Intoxications du sang
Les substances toxiques circulant dans le sang nous offrent les causes les plus communes et les plus ordinaires de la nervosité.
Ces substances toxiques peuvent se former dans le corps: Intoxication de cause interne, ou être introduites du dehors : Intoxication de cause externe.
Intoxications de cause interne.
Elles sont dues, ou bien aux déchets de l'organisme qui s'accumulent dans le corps, ce sont les auto-intoxications ; ou bien aux toxines sécrétées
par les microbes des maladies infectieuses, ce sont les intoxinations .
Auto-intoxications.
Nous pourrions faire rentrer dans cette classe un certain nombre de maladies déjà examinées : vers, constipation, etc. Leur action s'explique, en efTet, par la formation de substances toxiques qui, absorbées dans le sang, donnent lieu chez les enfants prédisposés à des symptômes nerveux plus ou moins graves.
Mais il en est d'autres :
Tout fonctionnnement de nos cellules use la cellule et produit continuellement des déchets qui circulent dans le sang avant d'être éliminés par les reins et la peau. Aussi existe-t-il dans notre corps des organes comme le thymus, la thyroïde, l'hypophyse, les capsules surrénales qui ont pour mission de détruire ces substances toxiques ou tout au moins de les rendre inofTensives pendant qu'elles circulent dans l'organisme. Ce sont les glandes antitoxiques. Que ces organes tombent malades ou que leur fonction soit diminuée ou abolie, voilà l'organisme intoxiqué, et le système nerveux y répond par le nervosisme du myxœdème ou de l'acromégalie, ou par les symptômes nerveux de la maladie d'Addison, etc.
Si la production des déchets est exagérée, les organes antitoxiques ne suffiront pas à les neutraliser, et l'auto-intoxication va se produire.
Ainsi tout elïoit excessif des muscles, les marches forcées avec bagages, de trop grandes excursions de montagnes, l'abus des sports de tout genre (cyclisme, canotage, courses, etc.) dont nous avons bien des exemples chez les enfants anglais, conduisent de même au nervosisme. S'agit-il là d'un épuisement nerveux ou d'une auto-intoxication par déchets musculaires, il est difficile de le décider. Mais cette question mériterait d'être soulevée et discutée à notre époque de cyclisme exagéré.
Enfin, parmi les auto-intoxications, il en est une d'une importance toute spéciale, bien connue chez l'adulte par les travaux de Bouchard, mais que vous ne trouverez décrite dans aucun livre de pédiatrie, bien qu'on la présente dans plusieurs, c'est V auto-intoxication gastro-intestinale.
Si lenfant mange trop ou s'il mange des choses indigestes; si ses sucs digestifs se trouvent insuffisants — que l'estomac soit dilaté ou non — il restera dans le tube intestinal des résidus indigérés. Ceux-ci fermentent, se putréfient sous l'influence des microbes anérobes et forment des produits toxiques, toxalbumines et ptomaïnes en trop grande quantité pour être neutralisés par le foie et la muqueuse intestinale qui sont également des organes antitoxiques. Aussi passent-ils dans le sang, d'où résultent des désordres variés dans les parties les plus diverses de l'organisme et dans les parties du corps qui servent à leur élimination.
TROisiKME confkrencp: 113
Ces substances peuvent être éliminées par la peau et donner lieu à des éruptions diverses : urticaire, érythème, strophulus, certains eczémas, etc.
Elles peuvent s'éliminer par l'intestin et donner lieu à des crises gastro-intestinales, avec vomissements et diarrhées.
Elles peuvent exercer une action intense sur le système nerveux, sur l'humeur qui devient irritable, sur le caractère qui devient mou et apathique, sur les nerfs qui réagissent par des tics, des migraines, des névralgies, des troubles vasomoteurs, et même des convulsions. Enfin, elles agissent sur l'organisme en général, en produisant de l'anémie, de la faiblesse et de l'amaigrissement.
Je n'ignore pas que tous les médecins sont loin d'être de cet avis, et que plusieurs auteurs repoussent cette interprétation. Pour ces médecins éminents, les troubles gastro - intestinaux sont fréquents chez les névropathes et dépendent de l'état nerveux général ; pour eux, les troubles intestinaux dépendent des troubles nerveux. Malgré leur haute autorité, nous n'hésitons pas un instant à combattre cette manière de voir au point de vue clinique. Nous pouvons d'abord leur opposer que l'on observe des nerveux avec une digestion excellente.
