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II. TROUBLES DIGESTIFS DIVERS

Le début de la neurasthénie est quelquefois signalé par des troubles digestifs aigus, particulièrement lorsque la

Boutëket, La Neurasthénie. 12

névrose succède à un traumatisme ou à une très forte émotion morale. A côté de symptômes nerveux divers, on peut alors observer des nausées, des vomissements, des douleurs épigastriques, de la diarrhée, de l'ictère.

Chez une de mes malades, c'est ainsi que débuta l'épuisèment lïferveux. Injustement soupçonnée de vol, cette femme fut brusquement arrêtée au milieu des siens et conduite m poste de police. Elle eut un saisissement violent. Elle tremblait de tous ses membres, me dit- elle, et pouvait à peine marcher. Au poste, elle se met à vomir. Bientôt les vomissements deviennent de plus en plus fréquents, et l'état de la malheureuse paraît s'aggraver à ce point, qu'on l'amène en toute hâte à l'hôpital. Elle est en coUapsus ; les extrémités sont pâles -et froides ; le pouls est presque insensible à l'artère radiale. Au bout de quelques heures, elle était ranimée et ne vomissait plus. Elle resta plusieurs semaines dans mon service. Elle y présenta les symptômes les plus caractéristiques de la neurasthénie, parmi lesquels dominaient l'asthénie motrice, une sensation continuelle dé refroidissement et des cauchemars où elle se voyait entraînée par des gendarmes. Elle n'était pas améliorée quand elle sortit de l'hôpital. Il est probable que cette période d'acuité a fait place à un état neurasthénique chronique et de longue durée.

Vappélit des neurasthéniques est souvent irrégulier, très capricieux. Quelques malades ont même une inappétence marquée et durable, soit générale, soit pour certains aliments, particulièrement pour la viande. L'anorexie peut être poussée à tel point, qu'elle rappelle celle du cancéreux. Chez d'autres malades, au contraire, la sensation de la faim existe pour ainsi dire à l'état permanent et ne disparaît pas entièrement après Tingestion des aliments. Une

de mes malades avait sans cesse une provision de pain auprès d'elle, et, toutes les quinze ou vingt minutes, elle en portait un morceau à sa bouche. Beard rapporte le cas d'un jeune neurasthénique qui ne pouvait s'endormir qu'à la condition d'avoir à côté de lui un repas coi^plet qu'il dévorait pendant la nuit. Enfin quelques malades, redoutant les malaises qui suivent l'ingestion des aliments, en réduisent de plus en plus la quantité et arriven*^ même à supprimer complètement un repas, le plus souvent celui du soir.

La soif est rarement vive ; il est même remarquable que 1 bon nombre de patients supportent facilement la diminu- \ tion des boissons. Cependant quelques neurasthéniques, et particulièrement des femmes, sont tourmentés par le be- [ ^^^ soin de boire et absorbent de grandes quantités de liquide, même en dehors de leurs repas.

La langue est habituellement un peu chargée, et cet état suburral de la langue dure pendant des mois, sans être en aucune façon l'indice d'un véritable catarrhe de l'estomac.

La déglutition peut être gênée par un état spasmodique habituel de l'œsophage. Cette dysphagie neurasthénique est]cependant très rare. J'en ai rencontré un exemple chez un jeune homme de vingt ans, que la fatigue physique, les privations et de vives préoccupations morales avaient conduit à l'épuisement nerveux. La dysphagie débuta subitement, sans cause appréciable. Un an plus tard, le patient venait mourir de tuberculose aiguë dans mon service d'hôpital. Il n'existait aucune lésion de l'œsophage ni du raédiastin pouvant expliquer la dysphagie, laquelle était vraisemblablement due à un état spasmodique de l'œsophage, développé sous l'influence de l'épuisement nerveux.

V anorexie nerveuse, plus counue sous le nom d ano rexie hystérique, appartient plutôt à rhj^stérie qu'à la neurasthénie. Je ne Tai pas rencontrée chez de vrais neurasthéniques.

