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LA PLANTATION

Lorsque Florimond Daubelle était riche, et il se sentait riche si dans son gousset une pièce d'or caressait une autre pièce d'or, il célébrait sa fortune par une infidélité faite au restaurateur de la rue Cavalotti en même temps qu'au restaurateur de la rue des Trois-Frères. A le surprendre attablé comme ce matin-là à la terrasse du Télégraphe, le petit bouchon rustique de la rue Lepic, ces messieurs se fussent seulement attristés, croyant à de l'ingratitude vulgaire, incapables de percevoir le sentiment d'extrême délicatesse, mais si secret, auquel obéissait leur pensionnaire.

Riche, du moins ainsi qu'il le sentait, Florimond eut été tout de même en peine d'amortir sa dette avec un si léger poids d'or. Cependant il était assez riche pour ne pas supporter sans rougir — jeune bourgeois incorrigible ! — le « Merci bien, monsieur Daubelle ! « dont ces crédules commerçants saluaient la retraite de ce client qui ne les payait point.

A dîner mal, tout seul, à la table d'un établissement où maître et valets n'avaient pour lui aucune considération, l'écrivain goûtait de vraies satisfactions d'homme libre.

Le restaurant du Télégraphe avait aussi un zinc, et on servait à boire sur la partie de la terrasse en fer à cheval sur la rue Lepic et la rue des Abbesses. Amédée, l'homme de confiance du Planteur et l'ennemi juré de la négresse, esclave authentique de cette captive pour rire, y pr^.nait l'apéritif dans la société d'un quadragénaire moustaciiu^ en paletot

mastic taché de sirop, lequel avait assez bien la mine d*un maître d'armes chû dans les abîmes de quelque commerce chimérique. 11 entretenait en lui les misères du soldat sans avenir et la détresse du placier fui de sa clientèle. Pourtant c'était lui qui régalait Amédée, épave pire.

Mis en verve par la seconde tournée, Amédée qui, à parler d'une voix sourde, s'entretenait dans l'illusion de n'être entendu que de son seul compagnon, disait en battant son absinthe :

— Darneting ?... pensez-vous que ça soit un espion !... Vous pouvez croire que s'il y avait seulement un soupçon qu'il puisse être une casserole à Guillaume je me serais payé le plaisir de vous le donner depuis longtemps !... Noni de ce côté-là c'est vu, et bien vu... ça serait plutôt du côté des mœurs qu'il y aurait quelque chose à faire... et encore en s'y prenant bien ; avec beaucoup d'intelligence... si vous me laissiez m'occuper de la chose... on pourrait le faire tomber dans un piège... la petite Léontine nous serait très utile, sans qu'elle s'en doute. Ces jeunes animaux-là, voyezvous, c'est si vicieux que ça fait le mal presque avec innocence.

A voix plus basse, l'ancien soldat posa une question à Amédée. Florimond Daubelle qui tournait le dos au groupe n'entendit que la réponse :

— Mon patron n'est qu'un simple dingo ; mais ce qui est intéressant c'est que ses façons d'excentrique poussent les invités à la conversation... ils ne se méfient pas de moi qu'ils considèrent comme un abruti et c'est pas difficile à comprendre qu'ils sont tous à surveiller, vu qu'ils pensent mal... comme de juste ; les plus dangereux sont ceux qui ont de l'ambition.

L'arrivée en tempête de la servante apportant des verres à deux maçons et badinant avec ces joyeux Limousins empêcha

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Florimond de savoir si le traître Amédée lui prêtait ou lui déniait de hautes aspirations.

Maintenant Amédée apportait des précisions.

— ... une rigolade, mon bon, une simple rigolade... on ferait une descente un soir qu'on y trouverait moins à reprendre que dans le premier atelier venu... des idées d'homme faible qui a eu la tête tournée par le Journal des Voyages et qu'a souffert, jusqu'à plus de quarante ans, d'être timide avec les femmes... je vous le dis, il n'y a d'intéressant que les opinions des autres. J'ai toujours pensé que ce que le monde trop indulgent appelle des fantaisies d'artistes ça suffisait à décomposer une société. Maintenant si vos chefs qui ont leurs idées veulent absolument du sérieux, voilà un petit rapport sur ce sacré calotin de l'impasse Trainée qui manigance je ne sais quoi avec les curés...

Amédée dit encore :

— ... L'administration ne saura jamais tout ce qu'elle doit à Amanda... tenez N... qui est aujourd'hui ministre, c'est Amanda qui a donné sur lui les premiers renseignements ; ça n'avait l'air de rien, ça semblait tellement insignifiant qu'on ne lui a pas même dit merci, à Amanda ; eh bien, ça l'a suivi toute sa vie, le ministre, et c'est avec ça que le Président le tient aujourd'hui.

Plus bas :

— ... pour le coffrer, mon avis c'est qu'il vaudrait mieux l'embarquer dans une affaire qui en ferait trébucher deux ou trois autres, le boche avec... ça tourne toujours autour de cette petite saleté de mineure que je vous disais... je m'en chargerais bien... si seulement vous vouliez faire remarquer à l'administration qu'on n'a pas toujours assez de considération pour moi, son serviteur .. Autrement, je vous le dis, ça n a rien d'intéressant de faire Mumu qui est ce que je pense, mais qui n'a seulement pas de fréquentation avec la pègre.

Des consommateurs bruyants survinrent qui séparèrent Florimond d'Amédée et de son compagnon. Le poète, convaincu de ce qu'il soupçonnait depuis toujours, n'entendit plus rien.

