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Fautes commises dans l'éducation morale de l'enfant

Fautes commises dans Téducation physique.

Nous comprenons sous ce titre toutes les causes agissant directement sur le système nerveux de l'enfant.

On ne réfléchit pas assez à l'extrême impressionnabilité du cerveau pendant la première et la seconde enfance. On peut comparer le cerveau à cet âge à un ensemble de plaques photographiques ultra sensibles qui n'attendent qu'une occasion pour se couvrir d'images des objets qui les environnent.

Cette comparaison très exacte permet de comprendre pourquoi c'est surtout à cet âge que les impressions du monde extérieur s'impriment en caractères durables, souvent indélébiles, dans son être, parce que c'est surtout à cet âge que les assises fondamentales du caractère se forment.

Sans vouloir prétendre, comme certains auteurs, que le caractère d'un enfant est entièrement formé à quatre ans, il n'en est pas moins vrai qu'à cet âge les traits essentiels du caractère, tels qu'ils sont préparés par l'hérédité, façonnés par le milieu et corrigés par l'éducation, forment déjà le

noyau solide, heureusement modifiable et perfectible, de sa future individualité.

Tel est donc l'être psychique, ultra sensible et impressionnable que nous, parents, nous plongeons dans le monde, c'est-à-dire dans le milieu social. Quelles influences va-t-il subir? Pour les connaître, il nous faut examiner rapidement les influences psychiques du milieu dans lequel vit l'enfant.

Le milieu exerce une influence considérable sur le système nerveux si impressionnable de l'enfant, à tel point qu'il peut, suivant les cas, améliorer une nervosité héréditaire ou développer de toutes pièces la nervosité chez un enfant normal.

Quoi de plus naturel que de voir une atmosphère calme, sereine, heureuse, une vie de famille toute d'amour, de confiance, de support réciproque, un intérieur exempt de cris et de colères exercer une action calmante et bienfaisante même sur un enfant nerveux par hérédité?

Mais quoi de plus naturel aussi que de voir une vie agitée et énervante , que de voir des récriminations, des injures, des coups, en un mot la vie épouvantable que l'on peut observer dans tant de familles, exercer, à leur tour, une influence désastreuse sur le système nerveux d'un enfant ?

C'est surtout dans les familles d'alcooliques que ces faits s'observent; ce sont là des histoires lamentables que je pourrais vous conter, et pour-

tant absolument vraies et vécues, et je ne puis penser à ces scènes, dont j'ai été souvent le témoin, sans me sentir envahi par une profonde tristesse et sans avoir peine à retenir mon indignation.

Représentez-vous l'état de ces pauvres enfants déjà bouleversés et apeurés pendant toute la journée par la violence et les éclats de voix de leur père. Lorsque vient la nuit, lorsque surviennent les ténèbres, qui augmentent toutes les frayeurs, cette excitation devient tellement intense que ces malheureux petits, tremblant de peur, refusent de se déshabiller, refusent de se laisser mettre au lit, tant ils redoutent le réveil brusque et terrifiant causé par la rentrée tardive de leur père.

Et cette rentrée, ce pas lourd qui cherche l'escalier, cette porte qui s'ouvre avec fracas, cette chambre, tout à l'heure si paisible, qui se remplit soudain de bruit, de vociférations, d'injures, de

menaces, de coups ! Ceux qui se représentent

ce réveil épouvantable, ces luttes terrifiantes où les enfants affolés s'efforcent d'arracher leur mère aux mains de cette brute, s'étonneront avec moi qu'il y ait encore des enfants d'alcooliques qui ne soient ni nerveux, ni névrosés.

Oh ! disons-le franchement, il est honteux pour notre civilisation moderne que des faits pareils puissent se produire ; il est déplorable que la loi — qui doit protéger le faible et l'innocent — assiste impuissante à des scènes aussi lamentables, il est profondément navrant que le juge, que nous implo-

rons en faveur de ces malheureux, soit obligé de nous répondre : « Hélas ! monsieur, nous n'y pouvons rien ».

