III. ÉTATS d'anxiété NEURASTHENIQUE
Un terme générique nous manque pour désigner ces états particuliers de Tesprit que caractérise un sentiment de crainte avec anxiété. A défaut d'une expression meilleure, on peut employer celle d'état d'anxiété, dont je me suis déjà servi dans la première édition de cet ouvrage. 11 serait convenable d'ajouter l'épithète de neurasthénique, afin de distinguer ces troubles psychiques propres à l'épuisement nerveux, de l'anxiété qu'on peut observer dans les véritables vésanies.
Le type le plus connu et le plus étudié est l'agçraphobie, mais il existe beaucoup d'autres genres de l'état anxieux neurasthénique. Dans la forme cérébrale de la neurasthénie, quelquefois aussi dans les formes spinale et cérébrospinale, il existe un affaiblissement notable de la force de résistance aux sensations et aux impressions morales. Cet affaiblissement, plus ou moins prononcé, peut être général ou partiel, et, dans ce cas, il ne se manifeste qu*à roccasion de certaines sensations. Il engendre d'abord l'émotivité, un des traits les plus constants de l'état mental du neurasthénique. De l'émotivité procède la crainte qui, poussée à un certain degré, s'accompagne d'une anxiété véritable. Il n'est peut-être pas un tieurasthénique dont le cerveau ne récèle une peur. Seulement il faut la chercher, car très souvent le patient ne l'avoue pas volontiers.
La crainte est un sentiment naturel. Elle existe souvent
ge SYMPTOMES DE LA NEURASTHÉNIE
à un haut d^ré chez l'enfant. Puis elle s*atténue et cesse plus ou moins complètement à mesure que Téducation et rhabitude développent la volonté et la force de résistance aux sensations et aux impressions morales. Mais ces deux facultés ne sont pas, tant s'en faut, développées au même degré chez tous les individus qui arrivent à l'âge adulte. C'est là, d'ailleurs, une cause d'inégalité parmi des hommes également intelligents et appartenant k une même classe de la société. Ces distinctions s'effacent un peu dans le cours de la vie ; elles sautent aux yeux dans certains milieux, les internats par exemple, où beaucoup d'enfants et déjeunes gens vivent en commun.
Depuis la simple exagération du sentiment naturel de la crainte jusqu'au type le plus achevé de la peur neurasthénique, l'agoraphobie, il y a beaucoup de cas intermédiaires. Ce sont des formes légères, atténuées, de l'état anxieux, ^urlesquelles il faut s'arrêter un instant, car elles nous aideront à interpréter les formes plus sévères et qui semblent toucher de si près à l'aliénation mentale. — Un homme, d'ailleurs fort intelligent, neurasthénique par excès de travail intellectuel avec vives préoccupations morales, ne peut se résoudre à jeter une lettre à la poste ; il la retourne et souvent la décacheté, craignant de s'être trompé. — Beard raconte que beaucoup des neurasthéniques de sa clientèle arrivent jusqu'à la porte, s'en vont sans avoir le courage de sonner, et attendent des semaines avant de renouveler leur tentative. Il y a parmi ces malades des hommes d'une haute situation, placés à la tête de grandes affaires commerciales. — Ailleurs, le premier indice est l'exagération du sentiment de la responsabilité, poussée quelquefois jusqu'à produire un état habituel d'inquiétude, même d'anxiété. Un grand prédicateur, dont parle Beard,
redoutait beaucoup moins de faire un long sermon que d'entendre une confession ; il était alors dans un état de pénible inquiétude, craignant que son pénitent ne lui confie quelque secret. — Un de mes malades, vieillard de soixantedix ans, a souffert toute sa vie de la même bizarrerie ; il a le plus grand désir d'aller voir son frère qui habite une Tille éloignée, mais, chaque fois qu'il arrive à la gare, il éprouve un tel malaise qu'il rentre précipitamment chez lui ; il a peur de tomber malade et d'être privé de secours en route. — La peur des orages, des éclairs, du tonnerre est encore un sentiment naturel. Elle est très prononcée chez certaines femmes impressionnables, et sur ce point quelques hommes sont de véritables femmes nerveuses. Cette peur, chez le neurasthénique, devient vraiment maladive ; elle s'accompagne d'un état d'angoisse fort pénible. Beard l'a décrite sous le nom d'astraphobie. Il en rapporte plusieurs exemples. La plupart de ces malades sont des femmes. A l'approche d'un orage, elles ferment portes et fenêtres et se plongent dans l'obscurité ; elles éprouvent de l'agitation , des malaises indéfinissables ; elles ont des nausées, des vomissements, de la diarrhée, parfois des crampes, et ce sont là, en effet, les manifestations extérieures les plus communes et les plus caractéristiques de l'état anxieux, — La peur des hauteurs est un autre sentiment naturel qui, par de curieuses transitions, peut devenir égalemeut pathologique. Un de mes malades en est un exemple. Chez lui, l'angoisse s'accroît avec le nombre des étages, le n'éprouve pas grand malaise au premier étage, mais, au quatrième, telle est son anxiété, qu'il ne peut s'approcher de la fenêtre sans être pris d'une peur terrible d'être précipité dans le vide.