Le jeune homme n'avait rien à redouter ; il ne pensait pas que l'abjection d'Amédée put jamais faire tomber aucun de ses compagnons dans quelque piège ; l'imprudent bavardage du valet de police ne lui révélait rien et, pourtant, cette scène le livrait à une très aiguë mélancolie.

il savait qu'il n'avertirait pas même Médéric Bouthor, parce que Bouthor, capable sans doute d'un sursaut, se refuserait à déranger aucune pièce de son jeu et ne tenait pour véridique rien que de sa vision. Il se promit seulement de protéger, secrètement, Léontine, la petite fiile dont il chérissait l'innocence promise âu crime et dont il avait célébré la pureté en des vers obscurs.

Et la tristesse du jeune homme s'augmentait à cette pensée que sa protection serait inefficace. Si Léontine échappait aux crapuleuses entreprises des policiers, quelque autre gouffre s'ouvrirait pour celle sur qui Florimond voyait un signe fatal.

Iphigénie en jupes comtes et sarreau noir, petite martyre populaire, Léontine, leur amie^ servirait de rançon, pour que leurs joies interdites soient payées d'un chagrin bien vulgaire.

Misérable jeunesse que la leur î Avoir tout approché sans rien saisir ! ïls avaient bu dans le verre des assassins et des révoltés et ils trinquaient aussi avec les fous. Mais, après tant de nuits de débats a faire recujer les murs, avaientils jamais conclu autrement qu'en faveur de celui qu'avaient façonné leurs mères prudentes ?

Florimond maudissait le goût, et la raison et cette sagesse qui éloigne des extrêmes exaltants. Mourir d'une erreur î

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Se tuer pour une sottise ! Mériter que pèse sur l'épaule la patte gluante du flic en paletot jaune, tandis que dans «un coin d'ombre ricane l'ignoble Amédée qui vient de « donner » l'homme dangereux.!

— Des hommes dangereux !

Florimond se contint pour n en pas rire à la face de ses voisins, les ouvriers repus de bœuf bourguignon arrosé de vin bleu.

Il se murmura à la façon d'un credo :

— J'aime et j'honore au-dessus de toutes choses l'imprudence de la vierge innocente et criminelle, coupable et candide, promise au martyre et Taveugle foi de mon ami Septlme Febur, vainqueur merveilleux de la funeste raison qui le nourrirait de vérités contraires à sa foi !

Ainsi se préparait-il à jouer, le soir même, le rôle de joyeux mvité — on comptait qu'il s'y surpasserait — à la fête que donnait Médéric Bouthor en sa plantation ; fête de nuit « renouvelée des orgies de flibustiers en l'île de la Tortue «, fête offerte par le maître enchaîné à l'esclave triomphante.

— N'être pas envieux du planteur ! songea Florimond en remontant le couloir en corniche de la rue Lepic ; il nous échappe, n'ayant pas k conclure. C'est une brute harmonieuse que Dieu manœuvre, excite et fait bramer pour mieux nous convier au silence.

Toute la journée fut consacrée à la préparation de la fête ; non seulement à la Plantation où Amédée et le Puma firent merveille, mais aussi chez chacun des invités, considérablement suggestionnés par la promesse de fabuleux divertissements.

Septime Febur lui-même se donna tout entier à cette préparation. Quand il ne sombrait pas dans le chagrin né de l'horreur d'imaginaires persécutions, Septime Febur

écoutait volontiers son ange gardien, ange badin, lui répéter que la grosse joie est favorable à la plus solide dévotion et, comme elle, un signe de santé agréable à Dieu, si Dieu ne peut voir dans l'affliction de la chair ou de l'esprit qu'une diminution de sa créature.

Le matin de ce grand jour, Mumu dormait sur le divan bas dont il avait fait son lit, tout nu et hors des draps, semblant dédier son corps parfait à ce soleil dont la flamme l'accablait.

Il n'entendit pas gémir la serrure lorsqu'y tourna la clé, seul présent qu'il eût jamais fait à sa maîtresse, la négresse du Sacré-Cœur, l'esclave du Planteur de Montmartre.

Enveloppée d'un peignoir extravagant qui la faisait plus précieuse à son maître, Cora s'arrêta au milieu de l'atelier pour contempler le beau dormeur.

Sans que son esprit eût à dicter ce geste, elle porta doucement à ses lèvres ses longs doigts mordorés, réunis, comme pour commander k l'universel ce silence requis par Mumu et qu'elle-même ne romprait qu'en tremblant.

Ah ! le Planteur avait bien pu la payer et la tenir captive ; il pouvait bien l'attacher au poteau d'infamie et déchirer son corps parfait, comme il l'en avait menacée, sans y croire, et en un instant de folle audace dont ce monstre timide s'épouvantait encore ; c'est de ce blanc dormeur que la fille dorée était à jamais l'esclave !

D'abord, elle sourit de joie puissante, forcenée, à surprendre ainsi dans toute sa grâce fragile son petit maître, son petit dieu blanc et, aussi vite que s'éteignait son sourire de feu, ses longs yeux se fermaient à demi, déjà brûlés de larmes.

Cora comprenait trop bien que jamais son amant n'avait été aussi heureux qu'en cet instant, plus heureux que lorsqu'elle le fatiguait de passion animale.

Pourtant le désir d'envelopper au moins cette blancheur

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endormie du manteau noir de son amour Temporta. G)ra rusait seulement avec son impatience, inquiète de s'assurer un point trop aigre réveil de l'égoïste chéri.

Le couvant à présent de ce regard maternel par quoi tant de maîtresses surent se faire haïr d'amants sur qui quelque franchise fraternelle leur eut assuré l'empire, Cora se délivra de son ample robe de paresse et, d'un mouvement rapide de ses pieds noirs et roses, abandonna ses mules brillantes.

Les bras en avant, elle se pencha sur le lit, sur la chair mâle, bien que si frêle, offerte à sa convoitise noire et, d'abord agenouillée, elle se trouva bientôt allongée contre Mumu, retardant — un peu par crainte et beaucoup pour la joie de prolonger son désir — l'instant où elle refermerait sur ce cou de cendre rose la double flamme obscure de ses bras.

