OLIVIER ET PIEDS DE MOUTON
M. Georges Courteline proteste qu'il n*a rien trouvé de plus fort dans les tiroirs du répertoire comique français par nul autre que lui plus savamment, dévotjeusemeîit, inventoriés.
Mais notre Molière en veston est un monsieur triste qui tient la vie pour une énorme blague. Et, un jour, il est parti, en bougonnant, sa serviette légendaire bourrée des dossiers de ses désillusions.
Ce fut pour céder la place à une jeunesse dont les gaietés r^e furent souvent rien que les fleurs fraîches que des mains innocentes coupent pour nos funérailles libérées dç l'outrage des vocératrices.
Ces jeunes gens ne pouvaient donc s'acquitter de leurs libations aux mêmes lieux qui retinrerit leurs aînés ; au « Café » de 1885, là où de faux Antoine, de simili Rollinat continuaient d'espérer, en battant leur absinthe, le retour impossible de M. Courtelifte.
Ceux qui composaient ce que les natifs appelaient ; « ^4 Bande à M. Septime » se réunissaient, quarid la démenée céleste le permettait, à la terrasse d'un petit eaboulot de la place du Tertre, au Tabac du père La Bille, maison fondée en 1 793, Le père La Bille cumulait la profession de bistrot
TROISIÈME CHAPITRE
avec la fonction de garçon de recettes a la Banque de Frapce,
Et c'était beau à voir, ce gendarme à finances dispensant l'Anjou léger ou le noir Mercurey à ceux dont il ave^it, le matin, correctement colligé les protêts.
Les détenteurs des meilleurs papiers de cette petite his-^ toire assurent que ce qui avait rassemblé la bande à M, Sep« time sur la place du Tertre c'était l'agrément comique du kiosque -vigie poussé au bord du terre-plein.
Septime Febur — dont on sait le goût du calembour rare, excusé par sa foi en une hiérarchie d'ange badins ^— disait de cet édicule :
Le Kiosque-Virgile !
Mais il avait soin d'ajouter pour les étrangers, les nouveaux venus et les béotiens :
— Je le fais exprès !
Oui, la municipalité avait, à grands frais sans doute, hissé ce chalet de fonte au seul endroit de Paris interdit à tout véhicule. Il y avait une station de fiacre place du Tertre I
Ce premier succès du Comité de défense des intérêts de la Butte faisait bien augurer de l'avenir.
C'est en tournant autour de ce kiosque, que Sorgue et ses premiers disciples firent, en toute honnêteté, j'en puis répondre, les premières observations sur le faux bois et le faux marbre, lesquelles déterminèrent cette profonde révolution dans les arts et dont le cycle n'est pas encore fermé.
La bande de M. Septime était au complet, renforcée même de quelques-uns de ces camarades devant lesquels les initiés ne disent pas tout.
Pas un feutre pointu !.,• le haut-de-fprme de Septime Febur l'eut rendu intolérable. Pas une cape espagnole ! Sorgue portait la cotte bleue de l'ouvrier parisien. Une seule barbe !... Celle de Paroli, un impressionniste riche et çrasr
seux, avare, hargneux, qu'on méprisait, qu'on ne ménageait guère, mais qui ne s'en allait pas.
Pas une lavallière !... le romancier O'Brien sacrifiait le plus clair de ses revenus à la perfection d'un dandysme californien généralement apprécié. O'Brien se dérobait farouchement si quelqu'un s'avisait de le louer pour la rigueur de son style ou la verdeur de son imagination, mais il manquait singulièrement de modestie quant à sa force sur la trompette. Ses voisins de Y Hôtel du Poirier en savaient quelque chose ! O'Brien allait jusqu'à se flatter de connaître des refrains particuliers aux escadrons d'Afrique et qu'ignorait son frère, gros garçon taciturne, maréchal des logis cassé et dont l'uniforme de chasseur rengagé surprenait auprès du peintre Vascar, fier de ses trente-deux cravates toutes en bois sculpté et peintes de sa main.
Vascar suspendait sa cravate au col, par un crochet.
Sur le pont Caulaincourt, la nuit, il avait assommé un rôdeur, d'un solide coup de cravate à la tempe.
— Ce qui manque à Montmartre, dit O'Brien, c'est une garnison. Concevez-vous l'effet d'un poste de chasseurs alpins à la porte de la vieille mairie? Père La Bille, vous qui avez vu la Commune, dites-nous que c'est beau les faisceaux formés place du Tertre.
— Faut pas parler de ces choses-là, répondit sévèrement l'argentier-mastroquet, ça porte malheur !
— V's-en faites pas, grogna le hussard dont l'Anjou rougissait la face sous le roide azur du shako à plumes de coq ; j'ai mon bancale ! A Pont-à-Mousson, quand j'étais brig'-fourr'...
Il commença une interminable histoire qu'écouta poliment Paroli, charmé de l'espérance d'écouler, aussitôt que le hussard perdrait le fil, un stupide souvenir de ses derniers vingt-huit jours.
TROISIÈME CHAPITRE
L'anecdote du hussard croissait en obscurité et en obscénité.
— ... alors figure-toi que le type de l'octroi v'ia qu'il chauffe la rouquine par une patte...
