II. SYMPTÔMES CÉRÉBRAUX
En étudiant les stigmates des états neurasthéniques, j*ai déjà décrit les principaux sj^mptômes cérébraux : la céphalée, l'insomnie, les rêves et les cauchemars, la dépression cérébrale, la diminution de la mémoire, celle de Taltention, l'inaptitude générale ou partielle au travail intellectuel, l'incertitude du jugement, l'affaiblisement de la volonté, rémotivité. Ces symptômes sont, en effet, les plus communs parmi les troubles des fonctions cérébrales. Dans les cas de cérébrasthénie, ils dominent le tableau clinique. Ce sont encore ces mêmes symptômes qu'on observe le plus souvent dans les cas où la myélasthénie s'accompagne de quelques troubles cérébraux.
Agitation motrice. — Quelques neurasthéniques ont un besoin maladif d'activité motrice, générale ou partielle. Cette agitation peut être continue, ce qui est rare, ou survenir par accès, ce qui est bien plus fréquent. C'est quelque chose d'analogue à cette agitation mêlée d'anxiété qu'on observe si souvent dans la période prodromique de certaines vésanies. En effet, si ce besoin de mouvement n'est pas satisfait, il s'accompagne de malaises indéfinissables, mais très réels, d'une sorte d'état d*angoisse. Ces accès se voient même dans les formes dépressives de la neurasthénie. Un de mes malades, depuis vingt- cinq ans frappé d'hystéro-neurasthénie traumatique, est habituelle ment triste, abattu,* sans force et sans courage; il y a longtemps qu'il ne peut plus travailler. De temps en temps, il est pris d'un besoin impérieux de marcher et qu'il doit absolument satisfaire. Il demande alors qu'on le laisse
«0 SYMPTOMES DK lA NEURASTHENIE
libiT, d'aller çà et là, à sou gré, dans la^ojiàr de rhùpital. A plusieurs reprises, il a quitté mon sènij^ pour satisfaire plus h son aise cet étrange besoin de déambula tion. Vu umlade rleBeard ne pouvait rester assis sur une chaise pendant le temps nécessaire pour Télectriser.
Migraine. — La migraine est souvent associée à la iieurasLbènie. Cette association ne doit pas surprendre., car Tune et l'autre névroses font partie de la famille né- Mopatbique. La migraine est particulièrement commune «la ris la forme héréditaire deTépuisement nerveux. Elle en est un des premiers signes. Elle apparaît chez le jeune garçon di' quinze à dix-huit ans, quelquefois plus tôt, et, chez la jt^ime fille, le plus souvent au moment des premières m*^nstruations. C'est la forme commune de la migraiiir^ qiiiïii observe dans la neurasthénie. Les formes dites accompagnées sont plutôt associées aux névroses plus graves ou aux affections nerveuses organiques, comme la paralysie générale. A mesure que le neurasthénique ap procite de la vieillesse, ses accès deviennent plus rares et ils finissent par disparaître. A une période moins avancée de la vle^ la disparition des accès de migraine n'est pas toujours un signe favorable. Sans doute, elle peut être une preuve de rcflîcacité du traitement et annonce une amélioration du rai de. Mais il n*est pas rare que, par une sorte de fâclieus<' compensation, la disparition en soit suivie d"utie ag^n^avation des autres sjm{ tomes neurasthéniques.
Vertiges. — La neurasthénie, surtout quand elle provoque d^^s troubles cérébraux et gastriques, s'accompagne parfois de vertiges. Beard et M. Charcot* insistent
Ueani, h\ cit. — Gharcol, Leçons dn mardis 183T-S8, p. 517. K WeilL Ues rt-Wt^e*, thèse d'agrégation, Paris, 1^8-3, p. 63.
avec raison sujfej',^'étroite relation de ces vertiges avec répoisement i^|n:4ux lui-même. Il est bien probable, en effet, que la plupart des vertiges gastriques ne sont pas autre chose que des vertiges neurasthéniques.
Le vertige de Tépuisement nerveux peut être influencé par les troubles digestifs, ce qui n'est pas une raison suffisante pour en placer la cause dans Testomac. Il survient à jeun, pendant Tétat de vacuité de lestomac, et diminue ou cesse après le repas, ou bien il apparaît après l'ingestion des aliments, au milieu de ces sensations de pesanteur, de ballonnement épigastrique et de torpeur cérébrale, cortège habituel de la digestion du neurasthénique atteint d atonie gastro-intestinale. Cet accès vertigineux est assez comparable, sauf l'intensité, à celui de la maladie de Ménière. La vue se trouble, les oreilles bourdonnent, la tête semble vide et 1 équilibre fait défaut. Le patient titube à la manière d'un homme ivre. Les objets oscillent devant ses yeux, le sol se dérobe sous ses pieds, ou bien encore il lui semble que lui-même est animé d'un mouvement involontaire qui l'entraîne en avant, en arrière, latéralement.Toutes ces impulsions sont loin, comme le fait observer M. Charcot, d'être aussi soudaines et irrésistibles que dans le cas de vrai vertige de Ménière, et il est tout à fait rare que le neurasthénique pris de vertige soit précipité par terre.
