Les Rêveries du Promeneur solitaire, huitième promenade
LA NEURASTHÉNIE DE J.-J. ROUSSEAU l3
des lettres, qui a si bien fait ressortir cette <( félicité ambulante » de Rousseau', voit à tort là, je crois, de l'hystérie: c'est bien nettement de la dromomanie neurasthénique.
La tendance au vol, chez Jean -Jacques, n'a guère eu lieu que dans son enfance et sa jeunesse, car on ne saurait appelei ainsi les quelques indélicatesses légères de son âge mûr. Dans tous ses larcins, il se conduit comme un enfant : tenté par un objet sans importance, fruit, friandise, vin, ruban brillant, il ne peut résister au désir de s'en emparer. Son désir satisfait, il donne ces objets plutôt qu'il n'en jouit, mais ne recule pas devant une accumulation de mensonges pour se disculper. C'est encore là une tendance impulsive, une véritable kleptomanie, comme la tendance à la fugue était une dromomanie, et Rousseau, qui s'analyse fort bien, déclare qu'il est incapable de « vaincre ses tentations » .
J'aurais grand'peur, dit-il, de voler comnie dans mon enfance, si j'étais sujet aux mêmes désirs.
Les obsessions -inhibitions ont été nombreuses chez Jean- Jacques, et il est plus facile encore de se rendre compte qu'elles étaient, comme les précédentes, sous la dépendance de son hyperémotivité neurasthénique. Nous dirons quelques mots, sans insister, sur les obsessions ou phobies verbales et psychiques, les seules dont nous puissions parler ici.
Ainsi, il a été atteint de cette forme de phobie verbcde, signalée par le D' Ghervin, et dont j'ai observé moi-même tant d'exemples chez les neurasthéniques, qui consiste à ne savoir que dire, à bafouiller devant du monde, parfois même à rester coi et à en souffrir au point de désirer s'anéantir et même mourir sur le coup. Toute la vie de Jean-Jacques est pleine de faits de ce genre. En voici un, par exemple :
Il y a trois ans, dit-il, qu'étant allé voir à Yverdun mon vieux ami M. Roguin, je reçus une députation pour me remercier de quelques livres que j'avais donnés à la bibliothèque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs: ces messieurs me haranguèrent. Je me crus
I. Espinas, Rousseau hystérique simulateur, in Cabanes, Le Cabinet secret de l'Histoire.
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obligé de ivix.iulre; mais je m'embarrassai tellement dans ma réponse et ma tèle se brouilla si bien, que je restai court et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j'ai été hardi quelquefois dans ma jeunesse, jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le monde, moins j'ai pu me faire à son ton'.
Celte dilTiculté de parole tenait uniquement chez Rousseau à une phobie verbale, manifestation de sa timidité émotive. Elle ne se produisait, en effet, que dans certaines occasions, devant du monde, lorsqu'il avait de la crainte, qu'il était troublé. Lorsqu'il se trouvait à Taise, dans lintimité et tout à fait pris par son sujet, Jean-Jacques était, au contraire, paraît-il, d'une éloquence rare et des plus entraînantes. Je n'en citerai que deux témoignages. Le premier est celui de M. Champagneux qui, rendant compte de la cérémonie du mariage de Rousseau à Bourgoin, le 29 août 1768, écrit:
Tenant toujours la înain de Thérèse dans la sienne, il prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie, et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait que Thérèse, mon cousin et moi versions des torrents de larmes commandées par mille sentiments divers 011 sa chaude éloquence nous entraînait; puis, s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre. S'aperccvant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendit peu à peu sur la terre, nous prit à témoins des serments qu'il faisait d'être l'époux de Thérèse, en nous priant de ne jamais les oublier^.
Le second témoignage, plus probant encore, est celui de Dussaulx :
J'ose dire qu'il ne se connaissait pas lui-même lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole. La solitude, sans doute, avait concentré celaient en lui-même; mais, dans ses moments d'abandon et lorsque rien ne l'offusquait, il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. S'il se fut exercé dans l'art oratoire, s'il eût abordé une tribune vraiment nationale, qui sait jusqu'où celle Ame de feu, pourvue de tant de moyens dans tous les genres, aurait porté l'éloquence française^?