Mais nous insistons surtout sur le fait que les troubles nerveux sont proportionnels à la quantité
114 LA NKRVOSITK DE l'ENFANT
de poisons inleslinaux. Sans doute, ces poisons nous sont encore inconnus dans leur essence et ne peuvent être démontrés comme tels, mais ces processus anormaux donnent lieu en même temps à la formation d'autres corps que nous pouvons déceler dans l'urine par l'analyse. Or chez les nerveux, nous voyons l'indol et le scatol augmenter de quantité, les phénols et crésols devenir plus nomhreux. Nous voyons tous ces corps transformés en oxyacides aromatiques et en acides sulfoéthérés dont le coefficient de Baumann renversé
ac. suif. conj. , , m • l j r^ u sulfoélher
rTT-—:^,, et le coelhcient de Comhe : — >
ac. suif, total uree
sont les titres, croître progressivement.
On peut donc regarder les quantités proportionnelles des crésols et phénols d'un côté, les indols et scatols de l'autre, et celles des deux coefficients de Baumann et Combe comme les mesures du degré de l'intoxication gastro-intestinale.
Or, en clinique, on voit un parallélisme complet entre l'intensité des symptômes nerveux et la hauteur des deux coefficients. A mesure que, par les désinfections successives et par le régime, les deux coefficients baissent, en même temps et parallèlement, on peut observer l'apaisement des symptômes nerveux si prédominants tout à l'heure.
Quelle meilleure preuve pourrions-nous donner de l'existence de la nervosité causée par les autointoxications gastro-intestinales ?
Intoxinations.
Nous rangeons sous ce titre toutes les intoxinations produites par les maladies infectieuses.
Les recherches de Gley et de Charrin nous ont montré l'influence considérable exercée par les toxines sur le système nerveux central et périphérique. Nous savons maintenant à n'en plus douter que le délire, la stupeur, l'insomnie, la somnolence, la céphalée, etc., ne sont pas le produit de l'hyperthermie, comme on l'a longtemps cru, mais causés par les toxines.
On a pu de même reproduire les soubresauts, les convulsions, les paralysies, etc., les insensibilités nerveuses, tous ces phénomènes étranges et inexplicables, uniquement par les injections de toxines filtrées , c'est - à - dire débarrassées de microbes.
Ces phénomènes dits fébriles, qui sont particulièrement fréquents chez les enfants, ce qui s'explique par la circulation plus active de leur système cérébro-spinal, disparaissent aussitôt après la guérison de la maladie. Ils ne rentrent donc pas dans le cadre de notre description. Il existe cependant un nervosisme qui apparaît dans la convalescence des maladies infectieuses aiguës et pendant l'évolution des maladies chroniques.
Maladies infectieuses aiguës. — Le nervosisme léger, dans la convalescence des maladies infectieuses aiguës, est tellement fréquent qu'il semble
IKi LA NEHVOSITK DK f/KNFANT
naturel, cl l'on ne s'étonne plus de rébianlement nerveux, de la torpeur, de la nervosité des petits malades, ni de leurs terreurs nocturnes, ni de leurs peurs diurnes. Ces symptômes disparaissent en général avec un régime lorliliant au bout de quelques semaines.
Quelquefois, les sj'mptômes sont plus graves, l'enfant a oublié « le parler », il faut le lui rapprendre ; il ne sait plus marcher, il peut même être atteint d'état nerveux, d'agitation ou de prostration qui frisent la folie. Or cette aphasie, cette ataxie, cette manie, transitoires heureusement, sont dues à l'imprégnation du cerveau par les toxines et non, comme on l'a cru longtemps, à son inanition. Ce sont tout particulièrement les formes graves de la fièvre typhoïde, de l'influenza et du rhumatisme articulaire aigu, dont la durée est plus considérable, qui peuvent présenter ces complications; plus rarement la diphtérie, la rougeole, la scarlatine et la coqueluche (Pierre Marie, Lemoine, Veysset, A. Olivier).
Dans quelques cas, plus graves encore, l'intoxination produit directement la névrose sans passer par le nervosisme; c'est ainsi qu'il faut s'expliquer l'influence si particulière du rhumatisme articulaire aigu sur la genèse de la chorée. Il n'y a rien là de spécifique, car on voit cette même maladie, dont l'influence débilitante si puissante est dès longtemps connue, produire une autre fois l'hystérie, d'autres fois encore la neurasthénie.
