‹ La négresse du Sacré-CœurChapitre 3 sur 16 · NE JAMAIS ALLER A VAUGIRARD I · texte numérisé non relu

NE JAMAIS ALLER A VAUGIRARD I

Sans doute quelque tentation forte menaçait-elle le poète, embusquée en ce coin désolé de la rive gauche. De tous les graffitis, aucun ne frappa plus vivement les yeux et l'esprit mal soudé de Médéric Bouthor.

Septime Febur, qui suivait à la dérobée la contemplation du Planteur, tout en garnissant de pétrole la lampe qu'il

DEUXIÈME CHAPITRE fallait garder allumée en plein jour, eut-il pu dire pourquoi ?

Septime Febur fît du café sur un réchaud de midinette. Il ferma la fenêtre.

^me Breischwantz balayait la courette en ramenant soigneusement poussières et détritus, en un petit monticule, sous la fenêtre du poète. Elle songeait à Léontine.

Au premier étage, à la croisée, occupée de nourrir à la cuiller un geai déplumé, une mendiante du Sacré-Cœur monologuait :

— Ils me tourmentent... ils veulent me tuer... tous des mouchards... l'abbé Richard est un mouchard !... Trois fois cette Semaine que les cochons m*ont fait coucher au poste !... On me tourmente parce que je n*ai pas la force... mais je m'en f..., je leur crache dessus !... il y a des mouchards jusque chez le Bon Dieu, Nom de Dieu !... C'est à l'école qu'on apprend aux enfants à devenir des mouchards... il y a un mouchard qui m'a donné dix sous tout neufs... pourquoi ?... mais je me méfie !... je leur crache dessus... on me tourmente... on me fait souffrir... on verra... on verra !... Dieu fera une révolution et je serai bien vengée, Nom de Dieu !...

La voix du chanteur descendant l'autre versant de la Butte remontait, traversant les ailes du moulin et les murailles crevassées ; la voix pourtant était si faible, si disloquée, que c'était un peu comme si la chanson eut elle-même clopmé à l'exemple du stropiat :

/'ai pris un pavé

Trouvé Au fond d'un cratère Et quelqu'un m'a dit « Mon Dieu ! »

Plus dur pavé ne se peut Trouver sur terre I

Mais, moi qui sais

Ce que je sais.

J'ai souri sans rien dire.,.

Un peu avant les douze coups de midi, la fenêtre de Septime Febur s'ouvrit :

— Madame Breischwantz ?

-^ Monsieur Septime ?

—^ Connaissez-vous une négresse par ici ?

— Une négresse ? Ah ben, par exemple ! H ne me manquerait plus que ça dans la maison !

^- Ou une créole... enfin, la personne qui chantait dana le voisinage quand M. Bouthor est entré.

— Connais pas ça. Je n'ai entendu chanter que cette crapule de boiteux qui a injurié Monsieur votre ami.

— C'est un mouchard 1 glapit la mendiante di; Sacrée Cœur.

— Non, monsieur Septime, je vous le dis, je ne connais pas de négresse... heureusement !

Ces messieurs ne furent pas au restaurant. M"^^ Breischwantz reçut, par la fenêtre, quelque monnaie de Médéric Bouthor et rapporta de la viande froide, des gâteaux, du pain, de la bière et du tabac, le tout en abondance.

Durant l'après-midi, la concierge surprit ce dialogue tronqué :

— Vous avez bien lu dans la main de Sorgue et de Florimond...

— J'eus tort.

— Ça vous ennuie ?

' — C'est un péché.

— Eh bien, vous ne lirez plus jamais dans la main de personne... mais rien qu'une fois encore.,, dans la mienne... par amitié !

DEUXIÈME CHAPITRE M"^® Breischwantz leva son nez (samard chaussé de lu»

nettes.

Le poète capitulait.

Triomphant, Médéric Bouthor plaça largement, dans le disque lumineux projeté par l'abat-jour, sa patte énorme dont la paume était un fourmillement de lignes qui se brisaient, s'écartelaient et se chevauchaient.

De ses lèvres s'envolèrent alors ces paroles, cette expression inouïe du plus serein orgueil :

— Hein, il y a de quoi lire !

Le jour mourut. M"^^ Breischwantz, en gémissant, vint demander à son locataire des allumettes pour enflammer son gaz.

Sorgue, Florimond Daubelle, d'autres amis parurent qui cognèrent gaiement aux vitres du poète.

Peu après, toute la bande descendit la Butte pour gagner le petit restaurant de la rue Cavalotti, entre l'Hippodrome et le Mont-de-Piété. Médéric Bouthor marchait le dernier, songeur.

Septime Febur, en redingote courte, coiffé d'un béret bleu de chevrier, les précédait tous en fredonnant un petit couplet dont on ne savait plus lequel d'entre eux l'avait improvisé, naguère, et dont il est peut-être équitable d'accorder à Septime la paternité :

Ça jnembêf d'aller chez Vernin I Mais il faut y aller tout à! même.

Parce quon y prend des verrs nains Et des fromages à la crème I...

Florimond Daubelle pointa sa badine britannique vers les draperies nocturnes et dit à Sorgue :

— La lune me dégoûte ; elle a été le thème de trop de comparaisons faciles ; ce n'est plus un astre, c'est un article

du Dictionnaire des Synonymes. Mais moi, je t*expliquerai un jour — un jour qu'il y aura un nombre considérable ds gens distingués réunis là comme par hasard et tout exprès pour m*entendre — comment la lune relève du système métrique.

LE

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