‹ La négresse du Sacré-CœurChapitre 13 sur 16 · DER VENUS · texte numérisé non relu

DER VENUS

^rne Breischwantz courut d abord avertir Septime Febur parce qu'il était le voisin, le grand voisin.

Septime Febur ne se trouvait pas au logis.

A la craie bleue, le dernier — ou le premier ? — poète de l'Adoration perpétuelle avait écrit sur le bois nu de sa porte :

f allais chez vous Merci !

La déception de M"^® Breischwantz fut grosse de ne point trouver au nid M. Septime.

Elle ne s'attarda pas. Traînant la jambe et gémissant, la portière reprit sa course :

— Si au moins je peux trouver l'un de ces messieurs !... et la mère qui est au poste !... canaille de vieille mendiante !... fallait-il que je sois bête !... C'est bien sûr M. Florimond qui avait raison...

« Elle y va et elle en sort quasiment comme elle veut, du poste, la coquine !... et aujourd'hui... Ah ! M. Mumu !...

— Qu'est-ce qui ne va pas, madame Breischwantz ?

Le bon cœur de la simple créature ressemblait à la porte nue de Septime Febur et il était à l'image de sa vie. Une pièce de bois solide encore mais fendue, sonore ,* une pièce de bois sans apprêt et qui laissait deviner la source et le courant anciens d'une sève généreuse, un peu lourde, celle d'une essence robuste et saine, vulgaire ; une pièce de bois

consciencieusement équarrie, taillée sans ornements, enrichie d'inscriptions préparées à Tavance ; une défense solide, et pas assez pourtant et qu avaient ébranlée, secouée, usée les pieds ferrés et les poings noueux, et les talons éculés et les ongles cassés des grosses impatiences ; une pièce du bois le plus lisse, le plus blanc, le moins rare et le plus loyalement travaillé pour la constante protection du logis des pauvres ; gonflée par les pluies qui vont fouailler les malheureux jusque dans l'ombre de leurs retraites ; gonflée par l'eau des grands lavages, l'eau qui fait belle et douce la main des prêtres et des amoureuses riches et qui use et qui ronge et qui rougit et qui gonfle jusqu'à les faire saigner en les crevant les mains des femmes pauvres.

Les soirs de tempête, les interminables jours des vents d'hiver, la porte de bois blanc secouée sur ses gonds rouilles qu'on n'eût pourtant pas aisément arrachés du mur de briques enfumées, sonnait aussi bellement qu'un orgue de chapelle misérable.

Et le cœur populaire de M"^^ Breischwantz, secoué par l'orage d'une douleur bien plus haute que tant de durs chagrins marquant sa vie de femme pauvre, gémit alors autant que la porte du poète, fendue du haut en bas, quand la pluie assaillant les pauvres lavait le bois grossier, si blanc ! effaçant les inscriptions de bonne humeur, les farces de consolation préparées a l'avance.

jyjme Breischwantz eut préféré recourir à la haute autorité accordée à Septime Febur, le plus authentique des prêtres du Sacré-Cœur, régulier et séculier, et qui disait de plus belles messes, basses ou chantées ; la verve de Florimond Daubelle, barbes brillantes d'une flèche dont la pointe ravivait des sources d'émotion limpide, lui eut été d'un vrai réconfort ; elle eut encore choisi la confortable sécurité d'un Sorgue absorbant toutes les douleurs au profit de son art

DIXIÈME CHAPITRE

et dont la complaisance lucide était quelque chose, en face de la détresse tumultueuse, de semblable à une fleur de bonne volonté.

Dieu n'avait mis rien sur le chemin de la désespérée que Mumu, au moins demeuré de sa race, en dépit de son élégance de prostituée, en dépit de son égoïsme de riche, lui le joli gueux ; en dépit de sa cruelle distinction de tendre assassin aux mains nettes, intactes et soignées.

|y[me Brelschwantz sombra entre les bras de Mumu, laissant crouler sa tête lourde aux mèches grises et floches comme sur l'épaule d'un fils pervers depuis toujours pardonné ; comme sur l'épaule d'un petit frère coupable et retrouvé ; sur l'épaule du petit amant sans amour qui ne répugnait pas à tolérer en son cœur corrompu la pitié, trop paresseux — le joli petit homme ! — pour la bannir, la séquestrant seulement lorsqu'elle le contrariait par trop dans l'administration de ses froides jouissances de fille entretenue.