Le caractère commun de tous les états d'anxiété neuras'
thénique, c'est le développement soudain d'une angoisse plus ou moins prononcée, et qui d'ailleurs, à un certain degré, se manifeste «toujours par des signes extérieurs très appréciables, dès que le patient se trouve dans une certaine situation ou en présence d'un certain objet, la cause de l'accès d'anxiété étant en général toujours la même pour le même malade. Son état est parfois lamentable ; il pâlit, le pouls et la respiration s'accélèrent, la tête tourne, une sueur froide apparaît à la face et aux extrémités, les jambes tremblent et fléchissent, puis survient un état nauséeux très pénible, souvent accompagné de crampes stomacales. La voix est entrecoupée par des inspirations profondes et difficiles. Les pupilles sont souvent dilatées, parfois inégales. Il existe une sensation d'oppression au creux épigastrique. La sensation de dérobement des jambes, d'anéantissement de toutes les forces, peut être poussée si loin, que le patient, affreusement tourmenté, est incapable de faire un pas en avant, que son trouble ne peut être dominé par le plus grand effort de sa volonté et qu'il est irrésistiblement entraîné à se soustraire à l'objet de sa crainte. Si l'accès se prolonge, il aggrave les troubles digestifs, provoque l'anorexie, la constipation ou la diarrhée nerveuse, et augmente encore l'insomnie si commune chez la plupart des neurasthéniques. L'accès est plus intense s'il survient pendant la nuit, ou bien si le patient prolonge la lutte et fait des efforts persévérants de volonté pour surmonter ses sensations pénibles. Dans certains cas, il suffit, pour faire apparaître les premiers symptômes de l'accès, que le malade fixe son attention avec quelque insistance sur le souvenir d'une crisd antérieure, ou se représente par la pensée les conditions dans lesquelles il est habituellement frappé.
Il £aut encore insister sur ce point, à savoir que l'accès, du moins s'il atteint un certain degré, ne se compose pas seulement de sensations subjectives pénibles, mais aussi de phénomènes objectifs très appréciables, qui s'aggravent si l'accès se prolonge, parmi lesquels dominent les troubles gastro-intestinaux et circulatoires, et qui peuvent aller jusqu'au vomissement et à la syncope. C'est un témoignage extérieur et irrécusable du retentissement considérable que peuvent avoir des troubles exclusivement psychiques sur l'innervation des centres bulbaires et sympathiques qui président aux fonctions de la vie organique.
Remarquons encore l'affaiblissement extrême de la volonté et le caractère irrésistible de l'impulsion qui porte le patient à se soustraire à l'objet de sa crainte. Cependant la conscience subsiste entière, et la preuve, comme le fait remarquer M. Ritli \ c'est que le plus souvent les malades luttent très énergiquement contre leurs craintes exagérées, se raisonnent, se blâment, s'adressent à eux-mêmes d'énergiques encouragements. Il est assez curieux que des hommes, même intelligents, ne donnent que des renseignements vagues et incomplets sur la cause intime de l'état anxieux et des sensations si pénibles qu'ils éprouvent pendant leurs accès. Un de mes malades, atteint d'agoraphobie, me fait toujours à peu près la même réponse : c'est plus fort que moi, dès que j'essaie de traverser une place, je suis pris de ce malaise si pénible que je vous ai décrit, et je ne puis dire exactement ni pourquoi ni comment.
