LE CAVALIER DIVAGUANT
Sorgue se baissa et ramassa la lettre glissée sous sa poite. Ayant allumé la grosse lampe de cuivre, dont la clarté donnait à Tatelier de bois aux lourdes poutres la couleur d'un cabaret maritime, il décacheta l'enveloppe.
Paris, le , Bastion n^ 29.
« Cher maître,
« Vous pouvez tenir pour assuré de recevoir demain, au « plus tard, de la part de M"^^ la comtesse Gertrude von « Hansa Wiirtefeld, un chèque de mille francs.
« Cette somme représente l'avance, gracieusement con- « sentie par cette grande amie des artistes, d'une prime dont << je ne puis avoir aujourd'hui même le bénéfice.
« Je vous demande de bien vouloir, mais non pas en mon « nom, consacrer ce peu d'argent aux funérailles de la petite « Léontme, à son inhumation et, si cela suffit, à l'achat d'un « peu de terrain. Léontine morte est une si petite chose « qu'il ne faudra sans doute pas beaucoup de terre.
« Plus tard, nous veillerons — car vous m'aiderez à cela « — à édifier une tombe digne de l'enfant merveilleuse.
« C*est le fiancé de Léontme morte qui vous adresse cette « prière et cet adieu.
« Indigent, j'ai trouvé l'hospitalité ici, parmi les troupiers, « qui sont les pauvres entre les pauvres, avant mon départ (' pour l'Afrique,
ONZIÈME CHAPITRE
« Là-bas, rAllemand au service 6e la France, le soldat « sans patrie et l'époux sans épouse, l'homme chaste que « vous savez, ira de lupanar en lupanar, méprisant la risée « des camarades, porter aux filles les fleurs qu*il ne peut « déposer sur la tombe de Léontine, certain de rencontrer « un jour, sans jamais le savoir, la mère de Léontine. « Adieu,
Karl Darneting,
Soldat au ]^^ Régiment Etranger,
Mi« 12493,
en subsistance, bastion 29, boulevard Soult.
Sorgue ne méconnut pas totalement la dignité de l'un et l'autre geste ; toutefois, sa propre dignité, et son souci, lui dictèrent le bon goût de ne pas sombrer dans les phantasmes d'une admiration vulgaire.
Se souvenant d'un mot de Florimond caricaturant quelque bourgeois, grand lecteur de manuels et d'articles d'encyclopédie, mot devenu fameux parmi ceux de la bande, il dit simplement :
— C'est un cas !
Un cas pouvait être soumis à Septime Febur.
Sorgue fourra la lettre dans une poche de son veston de mécano et, délibérément, sifflottant le refrain de la Légion que lui avait appris le romancier O'Brien, grand admirateur des aventuriers capables d'accepter une discipline faite pour des galériens, il prit le chemin de l'impasse Trainée.
On n'y avait point ramené le corps déchiré, écrasé, de la petite Léontine. La police a des droits sur les morts pathétiques. C'est de la Morgue que partirait son cortège.
Sorgue songeait qu'il était heureux, en somme, que les Pompes Funèbres, institution morale et artistique, et d'Etat, au même titre que l'Institut de France et les Artistes Fran-
çais eut, elle aussi, des droits sur les morts, des droits absolus sur les morts vulgaires et pathétiques. Ses canons tarifés libéraient le peintre novateur du souci d'ordonner des obsèques dont le style ne fût pas trop en opposition avec ce qu'avait pu imaginer le poète allemand demeuré invinciblement romantique.
Septime F'ebur n'était pas seul. Aplati sur un coffre à bois bourré de vieilles bardes et de très peu de linge, le frère d'O'Brien, le hussard rengagé, étalait, ainsi qu'il aimait à le faire sur la literie régimentaire, son pantalon garance à passepoil d'azur et ses houzeaux avachis, les pouces passés sous les bretelles, et s 'épuisant voluptueusement à faire des ronds au plafond avec la fumée de sa cigarette.
Sans mot dire, Sorgue tira de sa veste bleue la lettre de Karl Darneting, la défroissa du plat de la main après l'avoir posée sur le coin de la table, puis il l'offrit, dans son enveloppe, à Septime Febur.
Ayant ajusté son monocle, le poète catholique déplia le billet et le lut à voix haute.
Quand il eut terminé :
— Plaignons-le chrétiennement, car il va souffrir. Le métier de soldat, l'un des rares dont Dieu m'ait gardé en mon ingrate jeunesse, est le dernier et le pire des métiers.
— Penses-tu ! grommela le hussard sans cesser de cracher des ronds de plus en plus parfaits.