Quand donc nos législateurs comprendront-ils qu'il y a là un danger social? Quand donc voudrat-on admettre qu'un être assez vil pour brutaliser ses enfants, pour vivre aux dépens du travail de sa femme — quand ce n'est pas aux dépens de son honneur — n'est plus un citoyen, encore moins un père de famille ? Quand donc comprendra-t-on que le seul moyen d'en finir, c'est d'autoriser l'agent de police à pénétrer dans ces intérieurs et, après avoir constaté le flagrant délit, à mettre la main au collet de ce misérable qui sera condamné d'office à la réclusion dans un asile pour buveurs, jusqu'à ce qu'il ait repris l'habitude du travail, jusqu'à ce qu'il ait perdu jusqu'au goût de la boisson ?

Ah! n'oublions pas l'esprit d'imitation de l'enfant, cet esprit d'imitation dont il est doué au plus haut degré I

Comment ne serait-il pas influencé lorsque l'enfant a continuellement sous les yeux l'égoïsme, la paresse, la violence de son père, lorsqu'il voit cet amour immonde de la boisson ? Ce qui en résulte, la sagesse du peuple ne nous répond-elle pas : A père buveur, fils buveur ? Voilà où on en arrive ! Et l'on voudrait que nous assistions impassibles à cette déchéance, que nous voyions, sans protester, le fils suivre les traces du père ! A Dieu ne plaise, Messieurs; nous protestons, nous protesterons.

encore, nous protesterons toujours jusqu'à ce que l'on nous entende.

Cet esprit d'imitation peut devenir pour tout enfant de parents nerveux une cause importante de nervosité lorsqu'il a continuellement sous les yeux le spectacle de l'énervement de son père et de sa mère, lorsfju'il voit leur humeur inégale, leur conduite tantôt trop aimable, tantôt trop rude visà vis de ceux qui vivent avec eux, lorsque, pour des vétilles, il entend le ton de la discussion s'élever et celle-ci dégénérer en dispute violente. Tout cela exerce une influence excitante et énervante sur le caractère de l'enfant, et le seul remède est l'éloignement du milieu familial.

Cette imitation peut quelquefois s'exercer sur un champ plus vaste ; elle prend alors le nom de contagion nerveuse. C'est là une source importante de nervosisme , de névroses et quelquefois même d'épidémies nerveuses. On sait combien sont fréquentes les épidémies convulsives et hystériques dans les couvents, les orphelinats, les écoles, et tout dernièrement encore plusieurs classes d'une école de la Suisse allemande ont diî être fermées pour cette cause. Il faut donc éviter à tout prix aux enfants le spectacle des crises nerveuses et des crises psychiques; c'est pour cette raison que tous les enfants atteints de névroses sont renvoyés de nos écoles publiques.

L'autosuggestion ne se produit pas seulement par les yeux, elle peut aussi se produire sur l'ima-

gination par les lectures malsaines de beaucoup de romans modernes. L'école réaliste moderne s'occupe de préférence des questions les plus délicates qui remuent toutes les passions, qui éveillent toutes les sensualités. Cette école, névrosée ellemême, a poussé l'excès jusqu'à dépeindre non seulement les vices et les passions dans toute leur brutalité, mais encore jusqu'à donner des descriptions d'une terrible réalité de figures pathologiques et de maladies sexuelles et psychiques les plus effrayantes. Les moins coupables parmi ces auteurs ont dépeint, avec force détails, l'hystérie, l'épilepsie, le délire alcoolique, la folie furieuse, etc., etc.

Or les enfants prédisposés au nervosisme sont éminemment suggestibles, toujours prêts à l'imitation. Leur imagination étant frappée par la lecture d'un de ces romans, l'autosuggestion s'organise peu à peu dans leur esprit; c'est déjà du nervosisme et à la première occasion, lors du plus petit choc moral , de la moindre contrariété , la névrose va éclater !

Tissot ne disait-il pas déjà, il y a plus d'un siècle : « Si votre fille lit des romans, elle aura des vapeurs ».