C'est à ce point du récit qu'on vit M"^^ Galland commencer d'y prendre quelque intérêt.
Ou bien Marthe Galland n'était plus très jeune ou bien elle avait perdu toute fraîcheur. On évoquait, sans trop d'effort, la joliesse impertinente de ses dix-huit ans de donzelle provocante ; mais on les situait mal... 1889... Boulanger... la rue du Caire... les Fontaines Lumineuses et la danse du ventre... 1893... et le Théâtre de YŒuvre et ses Belles Ferronnières... les pantomimes de Mendès et de Lorrain... les déshabillages du Divan Japonais et le Clou de Monsieur Courteline... Plus près ?... un peu plus près... le Bar du Panthéon et Jean de Tinan, esthète et doctrinaire de l'impuissance... Byron de la rue Monsieur-le -Prince costumé en rapin... et les amoureuses de l'hôpital... Plus loin ?... beaucoup plus, loin !... les demoiselles du Quartier-Latin rêvant pour confesseur ce jeune homme de Nancy coiffé d'un bord plat, enveloppé d'un mac-farlane gris et promenant la tristesse d'un Bonaparte trop assuré de son destin 1
Il semblait que l'expression triviale « rôtir le balai » eut été inventée à l'exclusif usage de Marthe Galland.
En 1907, celle qui avait vanné toutes les banquettes, tous les divans du Quartier-Latin et tous les canapés des boîtes louches de la Grange-Batelière, était l'épouse d'un méridional quelconque, employé de la Ville, à qui elle faisait vaguement mener la vie d'artiste. C'est-à-dire que l'infortuné accomplissait deux fois par jour le long trajet de l'Hôtel de Ville à la rue du Mont-Cenis, où le couple logeait à l'étroit dans un hangar promu à la dignité d'atelier et décoré de bibelots grotesques, masques, tambourins, singes en peluche,
étc .., souvenirs exécrables dés pires nuits de débauche de Marthe la toujours belle.
Aveuglément soumis aux caprices de sa femme, qui sans doute sut, la première, révéler au pauvre homme le mécanisme des voluptés, l'employé laissait publier des vers de lui, sensuels et parfaitement inoffensifs, dans le Courrier français. La signature de Jules Galiand y était honorée de la clientèle.
On ne voyait jamais le poète employé. C'est sa femme qui récitait ses vers, aux chandelles, le soir, dans le décor paysan du cabaret des Étrangleurs ; prétextes, à l'avance savourés à se faire manquer de respect par les jeunes voyous du lieu. Marthe professait, après la poésie et les arts plastiques, un goût très vif pour les jeunes voyous.
Pourtant, si on lui manquait aisément de respect, Marthe Galiand n'en voulait pas convenir et c'était même devenu lin thème de plaisanterie facile que cette quête du respect qu'affichait, à tout propos et hors de propos, cette bégueule sans pudeur.
Marthe avait été, avant d'épouser son rond-de-cuir anacréontiqiie, la maîtresse d'un mage du boulevard de Clichy, le Sar Mérowak-Colin. On se souvenait encore des soitées données dans le taudis mystique et des danses sacrées de la belle Marthe, si diaphane en sa nudité que, selon le mot d'une des meilleures amies de Marthe : « il n'y avait pas que les voiles de transparents ! »
Sur elle, la plus fraîche parure revêtait d'équivoques allures de « décrochez-moi ça ». Elle affectionnait ces vastes chapeaux bergères, à la mode d'alors, d'où tombaient largement drapés, et jusqu'à peine le menton, des voiles brodés, bruns ou gris. Ses yeux assez beaux flambaient sous cette toile d'araignée qui ne dissimulait malheureusement pas sa bouche plus que macabre.
TROISIÈME CHAPITRE
— C'est singulier, me confiait un soir Florimond Daubelle, sous cette toile, vrai repaire de tarentule, Marthe réalise cette infâme perfection baudelairienne d'être à la fois la mouche et l'araignée.
Marthe ne s était pas encore publiquement révélée à nos yeux sous les espèces d'une fille à soldat, mais si tout l'inclinait ce jour-là vers le frère d'O'Brien, c'est qu'elle reconnaissait dans le hussard saoul un artiste déchu, et peut-être aussi un rtîâlheureux margis cassé. Cette goule aimait la chair à la fureur ; encore lui fallait-il des viandes crues ou de la faisandaille.
En elle, le cavalier n'apercevait qu'un auditeur complaisant :
— ... les vaches ! que fait la poule, ils m'ont craqué mon jupon. Alors, moi...
Il suspendit son discours et repoussant Marthe :
— Fais donc attention, bon Dieu ! tu souffles de la poudre de riz sur mon amer...
Sorgue, que l'anecdote hoquetée intéressait médiocrement, tira de la poche intérieure de son bourgeron de toile bleue une liasse de papiers qu'il posa sur la table de marbre. Ce fut pour extraire d'un fatras de notes hâtives, de croquis, de factures, de lettres à demi déchirées, une enveloppe pervenche timbrée d'une couronne comtale.
— Septime Febur, dit-il en se penchant vers le poète (tui fumait en silence, lis cela.
