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IV. Symptômes spéciaux du nervosisme

Symptômes psychiques.

Le naturel nerveux. Il y a deux espèces d'enfants nerveux : ceux qui sont trop bruyants, ceux qui sont trop tranquilles, les diables à quatre et les indolents. Aussi a-t-on l'habitude de décrire deux naturels nerveux :

Le naturel éréthiqiie ou excité, c'est l'hyperesthésie psychique ;

Le naturel torpide ou déprimé, c'est l'hypoesthésie psychique.

On devrait, me semble-t-il, en décrire un troisième encore phis fréquent, c'est le naturel changeant chez lequel les symptômes de torpidité alternent continuellement avec ceux de l'éréthisme.

A. Naturel éréthique.

Ce sont des enfants maigres , de constitution plutôt délicate , très intelligents, beaucoup trop intelligents, devançant leur âge, mais qui usent leur intelligence avec une grande rapidité, qui épuisent leur provision d'intelligence, si je puis m'exprimer ainsi, si rapidement que, lorsqu'ils arrivent à l'âge où elle est nécessaire, ils sont retombés à la normale, trop souvent même au-dessous de la normale. C'est à cette usure prématurée d'une intelligence trop précoce que Legrand du Saulle attribue ce fait, au moins étrange , que Paris, qui possède tant d'enfants bien doués, tant d'intelligences précoces, compte si peu d'hommes supérieurs, si peu de grands savants, si peu de génies qui soient véritablement parisiens, tous ou presque tous venant de la province.

C'est encore ainsi que j'expliquerai une boutade d'un vieux professeur bernois, boutade qui m'avait beaucoup frappé et que je vous prie de ne pas

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répéter aux collégiens de votre connaissance. Ce brave professeur avait, pendant trente ans environ, dirigé les deux dernières classes de ce qui correspond, dans notre pays, au collège, et un jour, il nous disait avec quelque amertume : « Quand je me remémore ce que sont devenus les premiers de mes classes, je vois que la plupart sont des gens très ordinaires, beaucoup même tout à fait au-dessous de la normale. Quand je vois ce que sont devenus les derniers, je constate qu'un grand nombre d'entre eux sont des savants, des hommes de valeur et que tous ou presque tous ont dépassé les premiers. »

Il y a quelque exagération dans cette assertion, mais il y a un grand fond de vérité, et une vérité qu'il faut connaître et que nombre de parents feront bien de méditer. Bien loin de chercher à développer un enfant prématurément intelligent, bien loin de chercher à le faire briller, bien loin de mettre leur orgueil à en faire un prodige, qu'ils se souviennent, qu'ils fassent au contraire tout ce qui sera en leur pouvoir pour ne pas le pousser, s'ils ne veulent pas se trouver en présence d'un déficit intellectuel sérieux à l'âge où l'enfant aura le plus besoin d'intelligence.

Ces enfants ne sont pas seulement intelligents, ils sont pétillants d'esprit, doués d'une répartie vive et spirituelle, à tournure bouffonne, si bien qu'ils vous déconcertent, vous font rire, ce qui empêche de les corriger. Aussi deviennent -ils

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facilement insolents et gouailleurs. Doués d'une fantaisie très vive, d'une force de représentation subjective très exaltée , ces enfants jouent volontiers seuls, entourés d'une nuiltilude de personnages qui n'existent que dans leur imagination, avec lesquels ils causent, chantent et jouent. Aussi n'aiment-ils pas s'amuser avec les enfants de leur âge dont ils fuient la société.

Cette exagération' de la fantaisie se manifeste encore par la tendance aux rêvasseries, ce songe à l'état de veille. C'est là une forme particulière de la pensée qui se trouve dans le rêve et dans l'état hypnotique surtout et qui n'a rien à faire avec la pensée proprement dite, car elle est le produit d'une imagination vivement excitée. Aussi les Allemands l'appellent-ils le Nebenbewiistsein. Ce dédoublement de la personnalité qui n'est qu'indiqué dans le nervosisme, sous forme de rêvasseries et de somnambulisme, peut, dans l'hystérie, devenir beaucoup plus marqué.

Enfin l'excitation de cette fantaisie peut aller, chez certains enfants nerveux, jusqu'aux hallucinations. Ils voient et entendent des personnages imaginaires avec lesquels ils vivent. Ils voient des hommes, ils distinguent leurs traits, leurs sourires moqueurs, ils voient leurs manteaux rouges, etc. Ces hallucinations de la vue s'accompagnent, en général, d'une sensation d'angoisse, quelquefois même d'hallucinations de l'ouïe : ces personnages rient ou ricanent, ils causent ou se moquent.

Il est, du reste, bon d'ajouter que ces hallucinations, d'un pronostic si grave chez l'adulte, n'olïrent aucune gravité chez l'enfant, où elles n'indiquent qu'un naturel très surexcité. Mais ce sont des candidats au mysticisme, au spiritisme, à toutes les superstitions (crainte du nombre treize, du vendredi, etc.) à tout ce qui se base, non sur la raison, mais sur l'imagination.