— Monsieur Mumu !... Mumu !... mon petit Mumu !... Mumu !... Mum...

Et, mêlés aux larmes mâchées, ravalées, en grappes au fond de la gorge, ces mots répétés - — toujours le même, — faisaient un continu gémissement, une plainte infinie d'innocent débile, une plainte de vieille sachant toutes les souffrances immédiates, animales, vulgaires, sachant tout cela et demeurée malgré la vie, et presque au terme de la vie, sous la couronne misérable de mèches grises et floches, et devant cette vie d'afflictions conjuguées, renouvelées et toutes l'une à l autre pareilles, un éternel nouveau-né.

— Mum... u... u... Mum... u... Mumu !...

^me Brelschwantz qu'une catastrophe chavirait et disloquait, ne s'était jamais embarrassée de savoir ce que c'était qu'une cause première.

En cet instant, elle n*avait plus ni haine, ni mépris, ni méfiance.

Un crime venait d'être commis. Qui était le vrai assassin, sinon Mumu ? Pourtant, ce crime on l'eut pu empêcher. Et l'on n'avait pas fait tout ce qui était humainement possible pour l'empêcher.

^me Breischwantz ne l'avait pas fait.

Septime Febur ne l'avait pas fait !

A cause de cela, M"^^ Breischwantz, associant le voyou Mumu à son chagrin, à ses remords, à son amour désespéré de la victime, faisait remonter jusqu'à Mumu le plus pur de ce chagrin, de ces remords et de cet amour même.

— A la fin, me direz-vous ce qui se passe, mère Breischwantz ?

Lâchant Mumu et laissant retomber ses bras courts et gras sur ses hanches flasques, la portière répondit à Mumu, d'un souffle qui desséchait un peu plus sa gorge et ses lèvres :

— Titine est tuée !

— Léontine... la môme ?

— Oui... elk s'est suicidée !

— Sans charre ?

— Si je le dis...

— Comment...

— Elle s'est jetée.

— Par la fenêtre ?

— Non, dans le précipice.

— Le précipice... Quel précipice ?

— De la rue Berthe.

— Derrière la palissade ?

— Oui, là où qu'il y a d'écrit Danger de mort.

— Sans charre ?... J'aurais jamais cru. J'avais toujours pensé que c'était un truc à la mords-moi-le-doigt, un boniment enfin, une blague genre Montmartre...

DIXIÈME CHAPITRE

— Oui... moi non plus je croyais pas que c'était si profond... les anciennes carrières... Ah I si on savait !... Léontine elle-même, malgré toute la peine qui crevait son pauvre cœur de petit chat, le courage lui aurait peut-être manqué si elle avait pu voir, avant, jusqu au fond du trou. Vois-tu, Mumu, c'est toute la vie... on ne croit pas aux avertissements qu'on nous donne, sans savoir d'où ils viennent, et puis un jour...

Mumu ne se formalisait pas que M"^^ Breischwantz en son égarement le tutoyât. Frappé malgré tout par la mort de Léontine, il conservait assez de sang-froid pour apercevoir que la portière commençait de s'égarer en un labyrinthe de pensées difficiles dont lui-même aurait trop de peine à la dégager.

— Ça, .dit-il, c'est des choses sur quoi qu il faudrait laisser causer M. Septime.

— Pourquoi n'est-il pas là !

— Vous l'avez cherché chez ses copains ?

^me Breischwantz eut un lent geste de lassitude et sa gorge lourde expira un sifflement étouffé.

— Mumu, si vous vouliez... on pourrait aller voir ; moi, il faut, c'est obligatoire... mais j'aimerais autant avec vous.

— Où donc ? Chez les copains de M. Septime ?

— Non, rue Berthe, au trou.

— Qu'est-ce qu'on y fera maintenant ?

— Quand même !

— Ça se doit ?... Je dis pas non.

— Songez donc ! la pauvre misérable mignonne, que sa grand'mère n'est même pas là pour la recevoir... ou ce qu'il en reste.

