‹ La Neurasthénie: épuisement nerveuxChapitre 27 sur 55 · III. NEURASTHiSNIE HÉRÉDITAIRE · texte numérisé non relu

III. NEURASTHiSNIE HÉRÉDITAIRE

L'hérédité est la grande cause des maladies nerveuses. Elle s'exerce quelquefois seule et suffit à provoquer le développement de la neurasthénie. Dans d'autres cas, elle prépare le terrain et la moindre cause occasionnelle fait éclore la névrose. Or, nous avons vu combien les causes occasionnelles sont fréquentes. Les prédestinés aux mala dies nerveuses peuvent bien traverser la vie saru^ être frappés d'une psychose ou d'une maladie organique grave ^ mais ils échappent plus rarement à la neurasLhênio. L'époque de la puberté est pour eux une étape diftîcile à franchir. Ils sont très exposés à la neurasthénie génitale. Enfants, ils s'étaient adonnés à la masturbation; jeunes

i Bertoye, thèse de Lyon, 1S88.

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gens, ils conservent cette habitude ou se livrent sans modération aux plaisirs sexuels.

Le début de la neurasthénie héréditaire est généralenaent très précoce. Legrand du Saulle * a tracé le tableau des jeunes années du névropathe prédestiné à la folie héréditaire. Or plusieurs des traits de ce tableau s'observent aussi chez les enfants voués à la forme héréditaire de la neurasthénie. Ces enfants sont de bonne heure excitables ; ils ont des terreurs nocturnes et sont facilement pris de convulsions; quelques-uns sont somnambules. Un léger mouvement fébrile est une cause de délire. Ils deviennent bizarres, excentriques, querelleurs. Ce sont des écoliers difficiles, ils font le désespoir de leurs parents et de leurs maîtres. Quelques-uns présentent un développement précoce et remarquable de certaines facultés intellectuelles, particulièrement de la mémoire, mais ce développement s'arrête de bonne heure, et, dans la vie, ces écoliers brillants ne tiennent pas ce qu'ils avaient promis.

Les premières manifestations de la névrose se montrent aux approches de la puberté. Ce sont souvent des accès de migraine, intenses, fréquents, survenant sans cause appréciable, et qu'il ne faut pas confondre avec la céphalée des adolescents. Cette migraine se distingue aussi de la céphalée neurasthénique. Elle peut durer fort longtemps, mais en général elle s'atténue à mesure que le patient avance en âge et souflFre d'autres symptômes nerveux. De vingt-cinq à trente ans, quelquefois plus tôt, apparaissent des symptômes de cérébrasthénie, parmi lesquels dominent des modifications du caractère, certains états de l'esprit qui confinent aux psychoses, quelques-unes des

* Legrand du Saulle, La Folie héréditaire^ Paris, 1873.

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formes de l'anxiété neurasthénique. Si le névropathe héréditaire est frappé de neurasthénie génitale, cette névrose s'accompagnera de troubles spinaux particulièrement intenses. Le plus souvent le tableau clinique présente des changements nombreux, chaque circonstance de la vie pouvant être la cause occasionnelle de nouveaux symptômes.

Une de mes observations donnera l'image assez exacte de la neurasthénie héréditaire. — M. X... est âgé de quarante- trois ans, et la maladie dont il souffre remonte à l'adolescence. L'hérédité est assez chargée ; il y a tout à la fois dans sa famille des arthritiques et des nerveux. Je n'ai pas eu de renseignements sur l'époque de la puberté ; je sais seulement que, à ce moment, M. X... commença à souffrir d'accès de migraine qui l'obligeaient à garder le lit et se terminaient par des vomissements. — Vers l'âge de vingt-cinq ans, la migraine devient moins fréquente, puis elle disparait à peu près complètement. Elle est remplacée par un mal de tête peu douloureux, mais à peu près continu. A ce moment -là, la digestion était difficile et la constipation très habituelle. Déjà le patient était très émotif; il se rappelle très bien qu'une émotioA un peu vive lui causait un tremblement nerveux de tout le corps et surtout des mains. — Malgré tous ces malaises, il entra dans les affaires et prit la direction d'une maison de commerce. Il fut obligé à de fréquents voyages. Ce fut une nouvelle source de tourments. La pensée de se mettre en route lui causait une vive anxiété. Bientôt il fut pris en chemin de fer de véritables accès de vertige. — A l'âge de trente ans, apparurent des crises de diarrhée nerveuse, qui, moins fréquentes aujourd'hui, n'ont cependant pas entièrement disparu. Tout d'un coup, et sans qu'il puisse

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accuser un écart de régime, le patient est pris de coliques peu douloureuses, mais accompagnées de bruyants borborygmes, il éprouve un pressant besoin d'aller à la selle et il évacue, en quelques minutes, une grande quantité de liquide. Le flux intestinal cesse prpmptement, et celte spoliation séreuse,'sans doute vite réparée, ne laisse pas un abattement de longue durée. — Vers Tàge de trente -cinq ans, survient un nouveau symptôme; c'est une congestion subite de la face avec bourdonnements d'oreille, sensations vertigineuses et tendance k la syncope. Cette congestion paroxystique de la tête fut Torigine des premières préoccupations hypocondriaques. Le patient se croyait sans cesse menacé d apoplexie. Depuis, l'hypocondrie n'a point cessé, mais elle a changé d'objets. A cette époque se place encore le début d'une étrange susceptibilité, réelle ou imaginaire, à l'égard des médicaments, de certains aliments et de certaines boissons : un milligramme de morphine est une dose dangereuse, un demi-verre de vin blanc produit une diurèse abondante. Avec les poussées congestives vers la tête alternent des palpitations, des crises de fourmillements et de douleurs lancinantes dans les membres inférieurs, des sensations de lassitude extrême, une fatigue des yeux provoquée par la lecture et l'écriture. — Un peu plus tard, ce sont les troubles digestifs qui dominent la scène. A la suite d'un repas, même modeste et composé d'aliments choisis, le patient éprouve une sensatio:i pénible de gonflement à l'épigastre, puis il expulse des gaz en quantité et chaque émission gazeuse s'accompagne d'un grand soulagement. C'est du côté de l'estomac que sont tournées les préoccupations hypocondriaques; très souvent le patient me prie d'examiner soigneusement son estomac, qui, dit-il, doit être

