensent, n'est-il rien que le songe funèbre des larves dont fourmille sa nuit?... Oui, l'amer secret se découvre. La terre, le ciel flottent en mon crâne et s'écoulent avec la durée. En effet,, puisque tout sort du temps et que le temps est le.

non-être, sur quoi donc, hélas ! fonderions-nous aucune réalité ?

PROMÉTHÉE

Que sert d'agiter dans ton cœur toutes ces choses du Mystère? Reprends confiance, ô enfant... Va, croismoi, et je ne le dis point pour t'encourager à la vie, rien ne peut subsister sans un Dieu. Et comme il est le Bien suprême, ce Dieu nous rachètera.

L'ENFANT

Hélas ! Pourquoi parler encore de Dieu et d'un rédempteur ? L'Ignorance qui est, tout à la fois, le nonêtre et le non-savoir, trame à Taveugle, sur une toile vide, le mirage illusoire, éternel, que vous nommez la Création. Rien n'est : ici, point de rocher, point d'hommes, point de nef, point de vagues. Telles qu'un reflet sur les eaux, pareilles aux échos d'un buccin, à la rumeur d'une armée dans la nuit, toutes ces apparences ne naissent qu'en s'appuyant Tune sur l'autre, et se dissolvent dans la vacuité du monde sorti des yeux de l'homme, et de l'homme qui n'existe à son tour, que par sa croyance erronée en un univers réel.

Des éclairs fulgurent dans le ciel.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Vois, vois, il semble se roidir, se rejeter en arrière. Pris au piège, entré dans les replis des effrayantes ténèbres, l'embryon divin flotte dans l'air, au-dessus du roc silencieux.

L'ENFANT

C'en est fait... ah ! ah ! malheur sur moi ! L'angoisse plus forte m'envahit ; la nuit couvre mes paupières...

Son agitation redouble.

LES CAPTIVES

Hélas ! jamais aucun rhapsode n'a chanté pareil enfantement. Jamais, sur les toiles éclatantes dont on orne les temples' dd Hèra, et où l'aiguille peint des hydres, i--ôs verte aux ailes safranées et tous les monstres merveilleux de l'Olympe et des enfers, je n'ai vu, parmi tant de prodiges, un enfant naître ainsi de la nue...

L'ENFANT

Sauve-moi, sauve-moi, roi du monde. O père, prends pitié de ton fils... Empêche par un effort suprême, rOuranos mauvais de m'enfanter.

PROMÉTHÉE

Hélas ! tu me supplies en vain. Lors même que tu exhalerais toutes les voix du rossignol, je ne puis te donner aucune aide... O désespoir! ah! ah! hélas! malheureux 1... Mais pourquoi gémir ?

(L'enfant flotte çà et là, dans un mouvement toujours plus rapide.)

HÈRAKLÈS

Tiens-toi prêt, l'instant va venir. Et même, si tu voulais m'en croire, élevant les mains vers l'Olympien, tu désarmerais son courroux... M'entends-tu? ne t'opiniâtre point ; écoute ce que dit un ami. L'homme sage balance dans son âme un conseil par un autre conseil. En efïet, c'est parceque les rameurs ne sont pas tous assis, en naviguant, du même côté de la nef, que la creuse Argo, fendant l'écume, flotte sans être submergée, et trouve sa route sur la mer.

Il se lève.

L'ENFANT

Ha! ha! il me faut naître, hélas!... Plus d'espoir!

Violemment entraîné, je tombe, je suffoque déjà dans Tair épais de la terre.

LES CAPTIVES

Vois, le ciel redouble d'efforts. Au milieu des gouffres orageux, pleins de typhons, de souffles ardents, de fulgurations muettes, il semble que l'immense Ouranos se convulsé tout entier.

(L'enfant tombe, la tête en bas. Nuit soudaine.)

PROMETHEE

OÙ la nue l'a-t-elle jeté ? La pâle, la magique lueur qui rayonnait par les airs, a fait place à d'épaisses ténèbres... Ravive le brasier, Hèraklès... Mais qu'est ceci ? O terre ! ô cieux !

Cris, abois, huées, mugissements.

Ah ! mon cœur se glace d'effroi... Fils, ô fils, échapperas-tu, parmi tant de mâchoires et de griffes !

HÈRAKLÈS

N'en doute pas. Je saurai. Tare en main, écarter avec mes flèches, les bêtes carnassières de l'ombre, qui rôdent, en foule, autour de nous.

(Il jette du bois sur le bûcher. Une flamme éclatante s'élève.)

xMais il importe d'abord de découvrir en quel lieu l'enfant est tombé. Explore, vers le cap Gimmérien, le palais en ruine, avec ses cryptes. Moi, je parcourrai la région livrée aux titans du feu. Et là, certes, il faut se hâter, car mille vapeurs suffocantes, mille jets sulfureux qui noircissent les feuillages, en y touchant, montent sans répit, fils d'Iapétos, des crevasses et des fentes du gouffre.

Il s'cloigne à pas rapides. Un silence.

(errant çà et là, une torche en main.)

Oj te caches-tu, ô enfant ? Malheureux ! parmi tant de douleurs, combien tu dois maudire dans ton âme ce père, négligent et aveugle, qui n'a pas su veiller sur toi... Certes, Hélios peut l'attester. C'était sous un soleil plus serein, sur une terre plus riante, que j'espérais te voir paraître, hélas !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Arrête ! quelle joie décevante trouves-tu à mener ce deuil? Quoi que tu dises, il semble, fils du jour, puisque Zeus déjà rétablit la terre dans son antique loi, que tes maux aussi touchent à leur terme.

(Nouvelle pi use. Hcraklcs reparaît et s'arrête au bord de la falaise.)

HÈRAKLÈS

Ils ont raison, fils d'Iapétos. La vague de l'Océan du monde qui s'était débordée sur Gaia, rentre enfin dans ses abîmes... Regarde ! Si une ride immense la soulève encore par instants, néanmoins, la plage limoneuse, naguère disparue sous le flot, se découvre maintenant, tout au loin, jonchée de baleines géantes, au-dessus desquelles, en croassant, les mouettes et les aigles tournoient.