— Parlez pas de ça, madame Breischwantz, ou je vais mollir. Vous savez bien qu'en face de choses pareilles je suis comme une gonzesse. Où qu'elle est, sa vioque ?

•^ Au poste, donc.

— C'est pas la première fois. Et la saloperie du troisième de chez vous, celle qui a installé comme elle mendiante au Sacré-Cœur la vioque à Léontine, est-ce qu elle y est aussi, au poste ?

— Non, ils n'ont emmené que la grand'mère. C'est Petit et Nez-de-Coq, vous savez, le bourgeois qu'a de meilleures façons que ses collègues et qui reste rue Alfred Stevens.

— Si vous croyez que je m'occupe des bourres !... Pourquoi que je m'en occuperais puisqu'ils s'occupent pas de

moi

— C'est raisonnable... Dites, faut aller voir... maintenant on doit travailler à la tirer de là... on a juste le temps... faut que j'aille. Vous venez, Mumu ?

— Des fois ça ne rendrait pas mieux service que j'aille jusqu'à la rue Tourlaque demander poliment aux cognes qu'ils relâchent la vioque ?... Je leur dirais la raison... A quoi que je pourrais servir là-bas ? Regardez, madame Breischwantz, j'ai pas de bras !

— Vous croyez que ces messieurs la relâcheront ? Mumu ricana :

— Ces messieurs !... vous êtes polie !... Mais vous avez raison, c'est pas sûr qu'ils la relâchent. Elle n'a rien fait et ils ne pourront pourtant pas la garder plus tard que ce soir, vu que les curés la tolèrent sur les marches ; mais c'est truqué comme au Châtelet, c'te pièce-là. Un* coup de l'autre vieille.

— Comment ça ?

— Vous me comprenez très bien, madame Breischwantz ; la Mendiante du Sacré-Cœur en est comme Flic en personne. Tout le monde le dit sur la Butte. Pour un oui, pour un non, on la boucle et puis on la relâche. C'est des magnes, pour tromper... et ce qu'elle en mange ! On ne me retirera pas de l'idée qu'elle a fait cueillir la grand'mère pour que Léontine

DIXIÈME CHAPITRE

soit toute seule... on l'a poussée cette môme-là !... On ne me le retirera pas de l'idée. La mendiante pouvait pas la blairer.

— A cause de vous, Mumu.

— Ça se dit, madame Breischwantz, ça se dit... quoi que ça n'ait pas de bon sens,., d'ailleurs...

— Quoi donc ?

— J'ai rien dit.

— Faut que j'aille...

— Je vous suis.

— Ça c'est bien... ça me faisait trop peur... merci... marchons vite... ah ! ma pauvre jambe.

]y[me Breischwantz, sans cesser de gémir, piétinait en paraissant rouler sur elle-même, à son habitude. Mumu, qu'elle se crevait à suivre, avançait à grandes enjambées, les poings aux poches de son pantalon collant, tordant en la mâchant, au coin des lèvres, une cigarette turque à bout doré, éteinte.

Tout Montmartre averti du drame commençait de dégringoler du sommet de la Butte ou, reflux montant du boulevard extérieur, d'envahir en marée la rue Lepic, la rue Germain- Pilon et la rue Tholozée. Les mégères et les ménagères ; les artistes et leurs femmes ; les filles et leurs souteneurs vomis par les garnis du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts ou de l'impasse de Guelma ; des clowns de Médrano et les camelots du bar Fauvet rêvant d'ordinaire jusqu'à l'heure des journaux dans l'ombre cossue du piano mécanique ; les ouvriers d'une imprimerie voisine et un chansonnier enrichi ; le peintre Sorgue et des agents ; Médéric Bouthor et Cora, le planteur et son esclave. D'un édifice en construction, rue Lepic, on apportait des cordes, des échelles. Des enfants criant de joie se disputaient l'avantage de briser du poing la glace de l'avertisseur d'incendie, planté, gros champignon écarlate, au milieu de la place des Abbesses.