Il est donc de la plus haute importance au point de vue de la prophylaxie du nervosisme de veiller de bonne heure sur les lectures des enfants, et cela est d'autant plus nécessaire dans un siècle comme le nôtre, inondé jusque dans les feuilletons

de certains journaux par les élucubrations des névropathes et des névrosés.

Enfin, le monde , c'est-à-dire le milieu dans lequel se trouve l'enfant, peut réagir sur lui par les plaisirs qu'il lui procure, par les chagrins qu'il lui cause et par les habitudes irrégulières ou vicieuses qu'il lui donne.

Plaisirs. — Bientôt arrive pour les enfants l'âge des fêtes, des réunions de famille, où ils doivent déployer leur esprit, faire des compliments, réciter des poésies ou chanter des chansons, montrer en un mot tous leurs talents de petits prodiges.

Si ces fêtes ont lieu dans la journée, qu'elles ne troublent pas la régularité de la vie et ne changent pas l'heure du sommeil, elles n'exercent aucune mauvaise influence, surtout si l'on attend que l'enfant ait dépassé la première enfance.

Que l'on n'oublie pas cependant que cette production en public peut amener chez certains enfants impressionnables et timides une crise de nervosité intense avec mutisme involontaire. Représentez-vous la scène : les parents en rond et, au milieu d'eux, l'enfant incapable de proférer une parole. Le père, fort mécontent de voir son héritier en si mauvaise posture, commence par l'encourager ; puis, perdant patience, à menacer et à gronder, sans penser qu'il augmente la crise au lieu de la diminuer. J'ai eu l'occasion de soigner plusieurs enfants qui ont eu leur système nerveux

ébranlé pour de longues semaines à la suite de scènes semblables, et cette expérience m'autorise à en parler ici.

Plus tard, à mesure que l'enfant avance en âge, les plaisirs deviennent plus nombreux. Ce sont les soirées, les bals d'enfants, le théâtre, même quand on y joue des rondes enfantines. Ces rondes de mon ami Dalcroze sont vraiment charmantes et j'éprouve le plus vif plaisir à les entendre chanter et à les voir danser par les enfants. Mais, j'en appelle à leur auteur, ces rondes sont composées pour faire plaisir avant tout aux enfants, pour être dansées sur l'herbette et de jour, et non pas devant des centaines de personnes, dans un théâtre et au milieu de la nuit. Voilà ce que je blâme, car comme les autres plaisirs énumérés plus haut, ces représentations nocturnes dérangent la régularité de la vie, troublent le sommeil et surexcitent toutes ces jeunes imaginations en les transportant dans le domaine de l'adulte.

La fréquentation du théâtre est particulièrement grave à ce point de vue pour les jeunes enfants. Le théâtre, où les enfants se trouvent en contact avec l'adulte, a le sérieux inconvénient de transformer ces délicieux naïfs en vilains blasés qui ont honte de leur jeunesse et qui, se croyant des hommes, ne supportent plus ni remontrances ni conseils. Ce développement trop hàtif, cette vie de serre chaude surchauffe l'imagination, ébranle les nerfs et provoque la nervosité.

Chagrins. — Le chagrin, la tristesse, le remords, le ressentiment d'offenses ou d'injustices, la jalousie, la colère sont aussi des causes puissantes de surexcitation nerveuse, mais aucune de ces causes n'exerce une influence aussi grande et aussi désastreuse sur le système nerveux de l'enfant que les fortes émotions et surtout la peur.

De là le danger de la peur intense qui ébranle pour de longues semaines le système nerveux, prive l'enfant de sommeil reposant et transforme ses rêves en cauchemars.

Si la peur est très vive et subite, il peut en résulter non seulement le nervosisme, mais directement la névrose. Nombreuses sont les observations de ce genre, dont voici quelques exemples. Un chien saute subitement sur un enfant, il en résulte une danse de Saint-Guy; j'ai vu le même fait se produire chez une petite fille efTrayée par un chien gigantesque qui, en jouant, lui mit les pattes sur les épaules et lui léchait la figure. Une autre petite fille perd subitement la parole et reste hystérique, après avoir été poursuivie par sa sœur déguisée.