Dans quelques cas enfin, heureusement rares, on voit le rhumatisme articulaire aigu, comme aussi la lièvre typhoïde produire des psychoses transitoires : manie aiguë, mélancolie avec agitation, folie hallucinatoire, etc.
Le docteur Adams en a relaté quatre cas chez des enfants de sept, neuf, douze et treize ans. A la suite d'une fièvre typhoïde, ces enfants ont présenté des manifestations délirantes, les deux premiers à forme maniaque, les deux autres à forme mélancolique. Tous les quatre guérirent après un délai de quatre mois.
Comby a communiqué l'observation d'un enfant de trois ans qui présenta, dans la convalescence d'une fièvre typhoïde, de la folie hallucinatoire pendant quinze jours.
Nous avons vu un cas analogue après une forte influenza, et notre confrère, le docteur Chavannes, après une rougeole.
On a attribué ces faits à l'état de faiblesse, d'anémie et de dénutrition présenté par les enfants. Nous pensons que l'intoxination explique mieux encore ces symptômes morbides.
Les maladies infectieuses chroniques, la malaria, la syphilis entre autres laissent après elles des états nerveux prolongés.
La tuberculose est une des principales causes du nervosisme par intoxication. Combien fréquemment voit-on dans son cours survenir cette nervosité, cette humeur pénible et irritable, ces boude-
ries, ces inipaliences, ces colères qui rendent le traitement de ces pauvres petits si difficile et qui niollont la palionce des malheureux parents à une rude et bien pénible é[)reuvc.
Les longues suj)purations dans lesquelles l'affaiblissement cl l'anémie se joignent ici à l'intoxination, amènent ces états de découragement, cette mélancolie si pénible que l'on observe si souvent dans les affections chroniques et suppurées des jointures, les coxalgies par exemple.
Cest dans celte même classe que nous placerons le nervosisme succédant aux longues bronchopneumonies.
Maladies non infectieuses. — Pour être complet, nous mentionnerons ici les symptômes nerveux causés par l'administration de l'iode. Ce iodisme, d'après Virchow, ne serait en effet pas dû à l'iode, mais aux toxines rentrant dans le sang sans avoir été modifiées, comme d'habitude par la thyroïde.
Intoxications de cause externe.
Intoxications aiguës.
Un certain nombre de poisons peuvent provoquer des accès de nervosisme aigu frisant la folie ou la rage, c'est ce que produit l'ingestion accidentelle des baies de belladonne et de datura stramonium.
Certains médicaments, parmi lesquels nous citerons le chloral, la cocaïne, le iode, l'antipyrine,
la quinine, peuvent produire lorsqu'ils sont administrés à des enfants nerveux, des crises analogues d'excitation nerveuse avec délire.
Mais il s'agit, en somme, de cas très exceptionnels que nous ne citerons que pour être complet. Beaucoup plus importantes sont les
Intoxications chroniques.
Il existe nombre de poisons faibles, n'agissant qu'à la longue, mais qui finisssent par développer lentement, progressivement, tous les symptômes de la nervosité.
En premier lieu, il convient de citer l opium et les opiacés.
L'intoxication chronique de l'enfant par l'opium est relativement fréquente dans les grandes villes, et pas très rare dans les campagnes où des nourrices madrées et des mères ignorantes, mal conseillées par les « bonnes femmes », ne craignent pas d'endormir leurs enfants avec du thé de pavots ou même du laudanum mélangé au lait.
C'est, en effet, un moyen efficace d'obtenir le sommeil, mais il convient de le dire bien haut, c'est un moyen dangereux, car l'opium, pris à dose relativement faible, peut amener des empoisonnements graves et même la mort.
A dose excessivement minime, comme dans le thé de pavots, l'opium peut ne pas produire de symptômes alarmants, mais il congestionne et
120 LA NERVOSITK DE l'ENFANT
imprègne le cerveau de l'enfant. Et le bébé à qui on a ingurgité d'une manière suivie ce redoutable médicament qui, bien loin d'être soporifique, chez les enfants est excitant, en conserve pendant des années les symptômes d'une nervosité exagérée et même quelquefois un retard considérable de lintelligence.
En second lieu, citons le thé et le café, excitants légers et inoffensifs à dose modérée pour l'adulte, mais qui donnent au jeune enfant une habitude inutile et même souvent nuisible.