Quelquefois même on trouve chez eux des idées fixes, en général rares chez l'enfant, grâce au peu de fixité des idées à cet âge. Cependant j'en ai observé : tel ne veut pas sortir, crainte d'accident ; tel ne veut pas commencer ses tâches, de crainte de ne pouvoir les terminer, tel autre ne peut séjourner dans une chambre si la pendule marche, celui-ci a peur d'avoir commis un péché, celui-là d'avoir fâché quelqu'un. Ce sont donc les idées de crainte qui prédominent. Quant aux idées impulsives, elles sont exceptionnelles et produites par des causes spéciales. On cite, par exemple, les impulsions à incendier causées chez des enfants nerveux par le mal du pays, etc.

Encore ici, la présence d'idées fixes ne comporte aucun pronostic fâcheux, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas s'en préoccuper.

Cette imagination faussée, cette fantaisie excitée nous explique fort bien un trait caractéristique du naturel nerveux, c'est la peur. L'enfant nerveux a peur de l'obscurité, peur de trouver quelqu'un caché sous son lit ou dans l'armoire, une angoisse

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de sentir quelqu'un marcher derrière lui, surtout le soir ; peur d'être seul dans une chambre, peur des bêtes, mêmes des plus petites : souris, lézards, grenouilles, etc. Quelquefois même celte peur ne se rapporte à rien, peur des fantômes; c'est une angoisse sans cause, qui peut pousser l'enfant jusqu'au suicide dans des cas heureusement rares.

Le sommeil est anormal. Le plus souvent on observe de l'insomnie ; l'enfant s'endort tard, il exige que l'on reste près de lui, qu'on lui chante, qu'on lui tienne la main, qu'il ait dans sa chambre une lumière, etc.

Le premier sommeil est excessivement léger. Ces enfants se réveillent au moindre bruit, une porte qui s'ouvre, une personne qui parle, la mère qui ôte sa main ou cesse de chantonner, et voilà l'enfant réveillé, le plus souvent avec des pleurs. Ce sommeil léger est produit par le fait que les organes des sens trop excitables ne sont pas complètement endormis, si bien que l'œil perçoit encore la lumière et l'obscurité et surtout le passage de l'une à l'autre ; l'oreille, de même, perçoit le bruit et le silence et entend la fin de la chanson et le premier mot de causerie, etc.

Ces impressions sensorielles, perçues malgré le sommeil, ou bien réveillent l'enfant, ou bien celuici les incorpore dans son sommeil, sous forme de rêves et de cauchemars, et le voilà réveillé en sursaut avec des cris, de l'angoisse, des palpitations, des sueurs froides. C'est ce qu'on appelle les terreurs

nocturnes. Dans d'autres cas, le sommeil n'est pas interrompu, mais il devient très agité, Tenfant rit, cause, chante, pleure, crie ; il se tourne et se retourne, il donne des coups de poing et coups de pied à ses malheureux parents et, malgré la précaution de bonne maman qui le borde, qui l'arrange, qui ficelle le lit, on trouve, le matin, l'enfant, la tête aux pieds ou en travers du lit.

Le second sommeil est, au contraire, un sommeil profond, un sommeil de plomb qui fatigue plutôt qu'il ne repose.

Le réveil, très caractéristique, est pénible, difficile. On a mille peines à réveiller ces enfants, ils ont les yeux ouverts et fixes, ils ne reconnaissent personne et cela pendant plusieurs minutes. Ils peuvent même avoir des hallucinations, exécuter certaines actions dans une mi-inconscience qui peut aller jusqu'au somnambulisme.

Symptômes psycho-sensitifs.

C'est avec raison, pensons-nous, que l'on regarde les symptômes du nervosisme, même s'ils sont somatiques, comme dépendant de l'état psychique, car, de même que les sensations du corps influencent le psychique, de même le psychique exerce une influence importante sur le fonctionnement des organes. De là la nécessité de créer des groupes de symptômes psycho-sensitifs et psychomoteurs.

Or l'enfant nerveux trop impressionnable n'oppose pas une résistance normale aux impressions et sensations intérieures.

Il est, en effet, longuement et fortement impressionné par des faits de peu d'importance, par des paroles en l'air, par des sensations légères, alors que ces mêmes faits et ces mômes sensations ne causent qu'une impression passagère, ou même aucune impression, sur un enfant normal.

De même, les moindres sensations douloureuses, ou le malaise le plus léger, les impressionnent d'une manière très exagérée et nullement en rapport avec la cause.

Or Vhumeur n'étant, au fond, que la résultante des sensations inconscientes de tous les organes et de toutes les parties de notre corps, il en résulte que l'humeur de l'enfant nerveux est extrêmement variable.