Mumu n'avait d'autres grâces que celles d'un enfant féroce. Aux âges fabuleux il eut su faire pleurer un dieu ou hennir de joie un Centaure. Parce qu'il avait assez dormi, ce beau monstre économe de ses plaisirs et de son repos, satisfait qu'on offrît un emploi à sa force renouvelée toute ailée d'une puérile bonne humeur, répondit à l'étreinte prudente par une prise sûre et, peu à peu, plus rude, jusqu'à la brutalité. Les corps mêlés, noués tournèrent comme un monde et le cri de plaisir de Cora oscilla au centre de cet univers pour s'évanouir au prisme oblique du jour nouveau.

L'amour physique a ses hautes et ses basses œuvres dès qu'intervient la civilisation. C'est de ses basses œuvres qu'est née la fameuse tristesse latine. Certes, Mumu eut été bien incapable d'aucune citation classique, surtout de cette sorte ; les maîtres de La Flèche, les seuls qu'on lui eut jamais donnés, étant bon ménagers de la vertu d'adolescents promis aux délices des garnisons. Toutefois, il avait assez de sensibilité immédiate, il était assez riche d'intelligence directe, aiguë et fraîche, profonde, cruelle autant que tout ce qui

émanait de cette jolie petite bête humaine, pour être bien capable de retrouver au fond de soi, toute neuve, à son usage, la désolée constatation qu'il eût merveilleusement articulée en un horrible argot, aussi propre que la langue des pédants à braver l'honnêteté, mais sans péril pour tant d'oreilles ignorantes.

L'esprit mé<;hant et lucide de Mumu poussa plus loin dans le champ des pénibles investigations II en voulut à sa maîtresse de n'être pas aussi négresse que le rêvait son maître le Planteur, de n'être qu'une jolie quarteronne, une fleur de volupté d'un rose à peine assombri ; de n'être pas une vraie sauvage, sœur de la bête, comme elle repue et s'ébrouant seulement, après le repas d'amour.

I.'s étaient deux civilisés ; le siçiple repas d'amour leur était défendu. Pour eux c'était un jeu, une fête et c'est toujours, partout où s'étend l'ombre de la croix, au lendemain de la fête le mercredi des cendres.

Et le goût de la cendre était dans leurs bouches. Et il y a dans la ce»dre, et plus elle est blanche et froide, toute la dévorante âpreté du feii, sans la surprise et les joies de la flamme.

Ils étaient mûrs, ces deux êtres d'exception, pour ce que les bourgeois, benoîtement résignés à n'être rien que les plats comparses du théâtre qu'ils paient, nomment prosaïquement : une scène.

Mumu, déjà assailli des soucis misérables qui, depuis longtemps, ne lui laissaient plus de repos, cherchait le thème de la querelle dont, seule, cette paresse, lui conférant quelque équivalent de noblesse, retardait l'ouverture.

Malfaiteur et méchant de distinction, Mumu, tout nu sur \d lit encore gémissant, était semblable à ces lâches poètes qui s'endorment au seuil de la vision dans la recherche nonchalante d'une cadence digne d'elle.

HUITIÈME CHAPITRE

Croyant attaquer, ce fut Cora qui se livra.

Câline autant que lors du tendre assaut, mais ne devant plus compter sur la magie de la surprise, agressive mais sans fureur égale à sa passion, imprudente, elle ne fut, en dépit des gestes de possession, inefficaces d être si tôt renouvelés, rien qu'une compagne banale à la bouche enlaidie de reproches.

Enfer ou ciel, la bouche de l'amoureuse est pareille ; abîme de parfums ou gouffre de bitume étouffant.

— Mumu !

L'adolescent nu ne s'y trompa pas. En défense ^ussi bien que devant un ami de la veille rencontré dans l'ombre, au coin d'une ruelle suspecte, il demanda :

— Qu'est-ce que tu lui veux à Mumu ?..

— Mumu !... Mumu !... on aurait tant de bonheur si tu voulais I...

Il ricana, petit animal féroce.

— Ah ! oui... la misère et l'amour !... une femme qui s'esquinte à laver le hnge... très peu pour moi !...

— Mumu !... je m'étais fait une raison... pourquoi t*«s venu, Mumu ?... pourquoi que tu m'as montré que je ne pouvais pas avoir d'estime pour Médéric ?...

•— ' Je t'ai dit ça ?

— Tu me l'as pas dit, mais tu m'as aidée h comprendre qu'il ne m'aimait même pas, que ce qu'il aimait en moi c'était un peu de sa folie... sans oser y aller jusqu'au bout, de sa folie... je suis pas heureuse... et puis quoi, t'es venu et je ne peux plus penser qu'à toi I

— Il faut tout de même comprendre la vie ! Je ne t'ai jamais rien promis... je pouvais rien promettre... alors, qu'est-ce que tu me reproches ?

— Je ne te reproche pas d'être venu... mais depuis que t'es venu...

— Et alors ?

— Je te demande seulement de me prendre... tu verras, je me débrouillerai... je sais danser...

— Ah ! oui, au prix que ça se paie !

— Crois pas ça, Mumu, je te coûterais rien...

— C'est pas possible, ma pauvre noire !

Cora frissonna. Mumu la trouva belle ainsi ; en artiste.

— Mumu, je t'en supplie, délivre-moi du Planteur !

— Si c'est seulement ça, va-t'en, mais... Il allait cyniquement dire :

— Mais alors ne compte plus sur moi.

Elle l'interrompit :

— C'est terrible, Mumu, je peux pas 1 Il eut un ignoble sourire de mépris :

— T'as peur de lui ?

— J'ai pas peur de lui... d'abord il est bon comme du pain... c'est pire, et je suis son esclave plus qu'on ne croit !... j'ai peur de ses visions !... j'ai peur de tout ce qu'il pense !... j'ai peur de tout ce qu'il rêve... de tout ce qu'il n'ose pas dire et de tout ce qu'il n'ose pas faire. Tu comprends ?