Westphal* a, le premier, décrit V agoraphobie. Depuis les observations en sont devenues nombreuses. Elle paraît
* Rilti, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 4« série, t. m, p. 313.
* Weslphal, Archio fur Psychiatrie, 1872.
plus commune chez Thomme que chez la femme. Elle peut débuter brusquement ou progressivement. A la vue d'une place, d'une rue, d'un espace libre à franchir, le patient est pris de cet état d'angoisse que j'ai décrit. Dans quelques cas, le bras d'un compagnon, l'appui d'une canne, la présence d'une voiture qu'il peut suivre, le rassure et lui permet de franchir, tant bien que mal, l'espace qui s'étend sous ses yeux. Mais souvent aussi rien ne peut calmer l'an— goisse, et le patient refuse absolument de faire un pas, même au bras d'un compagnon de route.
Chez le malade auquel j'ai fait allusion, l'agoraphobie débuta brusquement, pendant une partie de campagne. Rentré chez lui, il put cependant reprendre ses occupations, mais bientôt l'angoisse reparut. 11 put d'abord y résister dans une certaine mesure; peu à peu, cependant, il dut restreindre le cercle de ses excursions. Ce fut d'abord un pont qu'il ne put franchir; ensuite il ne put dépasser le bout de la rue qu'il habite ; puis il lui fut impossible de traverser cette même rue. Un peu plus tard, il ne pouvait plus se rendre dans la cour de sa maison, et, finalement, au moment où je le vis, il en était arrivé à redouter de ne pouvoir descendre du premier étage au rez-de-chaussée. Ou a dit que la crise d'angoisse est plus prononcée à jeun (ju 'après le repas, et que l'usage d'une boisson stimidante peut l'atténuer et la dissiper. Chez mon malade, tous ces moyens sont insuffisants. Le meilleur traitement paraît être le traitement général de l'épuisement nerveux, singulièrement aidé, comme l'a montré Perroud*, par une sorte de suggestion à l'état de veille, continue, persévérante, ^t*àce à laquelle le médecin refait cette partie de l'éduca-
1 Perroud, Lyon médical, 1873, n* 11.
tion du patient, lui persuade qu'il sera bientôt capable de dépasser de plus eu plus la limite de ses excursions, et le guide, lentraîne, comme on guide l'enfant qui apprend à marcher.
Beard a fait remarquer que l'agoraphobie ou peur des espaces, telle que Ta décrite Westphal, n'est qu'une espèce dans un genre plus complexe pour lequel il propose le terme plus général de topophobie. Il rapporte, en effet, plusieurs cas dans lesquels la peur de l'espace prend des formes singulières et doit être distinguée de l'agoraphobie. Une femme fut atteinte des premiers symptômes de sa maladie dans une ^lise ; depuis, il lui est absolument impossible d'entrer dans cette église. Un industriel, pour le même motif, ne pouvait se résoudre à pénétrer dans son usine, et il eut cette peur maladive jusqu'à complète guérison de son état neurasthénique. Quatre clients de Beard sont incapables de traverser le pont de Brooklyn . Un autre est dans l'impossibilité de passer parla cinquième avenue, parce qu'il n'y a pas là de magasins où il puisse se réfugier. Un médecin ne peut faire en ligne droite qu'un court trajet, et il refuse d'aller visiter un client qui habite à un demi-mille de chez lui. Un lithographe a la peur d'entrer dans un atelier de lithographie. Il fait de prodigieux efforts pour y pénétrer, jusqu'à marcher à reculons, mais en vain, toutes ses tentatives restent sans succès. 11 peut très bien aller de New- York à Cincinnati où il a trouvé du travail ; mais, dès qu'il arrive en vue de la maison où il doit travailler, il est cloué sur place, obligé de rebrousser chemin et de retourner à New- York.
La claustrophobie y ainsi nommée par M. Bail, est une autre espèce de la topophobie. C'est la peur des espaces étroits et resserrés. Un malade de Beard, jeune homme de
92 SYMPrOMBS DE LA NEUBASTIIBNIË
vingt ans, était pris de malaises et de sensations vertigineuses, dès qu*il se trouA'ait dans une petite chambre. En été, il couchait en plein air. En hiver, i^ lui fallait, pour dormir, une très grande pièce et très aérée. Il dût abandonner la ville pour la campagne et s'occuper d'agriculture.