43o LA NEF

PROMÉTHÉE

continuant de chercher, avec une agitation croissante.

OÙ es-tu donc ? Découvre-toi, ô fils. Toi qui brillais comme une étoile, quand tu es tombé des cieux, rallume ta splendeur, apparais! Veux-tu prolonger mon souci ? Je t'aime, tu le sais, ô enfant. Oui, sitôt que tu m'as parlé, ta présence, en mêlant dans mon sein la tendresse à ma pitié amère, m'a révélé avec l'émoi, l'enchantement paternels. . .

Il s'élance et relève l'enfant de dessus la terre. Une pause.

Mon œil n'avait que trop bien vu. C'en est fait, hélas ! plus rien ne reste de l'être lumineux, glorieux, en qui le divin germe d'or était descendu naguère...

HÈRAKLÊS

Réprime ton deuil, fils d'Iapétos. Il était fatal, puisque la terre pend à la chaîne d'or de Zeus, que ce dieu gouvernât les humains et courbât leurs têtes sous son joug. De même, si tu avais compris que l'enfant qui allait te naître serait le fils de la Strige des morts et d'un dieu solitaire et déchu, tu n'aurais pas livré ton cœur à tant d'espoirs merveilleux. Donc, instruit de ces choses par moi, cesse enfin de te rebeller. Fais plus encore : bien loin de les maudire, adore les Puissances inconnues et, en te tournant vers Eôs, supplie-les d'abaisser leurs regards et, de leurs urnes bienfaisantes, d'épancher leurs grâces sur ton fils.

PROMÉTHÉE

Quelles grâces ? Qu'attendre encore des dieux ? Sache-le, il n'est d'autre souci chez les Tyrans inconnus que ma misère, et que la haine dont ils poursuivent les malheureux mortels...

HÈRAKLÈS

Parle mieux... pourquoi désespérer? Si Zeus, en se jouant de nous, t'a ravi Tempire des trois mondes, c'est qu'ainsi l'ont voulu les destins. Sans doute, créé pour être un dieu, cet enfant qui nous est si cher, régnera seulement sur les hommes, mais n'est-ce donc rien, après tout, qu'une telie royauté ? Ecoute ce que mon cœur m'inspire. La race qui chevauche les flots, qui dompte le feu et ses serpents, et qui contraint Perséphassa, chaque année, de rajeunir les plaines, et de faire regermer du Hadès les épis, au creux de ses sillons, cette race, du moins, il me le semble, ne doit pas être méprisée... Salut donc, toi que j'ai vu naguère, constellé, joyeux, ceint de splendeur, envahir jusqu'au faîte ouranien.

Il prend l'enfant des mains de Prométhée.

Mais, si changé que tu paraisses, cependant, adoucissant nos maux, tu peux être encore notre sauveur ou remplir un rôle glorieux... Quoi ! voici que, de nouveau, tu pleures. Pourquoi donc ? Ton corps délicat, enveloppé dans la dépouille du lion farouche de Némée, assurément, ne pâtit plus de la rudesse de l'air... Gémis-tu, à cause de la faim? Sitôt né, se peutil que ce soit ton ventre qui te tourmente ?... En ce cas, nous saurons y pourvoir. Prends la torche en main, Dieu rédempteur, car le brasier qui s'affaisse déjà, laisse le chêne dans Tombre.

(Se haussant et allongeant le bras, il trempe la pointe d'une flèche dans un rayon de miel, placé à l'enfourchure de l'arbre.

PROMÉTHÉE

agitant la torche tout autour de lui.

Allons, ne nous assaillez pas... Loin d'ici, vous, abeilles camuses !... Et toi, sèche tes pleurs, ô enfant.

Protégé par les replis nombreux de la peau fauve au cuir épais, tu n'as pas à craindre l'aiguillon.

HÈRAKLÈS

(H revient près du L'U, avec l'enfant dans ses bras).

Arrière ! Ne m'entendez-vous point ? Si vous continuez ainsi à bourdonner contre nous, mon souffle va vous disperser toutes et, emportées sur Tocéan, vous périrez, trahies pour le retour par votre aile trop légère...

II dépose du miel sur les lèvres de l'enfant.

Tu le contemples, dieu sauveur. Certes, sa vue est propre à t'enseigner à quel point demeure illusoire ton vieux rêve de justice et d'amour. Car, ainsi que la Mort l'a dit, chaque être, depuis l'instant qu'il naît, jusqu'à ce qu'il descende au Hadès, n'entretient son âme dans son sein qu'aux dépens d'un être plus chétif, par le meurtre ou la rapine.

PROMET H ÉE

tressaillant tout à coup.

Qu'est ceci ? D'où vient que sa prunelle regarde si fixement ?... Ne vois-tu pas, Amphytrionade ? Bien que la grande torche éclatante brûle, juste en face de lui, ses paupières ne remuent point.

HÈRAKLÈS

Que dire ? que te répondre ?... Certes, ses yeux demeurent sans cligner, mais pourquoi en prendre du souci ? Tu le sais bien, c'est le Destin qui mène les choses de la terre.

PROMÉTHÉE

Explique-toi clairement. En effet, après tant de douleurs, tout m'est suspect, tout, dans mon âme, éveille

l'inquiétude et Teffroi... Ah ! ah ! se pourrait-il, hélas î Le cœur me bat ; un horrible soupçon passe en moi, comme une épée...

IIÈRAKLÈS

Laisse ces choses en repos. Peut-être, le nouveau-né voit-il ? Peut-être, ses yeux, à tout jamais, sont-ils couverts de ténèbres... Pour toi, qu'il te suffise, ô titan, si tu veux te réjouir en lui, d'admirer ses membres vigoureux, et comme il tette gloutonnement le miel que je prends au bout de mon doigt, et dont je frotte ses lèvres.