Septime Febur assura son gros monocle, rejeta légèrement son gibus en arrière et, déployant avec précaution le papier armorié, il lut :
« Cher Monsieur Sorgue,
« Pardonnez-moi si je ne vous rends pas visite en votre « atelier, jeudi prochain, ainsi que je m'en félicitais. Mais
« me pardonnerez-vous ? A quoi bon désormais, si ce n'est « pour me punir, monter vos escaliers impossibles de Mont- « martre? Je verrais chez vous trop de jolies choses dont je « devrais me priver. En effet, le Comte est très serré, comme « presque tous les maris allemands ; et je n'ose, ni ne veux « en vérité, lui confesser que je n'ai déjà plus le sou. Car « c'est ainsi, cher Monsieur ; je mène, en votre beau Paris, « l'existence d'une étudiante pauvre, malgré l'Opéra, les <' dîners et tout ce que vous méprisez de notre vie mon- « daine.
« Maintenant, je dois vous dire pourquoi je suis si pauvre « avant l'échéance, pauvre comme la vilaine mendiante du « Sacré-Cœur qui m'a fait si grand peur lorsque vous avez « eu la gracieuseté de me m.ener visiter le si cher M. Sep- « time.
« Je n'ai pas résisté au plaisir d'emporter tout de suite, « avec moi, dans un fiacre, comme un antiquaire, le beau « Sorgue qui était exposé l'autre semaine, à la vitrine de « Clovis Sagot, rue Laffitte. Je sais que c'est une mauvaise « action et qu'il faut toujours acheter à l'artiste pour lui « aider direct (sic). Encore une fois, cher Monsieur Sorgue, « il est nécessaire de me pardonner si j'étais si cruellement « amoureuse de ce tableau.
« A présent, autre chose. Mon vieil ami qui a pour votre « talent une si claire admiration, M. Cyrus Biéder-Meïer, « le grand critique du Neûe Aktion, qui fait une seconde « fois illustre un nom déjà glorieux chez nous, m'a beaucoup « déplu à l'occasion de ce tableau, mon caprice.
« Enthousiaste autant que moi-même, M. Cyrus Bieder- « Meïer a écrit pour Neûe Aktion un article de onze colonnes « au long desquelles il a baptisé votre chef-d'œuvre : Le « Garçon à la Cigarette.
« Tout franchement je vous dirai ma pensée : je trouve
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« cela par trop horriblement allemand. Combien Je regrette « que le père Sagot m'ait soutenu que c'est un tableau sans « titre !
« Il faut enfin que vous sachiez ce que m'a confié mon « couturier. Ce tableau aurait un titre. L'honneur du par- « rainage reviendrait à M. Septime. Ce titre... le Marloa « rose... est-ce le vrai ? J'en rêve ! Il faut être un saint « aussi parfait que votre admirable ami pour trouver de « ces rapports aussi singulièrement évocateuis. Il n'y a pas, « je pense, dans toute la poésie mondiale, rien de tellement « gemûtlicht.
« Rassurez-moi, cher Monsieur Sorgue ; puis-je vrai- « ment, sans vous déplaire et sans commettre une sottise, « cataloguer ma riche emplette ainsi que j'ai dit : Le Marloa « rose ?
« Une prière encore : Qui de vous ou de M. Septime « voudra me faire connaître celui qui, je m'en doutais, « est beaucoup mieux qu'un garçon à la cigarette, le marlou « rose ?
« Croyez,...
« P.-S. — C'est Karl Darneting qui vous remettra cette « lettre. Karl Darneting, que vous connaissez bien, puisqu'il a s'est fait habitant de Montmartre, est un de ces génies « qui honorent le plus l'Allemagne moderne. Pourquoi Dieu « le veut-il si pauvre, bien plus pauvre que M. Septime ! « Vous comprendrez que je ne puisse rien demander au « Comte pour Karl Darneting, ce révolté chassé d'Allemagne « pour ses terribles pamphlets. Karl Darneting est un de (( vos dévots. Il vous adjure de l'aider ; il vit de peu et ferait « n importe quoi. « Je nettoierais ses pinceaux pour un « morceau de pain noir », me disait notre génial misérable. '^ Je vous serai toujours reconnaissante de ce que vous ferez « pour lui. »
Entre répître et le post-scriptum tournoyaient comme des sabres tartares les arabesques de cette signature aiguisée :
Comtesse Gertrude Von Hansa Wurtefeld
Septime Febur replia précautionneusement la lettre de l'étrangère, la replaça dans l'enveloppe odorante et, silencieusement, la rendit à Sorgue.
— Il faut, dit le peintre sans prendre la lettre, que Florimond la lise aussi.
Florimond Daubelle se fut logé de la cire ardente dans les oreilles plutôt que surprendre une conversation à laquelle il n'avait point de part. Le mérite d'une telle discrétion était singulièrement digne qu'on le rehausse si le démon de la curiosité possédait le jeune écrivain.
Il souffrait aussi, ainsi que d'une profonde meurtrissure, de se sentir, fut-ce par oubli, écarté des conseils de râmitié, tant il chérissait d'une humanité exacerbée ses rares compagnons élus, un à un, aux soirs de deuil les plus obscurs, les mêmes compagnons que sa verve entraînait à ménager le moins dans ses jours de gaieté cavalcadante.
C'est en raison d'un tel sentiment que Florimond Daubelle, distraitement occupé des jeux des garçons et des filles sur la place, s'empara de la lettre avec avidité.