— Qu'est-ce qu'il y a à comprendre ? répondit Mumu d'une voix plus lointaine parce que, malgré la cuirasse de sa méchanceté, il était assez sensible pour bien percer ce grossier mystère, quand même douloureux.

— Mumu... emmène-moi !... garde-moi, dis, Mumu ! Elle gémissait.

— Salut ! fit Mumu en sautant enfin hors du lit, délivré de l'étreinte lancinante et courant à son tour aux bas offices, en bon civilisé.

Pliant un bras, Cora y reposa la tête et pleura. Mumu achevait sa toilette et s'habillait d'un pyjama en sifïlottant un air de gigue.

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Cora s'était arrêtée de pleurer pour que ses yeux puissent suivre d'amour les gestes du joli garçon.

— Et ce soir, fit-elle, tu viendras ?

— Puisque je t'ai dit que c'était pas possible,

— Pourquoi >

— D'abord, j'ai à faire. Tu le sais. Et puis, ça me dégoûte d'avance cette fête -là. . j'aime pas les comédies... le Planteur va s'en donner tant qu'il pourra à faire le fou, avec les autres qui l'y pousseront pour boire son rhum... ils me méprisent ?... ils sont pires que moi !

— Ça c'est bien vrai !

— Et toi... tu crois que ça me ferait plaisir de te... ah ! non, tiens, rien que d'y penser...

D'un bond elle l'avait rejoint, l'assaillant de caresses, de baisers.

— Ça te fait jaloux !... Ah ! Mumu ! Mumu !... tu vois bien !... Emmène-moi, mon chéri, garde-moi !

— Non !

Nue, noire, échevelée, les bras serrés au corps et ses ongles roses étroitement tournés vers ses seins gonflés comme pour les déchirer, image classique et simulacre barbare de l'amour bafoué elle semblait aussi surgir de profondeurs inconnues, pareille, avec sa chair secouée, polie au point d'en paraître humide, à quelque beau monstre marin.

Rien ne pouvait dangereusement émouvoir son blême amant, parvenu, fixé à ce degré où la sagesse s'allie au mal dont elle fut nourrie.

Elxaspérée, furieuse, Cora lui cria :

— Tu n'es donc pas un homme ?

— Quand est-ce que je t'ai dit que j'étais un homme ?

— Ah ! Mumu, Mumu !... faut-il t'aimer ! Il lui rendit ses caresses.

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Triste, mais à présent raisonnable, Cora méditait quelque attaque dont elle retardait l'échéance.

Elle s'enveloppa lentement de son peignoir éclatant et atteignit aussi, sur un meuble, le petit sac qu'elle tenait en mains lorsqu'elle était venu surprendre k joli bourreau.

— J'ai ce que tu m'as demandé... pas tout à fait... enfin, ce que j'ai pu... je t'en redonnerai demain,

— Je te remercie, dit, en pliant le billet, Mumu qui daigna sourire.

— Dis, Mumu... promets -moi au moins, en rentrant ce soir, de regarder au jardin... s'il n'y a pas trop de ces gens que tu n'aimes pas à voir là... et si ça ne te déplaît pas trop,», d'entrer tout de même î...

Parce que c'était sans rien engager à l'extrême, Mumu consentit à feindre la bonté, sourit et lui rendit son baiser avec une tendresse suffisante.

— Trotte maintenant... il se douterait !

— Ah ! je voudrais qu'il nous prenne 1 -^ C'est pas des choses à dire !

. Au soir tombé, Mumu ayant dîné d'un petit pain et de fraises à la crème, mit un col, une cravate fraîche et se coiffa d'un élégant chapeau de paille.

Avant de sortir, il tira de sa poche le billet bleu de Cora, le déplia et le considéra longuement comme s'il lisait une lettre passionnée, puis :

— La petite doit m 'attendre rue des Saules... faut toujours prendre ses précautions... bah ! ça fera autant pour le taxi, et puis, pourquoi que je la désobligerais, c'te môme ?

Et il sortit.

Au-dessus de la palissade, il aperçut, perché sur une échelle, ce héron d'Amédée allumant aux branches des arbres et

HUITIÈME CHAPITRE au faîte de la chaumière indierme des lanternes et des ballons de papier que balançait le vent du soir.

Mumu haussa les épaules, tourna résolument la tête çt quitta le maquis par la rue Girardon.

Parvenu rue des Saules, à la hauteur de la palissade, sur la pente aride dévalant jusqu'à la rue Saint-Vincent, le jeune homme, ayant fouillé du regard les alentours, sifflota, très bas, en se collant à la palissade, les premières mesures de VEstudianttna.

Alors il se fit, en réponse, un bruit pareil h celui que ferait un chat bondissant hors d'un nid de paille. Une menotte écarta une planche vermoulue et Mumu, toujours collé à la palissade, eut contre lui une fornïe menue, celle d'une fillette dont on voyait à peine briller les yeux, dans l'ombre du capuchon d'écolier étroitement rabattu,

— C'est bien ça, Léontine, de ne m avoir pas oublié.

— J'ai jamais oublié, Mumu.

— Je dis ça... c'est pour dire ; je sais qu'on peut compter sur toi.

— N'est-ce pas ?... prends vite... c*est tout ce que j'ai

pu.

— Merci, ça va... Ah ! toi, au moins !

— Quoi donc ?

— Rien. Alors, t'es contente comme ça, rien que parce que ça me fait plaisir ?

— Pour sûr !

— Et tu serais capable de tout, de plus que ça si je te le demandais ?

— Mais oui... j'essaierais d'avoir plus, ça ne serait pas facile.

— Je ne pensais pas à l'argent.

— A quoi pensais-tu, Mumu ?

— A rien... des idées... sacrée gosse !... Quel âge que tas?