Vanthropophobie est un genre de l'anxiété neurasthénique distinct de la topophobie. C'est la peur des foules, des réunions, des hommes, et, à un degré de plus, même de l'homme. Le patient ne peut plus aller au théâtre, à l'église, sur les places publiques, non par peur de l'espace, mais parce qu'il redoute d'y rencontrer ses semblables. S'il peut encore aller au théâtre, il n'y passe que quelques heures et se tient toujours près d'une porte de sortie. Dans la rue, il n'ose lever les yeux, dans la crainte de croiser le regard d'un passant. Il en arrive à ne plus sortir, à rester chez lui et même à renoncer à ses occupations professionnelles.
La monophobie, l'inverse de l'anthropophobie, est la peur de la solitude. Cette forme de l'anxiété neurasthé nique est bien, elle aussi, l'exagération pathologique d'un sentiment naturel et très commun dans les premières années de la vie. Un de mes malades, jeune officier fort intelligent et qui a donné des preuves de bravoure, ne peut rester seul pendant la nuit et oblige son ordonnance à coucher dans sa chambre. Un malade de Beard payait un domestique dont la fonction était de l'accompagner partout.
La pathophobie, autre forme de l'anxiété neurasthénique, doit être distinguée des diverses formes de l'hypocondrie. L'hypocondriaque vésanique se croit fermement atteint d'une certaine maladie, et sur cette idée fausse il systématise un véritable délire. 11 n'a pas conscience de son état mental et il ne peut être en aucune façon con-
vaincu de Tinanité de sa crainte. Le neurasthénique a, lui aussi, des préoccupations hypocondriaques ; elles naissent des troubles fonctionnels engendrés chez lui par Tépuisement nerveux. Mais il a conscience de son état, est accessible au raisonnement et peut être rassuré, du moins pour un certain temps. Est-il atteint de pathophobie, c'est autre chose. lia peur d'une maladie qui peut bien être sans aucun rapport avec ses souffrances habituelles, d'une maladie contagieuse, épidéraique, infectieuse, et, de plus, cette crainte s'élève à certains momentsjusquà l'anxiété véritable.
Dans la phobophobie, le patient redoute à chaque instant de rencontrer l'objet qui, chez lui, provoque l'accès anxieux. Suivant l'expression de Legrand du SauUe, il a peur d'avoir peur. A un degré plus, c'est la pantophobie, la peur de tout. Tout est prétexte et cause de l'état anxieux. Le patient en est réduit à l'inactivité complète. 11 redoute de dire ou de faire quoi que ce soit, de crainte d'engager sa responsabilité.
Sous le nom de sidérodromophobie, Riegler * a signalé un état mental particulier, observé chez des conducteurs de locomotive. La trépidation continuelle à laquelle ils sont soumis entretient dans leurs centres nerveux une certaine irritabilité, laquelle constitue une réelle prédisposition aux affections nerveuses. Survienne un accident de chemin de fer, ils sont plus exposés que les autres à l'hystéro-neurasthénie traumatique. Ils peuvent présenter alors, associée à d'autres symptômes de cette névrose, une extraordinaire aversion pour leurs occupations professionnelles, à tel point que le bruit ou la vue d'un train les jette dans une véritable anxiété.
* Riegler, Berlin, klin. Wvckens., 1879, p. 259.
J'ai emprunté à Beard la description des principales formes de l'anxiété neurasthénique et les termes qui servent à les désigner. Beard signale d'autres formes encore. Il est même probable que la liste n'est pas définitivement close, et que, à mesure qu'on connaîtra mieux l'histoire de la neurasthénie, on y trouvera des formes nouvelles de la peur anxieuse, car les conditions les plus diverses de la vie sociale peuvent vraisemblablement devenir, chez l'homme atteint d'épuisement nerveux, l'origine de ces singuliers troubles des fonctions cérébrales.