Aveugle !... Malheureux, se peut-il !... Ainsi, en haine de ton père, Zeus a rendu plus cruelle, ô enfant, pour toi seul, la destinée terrestre que les Kères t'avaient ourdie... Mais non, pourquoi désespérer? Regarde mieux, Amphytrionade... Si tu ne te rétractes point, diffère, encore un peu, ta sentence. Ce répit est peut-être, hélas ! l'unique bien qui me reste.

HÈRAKLÈS penché sur l'enfant.

Rassemble ton courage, titan. Les Puissances ennemies, les noires vipères du Hadès, ont prévalu contre toi. Enveloppé d\me éternelle nuit, ton fils ne connaîtra jamais la fête glorieuse du jour, ni les bois, ni les vertes vallées, ni les fleuves aux longs plis onduleux, ni la face paternelle.

PROMÉTHÉE

Cela s'achève-t-il ainsi? Est-ce là ce qui me paie mon sang, mes transports d'amour, mon dur supplice?... Malheur! malheur!... N'importe, ô roi du ciel, je

lance, de nouveau, jusqu'à toi mon défi et mon imprécation.

(Il s'assied à l'entrée de la caverne, le poing sous le menton. Un très long silence.)

HÈRAKLÈS

Dresse le cou, fils d'Iapétos. Sors enfin de la morne stupeur où ce coup du destin t'a plongé. Sans doute, ton épreuve est cruelle, mais puisque l'Olympe t'a vaincu, puisque Zeus demeure, de beaucoup, plus puissant, plus fort que l'éphémère, pourquoi t'étonner s'il se venge, et te marque son courroux ? M'entends tu ? Allons, console-toi. Quelle utilité y a-t-il à ronger son cœur outre mesure ? Bien plus, si tu m'en crois, titan, tu peux trouver encore quelque profit dans cette calamité. Considère, en effet, d'où Tabeille tire la douceur de son miel. Du thym, de l'herbe la plus acre. De même, ce n'est point de la joie, mais de ton deuil, de tes douleurs, que tu dois t'efforcer, désormais, d'extraire la suprême sagesse. Donc, ne brave pas l'Olympien. Peut-être, (te le dirai-je, ô roi ?), peut-être, ce Dynaste du ciel, en guidant la roue de Némésis dans les voies de sa providence, s'est-il montré pour toi plus bienveillant que tu ne l'imagines en ton cœur. Car enfin, lorsqu'il a réduit à la mesure de la norme terrestre, ce fils trop sidéral, trop divin, qui pourra jurer si ce n'est pas afin de préserver les mortels et toi-même de la ruine?... iMe comprends-tu? Songea Kronos mutilant son père par le fer. Souviens-toi des titans orgueilleux, conspirant pour jeter sur Gaia la flamme dévoratrice... Mais je t'exhorte vainement, fils du jour. Stupide, les yeux fixes, absorbé, tu poursuis ton rêve sans m'entendre... Allons, rentre en toi-même, enfin. C'est la faiblesse, l'erreur de ta passion de toujours al-

1er jusqu'à l'extrême. Tantôt, tu vcux^escalader la nue; tantôt, défaillant soudain, tombé de Tempyrée aux abîmes, ta pensée y rampe comme un ver... Parle, secoue ta torpeur! réponds-moi !.. Si mon visage ami blesse ton chagrin ou l'importune, détourne ton regard vers ton fils... Il dort et, certes, un tel sommeil attendrirait jusqu^aux lions et jusqu'aux aigles farouches... Que dis-tu ? En murmures confus, tu déplores ses yeux éteints. Alors, que son malheur te soit donc un motif de plus à le chérir et à redoubler envers lui de douceur et de sollicitude!

(Comme par surprise, il lui met l'enfant entre les bras.)

PROMÉTHÉE

se levant précipitamment.

Arrière ! tu m'importunes trop, laisse-moi ! La victoire des dieux et surtout, la destinée funeste attachée à tout ce que j'entreprends, m'ont libéré, ne le comprends-tu pas? même de mes liens paternels... Oui, haï, abusé, bafoué, torturé à cause de ce fils, peu s'en faut que je ne le maudisse !

LES CAPTIVES

Tais-toi, tais-toi, tyran brutal. Au lieu de lancer jusqu'aux nues tes exécrations et ta colère, guéris l'enfant plutôt, rends lui ses yeux... Naguère, je t'ai vu, à ton gré, bouleverser cet univers. Et maintenant, devenu, semble-t-il, le plus faible, le plus lâche des êtres, tu ne songes même pas à tenter ce qu'ont souvent mené à bien une vieille, un psylle vagabond, ou un Asklépiade habile.

PROMÉTHÉE

Quoi ! vas-tu m'accabler, toi aussi ?... Et cependant, combien je suis frappé de ta confiance, ô femme ! Tes

paroles dont, sans colère, j"écarte l'outrage vain, me semblent, quant aux exhortations et aux avis que tu m'y donnes, prophétiquement inspirées... Oui, rendre leur clarté à ses yeux, dissiper la nuit de ses paupières... Mais comment et par quelles voies ?

LES CAPTIVES

N'est-il pas des incantations ? Les philtres, les sucs amers des plantes, les sources fumantes de la terre, n'ont-elles pas leurs vertus ? Lt les aèdes ne racontent-ils pas, tu le sais. Amphytrionade, qu'Orion, le puissant titan-dieu, a jadis rallumé ses prunelles, crevées dans une orgie bacchique, aux rayons du jour qui se levait ?

HÈRAKLÈS

Certes, j'ai entendu aussi cette histoire merveilleuse. Guidant son pied sur le fracas des marteaux d'Héphaistos forgeron, pour atteindre l'île Lemnienne, il s'y saisit d'un deskabires. Puis, se faisant mener vers l'orient, là où les premiers rais du soleil jaillissent de la caverne d'or, il épia l'apparition de l'astre qui purifie les hommes, et fut guéri aussitôt.