— Treize ans... c est pas assez... je voudrais être plus vieille !

— Ah I... oui.

— Dis, Mumu, quand je serai plus grande...

— On en recausera.

— Si seulement tu voulais qu'on en recause bientôt... ça ne te gêne pas beaucoup puisque je ne suis pas assez vieille.

— Je ne t'ai pas dit qu'on n'en recauserait pas.

— Vrai ?... Tu veux que je vienne demain ?

— Ici ?... A la même heure ?

— Oh ! oui... et tu sais... j'aurai mieux, je te le promets !

— Faut prendre garde... ta grand'mère...

— Personne ne se doute.

— La mère Breischwantz...

— Elle m'aime bien... il n'y a qu'elle... grand'mère boit avec la mendiante... quand je serai grande, tu m'aimeras ?

— Ton argent... je voudrais... à demain, la gosse... on en recausera.

Seule, dans la nuit, Léontine songeait :

— Il a pas pu dire... dans les livres, c'est comme ça quand on aime... on ne peut pas le dire... mais je suis trop petite... quand je serai plus vieille...

Elle s'envola, ayant entendu la pointe d'une canne heurter les pavés disjoints de l'antique rue des Saules.

Florimond se dirigeait lentement vers la plantation. Il avait surpris l'essentiel du jeu fatal des deux maigres ombres et, triste un peu, avançait en se répétant les vers faussement narquois que lui avait naguère inspiré l'enfant de l'impasse Trainée :

HUITIÈME CHAPITRE

Tu croyais, pauvre Léontine^ Chez les filous trouver profit.

Mais le vice est une tontine Qui gagne perd à ce défi...

Un boudoir vulgaire et cossu, au troisième étage cl*une maison du centre, aux balcons ornés d'enseignes dorées d'importants négociants. Par la fenêtre ouverte, se glissent avec les lourdes odeurs de Paris les flonflons assourdis, vomis par les cuivres d'un music-hall tout proche, au fond d'un passage.

Renversée au fond d'un fauteuil de peluche cramoisie, acquis à la vente du mobilier d'un dentiste, une aride beauté se fait lacer ses hautes bottes de daim par un louchon arraché à sa cuisine. Le timbre vibre.

— C'est M. Qmille...

— C'est à cette heure-ci que tu arrives ?... Et tu ne me demandes pas si j'ai eu besoin de toi ? Justement j'avais un pneu à envoyer au père Lazarie... je ne suis pas libre demain ; à cause de toi j'ai dû me passer de Marie. Et à quelle heure arriverons-nous au théâtre ? Tu as les places, au moins ?

— Oui... j'ai tout... je te demande pardon...

— Eh bien, donne si tu as... tu aurais pu t'arranger pour que ça soit réglé ce matin... Tenez, Marie, voilà votre mois... oui, vous remercierez Monsieur une autre fois ; trottez nous chercher un taxi.

Et c'est ici que nous apparaît le vrai Mumu ; oisif pauvre, astreint à d'astucieux calculs et dont c'est le plaisir de jouer à égaler ces puissants qui paient, avec l'argent des pauvres, la comédie de l'amour feint.

A la plantation, la fête suivait un cours heureux. Le romancier O'Brien, créateur fameux de situations impossibles, habile à promener, sur un plan réaliste, ses lecteurs aux antipodes de la froide raison, admirait avec un peu d'effroi ce renversement des choses permettant qu'avec tant de perfection le pire aliment de la fable triomphât de la vie commune dans sa vie de tous les jours »

Au centre de la plantation illuminée, le Planteur, vêtu de ses plus beaux habits de toile et coiffé de son plus fin manille, trônait sur une caisse qui avait contenu des pièces d'artifice et sur le bois de laquelle un lisait ; POUDRES, Manier avec précaution.

Accroupi et soufflant, Amédée mettait un baril <le rhum en perce et les invités puisaient pour leurs pipes dans les profondeurs d'un sac de tabac, riche d'inscriptions espagnples, magnifique ballot de contrebande.

Saluée d'applaudissements farces et pourtant violemment sincères, adulée, fêtée, Cora étouffait de rage dans une robe de folie, riche de toute la splendeur des Indes, mais une vraie robe de captive et plus lourde à porter que des chaînes, puisqu'elle n'aurait pu, en une telle toilette, faire trois pas hors de la plantation sans traîner après soi k marmaille en délire, quand Médéric lui marchandait encore un tailleur élégant.

Se délivrer ? S'évader ? Fuir ?... Où cela ? Pauvre captive ! Elle tremblait à revivre en pensée la misère où l'était venu surprendre l'extravagance de Médéric. Les hommes ?... bien peu eussent préféré la Vénus noire à k plus médiocre blanche. Elle mesurait aussi son immense paresse, invincible si ce n'était au service de Mumu qui la repoussait, la condamnait, l'enfermait un peu plus dans son servage.

HUITIÈME CHAPITRE

On admirait Paroli, le peintre, ridicule et cependant parfait en matelot d'antan, avec son petit chapeau de toile cirée. Karl Darneting, le Puma, très ivre, tirait d'une viole nigérienne de plaintives romances, selon un art très sûr de la douleur. Accroupi, rampant, indifférent a tout le reste de la fête, Sorgue, toujours vêtu d'un « bleu » d'artisan, glissant entre les herbes folles, vrai sauvage sur le sentier de la guerre, interrogeait les ^fétiches noirs, pourpres ou livides, aux faces déchirées de la lumière violente des lampes de papier, et dont Médéric Bouthor avait peuplé le terrain de la plantation.

De temps à autre, le Puma s'interrompait de faire gémir la viole pour allumer quelque pièce d'artifice et si l'inoffensif tonnerre était bien vif, si l'embrasement arrachait au peuple du voisinage assemblé autour des palissades quelque belle ckmeur, lé Puma ne manquait jamais à proclamer :

— Prise de la Vera-Cruz !... Pour maître Laurent de Graff, hurra !