Un boucher, qui venait d'égorger un mouton devant un enfant, voulant faire une bonne farce, saisit le garçon par le bras et l'attire vers le billot en disant : « A ton tour, maintenant ». Le pauvre petit, glacé d'épouvante, tombe sans connaissance, se débattant dans les convulsions. Dès lors, il est resté épileptique.

Vous le voyez, une émotion violente, une ter-

reur intense peut produire directement la névrose sans passer par le nervosisme. C'est là une chose dont il faut se souvenir, aussi est-il important d'empêcher les influences déprimantes d'agir sur les enfants. Il faut éviter de leur faire voir des morts, d'aller faire des stations aux abattoirs ou d'assister à regorgement des porcs dans nos campagnes. Il est en outre désirable, et pour la même cause, de renoncer à ces déguisements du nouvel-an, à ces visites de sorcières masquées qui viennent gronder les enfants en leur apportant des verges. La peur qu'elles peuvent produire chez des enfants impressionnables, ainsi que j'en ai observé plusieurs , peut avoir des suites prolongées et fâcheuses pour le système nerveux, et cet amusement a souvent transformé ces jours de joie en jours de tristesse et d'angoisse pour les parents justement alarmés.

Habitudes vicieuses. — C'est encore par son influence sur l'imagination et par l'ébranlement du système nerveux, bien plus que par l'afl'aiblissement du corps, qu'agissent l'onanisme et toutes les mauvaises habitudes.

Cette cause si fréquente dans les deux sexes, que l'on croyait du temps de Tissot absolument prépondérante, est trop négligée et laissée de côté aujourd'hui. Car il est indubitable que l'onanisme pratiqué dès l'enfance, l'adolescence ou la jeunesse, épuise l'organisme, excite le système nerveux très instable à cet âge, souille l'imagination et exerce

une action prépondérante sur le développement de la nervosité.

Habitudes irrégnlières. — Enfin le milieu peut agir en imposant à l'enfant des habitudes plus ou moins régulières. Une vie réglée, uniforme, sans secousse, sans imprévu, des habitudes d'une régularité pédante pour le sommeil, pour le travail et pour le plaisir sont un des moyens les plus sûrs de réagir contre une nervosité commençante.

C'est précisément pour cela que la vie de pension, véritable vie d'horloge, est si favorable aux nerveux.

Il est indispensable, si l'on veut arriver à inculquer cette régularité pédante à l'enfant, de commencer immédiatement à la naissance, et en premier lieu avec le sommeil, en second lieu avec la nourriture.

Habituer le nourrisson à s'endormir toujours à l'heure réglementaire et ne s'en écarter jamais, sous aucun prétexte, telle doit être la première maxime à poser.

En second lieu, dès les premiers jours après la naissance, l'habituer à prendre ses repas à heure fixe pendant le jour et à ne pas manger la nuit. Au commencement, sans doute, on aura de la peine à lui faire prendre ces habitudes, mais avec de la fermeté, de la patience et de la persévérance on en vient toujours à bout, plus ou moins vite, suivant les enfants. Il faut seulement que la jeune mère ait le courage de laisser crier son enfant si l'heure

de rallaitemeiit n'est pas encore sonnée, et de le réveiller si elle risque d'être dépassée. Le nouveau-né ne tardera pas à se soumettre à la règle établie et à se réveiller à heures absolument fixes.

En procédant ainsi, on arrive à obtenir un sommeil de sept heures du soir à sept heures du matin, sommeil calme, profond, réparateur, sans interruption aucune. Si à cette régularité dans le sommeil on ajoute la régularité dans les repas, on aura évité au bébé bien des cris et des colères. Une fois cette habitude prise , l'enfant la conserve des années avec la plus grande facilité si les parents, surtout le père, ne viennent pas eux-mêmes dans la seconde enfance déranger l'ordre accoutumé.