J'ai plusieurs fois observé une sorte de crise de salica- ^2on abondante avec sensations gustatives désagréables. La crise survient à jeun ou bien après l'ingestion des aliments.

Le vomissement nerveux se rencontre quelquefois chez les jeunes neurasthéniques. Il est comparable au vomissement nerveux des hystériques. Il y en a deux formes qui ne diffèrent que par la gravité. Le vomissement survient aussitôt après l'ingestion des aliments, souvent même pendant le repas. On ne peut guère l'expliquer autrement que par une hyperesthésie permanente de la muqueuse gastrique, dont la moindre excitation, même physiologique, entraine immédiatement la contraction réflexe de Testomac lui-même et des muscles qui concourent à l'acte du vomissfsment. — Dans la forme légère, le vomissement est un peu plus tardif, survient dix à quinze minutes au moins après le repas et n'entraîne qu'une partie des aliments. I^a jiutrition est peu troublée et l'état général reste satisfaisant. — Dans la forme grave, l'évacuation de l'estomac est plus précoc3 et surtout plus complète. De là le péril de riiianition. Une jeune fille de seize ans, devenue neurasthénique à la suite d'une très vive frayeur, était atteinte depuis trois mois de cette forme grave du vomissement nerveux ; elle était maigre et pâle, elle avait le pouls très faible et les extrémités froides ; elle était tellement affaiblie, qu'elle M% pouvait plus guère quitter son lit. Il semble que, dans c*ilte forme grave, l'estomac soit dans un état d'éréthisme comparable à celui de la vessie dans certaines cystites

spasmodiques. J'ai vu récemment un second cas de vomissement nerveux chez une femme adulte hystéro-neurasthénique, devenue malade également à la suite d'une violente frayeur. Aussi, j'incline à penser que ce trouble de l'innervation gastrique appartient surtout à la neurasthénie causée par une violente émotion morale.

Parmi toutes mes observations de neurasthéniques, je n'ai qu'un seul cas à' hypersécrétion gastrique. Il s'agit d'une jeune femme atteinte depuis de longues années de cette forme de l'épuisement nerveux que je décrirai plus loin sous le nom de neurasthénie féminine. L'estomac est notablement dilaté. Toutes les fois que je l'évacué le matin à jeun, après l'avoir lavé la veille jusqu'à ce que le liquide sorte neutre, j'en retire cent à deux cents grammes et même plus d'un liquide grisâtre, un peu filant, qui présente à un haut degré les réactions de l'acide chlorhydrique et qui digère très activement les cubes d'albumine cuite. S'agit-il d'une pure coïncidence, ou bien l'hypersécrétion gastrique est-elle sous la dépendance de la neurasthénie? Je ne. puis trancher la question. En tout cas, les douleurs gastralgiques, signe de Thyperchlorhydrie, n'ont paru que longtemps après le début des premiers symptômes de l'épuisement nerveux.

La diarrhée nerveuse est commune chez les neurasthéniques et procède quelquefois par crises d'une grande intensité. C'est là l'exagération d'un phénomène souvent observé chez des jeunes gens qui, sans être le moins du monde neurasthéniques, sont cependant doués d'une certaine émotivité. J'ai rencontré deux exemples remarquables de cette névrose intestinale. — Un homme de quarante ans est atteint d'épuisement nerveux depuis l'adolescence. C'est un neurasthénique héréditaire. De temps en temps,