Ou bien :

— Véritable incendie de Maracaïbo !.» Pour monseigneur de Grammont, hoch ! hoch ! hoch !«.

Après quoi, boufïonnant, mais toujours avec sa mine désolée de Judas d'Obermergaû, il s'allait jeter aux pieds de Sep^ime Febur — inquiet de se ménager une retraite — en implorant « ia bénédiction de monsieur l'aumônier des frères de La Côte, avant l'abordage ! »

Moins ivre du rhum et des vins d'Espagne que des fumées de ce galimatias romanesque, de cet alcool qu'était pour lui ces bribes de jargon de la grande piraterie, Médéric avait ramené à lui, sur son trône de bois, Cora captive, saisie d'une prise qu'il voulait tant qu'on crut brutale et qu'il ne pouvait se résoudre à ne pas faire très douce, prouesse dont sa force d'athlète lui permettait le contentement.

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Très ivre, lui aussi, le peintre Vascar fit effort pour dire :

— J ai lu dans un livre fort savant que Jean Morgan, le pirate et grand amiral des Frères de la Côte, avait rédigé certaine chasse-partie établissant la part d'esclaves revenant à chacun des siens, en proportion de ses blesseurs et des membres perdus. Il était dit à l'article 1 1 que « pour la perte d'un œil il serait donné cent piastres ou un esclave ». Quel œil as -tu perdu ?

— Mais puisqu'il Ta achetée, sa belle esclave ! s'écria Marthe Galland, invitée au titre d'ouvrière du « bonheur » de Médéric.

— Alors, prête-moi cent piastres, Médéric ! implora le pochard.

Riant, le Planteur tira de son gilet de toile un louis d'or qu'il lança en l'air.

Marthe Galland le rattrapa avec beaucoup d'adresse.

— Ah ! tu l'es, pirate ! gloussa l'ivrogne.

Médéric parut trouver la plaisanterie excellente. Puis, tandis qu'Amédée versait à la ronde une liqueur dont les palais commençaient de moins bien éprouver le parfum, de même qu'au début de la soirée on recommença de conter des histoires du temps de la flibuste et de la vieille marine.

Quand ce fut au tour de Florimond :

— Il y eut une fois, en un temps pas si lointain qu'on n'en puisse remuer la cendre, ni même compter plus d'une pierre, des hommes qu'on vit quitter leurs pêcheries, par ennui des journées toutes pareilles, et qui se mirent au Service d'un gentilhomme ennuyé de sa noblesse, et de la cour et de ses pères et de sa dame, et ils emmenèrent avec eux le médecin Œxmelin, ennuyé de ses fioles, de ses drogues, de ses malades, de sa science et de la maladie. Et ils firent la flibuste, en téméraires, pour la joie de compter des soleils tout neufs, d'être riches en monnaies étrangères, d'avoir

HUITIÈME CHAPITRE

tous les jours une patrie nouvelle à défendre ou à renier et, tous les soirs, une épouse qui crierait pour quelque chose. Et pourtant ils avaient embarqué avec eux l'ennui qui jamais ne s'ennuie de nous ennuyer. C'est très vrai ce que je dis. Et ils furent las du métier d'aventurier, parce que c'était un métier comme tel haïssable, et de l'aventure qui ne méritait plus ce nom. Et c'est alors qu'ils eurent l'idée de réclamer le secours de la magie et que par une issue, dont la magie leur livra le secret, ils parvinrent au centre d'attraction de la planète de Nazar, qui est la Terre d'un monde souterrain situé au centre de notre globe.

« Mais, ainsi que le dit Œxmelin lui-même : avant de vous expliquer cette nouvelle théorie, qui fera rêver les savants de la postérité, versez-moi un gobelet de ce punch, pour assouplir les ressorts de ma langue.

— Assez ! cria Marthe Galland que le conte endormait et qui détestait le conteur.

— C'est, dit Florimond, après avoir fait claquer sa langue, un punch excellent, digne d'être comparé pour la chaleur et la transparence à ce punch qu'on voit boire à Morgan le flibustier sur une image coloriée de 1840 et qui prétend — Catel sculpsit, Debelle delineavit — à nous restituer la lumière de l'an 1668. Morgan y triomphe, assis sur un ballot, tel qu'est assis ce soir, au centre de notre cercle, notre maître Médéric Bouthor, dit le Planteur de Montmartre. Culotté amplement de rose, bas lie-de-vin, bottes molles de maroquin fauve ; une ceinture amaranthe plaquant deux pistolets sur la jaquette bleu-de-roi à parements et retroussis jonquille, la cravate en bataille, la plume au chapeau perché sur le chef auréolé de longues boucles, Morgan boit à la santé d'une captive apprivoisée, en corset pourpre et jupon véronèse, bas blancs et pantoufles roses et les seins à l'abandon, car il est d'usage que les captives laissent à découvert leurs jambes

et leurs seins. Ce coquin de Morgan a tout à fait la mine de mon ami M. Tourneur, le bibliothécaire, lorsqu'il se divertit, le samedi soir, et fort avant dans la nuit du dimanche venu, au comptoir de Ferdinand le maître liquoriste. Cette fois, ce fut Paroli qui cria :

— Assez !

— Ah 1 Ah ! Paroli, je comprends ton angoisse !... Je la comprends et j'ai pitié !... Je sais ce qui t'épouvante, Paroli ; mais tu dois t'armer de courage, Paroli, très cher Paroli ; tu dois savoir considérer d'un regard franc la pire des pires visions, pieux et chaste Paroli, grand lecteur de la Croix dont tu sais bien qu'elle dissimule à sa quatrième page des annonces infernales !

Le Puma, à ces mots, poussa un horrible rugissement de joie.

— Hurrha !... huU !... ô 1

Et il battit le vide de ses poings dressés comme s'il heurtait à quelque seuil fantôme.

