II. NEURASTHENIE AIGUË
Beaucoup d'états neurasthéniques chroniques ont débuté par une période d'acuité. Les symptômes les plus caractéristiques de la névrose ont paru en quelques jours ou même en quelques heures. J'ai cité des cas de ce genre en faisant l'étude des causes de la neurasthénie. Il s'agit le plus souvent d'une cause dont l'action est tout à fait brusque et provoque un violent ébranlement du système nerveux. C'est une émotion soudaine, une frayeur intense, un traumatisme. Dès la première nuit, le patient ne dort pas ou son sommeil est troublé par des cauchemars, et le lendemain il peut déjà présenter les symptômes cardinaux de la neurasthénie, la céphalée, la dépression cérébrale, l'asthénie motrice, la rachialgie, l'atonie gastro-intestinale, ^mptômes auxquels s'ajoutent souvent encore le tremblement des membres et les palpitations. Mais ce n'est point là à proprement parler une neurasthénie aiguë, car la maladie nerveuse va durer longtemps et prendre désormais les allures d'une maladie chronique.
FORMES CUNIQUES DE LA NEURASTHENIE 197
Par neurasthéûie aiguë, il faudrait entendre celle qui, après un début brusque, évolue rapidement et se termine en quelques semaines, à la façon d*une maladie aiguë. Existe -t-il des états neurasthéniques qui présentent cette évolution rapide? Beard n y fait aucune allusion. Tous les auteurs qui, récemment, ont écrit sur la neurasthénie ne parlent que d'une neurasthénie chronique et insistent même sur la longue durée de la névrose.
M. Bouchut est le seul observateur qui fasse mention d'une forme aiguë. Il distingue, en effet, deux formes du nervosisme. Tune aiguë et l'autre chronique. Le nervosisme aigu serait caractérisé, non seulement par une marche plus rapide, mais aussi par l'existence de la fièvre. Le chapitre consacré au nervosisme aigu contient neuf observations. — Deux de ces cas sont empruntés à Latour * et datent de 1859. L'un de ces deux cas s'est terminé par la mort. J'en reproduis la relation textuelle : « Une jeune femme de vingt-cinq ans, saine et bien portante, se marie à un homme de l'art qui, par sa profession, reçoit tous les jours dans son cabinet un assez grand nombre de dames. La jalousie, une jalousie implacable, s'empare de son esprit. Elle en perd le boire et le manger. Elle s affaiblit, s'alite ; une petite fièvre hectique survient ; six semaines après, moins de trois mois après le début de l'affection morale, elle meurt hectique. Autopsie ; rien, rien, rien, malgré l'examen le plus minutieux. » Cette observation est bien succincte. Il y a là un état vésanique et surtout une inanition qui dure trois mois et qui peut bien suffire à expliquer la terminaison fatale. — Les autres observations sont rapportées en quelques mots seulement, comme deux
* Lfttour, Union médicale, 1859.
cas empruntés à Beau, ou bien elles laissent place au doute, car, dans plusieurs de ces observations, les ma lades ont eu des hallucinations intenses de la vue et de Touïe, et ces symptômes n'appartiennent guère à la neurasthénie.
Dans la première édition de cet ouvrage, j'ai donné la relation d'une observation personnelle que j'ai considérée comme un exemple de neurasthénie aiguë. La maladie avait débuté brusquement, duré trois semaines environ et la patiente avait paru complètement guérie. Mais cette guérison ne s'est pas maintenue. Cette jeune femme que j'ai revue souvent est toujours neurasthénique. C'est un cas de neurasthénie chronique à début aigu.
La fièvre serait un des caractères importants de la forme aiguë ou des périodes d'acuité de la neurasthénie. Les anciens auteurs ont beaucoup parlé de la fièvre nerveuse. Il en est moins question aujourd'hui. Sur un grand nombre de neurasthéniques, je ne l'ai jamais observée. La jeune femme dont je viens de parler avait des sensations de froid et de chaleur telles, qu'elle affirmait avoir de la fièvre. J'ai toujours trouvé sa température normale. Certes je ne nie pas l'existence de cette fièvre purement nerveuse, sans lésion locale et sans processus infectieux. M. Huchard' en cite un exemple dans lequel le mouvement fébrile avait une marche nettement périodique. M. Bouchut, dans la description générale qu'il donne du nervosisme aigu, écrit que la chaleur de la peau s'élève à 38 ou 39 degrés. Enfin, plus récemment, M. Oppenheim* a vu des accès fébriles à 39 degrés dans des cas de névrose traumatique, et
4 Aienfeldet Huchard, Traité des néoroses, 2* édition, 1883, p. 880. * Oppenheim, Die traiimatischen Neurosen, Berlin, 1889, p. 122.
sans qu'aucune complication [intercurrente pût expliquer cette élévation de la température. D'ailleurs la fièvre de cause exclusivement nerveuse se montre dans d'autres névroses que la neurasthénie ; l'existence d'une fièvre hystérique paraît bien démontrée, et M. Bertoye * vient d'étudier celle du goitre exophtalmique.
Quoi qu'il en soit, la forme aiguë delà neurasthénie n'est pas rigoureusement établie. On peut encore exiger pour l'admettre des observations plus complètes et plus prècis^^fs, 11 est à désirer surtout que, dans tous les cas où l'an présume l'existence de la fièvre nerveuse, les notations thermométriques soient faites avec grand soin, car l'accélération habituelle du pouls et les troubles vaso-moteurs* si fréquents chez les neurasthéniques, donnent souvent l'image trompeuse de la fièvre.