‹ La négresse du Sacré-CœurChapitre 12 sur 16 · ENFANTS PERDUS · texte numérisé non relu

ENFANTS PERDUS

L'air de la colline parisienne était, ce matin-là, parfumé de chansons. Il y en avait d'aigres autant que le jeune matin lui-même et d'étoffées, chaudes pleines ; il y en avait de pareilles à des pulpes savoureuses, promesses de midi. Il y en avait de douces et de désespérées, des audacieuses et des défaillantes et chaque fenêtre chantait la sienne.

De la maison coloniale du Planteur s'envolaient ces paroles ;

Bonsof Missié li Gouvenea

Bonsoir Missié Consigni-ateu\

Ze viens potè un pétition

PouV empesser mon Doudou aller I

Le vrombissement du tour d'un polisseur accompagnait ce large cri de violente espérance :

Révolution pour que la science Réi}énère f humanité /...

Le mendiant bancroche, le stropiat au chapeau de cowboy esthète, l'invalide du ranch sentimental, promenait dans les dédales du sommet la guenille diaprée de sa poésie essuyant les pierres que heurtaient les mots tendres et lourds comme elles :

J*ai pris un pavé

Trouvé Au fond d*un cratère

Et quelqu'un ma dit : Mon Dieu !

Plus dur pavé ne se peut

Trouver sur te... erre !

Mais moi qui sais ce que je sais /...

Et c'était quelque chose de bien cruel que ces misérables paroles ; quelque chose de tout à fait déchirant que cet orgueil désolé, cette outrecuidance du désespoir !

Florimond, bien qu'il le fît sans joie, chantait aussi. Il claironnait une de ces bouffonneries blasphématoires, une de ces charges insultant l'art et dont il régalait volontiers les sociétés d'artistes, possédé du souci de détruire un peu de soi, par pudeur corrompue, par délicatesse détournée :

Car fai pour fasciner ces dociles amants. De purs miroirs qui font toutes choses plus belles : Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! Cric-crac l J'entends ïhois du lit qui craque^

Cric-crac !

J'entends l'bois du lit craquer !

O'Brien, le nez chaussé de lunettes, corrigeant les épreuves d'un roman maritime, chantait :

And the moon shines bright

On the grave of poor Lily Dale 0 Lily, Sweet Lily /...

M. Trozzi le père, modelant un Saint-Vincent-de-Paul, coulait une à une au fond de sa belle barbe des notes et des paroles claires, brillantes, menues, pareilles à de petites pièces blanches tombant dans une tire-lire ;

Vorrei baciare i tui capelli neri Le lalbra tue e gli occhi tui severi..,

NEUVIÈME CHAPITRE

M. Trozzl le fils lui répondait, tout en rhabillant poui* quarante sous la montre de Jules Galland, afin que l'employé ne put se tromper d'une seconde sur l'heure du bureau :

Vorrei morire, conté angelo mto 0 hella innamorata Tesoro mio !

Paroli chantait la Chanson dite du Fils Trozzi et le hussard rengagé, une fois de plus en permission, ou convalescent chez son frère, lançait aux échos les paroles insolentes de son refrain gaillard :

Ta femme est une putain^ Brigadier /...

Dans son taudis, la mendiante glapissait une gaudriole aussi fanée que ses infâmes reliques, ses hardes de fête aujourd'hui des guenilles :

En chemise, à la croisée^ Il lui faut tendre ses lacs.

A travers la toile usée.

Amour lorgne ses dppas. Ma Frétillon,

Cette fille

Qui frétille Est si bien sans cotillon !

La voix cassée de la grand*mère de Léontinelui répondait, au refrain :

Ma frétilllon.

Cette fille Qui frétille...

en martelant le plancher d'un pas de rigodoii.

Les vieilles étaient saoules. Et leurs rires infâmes imitaient le bruit même du cassis versé à la régalade au fond de leurs gosiers de vieilles.

Septime Febur s'éveilla en gémissant.

Toujours en se couchant, sa prière faite, le solide croyant, le croyant dont 1 ame était comparable à son corps, trapue, se fixait une tâche pour le lendemain, spirituelle ou matérielle.

La rencontre première du jour lui rappelait exactement la promesse faite la veille à Dieu et à soi-même.

L*âme de Septime Febur était vraiment trapue comme son corps aux muscles solides, nourris d*un riche sang de terrien. Acculé en héros vaincu aux frontières du désespoir, un tel chrétien n'avait pourtant jamais connu le spleen.

Pour rendre le tableau de son âme au désespoir en ses heures les plus déchirantes, il eut fallu la peindre à l'image des écorchés des planches anatomiques, mieux qu'à celle du maigre juge prévaricateur que fait torturer le maître hollandais par la canaille de l'échafaud.

Le soin exact d'une minutieuse vertu affranchissait Septime Febur de ce pire désespoir qui l'avait tourmenté. Gardien fervent de la lumière de EHeu dont il s'alimentait, le poète ne rougissait pas plus de s'adonner aux plus petites pratiques de la dévotion que la chaste souveraine d'un foyer honnête n'a honte des soins ennuyeux du ménage. Non plus, ajoutait Septime Febur, que le soldat risquant sa vie en beauté au combat ne se croit humilié de colliger les petites recettes utiles au bon entretien de ses armes.