Lorsqu'il eut achevé :
— Le marlou rose ! soupira Septime Febur.
— Oui... c'est une date ! dit Sorgue.
— Elle nous a bien vieillis 1 accentua Florimond dont le profil aigu s'inclina doucement comme un couteau.
On eut pu croire que le texte enthousiaste et baroque de la grande dame prussienne n'était rien qu'un langage convenu et que la lettre leur avait apporté la plus fatale nouvelle.
TROISIÈME CHAPITRE
Ces instants de mélancolie n'étaient-ils pas, après tout, l'ordinaire pour ces jeunes hommes dont leurs voisins, abrutis ou misérables, jugeaient que la vie était la plus joyeuse qu'on put rêver ?
Or, ces minutes douloureuses, au goût affreux de fer et d'encre, Florimond possédait le mieux le talent de les rompre, comme en sautant à pieds joints dans les plates-bandes où croît la vulgaire plante de santé. Il entretenait le secret de ces brusques retours appropriés, fut-ce par le moyen d'une courageuse trivialité :
— C'est égal l s'écria-t-il en tournant vers Sorgue son masque de joie, elle t'a bien faufilé son pauvre, la chère Comtesse !
— Défîez-vous de Karl Darneting ! prophétisa Septime Febur.
Sans transition, il ajouta :
— 11 ne vous a évidemment pas échappé, mes bons amis, que la belle et honnête comtesse Gertrude Von Hansa Wurtefeld, dit « M. Septime », suivant en cela la règle adoptée par l'honorée M^^ Breischwantz, ma concierge ; M^"^ Laccordeur, épicière ; la respectable demoiselle Acaron, blanchisseuse, rae des Trois-Frères ; le bon M* Vernin, notre bienfaiteur, et la marmaille du quartier. Ceci mérite une investigation ; je ne m'y déroberai certes point.
Tout en puisant du tabac de Virginie pour sa pipe dans la blague d'O'Brien — ce dernier n'accordait attention qu'à l'orateur militaire, son frère, — Florimond Daubelle interrogea Septime Febur.
— Pourquoi dis-tu qu'il faut se défier de Karl Dar neting ?
— Par amour extrême de la vérité.
— Tu as lu dans sa main ?
— Ses yeux suffisent
— C*est un espion ? demanda plaisamment O'Brien revenant au trio.
— Je ne le pense pas... et ce ne serait qu'accessoire.
— Eh bien ? fit Sorgue à son tour.
Septime Febur s'arracha brusquement le monocle de l'œil, l'essuya avec un grand mouchoir rouge à fleurettes jaunes imprimées et dit :
— Le malheur entre avec lui !
O'Brien, clignant les paupières, piqua son index droit dans la direction de la rue Saint-Rustique et prononça sans efïet :
— Le voilà.
Florimond et Sorgue se retournèrent vivement sans quitter leurs chaises ; Septime Febur s'était dressé d'un seul élan, sa main gauche crispée au dossier du siège de fer et, sous son gibus brillant, le visage du saint vivant de la rue Trainée apparaissait singulièrement pâle.
S'étant ressaisi :
— Adieu !
— Septime ! s'écria O'Brien, vous ne parlez pas sérieusement ?
Florimond saisit par un pan de sa redingote Septime Febur qui mettait en action son plan de retraite. Florimond faiblissait parfois en de ces élans puérils.
— Septime Febur, reste, je t'en prie !
Mais Septime Febur, s'il s'était plu toujours à diluer dans les impondérables sa rustique vigueur, avait gardé quand même une poigne solide.
Assez rudement, il écarta, pour passer outre, son ami. Furieux alors, Florimond lui cria :
— C'est absurde !... On ne peut être à la fois croyant et superstitieux.
— Il te faudrait d'abord savoir ce que c'est qu*un croyant...
TROISIÈME CHAPITRE
et puis... ne convient-il pas à l'homme raisonnable de regagner quelquefois sa maison ?
— Septime Febur reste avec nous... je t*en prie... cette histoire me déplaît... reste, je le veux. Tiens, vois, le boche entre au bistro d'Adélaïde.
Vivement atteint par cette scène étrange, Sorgue dit en baissant les yeux, comme en manière de capitulation, acceptant l'oracle de Septime :
— Il viendra... ce n'est pas douteux ; c'est moi qu'il cherche.
Alors s'éleva la voix du hussard :
— Partez donc pas encore, m'sieur Febur !
« J'vous dis que c'est maintenant que l'histoire devient rigolote... la poule était en liquette suant de trouille sur la descente de lit, le mec de l'octroi ficelé dans le placard, et moi qui gueulais, mon bancale au bout du bras : « Avoue 1 pourriture !... avoue où je te coupe la tête ! >) Je l'aurais pas fait, mais je connais l'art et la manière. Voilà qu'au même moment... »
Septime Febur partit sans tourner la tête.
Florimond vint se rasseoir auprès de Sorgue.
Il tira sur sa pipe.
Elle était éteinte, ce qui le fit grimacer de rage.
— Donnez-moi donc du feu, O'Brien.
— Parole ! fit le dandy californien en présentant la flamme de son briquet, vous me donnez la chair de poule. Quelles singulières visions ! dirai -je pour parler comme notre vieux Tallemant des Réaux.