Chez les très jeunes bébés le thé et le café excitent les nerfs, provoquent l'insomnie et engendrent la nervosité. J'ai même pu observer chez des nourrissons des signes d'incontestable agitation, d'insomnie rebelle quand la mère qui nourrissait faisait abus de thé. En tout cas, chez les enfants nerveux ou prédisposés héréditairement, la surexcitation dont ils sont atteints en interdit l'emploi. On remplacera chez eux le thé par le tilleul ou les camomilles, le café par le café Kneipp d'orge maltée.
Parmi les substances toxiques, il en est deux qui jouent un rôle considérable dans l'étiologie de la nervosité, je veux parler du tabac et de l'alcool. Aussi leur consacrerons-nous une étude plus détaillée.
Le tabac.
Pour les uns, le tabac est absolument inoffensif; pour la société contre l'abus du tabac, cette plante serait la cause de tous les maux. Si cette dernière
affirmation est évidemment exagérée, la première, qui proclame son innocuité, est dangereuse et cela tout spécialement pour les enlanls (Ladame).
La nicotine est un violent poison des nerfs, et nombreuses sont les maladies nerveuses qui surviennent dans les fabriques de tabac.
L'usage prématuré du cigare ou de la cigarette a de graves inconvénients pour les fonctions cérébrales du jeune enfant; il affaiblit la mémoire, diminue la puissance d'attention, paralyse en partie la compréhension.
Bertillon a publié sous ce rapport des statistiques très instructives; il a montré — et j'ai pu le vérifier dans nos écoles — que ce sont les élèves qui fument qui sont les plus mauvais écoliers. On s'en doutait, mais la statistique de Bertillon vient d'en donner les meilleures preuves. « Les élèves fumeurs, dit-il, même ceux qui étaient auparavant bien doués, travailleurs et faisant de rapides progrès, sont devenus très vite, après avoir commencé à fumer, indolents, incapables, paresseux et indisciplinés ».
L'alcool.
Parmi les causes du nervosisme acquis, il n'en est aucune qui ait une importance pareille à celle de l'alcool.
Encore ici, comme pour les autres causes, on peut, suivant la prédisposition du sujet, obtenir toute la gamme de la famille névropathique. Chez le plus grand nombre, l'alcool cause tous les symp-
tônies de l'hyperesthésie nerveuse, cérébrale et péripliériqiie que nous connaissons sous la dénomination de neriJosisme à naturel changeant.
L'enfant est excité, énervé, tantôt triste, tantôt manifestant une joie exubérante; il ne peut rester en place, il dort mal, bouge, cause et crie pendant son sommeil; il se réveille en sursaut, souvent en proie aux terreurs nocturnes, et se rendort avec peine.
Sa force de compréhension semble être moindre et son intelligence moins vive.
Cette description nous montre Tinfluence désastreuse qu'exerce l'alcool sur le petit enfant, influence bien différente de celle qui se produit sur l'adulte, et voici pourquoi :
Voyez comme les tout jeunes enfants peuvent tolérer l'atropine, le poison fourni par les baies de belladone, tandis que les enfants plus âgés et les adultesy sont extrêmement sensibles ; voyez comme les bébés supportent mal la morphine, l'opium, les pavots, le laudanum, dont la plus légère dose peut causer des accidents mortels, si souvent signalés par les médecins denfants, tandis que les enfants plus âgés et les adultes les tolèrent admirablement, toute proportion gardée, cela va sans dire.
Il en est de même pour l'alcool, qui a une action toxique beaucoup plus grande sur l'enfant que sur l'adulte.
En second lieu, le système nerveux est très développé chez l'enfant ; le cerveau, beaucoup plus
gros et plus lourd par rapport au corps (jue chez l'adulte, reçoit beaucoup plus de sang. L'alcool, excitant du système nerveux, trouve donc un terrain tout préparé pour agir et l'excitation produite est beaucoup plus forte.
Troisièmement, le cerveau de l'enfant ressemble encore à celui de l'animal, il a des sensations, des instincts ; mais les facultés supérieures, le raisonnement, l'empire sur soi-même, l'intelligence en un mot, ne se développe que peu à peu par l'exercice. Or, ce sont précisément ces facultés qui sont les premières atteintes par l'alcool. Il en résulte que, pour que le développement de l'intelligence soit normal chez lenfant, il faut éviter tout ce qui peut entraver le fonctionnement du cerveau, l'alcool en particulier.