C'est ordinairement le soir, au moment où la famille est assemblée près du foyer ou autour de la lampe, que, sans penser à mal, on est trop souvent enclin à oublier la règle du sommeil que l'on observe dans les premières années. Si on a eu le malheur de commencer une fois, on s'en montre de plus en plus oublieux à mesure que l'enfant croît en âge, en grâce, en gentillesse. Il est si beau, son sourire est si doux, ses gestes si gracieux et si câlins, son babil si amusant I

Comment résister au plaisir de l'admirer, de lui faire dire et redire, en le provoquant par mille agaceries, tous les mots qu'il commence à bégayer?

Comment ne pas montrer à l'ami qui vous fait visite toutes les petites mimiques qu'il sait faire, tous les petits jeux qu'il a inventés, toutes les peti-

142 LA NEHVOSITK DE l'ENFANT

tes malices qu'il a imaginées? Fait-il les marionnettes, s'assied-il tout seul, marche-t-il même, on en est si fier que l'on veut rendre témoins de ses merveilleux progrès tous les parents et amis de la famille. Et pendant que le berceau réclame le bébé depuis longtemps, on rit aux éclats, on bat encore des mains à chacune de ses prouesses.

Cette mise en scène de l'enfant au moment du coucher surexcite son cerveau et ses nerfs. Le besoin du sommeil se fait d'autant moins sentir et il arrive toujours plus difficilement, toujours plus tardivement. Ce sommeil, du reste, succédant à une longue agitation, est lui-même moins intense, moins profond, moins réparateur. Aussi ne tardet-on pas à recueillir les fruits de cette conduite bien naturelle, mais bien coupable. Le nervosisme ne quitte plus le pauvre petit agité.

Fautes commises dans l'éducation intellectuelle de l'enfant.

Ce n'est pas seulement à l'école, c'est surtout à la maison que ces fautes se commettent.

Enfance.

La vie de l'homme n'est que labeur dès la naissance, a dit un philosophe. Même les premières années consacrées, semble-t-il, exclusivement au jeu sont, en définitive, aussi riches en travail intellectuel que les suivantes. En faut-il une meil-

TROISIÈME CONFÉRENCE 14^i

leure preuve que le fait que le cerveau de l'enfant triple de volume et de poids dans les deux premières années de la vie ?

N'est-ce pas pour l'enfant un véritable travail intellectuel que d'apprendre à connaître, à distinguer les unes des autres ces innombrables impressions sensorielles : visuelles, auditives, tactiles, olfactives et gustatives qui l'assaillent de tous côtés, que de mettre ces images et ces impressions en rapport avec des sons déterminés, et ces sons avec des idées spéciales; que de classer enfin ces sons et ces idées dans sa mémoire ?

Ce travail, pour lequel l'enfant a une aptitude spéciale, il est vrai, n'est-il pas un travail? Seules, la facilité et l'aisance extrêmes, avec lesquelles Tenfant s'approprie toutes ces choses, peuvent expliquer le fait que ce travail considérable est si souvent méconnu.

Profitons donc de cette remarquable facilité d'assimilation pour meubler sa mémoire d'images, de faits, de sons, c'est-à-dire de mots. Faisons-lui des leçons de choses; qu'il apprenne à voir, à entendre, à toucher, à sentir, à goûter ; qu'on lui fasse, en un mot, Véducation des sens. Cela est amplement suffisant. C'est dire que, parmi les images, je laisserais volontiers figurer les images de lettres et de chiffres qui ne diffèrent en rien d'autres images : lion, arbre, etc. C'est dire que parmi les sons je placerais même les mots appartenant aux langues étrangères.

En résumé, le travail des premières années est et doit rester un travail d'absorption, un travail entièrement passif.