Un rien modifie cette humeur, tantôt tout en haut, tantôt tout en bas, l'enfant manque d'équilibre, il est d'humeur impressionnable. D'autres fois vous voyez ces enfants pleurer, sangloter convulsivement au moindre reproche, on les dit d'humeur susceptible ; d'autres entrent dans des rages folles pour une vétille : on les d\id' humeur colérique. Ou bien pour une bêtise qui n'est pas même risible, ils partent d'un fou-rire inextinguible que rien ne calme ; c'est là Vhumeur follache.

D'autres sont vivement touchés par tout ce qui est nouveau : une personne, un animal, une chose

leur sera, d'emblée et sans cause, extrêmement sympathique, c'est Vhumeur capricieuse. Très souvent, du reste, et au bout de peu de temps, cette sympathie exagérée se transforme en une antipathie tout aussi inexplicable, c'est Vhumeur changeante. D'autres enfin, sont sentimentaux : les aventures de peu d'importance, la mort d'un héros de roman, l'idée de détruire un animal même malfaisant les impressionnent et leur font verser des torrents de larmes, alors que de véritables malheurs les laissent presque indifférents ; c'est 17iumeur sentimentale.

Symptômes psycho-moteurs.

La psyché trop impressionnable retentit sur les nerfs moteurs et produit une exagération de mouvements.

Le plus petit événement excite ces enfants. Dans ces moments-là ils sont d'une vivacité exagérée ; très bruyants, ils causent, rient, chantent sans cesse, ils accablent leurs voisins de questions qu'ils répètent sans même attendre la réponse ; ils fatiguent et énervent leur entourage. Si un événement plus important leur arrive, s'ils attendent une lettre, une nouvelle, s'ils ont un départ en vue, ils ne peuvent penser à autre chose et sont dans une agitation indescriptible ; ils se lèvent, s'asseyent, se relèvent, vont à la pendule, à la porte, bien avant le moment fixé.

U Eisenbalmfieber des Allemands rentre dans cette catégorie de faits. Lorsqu'ils doivent aller en voyage, ces enfants se croient toujours en retard, pressent leurs parents et à la gare se lèvent et courent au moindre appel.

La Lampenfieber, c'est-à-dire l'angoisse de parler en public, aux examens, l'angoisse de subir une visite médicale, d'aller chez le dentiste, etc., se manifeste aussi par cette exagération de la motilité, par de l'agitation des mains, par des mouvements automatiques avec les doigts ou un objet. C'est l'exagération de ces symptômes psychomoteurs qui poussera, plus tard, le jeune homme à fuir la maison, à rechercher les aventures, qui l'obligera lorsqu'il sera devenu homme, à changer continuellement, de ville, de profession, et cela sans nécessité, souvent pour une cause des plus futiles, par besoin de changement, par désir inconscient de se donner du mouvement.

B. Naturel torpide.

Cette forme torpide pure est heureusement rare. Ce sont des enfants en général gros, flegmatiques. Calmes, indolents, ils sont insensibles aux caresses, indifférents aux menaces, rien ne les émeut, rien ne les sort de leur torpeur. Ce sont des enfants que l'on voudrait souffleter, battre, afin d'amener une fois une réaction, tant ils sont exaspérants avec leur air d'indifférence absolue.

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Ces enfants ne se livrent jamais ; froids même avec leurs petits amis, ils ont l'air indifférents visà-vis des émotions ou des sensations des autres. Il semble presque qu'ils soient fiers de leur apathie et de leur calme.

Plus tard, blasés avant l'âge, ils cherchent pour cette raison des excitations nouvelles et intenses, ils adorent le vin et facilement arrivent à l'abus, n'ayant pas la force de volonté pour y résister. C'est dans cette catégorie de nerveux que se recrutent les dipsomanes et les morphinomanes, etc., et surtout les cruels qui aiment à faire souffrir les plus petits qu'eux et maltraitent les animaux.

D'autres sont insouciants et par conséquent optimistes, je m'enfichistes ; les derniers de leur classe, ils ne se font aucun souci pour leurs examens. Il est du reste à remarquer que quelquefois on voit leur intelligence se développer sur le tard. Alors que pendant toutes leurs classes ils passaient pour peu doués, ils deviennent, à l'étonnement de tous, des hommes de valeur.

Quelques-uns enfin parmi les hypoesthésiés sont mélancoliques, ont du noir, prennent tout du mauvais côté et semblent dans tout événement choisir les côtés pénibles et désagréables sans en apercevoir les bons ; ils empoisonnent leur vie comme à plaisir. Atteints de désespérance, ils voient l'avenir très sombre, et sans courage et sans énergie aucune, ils renoncent d'avance à la lutte. C'est parmi les élèves de ce genre que se recrutent les

enfants qui se suicident pour une punition légère et méritée.

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