Et il y avait encore, en cercle, ou par grappes, ou juchés

sur la palissade que balançait leur poids, beaucoup d'autres enfants, garçons et filles, en culottes courtes de velours ou encore en jaquette ; en jupes à l'imitation laborieuse de celles des sœurs élégantes ou en simple sarreau noir à la taille serrée par une ceinture de garçon, avec des mollets nus tachés d'encre ou bleuis de pinçons ou striés de ponceau par le martinet des mères justicières. Il y avait là tous les enfants de la Butte Montmartre, témoins mystérieusement convoqués, et en un moment, du martyr — sur le mont dédié à la souffrance — de la plus mystérieuse innocente.

p^me Breischwantz et Mumu approchaient. Maintenant ils étaient tout près. Ils étaient au premier rang, ou presque.

S'ils se penchaient un peu, encore un peu, malgré le vertige, au-dessus du gouffre nourri de chair fraîche, ils verraient sans doute ce que redoutaient tant de voir la portière au grand cœur et le sensible malfaiteur, le tendre adolescent pervers.

Mumu retardait, d'une froide crispation de tout son être, ce trop cruel moment.

— Madame Breischwantz, je disais tout à l'heure...

— Qu'on avait poussé Léontine ?... je le crois comme vous ; du moins je comprends ce que vous vouliez dire. Il n'y a pas que la mendiante qui était autant dire une sale chienne acharnée sur ce pauvre chat... elle avait d'autres ennemies, d'autres femmes... des ennemies autant qu'une femme, l'innocente !

— C'est pas tout à fait de ça que je vous causais, madame Breischwantz. Je voulais vous demander de ne pas croire les saletés qu'on a dû vous rapporter sur... Léontine... ou sur moi... enfin... sur la gosse à cause de moi.

— J'ai rien à croire, Mumu, et j'aime mieux que cette idée-là vous gêne... c'est pas d'une mauvaise nature. J'ai rien à croire...

DIXIÈME CHAPITRE

— Alors ?

^me Breischwantz baissa la tête.

— C'est, dit-elle, une chose qu'on n arrivera pas à s expliquer. Il n'y avait sûrement pas sur la terre de malédiction une créature meilleure, ni plus pure que Léontine. Elle n'avait pas le vice en tête et si personne n a eu la vilenie de lui montrer, de lui apprendre...

— Je vous jure, madame Breischwantz !

— Merci, Mumu. Je vous crois et ça me fait du bien de vous entendre parler si franchement. Mais j'ai vu ce que j'ai vu, j'ai rien besoin de croire ni d'aller écouter. Pourquoi te courait-elle après et qu'est-ce qu'elle attendait de toi si tu n'as pas eu de mauvaises pensées à lui souffler, dis, Mumu ?

— C'est balbutia Mumu, que personne avant madame Breischwantz ne pouvait se flatter d'être parvenu à troubler, c'est une môme qu'on n'aurait jamais bien pu comprendre.

^me Breischwantz ne répondit pas tout de suite. Elle fit halte parce que sa jambe malade la torturait et aussi parce que la portière et son compagnon se trouvaient maintenant face au drame.

— Mumu, tu ne le sais peut-être pas... on ne t*a peutêtre pas dit comment avaient commencé les malheurs de la chérie... Léontine a volé pour toi.

Mumu cracha son mégot et, blêmissant, rabattit d'un geste emporté sa casquette à carreaux sur ses beaux yeux de douce catin.

— Je ne sais pas ce que me voulait cette drôle de gosse... faut me croire, madame Breischwantz, faut me croire... un jour que j'étais dans la mouise — comment qu'elle l'a deviné que j'étais dans la mouise ? J'y en ai pas plus parlé qu'à personne et quand j'y suis... plus j'y suis, mieux je sais crâner tant que le plus à la coule s'en apercevra jamais !... Léontine

a deviné... et c'est vrai qu'elle m'a rendu service. Ceux qui ne l'ont pas sauté peuvent pas juger des cas pareils. C'est pour ça que les juges sont si injustes avec le peuple ; ils ne peuvent pas savoir. J'ai eu un petit copain qui est à Cayenne pour du pèze, presque rien, qu'une jeune fille de Montparnasse lui a refilé à la porte d'un bar. C'était sa copine de toujours, mieux que sa frangine, et depuis la Maternelle. Allez donc l'expliquer aux magistrats ! Il y a des mecs qui ont versé du rouge pour pas plus que ça.