— L'adoration hors de la vie dévote, afHrmait-il encore, n'est qu'une débauche pire que les autres.

Septime Febur irritait beaucoup de ses compagnons par de tels propos, plus irritants de lui être familiers. Paroli lui-même haussait les épaules, lui qui se croyait en règle

NEUVIÈME CHAPITRE

pour Tannée quand il avait renouvelé son abonnement à La Croix. Paroli suivait aussi la messe de dix heures, le dimanche, après avoir empli chez le père La Bille sa blague en peau de phoque du tabac de la semaine.

Seul, Tathée Florimond approuvait Septime et paraissait le comprendre.

Mais hors du désespoir dont on se damne en raison même de sa foi. Dieu nous partage encore assez de souffrance. Et cette souffrance, le dernier ou le premier grand catholique de son siècle la supportait en son âme à l'image de sa chair trapue, ainsi qu'un centurion aux petites jambes solides d'infatigable fantassin, aux épaules larges et rondes, qui prendrait à son compte la flagellation de Notre-Seigneur.

Ainsi soit-il !

Pour la première fois, depuis bien longtemps, Septime Febur renâcla devant la tâche qu'il s'était imposée.

Et il referma les yeux parce que le jour la lui rappelait.

Le sentiment lui vint qu'il devait être tard déjà dans la matinée. Il s'était réveillé bien au delà de l'heure qu'il s'était fixée, et cette pensée lui vint que ce pouvait être, avec le secours silencieux d'une conscience seconde, celle de nos nuits closes, parce qu'il avait horreur de la tâche assignée.

— E^t-ce pour cela, se demanda-t-il, en rouvrant les yeux, que je suis impuissant à me formuler à l'avance, selon mon habitude, les termes de la confession de ce qui pourrait être tout de même un péché ?

Là-dessus, de gémir à nouveau en roulant, sous la chemise de grosse toile, ses épaules de flagellé par divine procuration.

Septime Febur se tira violemment hors des draps.

Avant tout, il fallait vaincre la paresse. Gir la paresse c'est un péché évident, capital par surcroît, dont l'examen ne demande pas de subtilité. Le vaincre, vaincre celui-là

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR dont il était certain était le plus urgent et Septime Febur en éprouva une sensation de réconfort, très vive, directe, gourmande. Mais, à cause précisément qu'il n'avait eu que peu de peine à discerner et à vaincre, le dévot mésestima vite sa victoire, retombant lamentablement dans le désordre pernicieux du doute, gémissant pour la troisième fpis et roulant à nouveau ses épaules rondes libérées de la chemise pour les ablutions.

Lorsqu'il fut lavé, rasé, vêtu, Septime Febur, en redingote s'agenouilla et fit sa prière. C'était sa faiblesse de n'aller à Dieu qu'en habits de cérémonie.

Confirmant par leur souffle même le souffle du ciel, ses lèvres remuèrent :

Mon Dieu, je vous remercie très humblement de toutes les grâces que vous m* avez faites jusquici...

Septime Febur se reprocha d'avoir fixé au mur trop près du crucifix le portrait de son ami Florimond. Son sourire d'ironie le gênait cruellement en cet instant. « Il faudra, se dit-il, que je le change de place. )> Il se reprocha plus encore d'avoir souillé l'instant unique d'une pensée étrangère, et il se reprocha, en artiste, d'avoir gâté sa prière, et il s'accusa de cette dernière pensée comme d'un péché possible, probable. Même il redouta d'avoir seulement prêté à son ami Florimond, dont ia jeune image souriait, cette ironique pitié qui, peut-être, était sienne et souflettait si effroyablement Dieu.

C'est encore par un effet de votre bonté que je vois ce jour ; je veux aussi remployer à vous servir.

Au-dessus de son galetas, la mendiante et la grand 'mère de Léontine hoquetaient :

NEUVIÈME CHAPITRE

Seigneurs, banquiers et notaires La feront encor briller.

Puis encor des mousquetaires Viendront la déshabiller Ma Frétillon..,

En même temps qu'un flot de son sang de fils de paysan lui empourprait les joues, des larmes glacées montèrent à ses yeux. Il fit effort pour se reprendre :

... Je vous en consacre toutes les pensées, les paroles, les actions et les peines. Bénissez-les, Seigneur...

... Seigneurs, banquiers et notaires...

Les vieilles Ivrognesses chantaient plus fort et dansaient une espèce de monaco en ébranlant le plancher.

Septime Febur vociféra presque sa prière pour triompher de leurs glapissements.

... Seigneur, afin quil n'y en ait aucune qui ne soit animée de votre amour, et qui ne tende à votre plus grande gloire.

Chu... chu... chu... ploc...