inopinément, sans qu'il puisse mettre en cause un écart de régime, le patient est pris de coliques modérées, mais avec bruyants borborjgmes et besoins pressants d'aller à la selle. En quelques heures, il évacue une grande quantité de liquide séreux, légèrement teinté par la bile. Pendant cette crise diarrhéique aiguë, qui dure deux ou trois heures, la percussion et la succussion de l'abdomen provoquent un bruit de clapotement au niveau et au-dessous de l'ombilic. La crise terminée, le malade est abattu pendant le reste de la journée, mais le lendemain il peut reprendre ses occupations. A l'époque où ces crises diarrhéiques étaient fréquentes, il n'y avait pas d'autres troubles digestifs bien manifestes ; depuis quelques années, elles sont devenues beaucoup plus rares, et ce fait a coïncidé avec le développement du premier degré de l'atonie gastro-intestinale. — Un homme de quarante-cinq ans a fait de grandes pertes d'argent qui l'ont à peu près complètement ruiné. Depuis cette époque, il ne dort plus, il se sent faible, il souffre constamment de la tête, il n'a plus d*appétit et il a souvent dans l'abdomen une sensation singulière pour laquelle il vient me consulter. « Toutes mes émotions, me dit-il, je les éprouve dans le ventre. C'est un malaise indéfinissable, comme lorsque j'ai très faim, puis j'entends des gargouillements dans mon ventre et je sens le besoin d'aller à la selle ; j'y vais, et le plus souvent je rends une grande quantité d'eau. » Fait curieux, cette crise intestinale se produit invariablement toutes les fois que le patient rencontre dans la rue une des personnes auxquelles il attribue la perte de sa fortune. Il doit alors rentrer précipitam ment chez lui pour satisfaire un besoin pressant.

M. Cherchewsky * a appelé l'attention sur une autre

* Cherchewsky, Revue de médecine, 1883, p. 878 et 1033,

névrose de rintestin, également observée dans le cours de la neurasthénie, et qui peut être envisagée comme une sorte d'ilétts nerveux. Tous les malades dont il rapporte les observations dans son mémoire sont, comme il le dit expressément lui-même, de véritables neurasthéniques. L'accès de cette névrose de Tintestin consiste essentiellement dans le développement rapide de phénomènes d'obstruction intestinale, survenant le plus souvent à la suite d'un travail intellectuel exagéré, d'une fatigue physique ou encore d'une préoccupation morale vive où domine le sentiment de la responsabilité. La crise elle-même est précédée d'un signe prémonitoire, auquel l'auteur attache une grande valeur, soit au point de vue du diagnostic, soit à celui de l'interprétation des symptômes. C'est une modification constante .des matières fécales qui, dans les quelques jours qui précèdent la crise, deviennent de plus en plus étroites, comme passées à la filière, jusqu'à ne plus avoir que le calibre d'un crayon.

L'accès éclate soudainement. Le patient est pris de douleurs abdominales, surtout dans les hypocondres, audessous des fausses côtes ; puis survient un énorme ballonnement du ventre. Le météorisme est général, mais en certains points il paraît plus prononcé, et ces sortes de tuméfactions gazeuses se déplacent dans la cavité abdo minale. Les douleurs, les coliques deviennent de plus en plus vives et générales. Puis apparaissent des nausées et des besoins d'aller à la selle, besoins que le patient ne peut satisfaire. L'extrême ballonnement du ventre trouble la respiration qui devient haletante et superficielle. Les battements du cœur sont ralentis, et le ventricule droit se dilate ; de là une certaine cyanose de la face et des extrémités. Accablé par toutes ces sensations dou-

loureuses, le patient est profondément déprimé, et quelquefois il est pris d'évanouissements. Les purgatifs aggravent toujours la situation et ne triomphent pas de la constipalion, laquelle cède, au contraire, à l'emploi des narcotiques et surtout de la codéine. L'accès dure de quelques heures h I plusieurs jours, une semaine dans quelques cas. 11 cesse aussi brusquement qu'il avait débuté, et la terminaison cm est annoncée par d'abondantes évacuations.

Dans les commentaires dont il accompagne ses observa tions, l'auteur insiste sur le caractère purement nerveux de ces troubles fonctionnels, trop souvent attribués à une entérite chronique qui n'existe pas. Il s'agirait très vraisemblablement d'un état spasmodique de l'intestin, pouvant aller jusqu'à l'occlusion complète. M. Cherchewskj»^ présume encore que cette névrose de l'intestin est assez commune chez les neurasthéniques. Je crois, au contraire, que ce doit être une affection très rare, car je ne l'ai pas encore rencontrée, bien que j'aie vu déjà et suivi longtemps beaucoup de malades atteints d'épuisement nerveux.

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