Florimond murmurait pour lui-même, tout habillé d'un nuage de fumée qui sentait le miel tiède et les poivriers en fleurs :
— L'époque des Grâces ! comme c'est loin !
Il y avait plusieurs périodes reconnues dans l'art de Sorgue,
pauvre encore, et qui déjà touchait au Havre -de-Gloire. Avant de précipiter en un enfer excentrique tout une humanité bancroche, lépreuse, priante et suppliante, Sorgue avait été le peintre aussi cruellement attendri des voluptés sans pardon, des péchés heureux accomplis sans espoir de rachat par des hommes et des femmes auréolés et revêtus de tout le sang versé ; mais un sang délavé, coupé des larmes du plaisir et des sueurs de l'épouvante.
Les critiques, pour parler des années favorables à ce labeur, disaient : l'époque des Grâces. Le portrait du Marlou rose datait de l'époque des Grâces.
Aux jours de l'époque des Grâces, un nouveau monde fut découvert sur la Butte. Une équipe de géants piémontais s'en vint abattre une demi-douzaine de masures, deux pans de murs envahis par le lierre où la mousse et la brousse du maquis se trouva augmentée de quelques lopins désertiques, à l'instant même que le Comité des Intérêts de la Butte — les artistes disaient : le Comité des Intérêts de la Brute — complotait, soutenu par la campagne du distingué Honoré Gringolle, d'ouvrir en ces terres quasi-vierges de vastes et claires avenues plantées de casernes civiles, dignes d'un âge craignant moins Dieu que les bacilles de Koch.
Les bandes de terre dont s'élargissait le maquis avant son sacrifice appartenaient à la Ville de Paris, Elle les offrit à bon compte aux hardis pionniers capables d'y bâtir à leurs frais. Un instant, tout Montmartre fut obsédé par le souci de cette spéculation qui fut, peut-on croire, assez piteuse. En effet, seuls résistèrent aux hasards de cette Californie du XX^ siècle, le fameux baron Crochard, lequel se fit constructeur de yoles et de périssoires à deux cents mètres d'altitude et Médéric Bouthor, lequel, dans le mystère des hautes palissades, fit édifier une assez vaste paillette parmi les orties, les chardons, les pissenlits, les pierres et les débris de chaudrons émaillés ;
TROISIÈME CHAPITRE
cette vraie maison coloniale au milieu de ce que la rumeur publique ne devait pas tarder à pompeusement nommer — au mieux des souhaits de Médéric Boùthor : La Plantation.
Le baron Crochard et Médéric BoutVior étaient riches ; les autres colons durent louer à perte d'assez piteux édifices. Quelques-uns, assurait-on, figuraient de suffisarits ateliers. Un matin le peintre Sorgue, tourmenté par le mauvais sort qui semblait jeté sur son logis, la vieille maison de bois de la place Ravignan où, dans le même semestre, un confrère allemand et un comédien polonais s'étaient pendus, s'en fut visiter l'un de ces ateliers. Le gardien chargé de veiller sur la Cité nouvelle et désolée, un vieillard armé d'une latte qu'il brandissait en marchant comme pour chasser d'invisibles oiseaux, ne lui cela aucune des incommodités du lieu.
— C'est humide en hiver et difficile à chauffer ; l'été, c'est encore mieux qu'un four à plâtre et puis l'on mène tapage chez le baron jusqu'à des trois heures du matin... Pour ce qui est de M. Bouthor, le Planteur si vous préférez, je crois que c'est lui qui attire l'humidité, vu l'état de son jardin. Voulez-vous que je vous dise ? Qu'il irrive un juillet un peu chaud après une bonne saison de pluie, il n'y aurait rien d'étonnant, avec tous les chats qui viennent crever ici, que nous ayons le choléra comme en quarante-deux !... Je ne dis pas ça pour vous empêcher de louer. On a vu des personnes s'y plaire.
Sorgue demanda licence de réfléchir, encouragé par l'invalide l'assurant qu'en ce qui le concernait il n'était pas particulièrement anxieux de sa réponse.
Le dernier atelier en bordure du petit chemin par où l'on rejoignait l'impasse Girardon était le plus exigu, mais aussi le plus coquet ; Sorgue s'attarda un instant à le considérer.
Son guide dédaigneux avait disparu.
Sur la porte d'un bleu tendre, une étroite carte de visite était piquée. Sorgue s'en approcha et lut :
CAMILLE MUNIER Modèle
Par instinct de peintre, Sorgue heurta à l'huis. Une voix très douce répondit :
— Entrez !
Sorgue fit jouer le bouton de cuivre, poussa la porte d'azur et s'arrêta sur le seuil surpris du spectacle qui l'attendait.
En boule humide, une nudité se jouait au centre de la vasque modeste d'un tub de zinc.
— Fermez la porte ! fermez I... cria l'Amphytrite. Mais Sorgue, tout en réparant l'efïet de sa distraction,
ne détachait point les yeux du corps souple et gracile achevant dans l'onde avare ses évolutions mesurées.
Ce n'était pas une Amymone, mais un Narcisse aux yeux railleurs.
— C'est vous qui êtes...