Le bruit du balai de M"^^ Breischwantz traînant ses barbes sur les carreau3^ de la cour et se heurtant au mur, juste sous la fenêtre, fit frissonner Septime Febur bien vite courbé plus bas.

... je ne puis rien sans le secours de votre grâce... et ne nos inducas in tentationem ; sed libéra nos a malo. Amen.

C'était alors un chuchotement, un chuitement continu relevé de sifflements légers.

Le murmure des fontaines de Sichar en Samarie n'était pas plus doux que le bruit de l'eau emplissant, pour les

besognes mercenaires accomplies dans la simplicité du cœur, le seau de fer de M"^^ Breischwantz.

Septime Febur ouvrit sa fenêtre.

Visiblement, c'était pour l'y voir apparaître que la portière s'attardait à sa tâche.

Jamais le poète n'avait vu ce triste visage à la vieille femme. Mais ce fut elle qui lui dit :

— Vous êtes bien pâle, monsieur Septime !

Son locataire éleva à demi la main pour la laisser retomber, lourde.

— Alors, monsieur Septime, vous voilà prêt... elle aussi.

— Le faut-il ?

— Hélas !

— Pourtant...

— Chut !... écoutez 1...

^me Breischwantz s'effaça du mieux qu'elle put, appuyée «; . chambranle de la fenêtre.

La misérable mendiante grognait de manière à être entendue de tous :

— Peut-être bien qu'ils se moquent de toi, ma vieille... que que ça fait ?... laisse-les donc ces coquins... ce bandit de Septime... ce choléra de faux dévot... et la gueuse de concierge à qui qu'il a donné la pièce ! Toute cette racaille, et leurs cochons de pareils, ne peuvent rien contre ton droit... tu entends, imbécile qui chiale ? ...Ton droit, je te dis ! ton droit !... ton droit au nom de la mère.*, et mon droit aussi à moi qu'on a volée !... parce que c'est une voleuse, ta petite-fille, une voleuse !... et qui vole pour donner à un homme... à son âge !... Allons, les agents !... qu'on l'emmène ou bien les agents !... les agents 1... J'irai les chercher s'il le faut... ils me connaissent 1... Ah ! n... de d... oui qu'ils me connaissent !

NEUVIÈME CHAPITRE

«Hé ! mère Breischwantz !... est-ce que nous n'allons pas être débarrassées bientôt de cette petite saleté ?

« D'abord, il y a un rapport du commissaire... allons, j'y vas moi-même... les agents ! »

— Vous entendez ? coula M"^^ Breischwantz à l'oreille de Septime,... ah ! l'horreur de monde !... Allons, monsieur Septime, il faut !... et c'est pas même à cause de ce que dit cette canaille de mendiante qu'il faut. Voyez-vous, monsieur Septime, les agents, la prison — comment peut-il exister une prison pour les enfants ? — tout ça c'est des mots avec lesquels une vieille ivrognesse n'arrivera pas à me faire peur. Sans avoir le bras trop long vous n'êtes pas sans connaître des personnes en place, comme on dit. Même sans aller jusque-là, je me priverais bien volontiers pour glisser la pièce à ce drôle de citoyen d'Amédée à qui le commissaire dit bonjour. Soyez tranquille ; Amédée aurait laissé emmener Léontine en prison, mais il n'arrivera jamais rien à ce Mumu. Je me comprends !

— Alors, que craignez-vous ? demanda Septime, bercé d'une flottante espérance.

— Tout que je crains ! Tout, et, d'abord, qu'elle recommence ! La malheureuse ! C'est à croire que c'est par trop d'innocence qu'elle n'aperçoit seulement pas le mal. Qu'estce que vous en pensez, vous, monsieur Septime, vous qui savez ne pas réfléchir pour rien ?

Septime se redisait mentalement :

— Un concile a-t-il solidement établi que la femme a une âme ?

Il poursuivit à haute voix :

— Mais vous, madame Breischwantz, vous avez du cœur !

— Oh ! pour ça, je ne suis pas si bonne que vous croyez !... Ah ! ce Mumu, par exemple, si je pouvais... Il y a si long-

temps que je me méfiais sans bien comprendre ! Je le disais souvent à Léontine : qu'est-ce que t*as donc, une petite fille comme toi, à fréquenter Mumu ?

— Et que vous répondait-elle ?

— Elle niait, monsieur Septime, elle niait ! Elle était butée ; on l'aurait noircie de coups sans rien lui faire avouer. Et enfin pour Mumu elle a volé la mendiante. Quatorze francs qu'elle lui a volés pour donner à ce Mumu. Dites, c'est du vice ; ça ne peut pas se juger autrement que du vice, surtout si on tient compte de son obstination ; eh bien, c'est plus fort que tout, je ne peux pas la voir autrement qu'innocente.

— A la bonne heure 1 Je...

— Oh ! vous, c'est autre chose !... Elle serait dix fois coupable qu'on vous entendrait encore la défendre par bonté pure et, si possible* vous accuser pour elle. Vous êtes un saint !

— Je vous défends de dire cela, "madame Breischwantz, Je suis un misérable pécheur.