atteint (l'atrophie, de cancer ou d'ulcère. Parfois il tombe dans des accès de découragement profond, il ne veut voir personne, reste chez lui et renonce momentanément à ses affaires. Je le rassure aisément, et il reprend sa vie habituelle, jusqu'à l'apparition d'un nouvel accès. Une absence de sou médecin l'inquiète et augmente son anxiété. Luimême n'ose se déplacer; il est resté huit jours hésitant à se mettre en route. — L'histoire de ce malade met assez bien en lumière la multiplicité et la variabilité des symptômes que peut présenter la neurasthénie héréditaire. Pendant cette longue période qui dure vingt- cinq à trente ans, il y a bien des changements dans le tableau clinique, et nous voyons se succéder de nombreuses associations des troubles fonctionnels du système nerveux. Les symptômes gastriques et intestinaux y jouent un grand rôle, mais il est évident qu'ils sont secondaires et procèdent de l'épuisement général du systène nerseux, bien loin qu'on puisse les considérer comme l'origine des autres troubles nerveux, cérébraux, médullaires et vaso -moteurs. Les préoccupations hypocondriaques font aussi partie du tableau clinique, mais elles y présentent des caractères tels, qu'elles ne peuvent être confondues avec l'hypocondrie vésanique.

Après la précocité du début, un autre caractère important de la neurasthénie héréditaire en est la longue durée, la ténacité, la résistance au traitement. 11 semble que le système nerveux doive à l'hérédité névropathique une organisation telle, qu'il soit désormais condamné à fonctionner d'une façon déréglée. De plus, les maladies intercurrentes empruntent k cette organisation une allure spéciale ; les réactions nerveuses y sont plus intenses et plus durables. En général, le neurasthénique héréditaire reste

neurasthénique jusqu'à la fin de ses jours. On peutbien obtenir Tatténuation ou la disparition de certains symptômes, souvent même ces symptômes cessent spontanément, mais ils sont aussitôt remplacés par d*autres troubles fonctionnels.

Les symptômes de dépression cérébrale, l'abattement, la tristesse, l'insomnie, l'inaptitude complète au travail intellectuel, qui sont si communs lorsque la neurasthénie est acquise et due aux passions dépressives, font très souvent défaut dans la neurasthénie héréditaire, du moins si l'hérédité seule a présidé au développement de la névrose. Ces neurasthéniques peuvent assez bien tenir leur place dans le monde ; ils y passent seulement pour des êtres bizarres, originaux. Ils sont même, de temps en temps, capables d'une certaine activité, bien que le travail soutenu et persévérant soit au-dessus de leurs forces.

Dans quelques cas, les symptômes spinaux et les troubles viscéraux sont très peu prononcés, ou même n'existent paij, et la neurasthénie paraît se manifester seulement par ecrlâiiis symptômes cérébraux, isolés ou combinés, tels que rêmotivité excessive, une des formes de l'anxiété ûeurasthénique, une tendance invincible aux préoccupations hypocondriaques, des aberrations partielles et conscientes des facultés intellectuelles. On a proposé pour les cas de ce genre le terme de neurasthénie psychique ou mentale. A ne considérer que son état actuel, en faisant abstraction de sou passé, le malade dont je viens de rapporter l'histoire pourrait être classé dans cette catégorie de patients atteints de neurasthénie mentale, car il ne présente guère, aujourd'hui, que des préoccupations hypocondriaques. Il semble que la perturbation nerveuse dont procède cette forme de neurasthénie porte exclusivement sur certaines opérations de l'intelligence.

On peut encore rencontrer, dans le groupe des neurastliéniques héréditaires, associés aux symptômes de la neurasthénie, quelques-uns de ces états psychiques particuliers que les médecins aliénistes décrivent aujourd'hui sous le nom de folie avec conscience. Ces états psychiques sont : l'hypocondrie morale avec idées de suicide, les impulsions homicides, l'agoraphobie, la folie du doute avec délire du. toucher. J'ai dit déjà pour quelles raisons l'agoraphobie doit être considérée comme appartenant à la neurasthénie plutôt qu'à la folie avec conscience. L'impulsion homicide s'en éloigne bien davantage et doit en être distinguée. Elle reste le type le plus caractéristique de la folie avec conscience. Quant aux deux autres formes, l'hypocondrie morale avec idées de suicide et la folie du doute avec délire du toucher, elle s'accompagnent souvent, la dernière surtout, de symptômes neurasthéniques cérébraux, spinaux et viscéraux. Si elles doivent rester distinctes de la neurasthénie, il faut bien reconnaître cependant qu'elles ont, avec cette névrose, une réelle parenté. La neurasthénie cérébrale, par ses états d'anxiété et ses aberration s intellectuelles conscientes, touche de près au domaine de l'aliénation mentale, et, particulièrement chez les névropathes héréditaires, il peut être difficile d'établir rigoureusement la distinction entre ces deux états morbides.

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