PROMÉTHÉE

Puisse donc bientôt, ô Perséide, l'augure s'en accomplir! Mais, tu le vois, Hypérion s'obstine à cacher son front sous la nuée... N'importe ! La roue du temps qui tourne amène, chaque jour, d'heure en heure, d'innombrables mutations. Je l'avoue. l'Olympien m'a vaincu, mais les choses peuvent changer et n'être pas toujours telles...

(II approche, de nouveau, la torche des yeux de l'enfant.)

Aveugle, hélas ! rien de plus sûr,.. O enfant, ni mon

sourire ami, ni la lueur joyeuse du flambeau qui pétille dans les airs, ne parvient jusqu'à ta prunelle... Ah ! les pleurs montent à mes yeux. Malheureux ! à travers ton sommeil, tu te plains, tu vagis faiblement. C'est ainsi, qu'aux siècles futurs, jusqu'à l'heure où la terre glacée s'endormira dans la nuit, les hommes torturés par le sort, s'écouteront, comme à tâtons, l'un l'autre, soupirer et gémir... Voilà donc le dieu sorti de moi! Certes, ta respiration aurait peine à faire ployer un brin d'herbe, ô protecteur des mondes... Que faire? D'où viendra le salut ? Hélas ! hélas ! Toi, souffle prophétique, esprit clairvoyant de Gaia qui révèles au cœur de la pythie les secrets de l'avenir, envoie à Prométhée un signe !

Tonnerres sous la mer. L'océan s'aaiie avtc violence.

LE CHŒUR DLS ARGONAUTES

Ah! ah! le charme a pris fin. Le dieu qui ébranle la terre vient de rompre le cercle merveilleux dont ses filles aux pieds d'argent, naguère, nous avaient entourés... Regarde! L'écume blanchissante siffle et bout, autour de nous. La nef, si longtemps immobile, de nouveau, bondit parmi les vagues.

PROMÉTHÉE

Certes, voici qu'une lueur point là-bas, vers l'orient livide. L'Euros souffle; ma montagne n'est plus la borne où finit l'univers.

(Déposant l'enfant au pied du chêne, i| va et vient ça et là, avec agitation).

HÈRAKLÈS

(du sommet d'un rocher.)

Ta parole, ô souverain des hommes, est encore plus vraie que tu ne crois. Toute la profonde vallée qui s'étend du pic où j'ai gravi jusqu'aux glaciers de l'horizon, fourmille de barbares errants, hordes nomades, effroyables, inconnues, que recelaient le Kaukasos et les vastes solitudes scythiques.

PROMÉTHÉE

Ne renouvelle pas mon deuil. Zeus t'abuse, fils patient d'Alkména. Lors de la chute d'Ouranos, tous les hommes, sans nul doute, ont péri.

HÈRAKLÈS

Comment Zeus m'abuserait-il? N'entends-tu pas, comme moi, leur clameur, les conques, les beuglements barbares^ Chassés des bords qu'ils habitaient, par les suprêmes convulsions de Gaia, ils se hâtent comme si, derrière eux, se ruait encore le flot des mers, ou la flamme grondante des volcans.

Achève! dis-moi tout, ô héros. Si ton œil ne te déçoit point, si j'interprète bien, moi-même, un songe rêvé aux jours antiques, cette invasion du grand rocher m'annonce que mon temps est arrivé.

HÈRAKLÈS

Comment répondre?... Tu peux m'en croire, ô roi, leurs noirs essaims ne rappellent en rien ni Eros, ni ses colombes. Nus, hideux, impurs, tachetés de lignes, de ronds multicolores, peints de gypse et de vermillon, ils sont bien tels, sous la lueur des flambeaux et des cercles de fer oii des lampes, en fumant, rougeoient, que la fille de Hélios, la Rumeur, née du dieu qui voit

tout, nous les avait dépeints naguère. Les uns s'avancent en longues files; d'autres, couples, courbés, traînant des chars, gravissent les pentes des ravins; d'autres, en traversant les fleuves sur des peaux de bouc gonflées, s'interpellent par des cris gutturaux ou des rumeurs indistinctes, pareilles aux sons de Teau qui bout. Mais quel rhapsode entreprendrait de décrire tous ces peuples divers ? Maintenant, je comprends la parole apprise naguère de Chiron. Tu la connais, fils d'Iapétos : « On ramasse du poil d'hyène là où le Gète « et le Scythe nomade ont fait rouler leurs chariots ».

PROMÉTHÉE

Cette fois, je me soumets enfin, les destinées sont accomplies. Quand Taviron, ô guerriers de la nef, vous emportera sur les ondes, Prométhée quittera la montagne où il a souffert si longtemps.

HÈRAKLÈS

Qui donc te chasse de ces lieux? Où iras-tu?... A travers ton accent, je devine, ô grand vaincu de Zeus, qu'une révélation étrange, un secret pénétré tout à coup, achève de te déterminer.

Tu dis vrai, héros aux longs bras. Ce que Gaia m'avait prédit se réalise à ma vue. Puisque la terre, désormais, est livrée à des races viles, le règne de Prométhée prend fin.

HÈRAKLÈS

T'ai-je compris, fils dlapétos? Parle ! Aux plus vieux âges du temps, bien avant que le pythien Phoibos, ayant percé de ses traits le dragon, n'usurpât les oracles Delphiques, es-tu allé dormir dans la caverne où ta mère vénérable enfantait les songes divinateurs ?