Chez un de mes malades, neurasthénique par excès de travail intellectuel, les accès de vertige,, fréquents et très pénibles, surviennent même au lit, le matin, dès qu'il ouvre les yeux. Un autre malade, neurasthénique depuis cinq ans, et qui souffre actuellement d'atonie gastro-intestinale, a deux espèces d'accès vertigineux, les uns légers et de courte durée, les autres intenses et de durée bien plus
BocTBftCT, La Neurasthènio. 6
longue. Dans Taccès léger, la vue semble s'obscurcir, les objets deviennent confus et oscillent, raaîs il suffit au patient de fermer les yeux pour mettre fin à ces sensations pénibles. Ces sensations persistent, au contraire, et s'aggravent, s'il continue à fixer les objets environnants, et surtout si ces objets sont en mouvement, comme un train ou une voiture. Dans Taccès intense, l'occlusion des yeux n'a plus la même efficacité, et le patient est obligé de saisir promptement.le premier point d'appui qui s'offre sous ses mains, de crainte d'être violemment précipité par terre. L'accès dure quelques minutes et laisse un grand abattement.
Le vertige appartient aux formes cérébrales de la neurasthénie. On le rencontre chez les hommes épuisés par Fexcès du travail intellectuel et de vives préoccupations morales. H se mêle piirfois aux symptômes de l'hystéroneurastliénie traumalique. Enfin il existe aussi dans les cas de neurasthénie génitale. Le vertige cède plus aisément au traitement général de l'état neurasthénique qu'au traitement particulier des troubles digestifs, et ce fait prouve encore qu'il doit êtrt^ envisagé comme un symptôme procédant directement de la névrose elle-même.
Hypocoudrie, — I/hypocondrie fait rarement défaut chez les patients frappés d'épuisement nerveux, du moins lorsque la maladie dure depuis un certain temps. Mais il s'agit d'un état mental particulier, et il y a vraiment lieu de distinguer Thypocondrie neurasthénique de Thypocondrie vésanique. I^s préoccupations hypocondriaques de répuisement nerveux sont mobiles, faiblement systématisées. Le patient est assex facilement convaincu, bien que le plus souvent cette conviction ne soit pas de longue durée, de rinanité de lobjet de son inquiétude. Suivant la
nature, le siège cfl Tîntensité des malaises dont il souffre, ilse croit atteint d'une maladie de cœur, du cerveau, de la moelle épinière, de Testomac. Mais il accepte volontiers, et souvent même recherche spontanément, les encouragements et les démonstrations de son médecin qui s'efforce de réclairer sur la nature de son mal. Il en éprouve un certain apaisement moral, du moins jusqu'à ce que de nouvelles souffrances fournissent un nouvel aliment à ses préoccupations hypocondriaques.
Par tous ces caractères, l'hypocondrie neurasthénique diSÎ&re évidemment de la vésanique, laquelle est tenace, systématisée sur un objet déterminé, sans conscience, résiste aux raisonnements, et ne se laisse pas convaincre de l'inanité de l'objet sur lequel elle s'est fixée. Il est vrai que la limite qui sépare ces deux états de l'esprit est fiacile à firanchir, et le neurasthénique peut devenir un véritable hypocondriaque. La transition est d'autant plus facile, que l'épuisement nerveux, surtout quand il est héréditaire, constitue un terrain favorable au développement des psychoses, comme d'ailleurs des autres maladies nerveuses qui font partie de la famille névropathique.
A propos des préoccupations hypocondriaques des neurasthéniques, le médecin commet souvent l'erreur de croire que c'est là toute la maladie, ou bien, s'il relève quelques autres symptômes, il les attribue volontiers à l'hypocondrie elle-même, et le patient est classé dans la catégorie des hypocondriaques. Il est clair que c'est là une erreur d'interprétation. L'hypocondrie est ici un signe de Taffaiblissement de la force nerveuse, rien de plus; elle û a que la valeur d'un symptôme. D'ailleurs en remontant patiemment dans l'histoire antérieure du malade, on y trouve bien d'autres symptômes neurasthéniques dont le
développemeut a précédé celui des préoccupations hypocondriaques.
La confusion de l'hypocondrie vésanique avec l'hypocondrie neurasthénique, la tendance à considérer celle-ci comme la cause des autres symptômes nerveux qui raccompagnent, voilà deux erreurs qui ont régné longtemps, qui n'ont pas encore cessé et qui ont singulièrement obscurci l'histoire de l'épuisement nerveux. On s'explique ainsi que la neurasthénie ait été si longtemps dépourvue d'autonomie et qu'elle ait été démembrée au profit de l'hypocondrie.
Délire, — Le délire n'est pas un symptôme neurasthénique. Quelque troublées que soient les facultés intellectuelles, les conceptions délirantes font défaut, et le patient conserve l'entière conscience de son état mental. Cependant, dans la période d'acuité qui marque le début de certaines neurasthénies, on peut observer de courts accès de délire émotif. Ces accès durent à peine au delà de quelques heures. J'en citerai un ou deux exemples en faisant l'histoire de l'hystéro -neurasthénie traumatique. Ils apparaissent quelquefois aussi, mais plus rarement, à l'occasion d'une émotion nouvelle, chez des neurasthéniques depuis longtemps malades. Une femme de soixante ans présente depuis plusieurs années des symptômes d'épuisement nerveux. Elle a eu de grands chagrins et elle est tombée dans une situation voisine de la misère. Un jour, on lui annonce la mort d'une personne qu'elle aimait beaucoup et qui lui avait fait quelque bien. Le soir, elle se mit à délirer, parlant confusément de cette personne et de l'époque où elle l'avait connue. Ce délire était assez calme, sans grande agitation. Il dura toute la nuit. Le lendemain matin, Taccès était terminé, la malade re|)renait sa vie
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habituelle, et, depuis, il n*y a plus chez cette femme aucune trace de conception délirante.