« Madame Breischwantz, vous croyez vraiment que ce dont je me charge n'est pas une abominable erreur, la plus fatale des mauvaises actions ? »

— Non. Il faut ça pour sauver Léontine. Pour la sauver de la vieille gueuse, pour la sauver, hélas ! de sa grand'mère qui maintenant obéit à l'autre ; pour la sauver de Mumu, pour la sauver de ce portrait de sa mère qu'elle finira bien par deviner ce qu'elle y fait, en belle robe de bal comme elle dit, à Tunis ! Pour la sauver d'elle-même, monsieur Septime ! Songez qu'elle a volé deux fois là mendiante. Ça n'est que la deuxième qu'Amanda l'a vu faire. Elle n'a rien dit d'abord. Pas par charité ; ah ! que non ! Elle guettait* Léontine était chez sa grand'mère, devant un bout de miroir cassé, à se faire belle pour courir à son rendez-vous. Oh I

NEUVIÈME CHAPITRE

monsieur Septime, pourquoi le bon Dieu permet-il des monstruosités pareilles ?

— Il ne les permet pas, ma bonne madame Breischwantz. Il a manqué à Léontme... tout ce que, tous, nous sommes coupables de lui avoir refusé, de lui avoir volé. C'est nous, les voleurs ! C'est moi, le voleur 1 J'ai été de ceux qui lui ont volé sa mère.

— Oh ! vous !...

— Moi-même !

— Elle finissait de se coiffer, bien propre dans sa plus belle chemise... l'instinct, tout de même !... le mauvais instinct... ce que c'est !

— Pas le mauvais instinct, madame Breischwantz... Léontine est un chef-d'œuvre d'innocence !... C'est avec elle-même que Léontine jouait à la poupée si elle jouait, de tout son cœur, à de merveilleuses noces.

— Je veux vous croire, monsieur Septime, et je vous crois déjà. Malheureusement il y avait Mumu et c'est pour lui que Léontine a volé la mendiante. La pièce de cent soiis enveloppée dans un bout de papier, l'espèce de bonne aventure avec permission des prêtres qu'Amanda offre aux personnes charitables, était encore sur la table boiteuse où la petite l'avait posée. La mendiante a bondi comme une tigresse, criant : « T'es justement en chemise, il ne te manque plus que la corde au cou ! Tu vas demander pardon ! » Et elle griffait et elle déchirait les petites affaires de la pauvre chérie. Il a fallu la lui arracher des mains. Le soir, Amanda obtenait de la grand'mère imbécile qu'elle dise que la petite était vicieuse, que la maman ne donnait plus de ses nouvelles, qu'elle manquait des moyens de la nourrir et que tout ce qu'elle pouvait faire c'était de la mettre à l'Assistance plutôt qu'en correction. Alors, j'ai obtenu de la prendre en attendant, et vous avez bien voulu vous charger des formalités,

vu que vous êtes la seule personne convenable de la maison- Je n'ai plus rien à dire, vous savez tout. Elle ajouta pourtant :

— Bien sûr, il faudrait mieux, pour la sauver, le couvent.

Septime, rêveur, apercevait peut-être la vraie Léontine, la fillette grandie par son rêve passionné, évadée de Tenfance ; un rêve biblique la libérait des lisières en quoi l'Occident maintient de tels êtres. Aussi, entendant le propos de ^me Breischwantz dans le sens du noviciat, il répondit :

— Je ne crois qu'aux vocations joyeuses.

C'est de tels élans qui donnait à Septime Febur, pour l'ordinaire des jours, gaieté et santé, malgré le mauvais paiement de son génie et les mille blessures qu'il recevait de la malignité des hommes.

— Ah !... n'en voilà assez... ma bonne amie, je vas chercher les agents.

Septime, enluminé d'allégresse extatique, chût à ces mots des degrés harmonieux de son ciel et redevint livide.

— Ah ! partez !... pour l'enfant et pour tout le monde, le plus tôt sera le mieux.

— Vous avez sans doute raison, ma bonne madame Breischwantz.

En acquiesçant ainsi, Septime Febur souffrait mille morts.

Le soin dont il se chargeait l'accablait. Pourtant, en cet instant, il ne pouvait plus même prendre sa mission en exécration. Ce casuiste délié, cet écrivain ami des rares détours se soumettait absolument au bon sens populaire de la portière au grand cœur.

L'ignorance sanctifiée réduisait le dernier orgueil dans son dernier réduit.

— Allons 1 dit Septime Febur.

NEUVIÈME CHAPITRE

On sortait de son capharnaum comme d'une maison de comédie. En un moment, il eut rejoint, de l'autre côté de la muraille, M"^^ Breischwantz, poussant devant lui la porte de sa loge.

Petit ange sombre, ses belles boucles noires s 'échappant d'un chapeau de paille, couvrant ses épaules déjà rondes, à l'étroit sous une robe de mérinos, teinte en noire et de l'autre année, Léontine se tenait assise sagement, comme dans l'attente du départ pour un voyage promis.