PROMÉTHÉE

Tu ne te trompes pas. o roi. Et certes, mon récit serait long si je disais après combien d'épreuves, ayant déjà volé le feu, mais craignant encore, je l'avoue, d'en faire le présent aux mortels, ce doute de mon cœur me poussa vers la terre du Parnasos. M'étant couché au seuil de Tantre, sous le grand laurier jailli du roc — car tel est le rite extérieur — je croyais, à travers mon sommeil, voir debout, dressé devant moi, une statue de moi-même. Et, les yeux clos, je me réjouissais, en exaltant dans mon esprit le puissant titan d'or et d'ivoire qui semblait, toujours grandissant, élever son front chargé d'étoiles, jusqu'au plus haut de l'éther. Soudain, je ne sais comment, je le frappais de ma main. Alors, avec un bruit terrible, la statue géante s'écroulait. Et, de ses ruines entassées, vaste amas de poutres et de décombres, j'apercevais s'échapper tout à coup, dans un fourmillement hideux, des milliers de rats, de scorpions, de larves grouillantes et rampantes. Voilà mon rêve, sage Amphytrionade. Et, si je Tinterprète bien, s'il me faut quitter, en effet, l'antique rocher de mon supplice, tiens pour certain que Gaia maternelle ne va pas tarder, de nouveau, à m'approuver par quelque signe.

(Musique sous la terre. La rumeur s'enfle, s'accroît, enveloppe la montagne.)

LES CAPTIVES

Ha! ha! honte sur toi! malheur! Fuyant ceux qui t'ont délivré, méprisant les hommes éphémères, serastu assez dur, ô titan, assez impie, assez barbare, pour renier aussi ton fils ?

PROMÉTHÉE

Pourquoi ce soupçon outrageux ? Je ne partirai point,

ô femme, sans emporter avec moi de ce roc, devenu inhospitalier, ce qui m'est cher et très cher. Invaincu, mais las cependant, n'espérant plus régner sur TOuranos, mais bornant ma sollicitude à ce fils châtié par les dieux, mon seul souci doit être, désormais, de chercher à travers les trois mondes, la clarté qui le guérira.

HÈRAKLÈS

se retournant, du haut de son rocher.

l^xplique toi, dieu rédempteur. Que vas-tu faire ? Crois-tu avoir trouvé la victoire dans ta défaite même ?

PROMÉTHÉE

Non la victoire, assurément, mais d'âpres, mais d'incessants labeurs. N'importe! Dût le foudre de Zeus consommer cette fois ma ruine, ma tendresse pour celui-ci et le souci paternel me pressent de ne plus différer. Comprends-moi bien, fils patient d'Alkména. Tu parlais naguère d'Orion, guéri par la clarté d'Eôs... Pourquoi non ? Je veux le croire ainsi. Des prodiges plus merveilleux, des œuvres beaucoup plus difficiles ont, certes, été menées à bout... Mais, peu confiant toutefois dans notre terrestre soleil, dont la brumeuse, l'humide Néphèlè suffit à ternir les rayons, je pars pour découvrir ailleurs une lumière plus jeune, plus splendide, oii je pourrai peut-être rallumer les prunelles de mon fils.

Quel soleil ? Quoi! que prétends-tu dire? Hélios, le dieu aux cheveux d'or, n'est-il pas l'unique prunelle ? Existe-t-il d'autres flambeaux que sa torche, à travers les cieux?

PROMÉTHÉE

Tu parles comme tu dois parler. Mais certes, bien

avant qu'Ouranos ne nous eût montré tout à l'heure, les astres qui roulent dans son sein, tous ces princes étincelants du jour que n'a point vus ta prunelle assoupie, m'étaient connus depuis longtemps. Ecoute, Amphytrionade, apprenez, vous aussi, ô héros, par quel signe la Terre prophétique a manifesté à mes yeux la tâche qui m'attend désormais. Car, lorsque m'étant mis debout, après mon rêve au seuil de la caverne, j'y pénétrai pour accomplir la phase la plus sainte du rite, Tantre, devenu colossal, rayonnait d'une étrange clarté. Sous la voûte, roulaient des mondes; partout, autour de moi, devant moi, je voyais flotter des soleils d'or, des globes lointains, mystérieux, où, sans relâche, apparaissaient dans le jet ardent de l'éclair, des dieux immenses, des éons, des fantômes, tout le synode lumineux des esprits qui tissent, hors du recoin perdu de notre cachot terrestre, l'infini de la Création. Ainsi, j'admirais, stupéfait, ces astres démesurés, sans nombre. Quelques-uns érigeaient par les airs, des ailes de pourpre et de diamant; d'autres, élargissant leur gloire au centre d'un anneau embrasé, projetaient autour d'eux, dans leur vol si rapide qu'ils semblaient immobiles, des gerbes d'étoiles et d'arcs-en-ciel. Mais aucun bruit ne s'entendait, pas même la voix d'un moucheron, pas même le murmure indistinct de la feuille jaunissante qui tombe. Et c'est comme au milieu du vide que, très haut sous le roc merveilleux, parmi les antres, les recoins et les anfractuosités d'innombrables stalactites, se croisaient tous ces soleils-titans. Juge en quels cieux roulait leur danse. Chacune des aiguilles du roc, le plus mince des cristaux qui semblaient, vus d'en bas, les larmes de la voûte, me dé-

couvraient, dès que mon œil s'y fixait plus patiemment, des blocs si vastes que le moindre eût comblé le gouffre qui s'étend de TPZrèbe jusqu au faîte du jour vermeil... Maintenant, tu as compris, je pense, sur quoi se fonde mon espoir. Ces astres, je les chercherai. Avec un zèle patient, infatigable, j'emploierai les siècles à retrouver, en fouillant, sans relâche, Tabîme, leurs flammes, aperçues un instant. Qui sait même, qui sait, fils d'Alkména, si j'aurai à en tenter Tépreuve. Chaque fois qu'Adrastée, sur sa roue, achève son cycle orbiculaire, la terre, TOuranos, le Hadès, tout doit être renouvelé soudain. Il se peut donc, quand mon pied quittera ce roc sublime où j'ai siégé, que ce ne soit plus Hélios, mais un feu inconnu aux trois mondes, qui se lèvera sur nos fronts.