— Écoute, Paroli, écoute et contiens-toi si me voici au point que tu redoutes...

— Ivrogne !

— Ecoute : au premier plan, des bijoux et de la vaisselle d'or, hors d'un coffre de fine marquetterie ; au troisième plan, la mer et sur la mer, un vaisseau perdu dans la fumée de son incendie. C'est la chose qui donne à Morgan une si grande somme de si raisonnable joie ; mais au second plan, Paroli ! au second plan ! Au second plan, Paroli, dix joyeux compagnons qui boivent de ce même rhum et qui caressent des filles aussi jolies et aussi bien apprivoisées que la première... Tu trembles, Paroli ?

— Tu m'embêtes !

— Tu trembles, je te dis que tu trembles !... et tu as bien raison de trembler, Paroli !... Ces joyeux drilles —

hOitième chapitre

entends-moi bien ! — écrasés par la silhouette énorme, géante, plus grande que le bâtiment, d'un Morgan bleu, rose et jonquille avec à ses pieds la fille *au jupon véronèse retroussé, ces joyeux drilles sont livides !... L'artiste ne les a pas coloriés parce que ce sont des hommes de second plan !... Comprends-tu maintenant que tu peux trembler, Paroli ? Vois Médéric en ses habits jonquille avec le ruban écossais de son chapeau et l'écarlate de son foulard flottant ! Vois à ses pieds Cora, la belle captive, en sa robe à l'abandon dont on dit qu'elle est à ramages parce qu'elle est aux couleurs de tous les oiseaux de la forêt brûlante. Et maintenant, regardenous ainsi que je te regarde ! Regarde-toi en nous !... Nous sommes livides, nous sommes sans couleur, nous sommes, à la surface du cercle, les hommes de second plan. Du punch !

Cora le contemplait, stupide, le haïssant de ne pas le comprendre et le remerciant de la désennuyer par la surprise. Médéric tremblait en remplissant de punch le verre de l'orateur burlesque.

— Et alors, reprit Florimond, je vous dirai, pour en finir, qu'au delà de la planète de Nazar les aventuriers découvrirent la république de Potu et la ville de Keba, et la province de Merdak et que l'un d'eux se distingua même par la relation exacte qu'il fit du Voyage exécuté autour du monde de Nazar par Eskarbo, premier coureur de la République, qui se flatte de mériter un emploi plus distingué. Connurent-ils pas aussi la République d'Harmonica *? Ils y débarquèrent au bruit d'une fanfare. Dès qu'ils eurent mis pied à terre, ils aperçurent un citoyen suivi de deux basses dont la fonction était de former un accompagnement à ce qu'il devait dire, ou plutôt chanter. A chaque phrase de ce personnage, les deux basses faisaient crin, crin, crin 1 Ils tombèrent, plus tard, de Mezendor en la République que gouvernait Eléphant I^'^', Les boeufs

— ô Paroli le pieux, le chaste et l'économe Paroli ! — les bœufs étaient laboureurs et traînaient eux-mêmes la charrue. Sublime de l'extrême déraison dans l'absolue sagesse ! Les vaches fournissaient d'elles-mêmes le superflu de leur lait, ainsi que les chèvres et les ânesses... Septime Febur l'interrompit :

— Je sais où tu vas droit ; mais je sais aussi que tu t'égares. Il s'agit là d'un admirable symbole catholique dont tu fuis la clarté à cause du démon qui te possède. Viens me voir demain ; je te mènerai à un prêtre des Batignolles qui sait exorciser.

Marthe, naturellement sataniste, s'était rapprochée de Febur qu'en ce moment elle ne haïssait plus. Elle colla sa jambe droite contre la sienne.

— ... Les rossignols étaient musiciens ; les pies et les perroquets s'adonnaient à la littérature et à la poésie, pour l'amusement et sous le patronage de citoyens opulents. Éléphant X, qui avait succédé à son père...

Sorgue, accoupi dans l'herbe, souriait fraternellement au conteur dont il aimait le délire, encore qu'il fût à peu près seul à s'inquiéter de l'affreuse tristesse qu'il savait croître au cœur de Florimond. En l'écoutant, il pressait naïvement, telle une fillette endormant jsa poupée, ainsi qu'aurait pu faire Léontine si elle avait jamais eu une poupée, un petit fétiche dahoméen ocre et blanc, gentiment obscène et dont il ne pouvait se lasser de mesurer les angles.

— ... avait toute la sagesse d'Éléphant I^^, fondateur de l'Empire. Étranger aux choses de justice. Éléphant X se réservait de juger les juges. Éléphant X offrit aux navigateurs un banquet qui consistait en trente bottes de carottes, navets et autres légumes arrosés d'une ample quantité d'eau. Ne fais pas la grimace, honnête Paroli, convive ordinaire des festins gratuits ! Si tu l'ignorais encore, apprends donc que

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l'eau est le rhum des éléphants. Du rhum, ma chère Cora !... A la santé de Médéric !

— Vive le Planteur !

— Vive son esclave !

— Silence !... L'éléphant les renvoya à Kama pour qu'ils ne troublassent pas sa république et ils y rencontrèrent un jeune homme triste dévasté par le regret de sa patrie, et c'est alors qu'ils s'avisèrent de regretter la surface de la Terre et qu'ils aspirèrent à la légèreté de l'air qu'on y respire, dans l'espérance de laisser au centre de la Terre l'ennui qui les avait accompagnés et, par l'artifice de la magie, ils revinrent à l'essentiel de leur nature ; à savoir pour le chef, de bourlinguer de mer en mer, tuant l'honneur sous ses serments, aimer et trahir, désirer et vaincre et perdre et s enrichir et être roi de soi-même jusqu'au jour qu'un méchant capitaine discipliné vous viendrait pendre au nom du Roi ; pour les hommes, de larguer, carguer, combattre, souiïrir, hurler dans les tavernes et gémir dans les fers, être un matelot de pont qui reçoit cent coups de corde pour une sotte réponse et, le soir de ce jour d'infamie, se peut connaître le dieu vivant d'une sauvagesse barbouillée d'huile et qui vous dit « Maoumanamami ! » contente, quand on la baise !