Septime Febur se vissa son monocle au gauche pour assurer l'immobilité, la sereine fixité de ses traits véhémentement ébranlés par un grand trouble intérieur.

I^me Breischwantz, dont l'unique tâche était de souffrir passivement et qui n'avait pas à redouter plus que voir partir Léontine, put s'abandonner impunément au désordre de la passion.

Elle se jeta au cou de Léontine et fit, pour élever l'enfant entre ses bras, un effort que rendirent vain ses mauvaises jambes ; alors couvrant la petite de baisers :

— Ma chérie !... ma chérie !... ma pauvre chérie !... oh !... oï ! en gémissant aussi à cause de ses douleurs.

Léontine lui rendit ses baisers mais non point ses caresses et, apparemment calme, raisonnable à glacer d'angoisse le sensible Septime Febur, la petite exilée, l'enfant bannie, condamnée, dit simplement :

— Au revoir, maman Breischwantz !...

— Ah ! monsieur Septime, faut-il !... faut-il l

— Oui, le faut-il vraiment ?

— Je vous comprends, monsieur Septime. Mais ça n'est pas de ça que je voulais dire. C'était une façon de causer. Pour ce que vous voulez parler, oui qu'il le faut !... mais c'est à vous fendre le cœur et on a bien le droit d'en pleurer...

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR d'autant qu'elle me fait peur à ne pas verser une larme. Enfin !... tant mieux si elle n'a pas trop de chagrin.

— Oh ! maman Breischwantz... j'ai du chagrin, mais je vous ai compris... il faut, et puis M. Septime viendra me voir tous les dimanches et il m'a promis d'écrire à maman. N'estce pas, monsieur Septime ?

Septime Febur ne murmura un faible oui, en dodelinant, qu'après s'être à demi détourné.

— Allez, conseilla M"^^ Breischwantz, j'entends la vieille qui crie.

— Au revoir, maman Breischwantz, vous m'écrirez ?

— Oui... bien sûr... ma belle mignonne !... ma chérie belle I... ah !

— Au revoir, Mistagor... tu penseras à moi, gros minet ?,..

— Ah ! allez... allez !...

La mendiante penchait sa carcasse à la fenêtre lorsque Septime Febur et Léontine, le poète tenant l'enfant par la mam, quittèrent la loge obscure.

A leur passage, Amanda ricana, puis elle cria, les mains en cornet, le bonnet de travers, une floche grise sur l'œil, ses joues crevassées pourpres de saoûlerie :

— Hé, vieille Breischwantz !... tu viens boire un verre de cassis avec nous !

Chemin faisant, Léontine avait confessé à ce guide généreux et qui cependant l 'allait perdre :

— 11 n'y avait que Mumu qui me parlait comme à une personne véritable... les autres me traitaient en petite fille parce que c'est plus commode, sans s'apercevoir que je ne jouais pas avec les autres enfants... et ça, c'était ceux qui faisaient attention à moi, pas beaucoup.

NEUVIÈME CHAPITRE

« Mumu aussi, lui qu*on dit pourtant si méchant, répétait que j'étais trop petite, mais si doucement I Et il avait encore une telle façon de me dire : Quand tu seras grande, Titine !... ça me donnait la force et le courage d'attendre aussi longtemps qu'il fallait, et bien sage... Vous me comprenez, monsieur Septime, vous qui expliquez tout ?

« On me dit qu'il ne faut plus penser à Mumu. M"^^ Breischwantz qui est si bonne me l'a dit ; ça n'aurait pas suffi pour que je m'applique à obéir. Vous me le dites aussi, monsieur Septime. Alors j'essaierai. Pourtant Mumu ne m'a jamais fait de mal et j'ai eu du bonheur par lui.

« C'est à cause qu'il a accepté mes sous et que j ai chipé pour lui à la mendiante ? Ça doit être pour ça. Je le devine. Pourquoi donne-t-on à la mendiante qui est méchante au lieu de donner à Mumu qui n'est pas vieux et qui sait parler si doucement ?

« Je ne peux pas croire que vous, monsieur Septime, vous trouviez que c'est bien. A vous non plus on ne donne pas de sous. »

Septime Febur baissait la tête. D'exacts reproches ne l'eussent pas davantage accablé.

— J'obéis, je ne pleure pas... si maman avait été là, j aurais su tout ce qu'il faut apprendre... un jour. Monsieur Septime, je vous ai entendu dire à votre ami M. Florimond que l'homme n'était qu'un écolier et on parle aussi des gens qui ne savent pas vivre... On va m 'apprendre, dites ?... L'école où je vais, c'est comme un couvent sans les sœurs ?

Tout à fait égaré, Septime répondit :

— Oui, oui, je viendrai te voir tous les dimanches.

Il crut perdre la raison à voir, au détour d'une avenue, flotter un drapeau pisseux au fronton gris de l'établissement des Enfants Assistés.

LA NEGRESSE DU SACRÉ-CŒUR Il se compara à Jean-Jacques, un de ses grands morts familiers, chéri malgré les gronderies de son confesseur.

