Confessions, liv. VI
2. Cabarif's, Le Cabinet secret de l'Histoire, 3* série, p. 3i,
ses pas; et en compagnie il se met, sans y penser, à la suite des autres pour n'avoir pas besoin de penser à son chemin, aussi n'en a-t-il jamais retenu aucun qu'il ne l'eut fait seul'.
Voici maintenant pour ce qui concerne le manque de mémoire :
Je passai de là à la géométrie élémentaire, car je n'ai jamais été plus loin, m'obstinant à vouloir vaincre mon peu de mémoire, à force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de recommencer incessamment la même marche... Après cela venait le latin. Je me perdais dans ces foules de règles et, en apprenant la dernière, j'oubliais tout ce qui avait précédé. Une étude de mots n'est pas ce qu'il faut à un homme sans mémoire, et c'était précisément pour forcer ma mémoire à prendre de la capacité que je m'obstinai à cette étude...
Je m'étais mis dans la tête de me donner par force de la mémoire; je m'obstinais à vouloir apprendre par cœur. Pour cela, je portais toujours avec moi quelque livre qu'avec une peine incroyable j'étudiais et repassais tout en travaillant. Je ne sais pas comment l'opiniâtreté de ces vains et continuels efforts ne m'a pas enfin rendu stupide. Il faut que j'aie appris et rappris bien vingt fois les églogues de Virgile, dont je ne sais pas un seul mot. J'ai perdu ou dépareillé des multitudes de livres par l'habitude que j'avais d'en porter partout avec moi, au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d'autre chose, je posais mon livre au pied d'un arbre ou sur la haie; partout j'oubliais de le reprendre, et souvent, au bout de quinze jours, je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis ou des limaçons. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui me rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à marmotter quelque chose entre mes dents 2.
Il peut paraître étonnant, et le fait m'avait surpris tout d'abord, qu'avec une mémoire aussi précaire Jean-Jacques ait pu être un botaniste distingué. Le comte d'Escherny, qui souvent herborisa avec lui dans la montagne, nous fournit l'explication de ce fait^ en apparence paradoxal.
Il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien, quoique je lui aie entendu dire souvent : « Chaque printemps, je suis obligé de recommencer, parce que tout s'échappe de ma mémoire pendant l'hiver 3. »