Or l'alcoolisme de l'enfant est excessivement fréquent à notre époque. On n'a qu'à regarder autour de soi pour le voir et le médecin qui, désirant s'orienter sur cette question, s'est donné pour tâche de rechercher cette étiologie lorsqu'elle lui paraît entrer en jeu, demeurera effrayé de l'épouvantable fléau.
Alcoolisme du nourrisson.
Un nourrisson alcoolique ! Mais c'est impossible, nous dira-t-on. Ce n'est malheureusement que trop fréquent. Voici comment. Nous savons que l'alcool ne subit pas de transformation complète dans l'organisme, qu'une partie, — la plus petite,
124 LA NEUVOSITK DE i/eNFANT
il est vrai — traverse le corps et en ressort par les ditTérentcs sécrc4ions, sans se modifier.
On le retrouve dans Thaleine, dans la transpiration, dans Turine. Il n'est donc pas étonnant de le trouver chez les nourrices dans le lait. C'est là un fait important et bien digne d'être relevé, car dans le public il existe le préjugé qu'une nourrice, pour avoir beaucoup de lait, doit boire du vin et beaucoup de bière. Le résultat le plus clair de cette pratique est de donner à l'enfant du lait alcoolisé, et d'autant plus alcoolisé que la nourrice fait plus usage de boissons alcooliques. Voilà une des causes, la plus importante peut-être, de l'alcoolisme chez le nourrisson.
Une seconde cause se trouve dans la détestable habitude que l'on donne aux enfants en leur permettant de sucer des bouts de gomme. Cette habitude est anti-hygiénique au possible et peut devenir dangereuse. Le suçon est, dans certains cantons de la Suisse et quelquefois chez nous, à la campagne, fabriqué avec une petite poche remplie de mie de pain, de bouillie farineuse, etc., que l'enfant suce continuellement. Cette bouillie fermente, devient acide et peut causer des irritations de l'estomac et de l'intestin. Chez nous, le suçon est un bout de gomme fermé ou non ; ce bout traîne sur le lit, tombe sur le plancher, dans la poussière, dans la boue, et l'on s'empresse, sans même le laver, en l'essuyant à peine, de le remettre dans la bouche de l'enfant, afin de calmer ses
cris. Ce suçon est souvent trempé dans des boissons alcooliques (eau et kirsch, eau, miel et cognac, etc.), avant d'être introduit dans la bouche de l'enfant. A force de répéter cette manœuvre dans la journée, l'enfant finit par avaler une dose assez considérable de cognac, qui l'endort lourdement.
Enfin, plus rarement, des nourrices peu consciencieuses, désirant avoir du repos, donnent à l'enfant confié à leurs soins de fortes doses d'eau et de cognac, d'eau et kirsch, ou eau de Cologne, afin de produire le sommeil. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de constater ce fait, et même des mères m'ont affirmé ne pas pouvoir endormir leur nourrisson sans lui donner une bonne goutte de grog le soir.
Quels sont les symptômes de l'alcoolisme chez le nourrisson? Ils diffèrent, suivant que l'intoxication est aiguë ou chronique.
Intoxication aiguë.
Elle est produite par l'ingestion à dose relativement considérable de lait alcoolisé ou d'alcool dilué dans de l'eau, et caractérisée par des attaques de convulsions.
En voici un exemple raconté par Demme. Un enfant de 2 7^ ans, nourri uniquement au sein, fut apporté à la consultation du médecin de Berne. La mère se plaignait que son enfant était nerveux, continuellement agité, dormant très peu et très
mal, et sujet à de fréquentes crises de convulsions générales. A force de questions, Demme parvint à apprendre que la mère prenait chaque matin un petit verre de schnaps pour se débarrasser des glaires, à midi un second pour se donner de l'appétit, à quatre heures un troisième contre les coliques, et le soir un quatrième pour se procurer un repos bien mérité. Demme fit cesser le sein et nourrir l'enfant avec du lait : les convulsions cessèrent. Au bout de quelques jours, il essaya de faire donner le sein : immédiatement, les convulsions recommencèrent. Dès lors, absolument fixé, il fit sevrer l'enfant qui n'eut plus de convulsions. Le D"" Edmunds, de Londres, le D' Bœr, de Berlin, etc., ont cité des cas semblables.