Dans le vestibule de l'asile, des infirmières passèrent en courant, riant et se bousculant, répondant à l'appel d'une cloche dont on apercevait les soubresauts convulsifs, au faîte du bâtiment central, dans le fond du jardin sans fleurs, luisant des lances rondes de ses fusains en faisceaux.

— C'est donc un hôpital ?... est-ce que je suis malade, monsieur Septime ?

Le cœur de l'homme battait à se rompre.

L'enfant et lui, guidés par l'un, renvoyés par l'autre, traversèrent up. dédale de couloirs, sonores d'éclats de voix et de bruits de vaisselle, blancs de gros linges empilés sur des brancards, éclatants des cuivres de cuisine aperçus au travers d'une baie. Ils se trouvèrent, enfin, seuls en face d'un fonctionnaire, dans un bureau d'acajou et de reps vert.

Septime ne garda jamais, à cause de son trouble d'alors, le souvenir des préliminaires. Il se souvint seulement du vieil employé à la barbiche courte grognant :

— Mais... mais... vous n'avez pas la mine d'un pauvre ! Rien n'était plus raisonnable (vocabulaire de Léontine)

que répondre :

— Monsieur l'employé, vous vous abusez. Je ne suis pas le père de cette petite malheureuse. Il fallait que quelqu'un s'acquittât du soin exécrable qui la livre à votre charité sans chaleur. J'ai accepté d'être cet intermédiaire. L'enfant ne m'est rien.

Septime Febur ne parlait pas cette langue.

Il fut seulement vexé qu'à cause de son beau chapeau gibus et de sa belle redingote on n'eut pas su reconnaître, pour la saluer, son affreuse pauvreté.

Septime Febur, pesant des deux paumes, bien à plat, sur

NEUVIÈME CHAPITRE

l'acajou taché d'encre, et dardant les feux de son monocle sur le visage du fonctionnaire, auquel il trouva des traits empruntés au masque d'Amédée, articula :

— S'il est vrai qu'il m'est défendu de faire votre fortune, je suis pauvre. Pourtant, ainsi que votre esprit compta'oîc l'a judicieusement perçu, je suis riche ! Riche de dons inouïs sur moi-même, accumulés ! Riche de biens acquis, conquis placés sur l'éternité.

L'employé haussa les épaules et récita une espèce de leçoa^ apprise :

— Il est bien entendu que vous perdez toute espèce de droits sur l'enfant confiée à l'administration. C'est comme si elle n'était plus votre fille, puisqu'aussi bien vous renoncez délibérément — il insista sur le mot délibérément — à l'exercice de votre paternité. La règle — je dis la règle ! — ne souffre aucune exception. L'enfant devient notre pupille. Quoi qu'il arrive — vous comprenez le sens étroit de ces mots : quoi qu'il arrive ? — vous ne pourrez jamais la reprendre...

Or, Septime Febur commençait de sourire, renveloppé de cette gaieté qui, aux heures de la pire détresse, assurait sa bonne santé catholique. N'était-ce à cause qu'une détermination favorable se formulait en son esprit ?

C'est à cet instant de l'affreux boniment de l'homme aux manches de lustrine que le petit cœur de Léontine se cieva.

Un cri horrible sortit de sa gorge gonflée ; d'ardentes larmes affluèrent à ses yeux de Sulamite et elle se jeta, à la façon violente d'un jeune animal effrayé, sur Septime Febur qu abattue à ses pieds elle étreignait convulsivement aux jambes, serrant de toute la force de ses bras roidis, de ses mains enfiévrées, poussant ce cri qui devait décider de tout :

— Papa Septime !... Papa Septime !... ne me laisse pas I

Papa Septime ?

Qui avait enseigné à Léontine de dire cela ? Qui le lui avait dicté ? Qui le lui inspirait ?

Septime Febur ne pouvait songer qu*à Dieu.

Il l'en remercia.

Léontine haletait, faon frappé aux reins, frissonnante, cachant sa tête enveloppée de boucles brunes dans l'ombre des jambes du poète. La chevelure enfantine achevait en franges de soie somptueuse l'étoffe d'un noir roussâtre du pantalon tirebouchonnant.

Septime Febur se taisait, oscillant, la face décolorée. Mais son monocle ne broncha pas d'un degré.

L'employé suivait la scène en sceptique, l'œil goguenard.

Septime Febur s'inclina et, pieusement, releva l'enfant, éperdue, qui commença de reprendre confiance à sentir tant de douceur. Quand Léontine fut debout, Septime Febur ne lui prit point la main, amsi qu'un père eut pris la main de son enfant. Il glissa, en se penchant a peine, le bras gauche sous le bras droit de Léontine, comme si elle eut été sa petite épouse.

Maintenant, il aspirait à se laver de si longues heures d'angoisse, de si désespérantes, de si pernicieuses et vaines délibérations par la bouffonnerie concertée dont on sait qu'elle était chez lui un très scrupuleux exercice spirituel.

