MARLOU ROSE
Au coin de la rue des Saules et de la rue Norvins, sur le point culminant de la Butte, se dresse une façon de cabaret de banlieue avec jardins, tonnelles et balançoires. Jamais ceux de ma jeunesse ne l'honorèrent de leur clientèle.
Toujours j'ai vu, par-dessus la muraille albigeoise de la rue des Saules, le jardin et les tonnelles vides et désolés.
Au comptoir de zinc, quelques rares petits vieux rentiers sirotaient le vin blanc en causant .politique, à voix basse.
Rien ne me semblait plus naturel que cette pauvreté et que cet abandon, dont mes yeux avaient alors le spectacle quotidien. Ceux qui eussent pu faire joyeuse la maison morte étaient morts eux aussi, ou bien disparus, partis pour les zones d'oubli dont le temps garde les clefs à sa ceinture de brume.
Les figurants indispensables à ce décor, c'était les modèles de Manet, barbus et coiffés de chapeaux gibus ; les demoiselles à capotes à brides de Renoir, s 'amusant de la niaiserie triste d'un petit pioupiou en longue tunique bleue à col jaune, en pantalon rouge trop court, guêtre de blanc, ganté de blanc, le shako rigide enfoncé sur ses yeux de Beauceron et qui, une baguette feuillue à la main, cherchait sournoisement à surprendre un éclair de peau sous les jupons, raides d'empois, de la fille Élisa qu'emportait le vol de l'escarpolette peinte en vert tendre.
Compère de la comédie, un Alphonse à blouse blanche, le foulard rouge noué sur l'épaule, la haute casquette de soie rejetée sur la nuque rase, eut suivi la scène à plusieurs faces,
sa grosse gueule de maquereau calée entre les poings sur son bâton de toucheur de bœufs.
Mais toutes ces couleurs et ces formes appartiennent au musée, et ces cris et ces rires et ces voix à une littérature dont nous ne sommes pas les hoirs. Et cela nous apparaît plus vieilli, plus enfoncé dans la moisissure ancestrale que la Fille aux Yeux d'Or pu que Manon Lescaut.
L'auberge arbore en lettres énormes cette enseigne ^gsU" rément baroque :