Ainsi, il y a quelques années, j'ai rencontré une forme étrange de l'anxiété neurasthénique, qu'on pourrait désigner du nom de stasophobie ou peur de la station verticale. Il s'agit d'une femme qui, entre autres symptômes neurasthéniques, ne peut quitter la situation horizontale. Depuis fort longtemps elle reste au lit, étendue sur le dos, déclarant qu'elle ne peut absolument pas se tenir debout. Elle ne présente aucune trace de paralysie ou d'une afiTection organique quelconque des centres nerveux. Je voulus la faire lever. A peine debout, elle fut prise d'un état d'angoisse effrayant, avec oppression, palpitations, pâleur de la face, et il fallut promptement la remettre au lit. Cet état ressemble sans doute à l'abasie et à l'astasie hystériques, récemment décrites par M. Gharcot et ses élèves * ; mais il en difi'ère cependant par l'apparition de cette angoisse extrême, dès que la patiente est mise sur ses pieds. Dans aucune des observations qui forment la base du travail de M. Blocq, et que j'ai lues très attentivement, il n'est question de cet état anxieux avec troubles inquiétants de la
i Paul Blocq, Sur une affection caractérisée par Tastasie et Tabasie (Archives de neurologie ^iSSS, n» 43 et 44).
circulation et qui est si caractéristique dans l'histoire de ma malade.
J'ai vu un second cas de cette peur delà station verticale, encore chez une femme neurasthénique. Elle était au lit depuisplus d'un an. Celle-là ne pouvait même pas s'asseoir sur son lit. Elle était prise d'une sorte de terreur dès qu'on voulait la mettre sur son séant. Elle fut soumise au traitement systématique de M. WeirMitchell. Elle guérit au bout de six mois. Mais il fallut beaucoup de temps et de patience pour arriver à la faire passer du décubitus horizontal à la station assise.
J'ai cru longtemps que les faits de ce genre n'avaient pas encore été signalés. Or il n'en est rien. Sous le nom d'atrémie, un médecin américain, M. Neftel* a décrit un état nerveux tout à fait comparable au syndrome que j'ai moimême observé chez mes deux malades. L'auteur déclare avoir rencontré un certain nombre de cas semblables ; tantôt l'atrémie existait seule, tantôt elle était associée à l'hystérie ou à des affections utéro-ovariennes. Des quatre observations que rapporte M. Neftel dans son mémoire, la première me paraît être la plus digne d'intérêt. Il s'agit d'une femme de cinquante-quatre ans, mariée, sans enfant, dont l'utérus n'est pas malade et qui ne présente aucun symptôme hystérique. Elle a des antédédents héréditaires névropathiques. a Depuis six ans elle reste au lit, ne pouvant ni marcher, ni se tenir debout, ni même rester assise, bien qu'elle n'ait aucune paralysie véritable. Elle est toujours étendue parce que le moindre effort pour marcher, se tenir debout ou même s'asseoir, provoque le développement d'un état très pénible; alors elle est prise de défail-
i Neftel, iHrehow's Archiv, XGI, 3, p. 464, 1883.
lances, de nausées, de dyspnée subjective, de malaises dans la tête, dans le dos, dans la région épigastrique, et mênne de diarrhée. Elle affirme que tout cela n'est pas le vertige, et elle décrit et localise avec ses doigts les sensations particulières de vibration, de trépidation qui s'irradient de la tête au dos, à Tépigastre et jusque dans les orteils. » C'est une femme intelligente et instruite; elle n'est point hystérique, et, ajoute M. Neftel, elle ne cherche nullement à se rendre intéressante. Son état lui est très pénible et elle souhaiterait fort d'en être débarrassée. Il ny a aucun signe d'une affection organique quelconque. Mais on retrouve dans cette longue observation une foule de traits qui appartiennent sans conteste au tableau clinique de la neurasthénie, tels que l'extrême sensibilité des yeux à la lumière, les bruits dans les oreilles, les sensations de vi-lti ou de constriction delà tête qui n'est jamais libre, les hypéresthésies locales qui parfois s'étendent à toute la surface du tégument, l'impossibilité de lire, l'aggravation de tous les malaises pendant la digestion, a ce point que, après avoir mangé, la patiente est obligée de rester les yeux fermés, immobile, dans le calme et le silence le plus complet. Un autre détail n'est pas moins caractéristique ; si sou médecin lui inspire quelque confiance, la malade est intarissable dans le récit de ces souffrances. Chez cette femme^ l'atrémie, qui date de loin, procède par accès en gèntVal de très longue durée, dans l'intervalle desquels la santé physique et morale paraît se rétablir entièrement. Un accès a cessé spontanément et brusquement ; un autre a cédé très lentement et probablement sous l'influence du traitement. — M. Neftel incline à penser qu'il s'agit là d'une sorte de vésanie hypocondriaque. Cette interprétation ne me paraît pas acceptable. Cette femme a parfaite -
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ment conscience de son état, elle n'est point vésanique et elle n'est pas davantage hypocondriaque, au sens exact du mot. Elle présente, au contraire, des symptômes non douteux de neurasthénie, et toutes ces sensations, tous ces troubles nerveux qui apparaissent soudain au moindre effort pour se lever, marcher et même s'asseoir, rappellent avec une incontestable analogie, le tableau de l'accès d'anxiété neurasthénique.