Plein de morgue, le visage rhabillé aux belles couleurs de la Saintonge, et se tournant avec une brusquerie feinte vers le bureaucrate :

— Monsieur, c'eut été la fierté de mon pauvre père que j'appartinsse a l'administration. Sou ventes fois le remords m'a tourmenté de n'avoir point accordé cette joie bénigne au cher homme. Je tenais pour mérités dûment mes maux les pires, à cause que je ne l'avais point écouté. Je vois -bien aujourd'hui qu'on avait trompé mon père !

NEUVIÈME CHAPITRE

« L*administration est une caverne de brigands et ce ne put être le dessein réel d'un parfait chrétien d'enrôler son fils dans une troupe de malfaiteurs. Je vous salue, Monsieur.

Il salua.

Un rire qui n'osait fusa aux lèvres de Léontine, calmée, rendue aux douces lois de son enfance méconnue.

— Ris, Léontine !... ris tout ton soûl !... tout le malheur vient de ce qu'on ne t'a pas appris à rire !...

Suffoqué, tapant le bureau du plat de ses doigts aux extrémités souillées d'encre rouge (Septime Febur les vit rouges de sang et les décrivit tels en un conte hermétique), l'employé soufflait, en jargon phoque :

— Pfff !... poh !... pfm !... qu'est-ce que c'est que c'est ?... des façons !... pfff !... voulez-vous bien... par exemple !... poh !... plus vite que ça me f...tre le camp !

Déjà Septime Febur entraînait Léontine, rassurée tout a fait, confiante, presque joyeuse.

Ils passèrent sous le porche, bras dessus-dessous, pareils à des mariés de féerie.

— Vois, dit Septime, comme le drapeau flotte gaiement !...

— Papa Septime, je comprends tout... tu n'as pas été méchant... ma pénitence est finie... tu voulais seulement me

■faire peur !

— Te faire peur ? Dieu m'en garde !... Plus tard, je t'expliquerai.

— Où allons-nous ?... pas chez grand'mère... la vieille ne voudrait pas... chez maman Breischwantz ?

— Pas si vite !... D'abord nous allons nous amuser... faire la fête !... c'est un grand jour !

Maintenant le singulier couple, parvenu k la hauteur des jardins en perspective du Luxembourg, se trouvait au seuil

LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR d*un café renommé pour la délicatesse des repas qu'on y servait aux artistes aisés, aux sénateurs des provinces à grands crûs et aux astronomes à qui les calculs de probabilités laissaient le loisir de la gourmandise.

Septime Febur, de sa main libre, tâta l'étoffe de sa redingote à la place du portefeuille. L'argent du terme et l'argent du bottier ? Le temps n'était pas à la pluie, on pouvait donc s'accommoder de bottes percées et M"^^ Bresichwantz ferait patienter le propriétaire. Septime accepterait aussi de copier des rôles d'acteur — il y a des vaudevilles si amusants ! — pour l'agence de la rue de Douai. Jean- Jacques copiait de la musique.

— Entrons ! dit-il à Léontine.

C'était une partie fine.

Le poète choisit une table à deux couverts, près de la grande baie d'où l'on apercevait les beaux vieux arbres du jardin royal.

Dans un cornet d'un verre vulgaire simulant à merveille le verre de Venise tremblait une très petite aigrette de verdure et de clochettes odorantes ; une rose mousse se blotissait à sa base. Léontine, dépliant avec respect la serviette présentée en bonnet d'évêque, pria gentiment son papa Septime de lui dire si elle aurait permission d'emporter les fleurs. La bonne réponse de son bon ami la fît rosir de plaisir.

Le maître d'hôtel engageait aux ordres.

— Monsieur prend naturellement des hors-d'œuvres ; c'est la spécialité de la maison.

— Vous nous servirez du caviar ! ordonna Septime Febur, gourmet superbe.

Il s'était juré d'éblouir Léontine.

— Je dois avertir Monsieur, avoua l'officieux saisi de respect, que nous n'avons que du caviar pressé, c'est-à-dire de conserve. Le caviar frais est rare ; il ne se garde pas et

NEUVIÈME CHAPITRE

Monsieur, qui n*est sans doute point du quartier, ne* sait peut-être pas que sur la rive gauche on en consomme très peu.

— Je te demande pardon, Léontine ; le premier plaisir que je voulais te faire est coupé en deux, réduit de moitié, pressé !... mais il est de conserve ! Aie bien soin de ta joie, enfant !

— Oh ! monsieur Septime ! ça ne fait rien, balbutia Léontine qui ne comprenait qu*à demi les piteuses divagations de son sauveur.

Elle avait à la fois envie de rire, de pleurer, de lui sauter au cou et de très bien se tenir a table, cette table à manger aux élégances laborieusement simulées ; la plus belle table à jouer dont aucun rêve eût jamais pu tenter sa convoitise.

Le maître d'hôtel se donnait une peine énorme à classer son client dans une des catégories sociales pratiquées depuis ses débuts comme chasseur au Café de la Régence. Il reparut, précédant le garçon apportant la terrine de caviar.

— Et après les hors-d'œuvres ?

— Demandez à la Princesse.