— Camille Munier ? parfaitement.
Singulièrement apte à mettre à profit l'occasion fugace, la baigneuse qui était un baigneur aux formes pures dit avec une aisance pleine de grâce :
— Vous seriez bien ctimable. Monsieur, de me jeter ce peignoir qui est là, sur le divan. Merci. Je sors de l'eau pour vous écouter.
La voix qui, à travers l'huis, avait sonné féminimement à l'oreille de Sorgue pouvait être celle d'un enfant. Les yeux mêmes de Camille Munier, sa bouche, sa peau d'adolescente autorisaient à n'accorder guère plus de seize ans à l'énigmatique jeune homme.
TROISIÈME CHAPITRE
Aussi, l'étonnement un peu pénible, inquiet, du peintre s*augmentait-il à la vue d'une panoplie rutilant au-dessus du divan et faite d'un képi et de deux épaulettes de sousofficier entrecroisées.
Sous ces souvenirs militaires, afin que nul ne put douter que l'éphèbe nu s'en était naguère légitimement revêtu, le même éphèbe souriait dans son cadre de peluche, coiffé du képi, les franges des épaulettes bien en valeur, croisant bien martialement sur la ferme poitrine deux bras barrés des baguettes de fourrier.
— Oui, c'est bien moi, dit en riant Camille Munier qui s'ébrouait avec des grâces fiëres de poulain de sang avant d'introduire sa beauté d'athlète enfant dans le peignoir spongieux.
A ce moment, Sorgue déchiffrait la signature commerciale du portraitiste : Verona, Photographie du Prytanée, La Flèche.
Camille Munier poursuivait :
— C'est moi, quand j'étais « brugnon », enfant de troupe, quoi... Quand j'ai eu assez d'instruction et qu'il s'est agi d'en prendre pour quatre ans dans un régiment, vous parlez si j'ai laissé tomber l'armée ! Très peu pour moi !... On n'est pas libre... J'ai tellement bien su faire le Jacques qu'ils ont été assez poireaux pour me ficher dehors... comme ça je n ai pas eu besoin de leur rembourser mes frais d'études avec ma peau. Vous cherchiez un modèle ? Excusez-moi, je ne pose pas pour le moment. Mais ça ne fait rien, asseyezvous en ami. Vous fumez ? Mais si, restez donc... vous êtes M. Sorgue ; je vous connais bien.
Il offrait à son hôte des cigarettes orientales et reprenait son bavardage :
— Mais qu'est-ce que je dis quand je vous demande si vous cherchiez un modèle ! C'est le modèle-femme qu'il
vous fallait... c'est le nom de Camille, qui vous a trompé. Pour une autre fois, vous saurez que c'est Mumu qu'on m'appelle, comme ça vous n'aurez pas à confondre.
Sorgue lui avait demandé si, cependant, il lui arrivait quelquefois de poser.
— Pas souvent ! avait ricané le tendre gosse... j'ai la flemme, et puis... c'est pas un métier.
Sans calculer de tenir Mumu à la distance raisonnable, Sorgue qui, de concert avec M. Tourneur, avait, sur la rive gauche, hanté les tendres canailles du carrefour Buci, employa vis-à-vis du gamin trop joli et cynique la langue qu'il devait le mieux entendre ; du moins le pensait-il.
— Alors de quoi vis-tu, beau môme ?
— Je bricolle.
Mumu, si beau, trop beau, frémissante image de l'Amour, était, ainsi que l'Amour même, joie extrême et douleur infinie à la fois.
Les yeux s'allumaient et s'éteignaient de sorte telle sur la face pâle, avivée d'une poussée de sang aux tempes de l'équivoque petit gueux, que Sorgue, en regardant luire et mourir la clarté de ces yeux, songeait aux feux-follets qu'il avait vu naguère, en Italie, sur un cimetière de novices, à l'ombre d'un couvent.
Comme pour en finir tout de suite avec une question délicate qu'il avait perdu tout espoir d'éluder, bien que l'injure fut imméritée, Camille Munier, ou Mumu ainsi que désormais il faudra dire, fit de son index un métronome qu'il balança dans l'espace, modulant ces mots d'un argot si précieux qu'il n'était plus infâme :
— Non... rien d'une reine... tout pour les femmes 1 Un geste, un regard circulaire purent révéler ce que pensait
le peintre : « elles ne vous refusent rien ». Mumu devina le peintre. Il dit :
TROISIÈME CHAPITRE
— C'est ce qui vous trompe... les femmes coûtent cher, surtout quand on a ma devise : « pas de lendemain ! » Vous comprenez ?
« Je ne leur demande pas de m aimer... Oh ! non. C'est moi qui me gobe î... je m'aime pour moi ; ça suffit et surtout c'est plus sûr. Et puis c'est ma nature. Mais, dans ces conditions-là, c'est toujours tout à recommencer pour réussir... et dam'... c'est des frais ! »
— Alors !
— Il y a les poules.
— Quelle différence ?
— Comment quelle différence ?... Non, monsieur Sorgue 1... vous voulez rire !... les poules, c'est pas des femmes... c'est des poules... vous me comprenez très bien. C'est celleslà qui m'aiment, les pauvres gosses de poules !