HÈRAKLÈS

Parole téméraire, titan. Aucun soleil nouveau ne saluera l'avènement de ton fils. En effet, le puissant Ouranos a succédé au monstre Ophioneus, puis les titans Kronides à Ouranos, puis le grand Olympien à tes frères, sous la lumière du seul Hypérion.

PROMÉTHÉE

Soit!... Alors, devançant le temps, Prométhée ira à la rencontre de ces astres paresseux à surgir. Et aussitôt que l'un d'entre eux se lèvera enfin hors du nuage où dorment, gros des jours, sous leurs voiles, les siècles non encore nés, les prunelles de l'enfant s'ouvriront.

Tumulte. Cris des Captives.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Veux-tu donc nous quitter ainsi ? Malheur sur nous ! Si loin de la Hellas, perdus dans ces climats affreux,

4n LA NEF

en butte à tant de périls, d'où pourrons-nous attendre le salut, dieu vainqueur, si tu nous abandonnes ?

PROMÉTHÉE

Tais-toi, ne m'attendris point. Il faut oser, car cela est peut-être aussi, dans les destinées. Je te le répète, héros, puisque Gaia doit refleurir, puisque Tastre qui guérira Tenfant existe, mais caché sous les ombres, ma tâche va être, désormais, de découvrir en quel abîme sa lumière radieuse flamboie. Oui, j'en jure ici par le Styx, je me voue tout entier à cette œuvre, avec ma force, ma patience et mon immortalité. Aussi loin sur les plaines et les rocs que mes pas me porteront, j'irai, je parcourrai la terre. Puis, lorsque je serai arrivé à la plage où tout finit, là où le maître de Tocéan brumeux a fixé les bornes ouraniennes, je tenterai, aux cieux ou dans TErèbe, les chemins qui s'off"riront.

HÈRAKLÈS

Faut-il te croire, ô patient du vautour? Mon pied aussi a parcouru, sans trêve, sur les deux continents, les plaines, les sommets sourcilleux, les forêts, les rivages marins. Nulle part je n'ai découvert par quelles voies rhomme s'évaderait de son étroite prison.

PROMÉTHÉE

Quoi! peux-tu penser que la terre, Tépouse de l'immense Ouranos, se limite à ce rocher neigeux, à la Hellas, à la Scythie, à la Libye sablonneuse ? Apprends le donc, Amphytrionade. Sous le disque renversé de Gaia, du côté de la face inconnue qu'elle tourne vers l'horreur, je sais pour l'avoir entendu raconter aux Harpyes vagabondes, que l'on voit luire, au fond du puits hideux, des milliers d'étranges univers.

J'admire ta foi dans nos destins. Et certes, ton grand cœur a raison de ne refuser rien des tâches qui peuvent s'accomplir sur Gaia. Mais, quittant le monde réel, n'est-il pas à craindre, fils du jour, que tu ne tentes un labeur impossible?

PROMÉTHÉE

Qu'appelles-tu donc le réel ? Sans doute, ce que ta main saisit, ce que ton pied robuste foule... Oui, telle est l'erreur des humains. Prisonniers dans l'espace et le temps, ne se guidant qu'à la lueur douteuse de leur terrestre raison, ils ne soupçonnent même point que, par derrière la porte et les verroux de ce cachot crépusculaire, rayonne la lumière sans bornes de l'univers des vivants.

HÈRAKLÈS

Prends garde, ne t'abuses-tu point ? Je le répète, il est beau d'entreprendre tout ce qu'un grand cœur peut oser; mais, n'étant roi que sur Gaia, comment donc, sage fils d'Iapétos, affronteras-tu ces régions que gardent jalousement, sans doute, d'autres dieux féroces, impitoyables ?

PROMÉTHÉE

Ne crains rien ! Mon cœur reste assuré qu'en ces royaumes inconnus, inouïs, où TEtre, malgré sa plénitude, donne à l'esprit qui le contemple le vertige du néant, ni le Mal, ni l'Enfer, ni la Mort n'osent plus projeter leur ombre .. lô ! lô ! l'espoir gonfle mon sein. Cette fois, du moins à ce qu'il semble, mes destins ont trouvé leur voie. Sans doute, avant de découvrir le grand soleil d'amour et de justice, la clarté de la face de Dieu, il me faudra encore vaincre bien des maux et

bien des périls, mais quelle hydre, quel démon ennemi, arrêterait ma course désormais?... Viens avec moi, roi né de la Pluie d'or. Pourquoi non ? Que peuxtu redouter? Unis, le triomphe est certain... N'as-tu pas mis en fuite Héphaistos ? N'es-tu pas le chasseur terrible qui, jadis, arrêté sur le seuil du Tartare frémissant, lançais ta flèche aigùe dans la poitrine d'Aidés se ruant vers toi ?

Acclamations des Argonautes. Un silence.

HÈRAKLÈS

Pars seul, titan au cœur sublime. Certes, il n'appartient qu'à un dieu, soit qu'il plonge comme un oiseau, dans les hauteurs sereines de l'éther, soit qu il erre pendant des siècles, à travers le grand cachot des Mânes, d'accepter de si rudes labeurs. A moi, mes tâches sont terrestres. Dans ces gouffres que tu veux parcourir, mon pied boiterait bientôt, Tair manquerait à ma poitrine... Mais, au reste, assez de discours. Le démon qui règne sur les ondes m'envoie, du fond de l'horizon, de quoi occuper mes mains.

PROMÉTHÉE

Que veux-tu dire, fils guerrier d'Alkmèna ? Sous la lueur crépusculaire, ma prunelle distingue vaguement une lame sombre, gigantesque, et qui, surgie au bord du ciel, comme si la terre s'inclinait, couvre au loin toute la mer.

HÈRAKLÈS

Regarde mieux, fils d'Iapétos. D'un mouvement majestueux, l'océan apporte vers ton roc, avec les cadavres innombrables des vivants surpris par les eaux, les débris du naufrage des mondes.