L officieux ne trouvait pas à son client, malgré sa singularité, la mine d'un plaisantin. Il ne savait pas s'il fallait oser rire.

— Je voudrais bien du poulet ! fit d'une voix gourmande Léontine, enhardie par cet abandon à quoi on l'encourageait.

Septime commanda la suite.

— Avant les fruits, des glaces !

Léontine se livra autant aux joies de cette promesse qu'à la satisfaction qu'apportait à ses sens la noire friandise piquée avec précaution.

— C'est bon !... on dirait de la sardine au cirage.

— Mon ami le prince Demidofï m'a raconté qu'aux noces

de sa sœur, que le comte Cheremetiefî était venu demander en mariage à la tête d une sotnia de Géorgiens cuirassés d*or, on fit, autant par manière de divertissement que par charité, goûter un seul grain, une seule perle de caviar frais au vieux moujick occupé depuis cinquante ans à recueillir le caviar sans jamais avoir seulement été tenté de porter rien de cette merveille à ses lèvres, sachant que c'eût été un crime pour quoi on l'eut knouté et envoyé à Sibérie. Eh bien, ce seul grain de caviar lui rendit la jeunesse. Le vieux moujick devint un beau jeune homme dont le comte Cheremetiefî lui-même voulut que la comtesse fît son garde du corps.

Le maître d'hôtel était dévoré de révéler à cet hôte, inquiétant d'être si énigmatique, qu'il avait un frère sommelier chez un comte Cheremetiefî, avenue Marceau. Il n'osa pas.

— Et comme vin ?

— Du Champagne !

— Et, bien entendu, Apollinaris ou Napoléon poiir.jk Mademoiselle.

— Demandez à la Princesse.

— Je veux bien du Champagne ! dit Léontiné.

D'un doigt large, Septime indiqua sur la carte la marque de son choix.

— ... et une Apollinaris ! prit sur soi d'ordonner le maître d'hôtel à son second.

Il fut confier sa perplexité à la dame de la caisse. Léontiné en croquant des fnises :

— Papa Septime, tu ne me quitteras plus jamais ? Septime, que l'ordre absolu de l'existence et les petites

difficultés quotidiennes épouvantaient, ce héros de la vie morale se connaissant bien capable de déserter devant le tracas, commençait, dégrisé maintenant qu'il avait bu, d'aper-

NEUVIÈME CHAPITRE

cevoir la profondeur de l'impasse dans laquelle il s'était engagé.

Tout en étudiant, avec une consciencieuse naïveté, diverses solutions dont aucune ne convenait, il répondit à l'être mystérieux sur un ton de mystère, et beaucoup pour soi-même :

— Qui est sûr de ses vrais compagnons, Léontine ?4.. Combien d'amis ne franchissent jamais mon seuil !... Eh bien, ce sont eux mes hôtes les plus constants...

— Même ceux qui sont morts ?

— Même ceux qui sont morts. Pourquoi cette question, petite ?

— Pour rien... Tu ne m'appelles plus princesse ?...

Le déjeuner payé, Septime Febur constata avec satisfaction qu'il lui restait assez de monnaie blanche pour prendre un auto de place. Montmartre dont il avait si souvent franchi, de Montrouge, la distance comme d'une enjambée lui paraissait inaccessible ; il voulait aussi épargner à Léontine la fatigue d'une longue marche. C'était seulement ceci et cela, car, en vérité, aucune hâte de toucher au but ne le tourmentait. Au contraire !

Il avait peur de la mendiante, peur de la grand'mère, peur de la bonne M"^^ Breischwantz. Comment accueillerait-on la faillite de sa malheureuse équipée ?

De la décision qu'il inclinait à prendre, il n'était pas convaincu qu'elle fût la meilleure. Et comment l'accepterait Léontine, abîmée de confiance en sa seule et directe assistance ?

Il connaissait, près de -Saint-Ouen, une bonne femme capable de se charger humainement de Léontine jusqu'à ce que l'on ait trouvé pour l'abandonnée un asile certain. L'abbé Richard pourrait être d'un bon secours. Quelle faute de n'y avoir pas songé plus tôt ! S'il le fallait, on formerait un syn-

dicat d'amis pour la défense de Léontine, laquelle ne tenait pas plus de place qu'un chat.

Ayant renvoyé la voiture à la hauteur du boulevard de Clichy, Septime Febur, assis sur un banc auprès de Léontine, tentait, assez maladroitement, de l'accoutumer à l'un quelconque de ces projets.

Sans s'épouvanter du voisinage de la terrible mendiante geôlière de sa grand'mère gâteuse, Léontine dit, suppliante :

— Garde-moi avec toi !

— Je ne peux pas.

— Pourquoi ?... Personne ne viendra me reprendre, va ; je suis une enfant perdue !...

— Moi aussi, répondit Septime Febur ; moi aussi je suis un enfant perdu !...

Les passants rapides regardaient à la dérobée ce monsieur en redingote et cette gamine qui pleuraient, presque aux portes du cimetière.

DIE VERWANDLUNGEN

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