Or, beaucoup de parents se rendent si peu compte de ce travail important qu'ils semblent ne pouvoir assez tôt ajouter à ce travail intellectuel, qu'ils remarquent à peine, toutes sortes de travaux bien plus difficiles et plus fatigants pour le cerveau de l'enfant qui n'y est pas adapté. On lui apprend à lire, à compter, à écrire, à raisonner; on lui fait étudier des fables qu'il ne comprend pas, et cela pour la vaine satisfaction de dire que l'enfant sait lire ou écrire ; on l'obligera même à tapotter une mélodie sur le piano.

Ce travail, demandant des associations d'idées, du raisonnement, c'est-à-dire un travail actif du cerveau, n'est pas, on ne saurait trop le répéter, adapté aux facultés de l'enfant ; il fatigue et énerve prématurément le cerveau qui répond par la nervosité.

N'oublions pas surtout qu'une intelligence vive et précoce, qu'une grande facilité de compréhension constituent, le plus souvent, chez l'enfant, le signe d'une disposition névropathique héréditaire. Pour avoir méconnu ce fait, on a souvent éteint un esprit bien doué en voulant le faire briller trop tôt.

Pas trop, pas trop tôt, pas trop vite : telle doit être la devise de l'éducation intellectuelle avant l'époque scolaire.

troisième conférence 145

Age scolaire.

Avec sept ans arrive le moment de l'instruction proprement dite, c'est-à-dire le moment de demander un travail actif au cerveau de l'enfant. Ceci nous amène à la question si discutée et si discutable du surmenage.

Rappelons auparavant que l'école, ou plutôt le travail à l'école, produit une congestion passive et active du cerveau.

Passive, — Tout ce qui incurve le corps et comprime les veines du cou amène une hypérémie veineuse du cerveau. Or la position penchée de la tête et du corps est la règle à l'école. Cette position penchée rend la respiration plus difficile et contribue encore de cette manière à cette même congestion passive du cerveau.

Active. — Schiff a démontré que le travail cérébral, l'attention, l'émulation produisent une dilatation active des artérioles cérébrales. Le sang est chassé dans le cerveau qu'il congestionne, de là le froid aux pieds qui accompagne si souvent l'étude.

Si nous ajoutons à cette stase passive et à cet afflux anormal de sang au cerveau, la fatigue intellectuelle causée par des récréations insuffisantes, par un nombre d'heures de travail non proportionné à l'âge des enfants, par un programme trop chargé et souvent mal compris et par trop de devoirs à la maison, nous aurons des

raisons suffisantes pour craindre l'influence de l'école sur le fonctionnement cérébral.

« Le surmenage n'existe pas », dit Charcot. a Le surmenage, je n'y crois pas », nous disait l'autre jour mon excellent ami Roux dans son intéressante conférence sur les déviations de la colonne vertébrale. Moi non plus, si l'on entend par surmenage une maladie scolaire atteignant indistinctement tous les écoliers, ou tout au moins le plus grand nombre d'entre eux. Moi non plus, si l'on entend par surmenage une maladie causée uniquement par le travail scolaire. Mais si je ne crois pas au surmenage, je crois d'autant plus aux surmenés parce que je les ai vus.

Je m'explique fort bien que si l'on se reporte au temps de nos études au collège, nous ne puissions admettre l'existence du surmenage. Alors, en effet, les mieux doués seuls étudiaient, les autres ne continuaient guère leurs études, ou s'ils les continuaient, ne travaillaient pas. Pas question de surmenage dans ces conditions.

Mais depuis, l'Etat a décrété l'instruction obligatoire et l'égalité [des programmes, mais il n'a pu, hélas ! décréter l'égalité des cerveaux.

Aussi trouve-t-on actuellement de tout dans les classes primaires : esprits supérieurs, enfants intelligents, peu doués, mal doués, retardés, imbéciles et idiots, tous entrent à l'école, tous sont placés sur les mêmes bancs, devant les mêmes programmes.

Cela est si vrai que nous sommes obligés de faire sortir de nos écoles les imbéciles et les idiots et de former des classes spéciales pour les retardés et peu doués. Sans doute, les intelligents font leur programme avec facilité, ils exécutent les devoirs à la maison rapidement et passent les examens sans grande préparation ; en un mot, ils ne sont nullement surmenés.