PROMÉTHÉE

Hélas! Cette fois, ce n'est point Apollon aux membres délicats, ni Bakkhos, ni les corps ambroisiens et les seins nus des déesses, qu'il te faudra, en retenant tes pleurs, étendre sur le bûcher. Tu as affaire à de plus humbles fils de notre Gaia terrestre.

HÈRAKLÈS

Certes, dans le flot clapotant, au milieu de monstres inconnus, d'hydres et d'immenses pythons qui flottent, le ventre renversé, tous les velus des forêts et des antres, ours, tigres, et les loups et les daims, et les cerfs à la vaste ramure, dérivent, se heurtent, s'entrechoquent... Vois! çà et là, quelque mammont, sur qui perchent de lourds oiseaux repus, oscille de son énorme masse, ou bien il plonge, dévoré sous les eaux, par des gueules invisibles.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hélas sur nous ! ne sens-tu pas ? L'air infect pique mes narines. Ma gorge, mon palais desséché, perçoivent, en aspirant les vents, une affreuse senteur de cuivre.

HÈRAKLÈS

Par bonheur, Héphaistos sera prompt, avec la flamme infatigable, à chasser loin de nous l'Erinnys, la peste qui secoue du poison de ses ailes tachetées. Et certes, je le dis hautement. Quoique, après mes travaux illustres, celui-ci semble de peu d'honneur, cependant, il ne sera pas le moins utile aux mortels.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Ah! ah! il nous faut fuir, ô roi. La nef, la creuse Argo périrait, engloutie ou brisée en pièces, si nous

voulions attendre sous ton roc la vague qui s'avance vers nous. Mais où tourner la proue, hélas!... N'importe, le dieu y pourvoiera... A Tœuvre, remueur d'avirons! Noue la courroie au gouvernail ; tiens-toi prêt à hisser la voile, dès que le vent de l'aube va souffler.

(Les Argonautes s'empressent de tous côtes )

PROMETHEE

Descends du roc, Amphytrionade. Il est temps que, commençant leur course, mes pieds m'emmènent loin d'ici. Déjà, parmi l'air froid du matin, les constellations palissent. La livide Eôs aux blanches ailes ne tardera pas à se lever...

Il se dirige vers le tertre où l'enfant aveugle dort toujours, puis, se baissant, soulève celui ci.

O fils, je te tiens dans mes bras. Maintenant, jusqu'à Theure lointaine où, en écartant devant toi le voile qui cache le mystère, j'unirai l'éphémère au Divin, ton père ne te quittera plus... Dors, enfant! Combien ta confiance me touche le cœur et m'attendrit ! Tu ne sens pas encore ton deuil, mais Hypnos, le roi qui nous apaise, t'enveloppe et fait pleuvoir sur toi sa douce rosée de miel... O chère haleine ! ô face ! ô mains!... Et pourtant, bien que je te possède, comme tu m'apparais tout à coup, étrange et mystérieux! Certes, si les hommes étaient sages, ce prodige, le cri soudain d'un être qui s'éveille à la vie, ne laisserait de place dans leur âme pour aucune autre stupeur.. Qui es-tu, malheureux ? D'où viens-tu ? Parle ! quel démon des étoiles, te guidant avec sa verge d'or, par les jardins hespériens de

rétlier, t'a entraîné jusques ici ? Mais que sert de t'interroger? Sans doute, ce démon est le même qui, toujours voilé, silencieux, remmène, plus tard, dans le Hadès, les ombres gémissantes des morts. Toute vie, dès qu'elle s'allume, tend à sa tin et, d'instant en instant, se dissipe, ainsi quune vapeur. L'homme, ce monarque d'un jour, ne sort de terre que pour y redescendre, et la parole qu'il dit sur Tunivers contient aussi peu la vérité que la plainte monotone du vent, ou le cri sauvage de la foudre... Toutefois, plus nos maux sont cruels, plus le ciel nous doit un rédempteur. Vaincu moi-même, ici bas, je veux tout aflfronter, ô enfant, pour qu'au terme des longs hasards de ma route ouranienne, tu triomphes aux cimes étoilées.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Puisse ton vœu être accompli!... Quant à moi, j'invoquerai d'abord, pour désarmer sa colère, le Père qui tonne dans les nues... Zeus! Zeus! c'est en toi que j'ai foi. Puisque tu as tiré de leur sommeil les vagues, enchaînées sous Argo par les blanches néréides, indique nous, en montrant à nos yeux un signe nouveau de ta faveur, vers quel astre de ton ciel augurai, il convient, maintenant, de voguer.

(Tonnerre. La nef vibre, violemment. Une langue de feu s'en échappe.)

LES CAPTIVES

O bonheur! L'étoile que t'envoie le maître bienveillant de l'éclair, t'assure contre tous les dangers. C'est le feu blanc des Dioskures, secourable, ami, cher à Téthys, et qui calme la colère des flots.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Silence! N'entends-tu pas? Qui parle? D'où vient ce

4?û LA NEF

cri divin qui, semblable à des coups éclatants que l'on frappe aux portes d'or d'un temple, ébranle mon âme tout entière? Prête foreille: c ^'Ea ! JE'dl »... Partout, comme un chant de cithare, résonne sur l'onde, autour de nous, la grande voix fatidique d'Argo, la clameur de la proue-déesse, façonnée, autrefois, par Pallas, dans le chêne plein du souffle de Zeus...

LES CAPTIVES

Questionne l'Olympien jusqu'au bout. Bien qu'il me semble comme à toi, distinguer, dans la rumeur qui monte, le beau nom de la Cité d'or, néanmoins, l'oracle d'où dépend ton destin comme le mien, ô maître, ne doit plus rien offrir d'obscur.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Tuas raison... Parle, Olympien, réponds-moi! Devons-nous reg'ap-ner la douce terre natale? Ou bien, garderons-nous l'espoir que l'Euros va nous porter bientôt, aux rives du Phase merveilleux? En effet, qu'il t'en souvienne, ô Zeus. Le jour où, quittant lolkhos, le pilote a tourné la proue du côté de la sainte Asia, tu nous as engagé ta promesse, puisque ton tonnerre est tombé, à droite, et d'un ciel serein.

