‹ La Neurasthénie de J.-J. RousseauChapitre 9 sur 11 · I. Confessions, liv · texte numérisé non relu

I. Confessions, liv

a. Hipp. HiifTenoir, loc. rit.

3. Voy. l'ilrts el Hégis, Séméiologie des obsessions et idées fixes (Rapport au Congrès international de Moscou, 1897).

Abraham, le fils de celui ci. Cette tendance devait être une sorte de besoin conscient et irrésistible, si l'on en juge par le cas du père qui, à l'âge de vingt-deux ans, exerçant déjà comme ses ancêtres le métier d'iiorlogcr, forme une association avec deux maîtres de danse étrangers, en stipulant « qu'il lui sera permis de faire un voyage quand bon lui semblera ». C'était évidemment se bien connaître et supprimer sagement par avance tout obstacle à des fuites impulsives considérées comme fatales et inéluctables. De fait, à peine marié, aussitôt après la naissance de son premier enfant, Isaac Rousseau quittait sa femme pour aller à Constantinople chercher fortune. Revenu à Genève en 1711, au bout de sept ans, il s'enfuit de nouveau en 1722, à la suite d'une querelle, voyagea quelque temps et finit par se fixer à Nyons, où il mourut en 1747, à l'âge de soixante-quinze ans.

Chez Jean-Jacques, la tendance à la fugue s'est manifestée dès la plus tendre enfance et elle s'est perpétuée durant toute sa vie, qui ne fut en vérité qu'un continuel déplacement. Si, dans les derniers temps, elle fut en partie influencée par les idées délirantes de persécution qui le dominaient, elle s'était présentée jusque-là avec tous les caractères de la fugue de la neurasthénie constitutionnelle. Celle-ci. bien différente de l'automatisme ambulatoire de l'épilepsie et de l'hystérie somnambulique, consiste dans une propension obsédante, consciente et sans amnésie à la marche, à la migration. Elle a été étudiée par M. Pitres' et par Géhin^. sous le nom de vagabondage impulsif, par mon élève M. Dubourdieu^ et par moii sous celui de dromomanie, qui la rapproche des obsessions impulsives similaires. Dans ces cas. l'idée de partir, de s'en aller sans but ou vers un ol)jectif plus ou moins lointain, s'empare de l'individu, soit brusquement, sans raison aucune, comme un accès subit, soit plus lentement, comme consé-

1. Pitres, L'automatisme am'iulntoire (Congrès des alii'nistes et neurologistes, Bordeaux, iSgS).

2. Géhin, Contribution à l'étude Je l'automatisme ambulatoire ou vagabondage impulsij (Thèse de Bordeaux, 1892).

3. Dubourdicu, Étude sur la dromomanie des dégénérés (Thèse de Bordeaux, 1894).

/». Uégis, Manuel pratique de médecine mentale, 2' édition, 1891. — Un cas d'automatisme ambulatoire hystérique {Journ. de méd. de Bordeaux, iSy."?).

la LA NFFRASTHÉNIE PE J.-J. UOVSSEAU

quence dune oonlrarit'lé, d'un ennui. Il s'en va, heureux de se mouvoir, de respirer, d'être libre, et, la fugue accomplie, s'arrête jusqu'à ce qu'une nouvelle crise opère à nouveau le déclanchenient et le pousse à partir. Le Juif-Errant à la Salpêtrit'rc, type de neurasthénique ataviqucment migrateur, si bien étudié par M. le D^ Meige', appartient à cette catégorie. C'était aussi le cas de Jean-Jacques, avec ses envies irrésistibles (le ((marcher, ce besoin d'aller et de venir», cette ((fureur des voyages», qui le mettaient toujours en mouvement et le firent prendre par Thévenin à Grenoble pour le voyageur perpétuel.

Je vous parle de mes voyages, parce qu'à force d'habitude les déplacements sont devenus pour moi des besoins. Durant toute la belle saison, il m'est impossible de rester plus de deux ou trois jours en place sans me contraindre et sans souffrir 3.

... Jamais je n'étais parfaitement content ni d'autrui ni de moimême. Le tumulte du monde m'étourdissait, la solitude m'ennuyait, j'avais sans cesse besoin de changer de place et je n'étais bien nulle part 3.

Dès lors, dit-il encore à propos de sa fuite avec Bâcle, je ne vis plus d'autre plaisir, d'autre sort, d'autre bonheur, que celui de faire un pareil voyage.

A maintes reprises, il décrit en termes enthousiastes la <( jouissance » qu'il ressent à marcher.

La vie vagabonde, la vie ambulante est celle qu'il me faut.

Pendant ces marches, il n'a aucun souci de ses conditions d'existence, quelque précaires qu'elles soient : il passe au besoin ses nuits étendu sur un banc ou par tenre, tout entier à une sorte d'extase. Trait caractéristique, il ne sent pas la fatigue, il maigrit, il est affamé, il est heureux; il a devant les yeux des « chimères magnifiques ».

Mon savant ami M. Espinas, l'ancien doyen de notre Faculté

Page 1