Mais les autres, le dernier tiers de la classe, les voilà les surmenés, ceux qui n'ont pas l'intelligence voulue, ceux qui comprennent difficilement et retiennent plus difficilement encore ; ceux-là mettent un temps énorme à leurs travaux oraux et écrits, car ils sont obligés de suppléer par un travail acharné à l'intelligence qui leur manque.

Harcelés par le maître qui, surtout au moment des examens, leur martelle le programme dans la mémoire à grands coups de répétitions ; poussés à la maison par les parents blessés dans leur orgueil paternel, ils se fatiguent, ils travaillent pendant les récréations, ils veillent et travaillent tard le soir, se lèvent de grand matin et surmènent leur cerveau.

Si à cette fatigue extra-scolaire, causée par le travail à la maison, nous ajoutons la congestion cérébrale produite par le séjour dans l'école, si nous ajoutons enfin les examens, ces malheureux examens dans lesquels on examine beaucoup plus le maître que l'élève, ces examens qui favorisent la méthode si nuisible d'apprendre par cœur, méthode qui fatigue le cerveau sans lui être utile :

lis LA NERVOSITÉ DE l'ENFANT

en voilà assez, plus qu'assez pour surmener à l'école un cerveau déjà fatigué à la maison.

Aussi, ne serons-nous pas étonné de constater chez un certain nombre d'enfants, même à l'école primaire, des signes indéniables de fatigue cérébrale, et, pour peu que cette fatigue dure, d'observer chez eux les premiers signes du nervosisme qui deviendra le surmenage scolaire : les céphalées intenses, la dyspepsie, l'anémie et surtout l'apathie morale, l'apathie intellectuelle, l'apathie physique, etc.

La théorie nous montre ainsi l'existence du surmenage cérébral scolaire ; la pratique confirme-telle cette vue de l'esprit?

Depuis dix ans, on a entrepris toute une série d'expériences destinées à résoudre cette importante question. Ces études psychométriques cherchent par des procédés exacts et scientifiques à déterminer la force de résistance du cerveau et à doser le degré de fatigue qu'il subit, suivant la quantité de travail qu'on lui impose.

Les premières expériences sont dues à Sikowsky. Cet auteur se servit pour ses expériences d'élèves de l'école primaire, et, comme mesure de fatigue, du plus ou moins grand nombre de fautes d'orthographe faites pendant des dictées faciles. Celles-ci ont été au nombre de 1500 et comptaient 40 000 lettres.

Sikowsky remarqua bientôt que la qualité du travail fourni par ses élèves était meilleure au commencement qu'à la fin de la matinée après

4 OU 5 heures de leçons. Cette dilTéiencc dans le nombre de fautes d'orthographe était d'environ 33 0/,.

Kraeplin et Burgerstein continuèrent les expériences de Sikowsky en remplaçant les exercices d'orthographe par ceux de calcul.

Un certain nombre d'additions et de multiplications de même dilTiculté furent soumises aux élèves en 4 séries de 10 minutes chacune, avec repos de 10 minutes entre chaque série. Le nombre de fautes et celui des corrections s'accrut de près du double à la fin de l'heure, indiquant clairement une fatigue cérébrale rapide.

Au travail de Burgerstein se rattache celui de Laser. Celui-ci reproche aux expériences de Burgerstein d'être trop uniformes et, par conséquent, trop lassantes. C'était, du reste, ce que reconnaissait déjà Burgerstein lui-même quand il disait que les leçons offraient beaucoup plus de variétés que sa leçon d'essai. Aussi Laser chercha-t-il à se rendre compte si pendant 5 heures d'étude d'une matinée, il se produit chez l'écolier une fatigue cérébrale. Pour atteindre ce but, il imposa aux écoliers un calcul de 10 minutes au commencement de chacune de ces 5 heures. Voici comment il exprime les résultats obtenus :

1. Le nombre des fautes augmente jusqu'à la 4"'e heure et diminue dans la 5"ie heure.

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