— Parle pas tant, Mumu. C'est rien que de Léontine que je voulais te causer. Elle a volé la mendiante.

Mumu tapa du pied.

— Charogne !... C'est Marthe Galland qui nous a donnés !... Vous pleurez, maman Breischwantz ?... Dites... écoutez voir ; j'ai sûrement eu des torts... mais il y a, puisque vous l'aimiez tant, une chose que je peux vous dire et qui vous fera du bien... vous avez vu ce que vous avez vu... c'est tout. Il y a rien de plus.

« Si... c'est fini maintenant et qu'on la remonte... morte, elle est avec les anges !... Pure, maman Breischwantz, pure qu elle était !... Je ne l'ai même pas regardée de la façon que vos artistes l'ont bien des fois regardée...

Il se moucha, la tête inclinée et, dans un souffle, il dit :

— Je le jure !

Mumu racheta-t-il de lourdes erreurs par cette sincère confession ? Il en eut pu racheter d'autres encore à ce tribunal et à ce marché, si son démon ne lui eut dicté d'en tirer sur-le-champ un trop prompt et trop plat avantage.

— Je vous laisse là... Justement voilà M. Sorgue ; allez près de lui si vous avez peur... moi je cours au quart faire relâcher la vioque. C'est ce qu'il y a de plus pressé.

La portière ne retint plus Mumu qui détala, sans souci d'élégance» après qu'il eut lentement contourné la palissade

DIXIÈME CHAPITRE

pour n'être remarqué ni de Médérlc Bouthor, ni de Cora.

Sorgue, sincèrement ému, vit la vieille face bouleversée de M'"*^ Breischwantz. Il put comparer ce masque de douleur à ceux qu'il avait peints, recréés, les ayant jadis découverts en des taudis aussi banals, aussi empuantis de plat-au-chat et de miroton que la loge de M"^^ Breischwantz. D'entre tous ceux de son âge et de son temps, Sorgue était le seul à ne s'être jamais moqué de Paul Charlemagne, le romancier du peuple, et son poète, demandant et obtenant la main d'une pauvre et laide créature à ses yeux apparue plus belle, plus brillante qu'aucune souveraine de légende pour l'avoir vue, un soir de grosse chaleur, remonter d'un coup de reins, à la façon des troupiers, un pesant sac de linge humide encore de la lessive.

On connaissait à Sorgue de belles maîtresses qu'il n'avait jamais déshabillées dans son atelier. C'est après des semaines de chasteté farouche qu'il composait ses chefs-d'œuvres avec le souvenir des plus misérables, des plus disgraciés modèles, des pauvres chers à son cœur d'artiste et plus pauvres d'être volés encore du prix de la pose et des milliers de francs qu aujourd'hui les marchands comptaient à Sorgue rien que pour une toile de douze.

Il arrivait à Sorgue d'y songer. Alors il était sincère s'il rougissait de son gain, croyant à la noblesse enviable de ceux sur qui régnait la misère invincible.

De ces sortes de crises, immobiles et muettes, Sorgue sortait apaisé après s'être imposé d'offrir à son cher Septime Feburun tableau dont personne n'eut discuté la valeur absolue.

Et Septime Febur, suspendant la merveille au-dessus des livres disloqués, sur la planche de sapin, aux côtés d'autres merveilles, continuait de se repaître d'abstinence devant, sans que jamais l'effleure la tentation d'en porter aucune aux marchands de la rue Lafîitte,

Sorgue prit les mains gercées de M"^^ Breischwantz entre ses mains longues d'artiste patricien ; il flatta de leurs paumes tièdes et douces cette vieille peau rude, rouge et glacée, comme il caressait — enfant — les mains de sa mère en deuil lorsqu'elle laissait éclater à ses yeux le chagrin dont elle ne devait même pas mourir.

Cora, qui se collait au torse athlétique de Médéric Bouthor, aperçut le groupe formé, au milieu de la foule amorphe, par le peintre et la concierge. Elle toucha de sa main dorée la patte velue du planteur. Médéric, à cet avertissement, tourna la tête.

Sans qu'on sut lequel avait été le plus directement à la rencontre de l'autre, les deux couples se trouvèrent bientôt réunis.