— L'Afrique, reprit Septime Febur, est une terre de damnation, et puis il y a les Touaregs, qui sont les descendants de la tribu perdue, les seuls Juifs demeurés militaires ; il y a les Kroumirs, il y a... enfin là-bas c'est toujours la guerre et Karl Darneting y peut trouver la mort, demain.
— Qu'est-ce que ça fout ? demanda candidement le hussard en consolidant sa position devenue précaire ; ça m'évitera de lui fendre la gueule en deux avec mon bancal
ONZIÈME CHAPITRE
dans les rues de Pont -à-Mousson ou dans les rues de Mulhouse, si les prières de Septime Febur réussissent, à la prochaine qui n'est pas loin.
Septime Febur, très calme et préparant benoîtement le café, poursuivit, absolument comme si le hussard n*eut rien dit :
— Karl Darneting mourra, ainsi que la plupart des militaires, en état de damnation ; bien que trop de prêtres soutiennent le contraire parce que le patriotisme républicain a faussé la guerre et que la plupart des prêtres modernes sont républicains sans le savoir.
— Et moi, interrogea le hussard, je ne mourrai pas en état de damnation, dans les rues de Ponta ou de Lulhousmuche ?
— Je prierai pour toi.
— Et tu ne prieras pas pour le boche ?
— Je prierai pour lui, avec répugnance, et ce sera, hélas ! une faute de plus, une faute particulièrement odieuse puisque ma prière, puisque cet acte de foi l'aggravera chaque jour,
Septime Febur versa l'eau chaude sur le marc et dit encore :
— Je suis content de ne plus voir Karl Darneting, C'était un vrai poète ; un génie malheureux ; un colporteur du malheur.
Le hussard se redressa, cracha sa cigarette et, s 'asseyant sur le bord du coffre, la tête sur la poitrine et les mains à plat sur les cuisses habillées de garance :
— Moi, je ne gobe pas la Légion, ou du moins je ne la gobe pas tant que ça. Je laisse ça à mon frère qui n'y a pas été voir et qui écrit là-dessus des choses épatantes, comme de juste. La Légion, ça n'a rien à faire avec la guerre moderne. A la prochaine, qui n'est pas loin, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, il faudrait que ça se règle entre des types
comme Larnetingdoche et moi ; des mecs qui comprennent que c*est idiot et que ça ne peut pas s éviter ; des intellectuels en faillite qui n'ont pas su rester du côté où Ton mérite de vivre la vie. Personne ne les plaindrait ; ils seraient payés en conséquence et vous parlez si l'affaire serait liquidée en vitesse.
« J'aurais voulu que le Karl prenne du service chez son Kaiser, dans la Garde, dans tout ce qu'il y a /de plus boche, dans un régiment à drapeaux pleins d'écussons, de couronnes, de croix et d'aigles pareils à ceux des Invalides. Mais il est à la Légion. Pas de danger qu'il y crève d'une balle marocaine. Septime a raison ; il a quelque chose de pas nati rel ; il fiche la poisse et moi je dis qu'il sera dur à tuer. Vienne le coup de tan — et Je le sens venir ! — mon Karl, vu ses père et mère, restera tranquillement à Sidi-Bel-Abbès à distribuer les cartouches, les bidons et les collections de guerre aux Belges, aux Suisses, aux Alsaciens, aux Luxembourgeois et aux Français qui se sont cherché un nom difficile à prononcer dans le Bottin de l'Etranger. Vous voulez mon sentiment ? Je l'em... ! »
— Il y a, fit Septime, du vrai dans les divagations d'O'Brien jeune. Je remercie Karl Darneting de n'avoir pas pris l'habit. Je veux qu'on aille à Dieu dans la joie si la joie c'est l'amour, et non par désespoir. Mais la Légion épargne à la Trappe de déplorables moines.
— Ce qui me fait rigoler, reprit le hussard qui ne tenait jamais à paraître subtil, c'est qu'il descendra en taule plus souvent qu'à son tour. Ah ! dis donc, c'est là qu'il pourra gueuler tout à son aise dans sa langue pour parler aux chevaux ! Freiheit !... An das Leben I... Quel faisan !... Versemoi du café, Septime, pour que je trinque.
— Tais-toi, O'Brien, et ne répète rien de ce qu'il n'a que trop répété... tu dois comprendre que je souffre de
ONZIÈME CHAPITRE
croire a des incantations... et j'ai déjà trop à ra accuser.