(L'horizon s'éclaire peu à peu.) LES CAPTIVES

Lève les yeux... là... devant toi... à une distance insondée, dans le rêve et le prodige... Suspendue au tronc d'un arbre mort, seul debout sur la vaste plaine, la dépouille du béHer de Phrixos irradie au loin, de tous côtés, son magique flamboiement.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

lô! loi vision splendide! ô joie!... La Toison, l'or en feu, que parcourt une vapeur éblouissante, projette

sur Tocéan vermeil qui le renvoie dans TOuranos, des cercles immenses de clarté. Tout brille, tout vibre, tout ondoie. Regarde! Les blancs taureaux marins, qui gardent la plage inaccessible, courent, çà et là, furieux, en soufflant de leurs naseaux qui ronflent, des tourbillons embrasés.

(Le tumulte redouble.) PROMÉTHÉE

Tu les entends, Amphytrionade. Le prodige de la Toison, Tespoir de ravir bientôt Téclatante et fabuleuse proie, semble enivrer leur cœur avare. Fascinés, ainsi que des enfants, par l'or qui brille à leurs yeux, ils oublient le monde et Prométhée.

HÈRAKLÈS

(debout sous le chêne de Zeus.)

De quoi te plains-tu donc, titan ? Sans doute, ceux-ci enflent leur âme avec la voile de la nef. Mais si, fils prudents de Gaia, c'est vers les choses de la terre, et non vers le ciel ouranien, qu'ils tendent leurs bras impatients, qui pourrait songer à les blâmer ? Ecoute la très sage parole : Téphémère est né pour agir, et, nullement, pour connaître. En effet, ainsi que les rameurs, le dos toujours tourné à la proue, ne voient pas ou le port ou Técueil vers lequel ils mènent leur course, de même, cette nef qu'est Gaia, accomplit, grâce à l'effort de Thomme, la tâche obscure que lui assigne Zeus, et que l'homme ignore dans son cœur.

(La lumière d'or s'éteint brusquement. A la place qu'elle occupait, l'horizon laisse voir les premières blancheurs de l'aube.)

PROMÉTHÉE

après une pause.

Tu as bien parlé, fils d'Alkmèna, sauf en ce qui con-

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eerneZeus. Car enfin, tu dois le reconnaître. Les dieux pour .]ui fume Tautel, les dieux sanglants, les dieux emprisonnés dans un rite et dans une forme, font outrage au véritable Dieu.

HÈRAKLÈS

Mais ce Dieu qui donc le connaît?... Qu'importe les rites des mortels! Qu'importe levain nom bégayé, dont riiomme désigne Tlnnommable! Certes, au lieu de prendre ta joie à ta rancœur, fardeau plus écrasant que les roches des montagnes, tu devrais imiter, bien plutôt, dans leur paisible sagesse, le beau couple des alcyons qui volent tout autour de la nef... Ecoute!

Chant d'oiseaux sur la mer.

Les entends-tu moduler doucement leur hymne matinal à Eôs ? Tout le ciel rayonne, pénétré d'une suavité divine, pleine de fraîcheur et d'espoir.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

lô! lô! parole excellente! Et moi aussi, vous honorant, et levant les deux mains vers l'éther, je salue vos chants, oiseaux propices, qui, depuis le départ d lolkhos, avez bâti votre nid d'herbes, au corymbe de la proue. Salut à vous qui annoncez le calme et les jours sereins, à vous, sortis du long sommeil, d'oia n'avaient pu vous tirer, cette nuit, tant d'effroyables tempêtes !

LES CAPTIVES

Ah! leur voix se tait maintenant. O stupeur ! par un nouveau prodige, mille sons vagues, merveilleux, plus liquides qu'une rosée de miel, flottent, languissamment, sur la mer et, peu à peu, s'y éteignent...

(Les alcyons continuent de se jouer dans l'air du matin, au milieu des flammes qui voltigent. Un long silence.)

PROMÉTHÉE

(comme se réveillant tout à coup.)

Voici donc le terme de mes maux. Je vous contemple pour la dernière fois, pics lointains, forêts, hautes falaises, contre lesquelles, si souvent, j'ai entendu, suspendu dans la nuit, battre l'aquilon et les vagues. Certes, mon règne a été court. Prométhée n'a donné à la terre qu'un moment de félicité, quand, libre de mes chaînes enfin, j'ai répandu, largement, sur Gaia les chaudes semences de la vie, et qu'Iris déployait dans les airs pleins d'ondées éblouissantes, ses fluides écharpes d'arc-en-ciel... O Adrastée, tu régis tout !... Mais que sert d'implorer celle-ci? L'homme ou le dieu saisi, soudainement, dans ses étreintes inévitables, ne doit plus espérer de pitié.

Il heurte du pied la torche d'or, puis la ramasse, comme d'un mouvement machinal.

Ah ! ah ! ô dérision amère ! Malheureux ! à quoi m'a-t-il servi ce flambeau, dont la strige affirmait qu'il appartient, divinement, et, comme par l'arrêt du destin, à la race des mortels... Arrête î songe mieux, Prométhée. Ne serait-ce pas maintenant, que sa clarté, stérile jusqu'ici, peut-être, va te venir en aide ? En effet, sans parler du Hadès et de ses cachots souterrains qu'il te faudra parcourir, n'oublie pas que, dans le ciel aussi, régnent d'épouvantables ténèbres. Aux profondeurs de sa caverne, endormie sous un froid sépulcral, et pareil au dedans de la mort, chaque astre, chaque soleil, chaque étoile, séparé du feu le plus voisin par des gouffres devant lesquels toute pensée ploie son aile, n'est rien qu'un tison fumant, une lueur tremblante de phosphore, parmi lesquels les spectres de la vie s'agitent dans l'éternel silence, ainsi qu'un vol de

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