^me Breischwantz murmura :

— Est-ce qu'on sait ?... a-t-on pu descendre ?... et les pompiers qui ne viennent pas !

Le Planteur répondit :

— J'ai amené Amédée et Karl Darneting.

— Le boche ?

— Oui, le boche... comme vous dites, c'est un boche, évidemment, mais c'est surtout un poète... je crois, Sorgue, les poètes doués de ressources surnaturelles et je les crois aussi plus humains que les autres hommes...

— Non, corrigea Sorgue, ils sont inhumains... mais cela revient au même.

— Darneting, reprit le Planteur, est faible de la faiblesse de ceux qui ont trop longtemps mal mangé ; il n'est rompu, lui le rêveur, lui le contemplatif, à aucune des pratiques de la force... eh bien, voyez, il a réussi ce que n'a pu même tenter cette brute d'Amédée, bon à tout, l'homme aux cent mille métiers et si parfaitement insensible à la douleur, aux coups, et les pires, qu'on a pu abattre sur lui douze chassepots

DIXIÈME CHAPITRE

et le fusiller sans qu'il s*en porte plus mal. Darneting a réussi ce qui a trouvé en défaut lathlète que je suis. C'est Darneting qui est descendu dans le trou.

Les maçons qui avaient apporté les échelles et les cordes se penchaient, ainsi qu'un groupe de vieux pierrots, funambules tragiques, au-dessus du gouffre, accroupis ou arcboutés et quelques-uns peinant, ahannant à tirer sur un câble qui leur brûlait les mains.

Coiffé d'un grand feutre, un colossal charpentier moustachu, culotté d'ample velours bleu, criait des mots, entre ses mains repliées en cornet.

Il ne montait rien en réponse à ses appels ou à ses conseils que des grognements gutturaux, assourdis et à quoi ni lui ni personne n'entendait goutte.

— C'est du boche qu'il nous envoie ! dit le costaud, exaspéré.

— Quand même, remarqua un maçon, il a du sang, et du poil où qu'il faut le Choucroutman.

— Pourquoi qu'il risque sa peau, fit un autre, il n'est pas de chez nous ; Qu'est-ce que ça peut lui f... que la gosse crève ou ne crève pas ?

— Paraît, dit un troisième, que les Prussiens raffolent des mômes ; aussi on peut voir si chez eux ça pullule, les lardons.

— Moi, risqua un quatrième, je crois bien que c'est un espion. On les choisit parmi les plus courageux, nécessairement, et ils ont la consigne d'être aimables pour tromper le monde. Ils cachent leur jeu, quoi !... pour nous avoir !

— Quand même y 'a que lui qu'a eu le culot de descendre.

* — Oui, mais il serait temps qu'il remonte ! Je sens plus mes bras.

— Ho ! hisse !... ferme !... Il tient la gosse !

— Vivante ?

— On peut pas voir... sa petite frimousse est pleine de sang.

— Espérez... tirez pas... le boche s'enroule la corde sous le bras.

— Les plus beaux contes, dit Sorgue, sont ceux qu'on peut entendre au moins de deux façons et que, parfois, on n'entend plus du tout...

— Oui ! oui ! fit Médéric Bouthor enthousiaste et pensant sans doute à son propre roman.

— Nous jouons, reprit Sorgue, depuis plusieurs semaines des rôles dont nous ne savons s'ils sont les premiers ou de la figuration, les rôles d'un drame dont l'auteur est encore à découvrir. En voici une partie qui s'achève. Pour que le drame fût mieux émouvant, il importait que l'Ennemi se réservât de sauver notre petite amie.

Les trompes des pompiers retentirent. L'auto rouge stoppa.

Avec des précisions de gymnaste, les sapeurs casqués de cuivre sautèrent à bas de la voiture et, en file indienne, fendirent la foule, suivis d'un monsieur myope et bedonnant, le commissaire de police du quartier.

Il serra les mains de Sorgue et de Médéric Bouthor, se découvrant cérémonieusement en face de Cora.

— C'est, dit-il, une véritable épidémie.

Et il rappela le suicide déjà ancien, de l'acteur polonais qui s'était jeté d'un toit, rue Durantin, et la mort du peintre, un compatriote de Darneting, trouvé pendu dans son atelier de la rue Ravignan.