J'ai moi-même été témoin d'un fait analogue. Appelé en consultation dans une ville voisine, nous nous trouvons en présence d'un cas singulier. Un enfant, nourri au sein par une nourrice, avait tous les lundis et tous les jeudis une crise de convulsions; il était très bien le reste de la semaine. Cette régularité avait frappé mon confrère, qui cherchait depuis longtemps l'explication de ce fait. J'en fus aussi frappé, d'autant plus que l'enfant ne présentait aucune autre cause pouvant donner lieu à des convulsions. Je m'informai quelle particularité distinguait ces deux jours, et les parents nous apprirent que c'étaient les lendemains des sorties de la nourrice, qui avait un congé de deux heures le mercredi et le dimanche. De là à conclure
TROISIÈME CONFÉRENCK 127
que la nourrice profilait de ces quelques heures pour boire, il n'y avait qu'un pas. On la surveilla, on vérifia le fait ; elle fut prise en flagrant délit, et jura de ne plus recommencer. Elle a tenu sa promesse, puisque dès lors les convulsions ne se sont pas renouvelées.
Intoxication chronique.
Cette intoxication est loin d'être toujours très apparente, et dans les cas légers il est souvent bien difficile de faire le diagnostic et de ramener les symptômes à leur véritable cause : l'alcool.
Elle peut être très légère ; c'est ce qui arrive si la mère ou la nourrice ne prennent que des quantités très modérées de vin ou de bière, surtout si elles en avaient l'habitude avant le nourrissage, car, dans ce cas, il semble certain qu'une moins grande quantité d'alcool passe dans le lait. Les inconvénients sont alors nuls, ou à peine perceptibles.
Cependant, pour peu que le nourrisson soit nerveux, il sera plus agité, plus difficile, dormira moins calmement.
Si la mère ou la nourrice n'ont pas l'habitude du vin, il semble qu'il passe une plus grande dose d'alcool dans le lait, car les nourrissons sont agités, ont des insomnies persistantes, leurs selles sont mauvaises, le poids de l'enfant n'augmente pas comme il devrait.
Alcoolisme de l'enfant.
Partant de cette idée profondément erronée, m^is d'autant plus ancrée dans tous les cerveaux, que lalcool fortifie, on voit le vin et l'alcool administrés aux bébés maladifs.
Aux enfants faibles on donne des vins forts : malaga, madère, marsala ; aux anémiques du cognac, de l'eau-de-cerise, de l'eau-de-vie ou de l'eau-de-vie de miel, la dernière inventée.
D'autres alcoolisent leur enfant sans s'en douter. Combien j'en pourrais citer de ces parents bien intentionnés qui, par principe, ne donnent pas de vin aux enfants et cependant ne craignent pas de les alcooliser avec des produits de pharmacie : vin de quinquina, ou de kola, ou de coca, cognac ferrugineux, absinthe aux bourgeons de sapin, etc., etc.
Peut-être nous médecins ne sommes-nous pas sans reproches à cet égard. Ordonnant du cognac ou du malaga dans certaines maladies aiguës, fébriles, nous n'insistons pas assez sur ce point important que chez l'enfant l'alcool est un médicament précieux, très utile, mais qu'il est nuisible en dehors de cela, qu'il excite mais ne fortifie pas et que l'enfant ne doit pas en boire au moins jusqu'à six ans. Encore bien moins l'enfant faible et anémique qui résiste moins que l'autre à l'excitation.
Une faible dose suffira chez lui pour produire un
effet, momentané, il est vrai. Cet effet consiste dans la pénétration rapide de l'alcool dans le sang, dans la rapide réaction du système nerveux. Mais cet effet n'est que passager et il n'est pas utile. L'enfant est, il est vrai, un moment plus excité, plus agité, plus en train ; ses joues se sont colorées et pour un instant il a pris l'apparence d'une santé robuste. Mais une heure après, déprimé, abattu, fatigué, il demande à dormir. On n'a donc qu'excité l'enfant ; c'est là le malheur que l'on ne veut pas le comprendre, on ne l'a pas fortifié, et cette apparence de force engage à recommencer jusqu'à ce que l'enfant, habitué à cette boisson, la réclame lui-même.
Sous son influence, les nerfs s'excitent, l'humeur change et devient irritable, le nervosisme apparaît et devient définitif, pour peu que l'enfant y soit prédisposé.
Causes physiologiques.
Les causes physiologiques de la nervosité sont nombreuses, mais toutes peuvent être envisagées, nous l'avons vu, comme des fautes ou des erreurs commises dans l'éducation de l'enfant, pourvu que l'on prenne ce mot éducation dans son sens le plus étendu, qui est celui d' « élevage » de l'enfant.
Nous pouvons donc tout naturellement diviser ces causes en :