Sans doute la neurasthénie cérébrale a des symptômes, l'état anxieux par exemple, qui, lorsqu'ils sont poussés à un certain degré, semblent toucher de bien près à l'aliénation mentale. On sait que l'agoraphobie de Westphal a été considérée comme une folie. Elle a été claîssée dans le fbupe des folies avec conscience, a côté de l'hypocondrie morale avec idées de suicide, des impulsions homicides avec conscience, de la folie du doute avec délire du toucher. Cette interprétation peut paraître légitime si l'on considère l'agoraphobie toute seule et dans ses formes intenses. Mais la peur des espaces est un genre dans lequel il y a, nous l'avons vu précédemment, des espèces où le trouble psychique est beaucoup moins accusé, bien que le caractère d'anxiété y subsiste toujours à un certain degré. De plus, ces diverses espèces de la topophobie de Beard «e rattachent par une étroite parenté à d'autres états psychiques analogues, parmi lesquels nous trouvons la peur des hauteurs, celle des orages, et nous pouvons ainsi, en allant des formes les plus intenses aux plus légères, descendre jusqu'à la simple exagération du sentiment naturel de la crainte. Aussi, avec Beard et M. Ziemssen, j'incline à penser que tous ces états d'anxiété, et même l'agoraphobie, appartiennent bien plus à la neurasthénie qu'à la folie, même à la folie avec conscience. Beard fait
BouvBBET, La Nearaslhénie. T
observer avec raison que ces états ne s'accompagnent jamais d'hallucinations. Même quand ils paraissent dominer le tableau clinique, ils sont toujours associés à d'autres symptômes de la neurasthénie.
Dans cette série de peurs anxieuses d'intensité croissante, nous avons la preuve d'un affaiblissement de plus en plus marqué de la force nerveuse, surtout de la volonté et de la faculté de résistance aux sensations et aux impressions morales. Les sensations pénibles qui procé-, dent du sentiment naturel de la crainte, depuis longtemps éteintes dans le cerveau de l'homme adulte et sain, revivent soudainement ou progressivement dans le cerveau du neurasthénique. La cause de cette reviviscence réside précisément dans cet épuisement et cette irritabilité excessive de la force nerveuse qui caractérisent la neurasthénie. Les résultats acquis par l'éducation et l'exercice de la volonté^ s'évanouissent plus ou moins complètement, si bien que le ^ patient est, du moins sous ce rapport, comparable à l'enfant, chez lequel peut si facilement s'exagérer le senti metot de la crainte. De plus, le cerveau du neurasthénique est très accessible à la suggestion, même à l'autosuggestion. Le terrain est tout préparé. L'occasion est aisément fournie par une impression morale plus vive, un accident, un des hasards de la vie. Alors naît et grandit l'idée de rimpuissance radicale à exécuter un acte déterminé, à se soustraire à un péril probable, à surmonter un obstacle quelconque. Dès qu'elle est évoquée par un certain objet ou par une certaine situation, l'idée règne en maîtresse dans un cerveau si prompt à la suggestion et si peu capable de résistance. De là, la peur, l'état d'anxiété et les troubles des fonctions organiques qui en sont la manifestation extérieure»
L'anxiété Deurasthénique est commune, du moins si Ton tient compte des formes atténuées. Depuis que mon attention a été attirée sur ce point, j'ai constaté des accès de peur anxieuse, légers ou intenses, légers le plus souvent, chez la plupart des malades soumis à mon observation. Le symptôme est particulièrement fréquent dans deux formes de l'épuisement nerveux, l'hystéro-neurasthénie traumatique et la neurasthénie génitale. Au point de vue du diagnostic, rétat anxieux a une valeur réelle ; il n'appartient pas aux aflFections organiques, on ne le rencontre que dans les affections purement fonctionnelles du système nerveux.