Sorgue se reprochait de sourire malgré la pitié qu'il avait pour Léontine martyrisée, parce que le commissaire de police, prudhommesque et vaniteux, avait la voix qu'en ses jours de belle humeur, Septime Febur, dont les imitations étaient des œuvres d'art, prêtait aux philistins.

DIXIÈME CHAPITRE

— Ces sortes d'affaires sont délicates, en ce sens qu'il est toujours difficile devant un suicide présumé d'enfant d'établir qu'il y a vraiment eu suicide.

En parlant, le magistrat essuyait les verres de son binocle, sans songer a suivre le regard de Sorgue, obsédé par les masques de cent petits enfants attentifs au sauvetage de leur compagne.

Enfants pâles aux prunelles translucides, aux paupières bleuies, aux pommettes trop brillantes ; tout une humanité infime à qui le martyre d'une des siennes donnait la première place, le pas sur les vieux badauds, et qui le comprenait obscurément.

Ils s'étaient précipités là, dégringolant des hauteurs de la Butte, ainsi qu'on les voyait, d'autres jours, s'engouffrer en trombe sous une voûte d'ombre pour assister au châtiment de l'un d'eux proclamé par une mère assoiffée de justice imbécile et torturant la chair de sa chair.

C'était la même curiosité avide et c'était la même terreur et c'était la même âpreté à ne se rien laisser dérober du spectacle, et Sorgue regrettait que Florimond Daubelle ne fût pas là. Il chérissait ce sceptique d'avoir, pensait-il, la bonté militante des impurs qui ne savent pas prier et les déchirantes inquiétudes de ceux que la lumière brûle encore. Comme lui, le peintre, Florimond, le poète, eût reconnu sur ces visages penchés vers un spectacle de mort, sur ces yeux épelant les signes obscurs de la vie et de la mort, avec patience et difficulté, écoliers qu'une leçon de hasard captive enfin, les mêmes palmes mortelles aux tempes et les mêmes bandeaux d'insaisissables asphodèles au front dont, tant de fois, ils virent parés de petits garçons et de petites filles, de petits garçons surtout que ne sauve pas la ruse inconsciente, solitaires au centre d'une cour, sur une marche glacée, en pénitence ou martyrisant tristement un chat ou un oiseau.

Sorgue pensa si profondément, en l'éclair de quelques secondes, à ces choses qui ne s expriment jamais en langage concret, qu'il se laissa aller à dire, à voix haute et à l'adresse de Médéric Bouthor :

— Tous les enfants sont des enfants martyrs !

Le Planteur ne s'étonna pas du propos ; ce fut à Sorgue de s'étonner lorsque l'amant de la négresse lui répondit :

— C'est la vérité... on sait ça, on le comprend avec son cœur si on n a pas d'esprit. Moi, je suis bien content de n'avoir pas d'esprit.

Oyant ces derniers mots, Cora, toujours pendue au bras de son maître, dédia au peintre un long sourire de prostituée.

Médéric pensait avant de parler. A cause de cela, il n'avait pas tout dit :

— Par exemple, ce qu'on ne sait pas c'est à quel moment l'enfant cède la place au vieillard. Il n'y a pas d'hommes ; il y a les enfants et les vieux. Il y a beaucoup de vieux parmi ces petits enfants ; parmi nous qui sommes pour eux des vieux, combien survivent d'enfants ?

Cora ne put retenir un rire strident, et ce rire bref, fut tel en un tel moment, que l'esclave en demeura terrifiée. Elle eut peur de son rire, plus que de la colère de son maître lui tordant le poignet à le broyer, fier et honteux d'avoir, pour la première fois, osé lui prouver la brutalité de sa loi.

La rusée Cora plutôt que se plaindre eut souci de tromper le courroux populaire :

— Ce sont les nerfs... je n'en peux plus... Le commissaire lui offrait des sels :

— J'en porte toujours. Vous savez, mes fonctions me conduisent parfois dans des endroits où ça ne sent pas trop bon. Et puis, on ne sait jamais !...

DIXIÈME CHAPITRE

— Monsieur le Commissaire, balbutia M"^^ Breischwantz, épouvantée de sa hardiesse, est-ce que vous permettrez qu'on relâche la grand 'mère de Léontine ?