— Dis donc, Septime, avec le boche de malheur qui se barre et la petite misérable, Tinnocente qui meurt... est-ce que ça... n'efïace pas tout ?... Est-ce que le cafard est tué et le guignon écarté ?... Je vous vois tous touchés par quelque chose... Il y a encore du côté du Planteur un petit mystère... Dis donc, Septime, t'as pas idée comme je suis content d'avoir été au régiment où j'ai appris à boire et à ne plus penser à moi-même comme dans la vie... j'y pensais pour me donner des ordres et tu peux croire que je ne m'en donnais pas qui m'embêtaient plus que ceux qu'on me donne... Maintenant que je suis commandé, je peux vraiment penser pour moi-même par moi-même et pour le plaisir... surtout quand j'ai bu. Un soir que j'étais mûr, et qu on m avait mis en caisse pour avoir corrigé une pouflfiasse dans un café près de la gare, en face du pont... mais tu ne connais pas Lunéville, j'ai réfléchi... Ah ! t'as pas idée comment qu'on est bien pour penser en prison !... J'ai pensé que les péchés des catholiques ça pouvait servir aux païens à se faire une règle de vie. Le péché, quoi, c'est ce qui n'était ni à dire, ni à faire ; c'est la bourde, la gaffe, ni plus ni moins... C'est pour ça que moi qui ne crois pas en Dieu je me demande pardon... mais écoute voir, tu vas être épaté, vu que je n'en suis pas digne ça me fait rigoler... c'est pour ça que je rigole tout le temps !
Septime Febur souffla à Sorgue :
— Il a beaucoup bu avant de venir ici.
— Je vaux mieux que vous tous... pas toi, Septime, mais les autres... et comme poète... depuis que je pense quand j'ai bu, en taule ou à l'écurie. Je regrette même pas de ne pas avoir demandé à être trompette... j'aime mieux rêver en écoutant souffler les autres.
Malgré que la lampe baissât, en battant de sa flamme
réduite au bleu, Septime Febur vit au cavalier ivre un grave et tout nouveau visage.
Fraternellement, il jeta son bras autour du cou de ce cavalier divagant.
— C'est comme ça que je fais, dit O'Brien, quand j'embrasse mon cheval. Septime !...
— Que veux-tu ?
— Je me suis égaré en parlant trop vite,., rapport au Planteur... et puis le coup des péchés... selon toi, et ta religion, et ce que disent les curés, c'en est-il un de penser que des gens ont le malheur en eux, comme qui dirait par héritage et donation, et c'en est-il un autre de compter ce qu'il faudrait de sacrifices intelligents pour briser le malheur en l'apaisant, et...
— Assez, ordonna Septime Febur au hussard qui s'était recouché ; assez, tu es ivre et je ne te comprends qu'à demi, mais c'est certainement un péché.
Le cavalier bâilla et, avant de s'endormir :
— S'ptime ! y'aura bientôt la guerre, je ne pourrai pas t emmener... pas de veine !... j'aurais pourtant eu bigrement besoin de toi.
Septime Febur recouvrit précautionneusement le dormeur de son grand manteau bleu clair ; puis, se tournant vers Sorgue :
— Si tu crois comme moi qu'il n'est aucune parole méprisable et si, pas plus que moi, tu n'admets le hasard, que penses-tu ?
— Je pense, répondit Sorgue, qu'un singulier imbécile tel que Médéric Bouthor, qu'un Marlou rose, qu'un voyageur étranger dont, en somme, on ne sait rien, qu'une catin de couleur dont on regrette que son maître ne la traite pas pour tout de bon ainsi qu'une chienne d'esclave, qu'une petite fille suicidée...
ONZIÈME CHAPITRE
— Et peut-être un pitre lugubre de la sorte d'Amédée, une ancienne étoile de bal public devenue mendiante et moucharde...
— ... Tu me comprends, mon cher Septime !... nous gouvernent plus sûrement et disposent plus exactement de nos destins que ne le peuvent nos intelligences, nos âmes, nos consciences quand même de choix et perpétuellement en travail.
— Hélas !
— Il est tranquille maintenant ; il ronfle.
— Nous ne savons pas s'il est tranquille. Il ma confié que son cheval avait des rêves terribles, et je ne crois pas que ce soit pure vision d'ivrogne. Moi-même, à la campagne, dans mon pays, en Saintonge, un après-midi d'orage, j'ai vu des herbes épouvantées !... elles se courbaient comme sous l'aquilon et je sais bien que pas le moindre souffle ne rafraîchissait mes tempes brûlantes.
— Veux-tu te charger des... détails, pour les obsèques de Leontine ?
— Je m'en chargerai. Mais quelle singulière pensée ! Pourquoi croyez-vous tous qu'un homme de Dieu — si j'ose à cause de votre erreur me qualifier ainsi — soit aussi l'homme de la mort ?
— Viens.
— Oui, je te demanderai l'hospitalité pour cette nuit.
— C'est cet ivrogne qui te chasse de chez toi ?
— Oui, certains ivrognes empruntent les mines de saints et j'ai peur des saints ; le diable est un saint qui échappe à Dieu,