Mumu éloigna de soi un guéridon chargé d'une carafe d'eau, d'un restant de crème dans un bol et une assiette qui avait contenu des fraises. Cette gentille nature -morte avait été son repas du soir. L'ancien fourrier de la Flèche, élevé au son du tambour, faisait des festins de modiste.
Sorgue, conquis par l'amusant drôle — peut-être bien un coqum plus redoutable que les Bébert, les Ver-rongeur et les Mastic de la rive gauche — tira de sa poche un bout de fusain et le calepin sur lequel il notait ses rendez-vous.
— Mumu, dit-il, tu ne poses pas, c'est entendu... Mais veux-tu que je fasse ton portrait... en ami ?
Les yeux de Mumu flambèrent de convoitise.
— Vous me le donnerez ? demanda-t-il vivement. Tenez, reprit-il en allongeant le bras, M. Carreau-Bellure, de l'Institut, a fait quelque chose avec moi, en Florentin. Voilà le tableau. Vous devez le trouver moche ; je sais que ça n'est pas votre genre. Pendant la pose, M. Sant'-Ouïe, le grand musicien, improvisait sur le piano... Ah ! c'était gandin !...
M. Sant'-Ouïe me disait : « Mumu, mon petit Mumu... je m'appelle Camille... comme toi! » Ça me faisait bien rigoler. Il n'osait pas aller plus loin, à cause de sa situation et parce que c'était dans une sale boîte à fripouilles que m'avait trouvé M. Carreau -Bellure quand on crevait de faim, mon petit copain Pied d'Ange et moi. Pied d'Ange aurait mieux fait son affaire. Vous le connaîtrez, il vient me voir quelquefois. Il est dans l'Est, engagé de quatre ans, pour pouvoir entrer ensuite dans la police.
En étendant le bras pour désigner le chef-d'œuvre de M. Carreau-Bellure, Mumu avait laissé se rouvrir son peignoir sur sa nudité attendrie par les ablutions. On eut dit d'un jeune démon prieur d'une congrégation infâme.
Mumu précisa :
— C'est entendu, alors ? vous me le donnerez, le portrait ?
Les artistes n'étant point les fous qu'imagine le vulgaire, Sorgue avait répondu :
— Je te donnerai l'esquisse.
Mumu acquiesça, nuançant à souhait sa gratitude d'un :
— Ça vaut mieux que rien.
Dès le lendemain, les séances commencèrent.
Mumu posait, vêtu comme un jeune champion de golf en débraillé étudié.
Mais c'est seul, la nuit, sans modèle, tenant de la main gauche une chandelle dont le suif ardent lui brûlait les doigts, que Sorgue accomplit le meilleur de son ouvrage. Une semaine ne s'était pas écoulée qu'un chef-d'œuvre avait rendu célèbre le beau Mumu, venu — on ne savait d'où — s'installer au pied du Sacré-Cœur, entre la plantation de Médéric Bouthor et la cellule ascétique de Septime Febur, afin que Montmartre, qui depuis trop longtemps en manquait, eut son roman.
TROISIÈME CHAPITRE
Tandis que Florimond Daubelle méditait sur le départ de Septime Febur, Sorgue, froissant entre ses mains la lettre ridicule et charmante de la comtesse Gertrude, évoquait la découverte de Mumu dans le petit atelier du maquis que le jeune monstre habitait toujours.
— Le Marlou rose !... en était-il, lui aussi, enfin à l'Epoque des Tourments ?... 1 âge des agenouillements et des crucifixions ?
O'Brien et Vascar faisaient une partie de billard en bois dans les jardins du père La Bille.
— Je te donne la revanche, offrait Vascar, mais on remplacera la bille par une cravate.
Le paysagiste Paroli lisait La Croix. Il s'y était abonné moins pour plaire à Septime Febur qu'il détestait, et qui, lui, ne lisait aucun journal, que pour imiter Cézanne.
C'était au moins ce que soutenait cette peste de Florimond.
Marthe Galland avait chû pâmée, abandonnée dans les bras du hussard. Les plumes de coq du shako bleu de ciel retombaient en saule pleureur au-dessus du jardin qu'était le chapeau de Marthe.
— J'ai jamais revu la môme, gloussait le cavalier, mais un dimanche que j'ai retrouvé le mec deToctroi à l'Alcazar de Toul...
Quelque chose, enfin, arrachait Marthe Galland à la domination du cavalier ivre. Ce fut à Sorgue qu'elle s'adressa :
— Regardez-moi cette petite saleté !
Toute secouée d'indignation, le regard bridé de haine, Marthe Galland désignait de sa main sèche la petite Léontine à califourchon sur le dossier d'un banc de la place du Tertre, entourée de marmousets malpropres.
Haut perchée pour mieux jouir d'un triomphe, Léontine, les mains aux poches de son tablier noir, ses jambes nues
LA NÉGRESSE DU SACRÉ-CŒUR battant le vide, secoua ses boucles brunes, fière de voir garçons et filles se disputer l'objet qu'elle leur avait confié, une photographie de petit format.
— Eh bien ? interrogea Sorgue qui n'apercevait pas l'intérêt de la scène et démêlait mal le motif de cette indignation tumultueuse dont Marthe Galland donnait le spectacle.