Marthe Galland, éclatant de rire, sombra entre les bras de Septime Febur, bien mortifié de sa victoire. Florimond, s'étant recueilli, conclut de la sorte :

— Ainsi, de ces pernicieuses visions furent au même titre dupe ces gentilshommes qui avaient tout rompu pour se renouveler le sang et les humeurs par des façons de manants, et les gens de rien qui avaient désespéré leurs mères et leurs maîtresses pour se donner l'humeur d'un gentilhomme.

« Si j'étais romancier, acheva Florimond qui se piquait de ne pratiquer la prose qu'à son journal, je bâtirais des

histoires évidemment admirables, absurdes par surcroît, mais vraies ; des espèces de féeries psychologiques dont les héros seraient tous gens de la plus piteuse naissance, des gens au-dessous de vingt -cinq mille francs de rente, et j'en écrirais de la pire plurne aristocrate.

— Cet animal va nous gâter notre soirée ! bâilla Paroli.

— Authentique explosion de la planète de Nazar ! hurla le Puma en mettant le feu aux poudres, libérant dix soleils ligotés par Tart en d'étroites papillottes, ivres de se manifester par une mort opulente, cette mort qui était leur vie éphémère et triomphale.

— C'est vrai, dit sérieusement O'Brien en fixant Paroli, c est vrai que nous sommes livides ; c'est vrai que nous sommes sans couleur... au second plan !

— Assez de cette blague idiote !

— Calme-toi, Paroli.

— Mais au troisième plan, déclama le Puma immense au milieu des rouges fumées de bengale, le navire inconnu sombre parmi ses flammes ! Ah ! ah ! ah !

Soudain évadé d'une lutte grotesque et repoussant Marthe Galland, ivre ou joiiant l'ivresse, Septime Febur coiffé de son gibus battait en retraite, à reculons, se dessinant sur le plastron de grands signes de croix. Le perroquet fou de rage glapissait : Cochon de pays !

Le cercle des hôtes s'était rapproché du Planteur, comme impressionné par les symboles fantasques du poète et pour ravir à Médéric un peu de sa lumière, un peu de sa couleur.

Cora s'attristait, muette, à voir l'heure passer sans que parût le beau MumU.

Les yeux brillants, mouvants et lumineux tel l'alcool marin dont l'air était empli, tremblant un peu, Médéric televa sa négresse affaissée et lui souffla au visage ce seul mot : .

HUITIÈME CHAPITRE

— Danse !

Élargissant les bras, il dépouilla Cora de son peignoir aux cents couleurs.

Elle glissa, la tête repliée, soumise et prête à la révolte, très belle ainsi, toute nue.

Et puis, se mordant les lèvres et se frappant trois fois le front à la manière de ses aïeules barbares, elle dansa, sans qu'on sut si c'était pour obéir ou pour se libérer !

Et sa danse glacée, exempte de volupté, les troublait tous, et jusqu'au grossier Paroli, plus sûrement que les mornes bouffonneries tirées par Florimond du fond de sa mémoire pleine des récits du temps des voyages sans fin, des croisières désespérées.

Soudain, Marthe Galland, à qui l'on ne songeait plus, tira le Planteur par sa manche de toile et l'invita à courber sa haute taille pour qu'elle put lui parler à l'oreille.

Cora, glaïeul humide et noir, dansait toujours, vraiment pour s'évader.

L'Allemand suivait du regard, ivre fixe, le couple que formait Marthe et Médéric.

Médéric la repoussant leva les poings sur elle. Marthe éleva à demi une main pacificatrice et le resaisit, achevant à l'oreille écarlate quelque horrible confidence.

Alors Médéric poussa un cri dont Marthe elle-même s'épouvanta.

Grisée, Cora ne s'arrêtait pas de danser.

Médéric ramassa dans l'herbe un rotin et, titubant, de Cora dont Florimond prévenait la chute à Marthe inquiète des effets de son ouvrage, il battit l'air de sa trique sans se résoudre.

— File l ordonna O'Brien à Marthe Galland.

— Ah ! ça ..

— File donc l

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Cora s'était jetée aux pieds de Médéric dont les yeux ingénus laissaient enfin couler de lourdes larmes.

Médéric jeta sur l'herbe son rotin, releva Cora et l'enveloppa du peignoir que tendait Darneting, majestueusement. Le Puma déclamait :

Mein Blick* nun weide dich..,

La compagnie s'évanouit alors, sans qu'il fût besoin d'adieux.

— Darneting...

— Que voulez-vous du pauvre Karl ?

— Tu te souviens de cette histoire contée par Florimond ?

— L'oublierais-je déjà ?

— Les voyageurs ont-ils trop vite quitté la planète Nazar ? Sont-ils remontés trop tôt à la surface ?

— Trop tôt, mon maître ! C'est lâcheté ou folie qu'interrompre trop tôt le voyage s'il est vrai qu'on ne fait jamais qu'un beau voyage.

— Tu as raison, mon vieux Puma, restons...

— Restons au centre !

— Cora !...

— Tu n'es pas fâché, Médé ?

— Tais-toi, bijou noir... le bon Darneting nous laisse.. Amédée ronfle ivre-mort... chante, Cora, chante pour moi... tu sais, cette chanson...

Obéissante, Cora modula dans la nuit :

Paoles d'amou

Zoli bouquet I Bouquet pu fumé

Pou zoeilles /...

sa petite tête de joli animal noir tourné vers la palissade d'où, peut-être, Mumu épiait, entêté à ne point paraître.

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