Comme le magistrat semblait ne rien comprendre, Sorgue lui donna des explications en son langage. Cora, soucieuse de se faire un renom de pitié, se montra pressante, autant que s'il se fût agi d'une grâce presque impossible.

— Oh ! oui... je vous en prie !...

— En ce cas... et pour être agréable à Mademoiselle ! Sorgue imaginait une composition burlesque, plus véri-

dique que la réalité.

Les deux personnages tout nus. Devant la négresse au ventre tatoué de symboles difficiles et coiffée d'un chapeau de Paris, une ombrelle-massue entre ses doigts bagués, s'inclinait le commissaire, un gibus à la main, l'écharpe sur le nombril pudiquement nouée de face, avec un détail quand même obscène ; toute la flamme solaire lui brûlant les yeux à travers les glaces du lorgnon ; avec au fond, dominé par une marâtre ivre et ricanante, un paysage d'enfants assassinés.

Pareil à un chien fou, Amédée vint presque tomber aux pieds du Planteur.

— Patron ! Patron !... voici la petite... le boche la remonte. Cora le détestait.

— Imbécile, quand on n'est bon à rien on se tait, et on se cache.

— Et Léontine ?...

— Oh ! morte, pour sûr... de la bouillie I

— Oh !...

En un moment, ils se frayèrent un chemin. La grappe d hommes en blouses blanches montrait un dos immense, courbé. Un seul souffle s'élevait.

— Han !

La tête de Karl Darneting apparut. Un effort trop brusque la heurta aux parois. L'oreille gauche saigna violemment. Karl Darneting n'eut ni une plainte, ni une grimace de douleur.

Il avait perdu le bonnet en poils de lapin, par lui romantiquement prétendu de peau de loup et qui avait beaucoup servi sa réputation locale. Des mèches rousses déjà trempées de sueur se collaient au sang.

— Han î...

Le buste commença de dépasser le niveau du trou ; les bardes déchirées ; la poitrine nue toute meurtrie.

— Han î

Plusieurs enfants s'enfuirent quand d'autres se poussèrent en avant, el il y eut des cris d'épouvante. M^^ Breischwantz tomba sur les genoux, bête fourbue.

Karl Ehrneting eut besoin d'un effort inouï pour poser ferme le pied hors du trou ; il avait la jambe meurtrie et déchirée du jarret au bassin et peut-être, aussi, (fuelque chose dans sa carcasse de plus ou moins rompu.

Il ne regardait ni la foule, ni au ciel, mais quelque chose qui n'est ni du pays d'ici ni des pays qui sont là -bas ; quelque chose qui est entre la terre et le ciel et que peu d'hommes commencent d'apercevoir, s'ik sont bien braves et bien perséyérants.

Entre ses bras, comme une proie vénérée, il portait étendu sur ce lit dur mais palpitant le cadavre de Léontine, et parce que Karl Darneting s'efforçait de cacher, avec un lambeau de sa manche déchirée, l'horrible blessure de la petite tête glacée, Léontine morte, morte volontaire, semblait heureuse.

Karl Darneting ferma les yeux. Fut-ce pour mieux songer à l'amère jouissance de vivre un tel instant, au centre des chemins de la mort et d'une foule incapable d'offrir à l'Ennemi la vaine reconnaissance ?

DIXIÈME CHAPITRE

Il les rouvrit et, avant de se laisser docilement ravir son fardeau affreux et merveilleux, se sentant défaillir, éloignant sûrement le commissaire de pohce qui préparait un compliment stupide, Karl Darneting éleva doucement dans la lumière, presque à la hauteur de ses yeux, le cadavre amolli de la petite fille et, de toute la violence déclamatoire de sa blonde gueule germanique hérissée de poils fauves, il scanda :

— Die verwandlungen der Venus ! *

— Un peu qu'il n'est pas d'ici ! souffla un jeune pompier à son caporal.

Médéric Bouthor, envahi d'une sueur glacée, se sentait mal à l'aise. Il se souvenait d'avoir entendu déjà Karl Darneting proférer ce vers le jour qu'il avait « acheté la négresse » et qu'il l'avait présentée à ses amis.

* Métamorphoses de Vénus !

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