— Comment, eh bien ?... Vous ne voyez pas cette tenue ?... et tout ce qu'elle montre 1
— Bouah ! Bouah ! fit Florimond du bout des lèvres, tu nous as bien montré autre chose et tu n'avais plus son âge.
— Florimond, je ne vous permets pas...
— Oui, ma fille, on sait que tu veux être respectée.
— Et lui, il ne veut pas. Ça ne fait rien... ça peut tout de même s'arranger. Père La Bille, remettez-nous donc ça.
— Ah ! ça, demanda carrément Florimond à Marthe, pourquoi as-tu de la haine pour ce gentil moucheron ? Ça n'est pas la première fois que tu trahis le mal que te cause la vue de Léontine... Nous savons que tu choisis tes amis parmi les plus jeunes... tout de même, Léontine, ta rivale l je ne l'aurais jamais cru. Ai -je bien deviné ?
Marthe Galland feignit de repiquer son chapeau et laissa retomber le grand voile que le hussard tout à l'heure, à des fins très précises, avait relevé avec une simplicité militaire. L'impudique était pourpre de honte et de colère. Elle retrouva toutefois assez de voix pour répondre :
— Ce que vous dites est aussi méchant que sot.
« Si j'ai eu des amants, on les a connus... et depuis que je suis mariée à M. Galland... »
— Le poète sensualiste si goûté...
— Son art vaut bien le vôtre !*..
Le hussard s'allongea une claque bruyante sur la cuisse :
TROISIÈME CHAPITRE
■— Chouette ! ça tourne au conflit littéraire ; j'ai déjà vu ça chez mon frère. Quand je le disais que ça pouvait s arranger !
Mais, indifférent à la sotte querelle, Sorgue faisait un signe à Léontine.
La petite aussitôt d'accourir.
— Qu'est-ce que tu as, là ?
— C'est le portrait de maman... si grand'mère savait !... elle ne veut pas le montrer... n'est-ce pas qu'elle est belle, ma maman ?
Sorgue tenait la photographie à deux mains et à bout de bras, ainsi qu'une estampe rare. Florimond Daubelle, debout, s'était penché sur son épaule.
La fillette attendait, se dandinant, anxieuse d'une exclamation admirative de ses grands amis les artistes.
Sorgue, sans baisser les bras, se retourna vers Florimond. Les yeux rieurs de l'écrivain s'étaient voilés de tristesse.
Sorgue et Florimond n'échangèrent pas une parole.
— Montrez, sollicita Marthe Galland usant d'une grâce mal feinte.
On ne lui répondit pas.
Elle vint s'appuyer sur l'épaule de Florimond, indifférent. Le hussard, en trébuchant, ses pieds éperonnés embarrassés dans l'énorme sabre, se joignit au groupe.
Il ouvrait tout grands des yeux tout à l'heure alourdis par l'alcool.
Le hussard troubla le silence d'un mot unique, mais énorme.
Seule, Marthe Galland souriait franchement, de plaisir.
Elle était si contente que, d'un geste machinal, oublieuse de la querelle, elle caressait de ses doigts maigres les tempes et les mèches souples de Florimond.
— N'est-ce pas qu'elle est belle, ma maman ? répéta Léontine.
— La connais-tu ? demanda Sorgue à la gamine. Léontine secoua la tête.
— Je ne i'ai jamais vue.
— Dans quel pays est-elle ?
— A Tunis, monsieur Sorgue ; grand'mère m'a raconté qu'elle était mariée à un Turc... un général du Sultan des Tunisiens... mais, naturellement, il n'est que le mari de maman... ce n'est pas mon papa... Quel beau costume turc elle a, ma maman.
— Mais, ma pauvre Léontine, ta mère est tout simplement dans un...
Marthe Galland n'acheva pas.
Sur elle en un moment, Florimond la menaçant du regard, lui saisissait les poignets à les broyer, cependant que le hussard, trépignant d'aisé, beuglait :
— Vas-y mon pote ! F... -lui une bafïre !... elle l'a bien méritée.
Florimond la lâcha.
— Sale bête ! cracha Marthe Galland, à son adresse ou à celle du soldat, pour tous les deux peut-être.
Léontine n'avait que de demi-naïvetés. Une barre douloureuse à son front pâle marquait qu'elle cherchait avec une surprise angoissée la raison des violences dont elle était la cause obscure.
Une voix chaude cria :
— Ohé !
Médéric Bouthor, faisant de grands signes avec sa canne en bois des îles, débouchait de la rue Saint-Rustique, flanqué de Karl Darneting sortant du cabaret d'Adélaïde, et suivi des hôtes du nouveau maquis, le baron Crochard, très chic,
TROISIÈME CHAPITRE
glabre, coiffé d'une casquette de yachtman, Mumu enfin, son éternelle cigarette aux lèvres.
Marthe Galland le vit la première et fit trois pas, très rapides, à sa rencontre, puis elle s'arrêta net.
Léontine secoua ses boucles brunes, de ce brusque mouvement de jeune cavale qui lui était familier.
Elle glissa sa menotte dans la main de Sorgue et détala, criant très fort :
— Grand'mère m'appelle !...
Au passage, Mumu fit mine de la poursuivre, comme on poursuit un chat affolé en quête d'un abri, et il lui lança sa fine badine aux jambes, pour rire.