‹ La Neurasthénie: épuisement nerveuxChapitre 36 sur 55 · HYSTERIE ET HYSTÉRO-NEURASTHÉNIE TRAUMATIQUES · texte numérisé non relu

HYSTERIE ET HYSTÉRO-NEURASTHÉNIE TRAUMATIQUES

raie, le choc physique, avec toutes les sensations suggestives venues de la région traumatisée, paraît jouer le rôle prépondérant ; encore faut-il remarquer que l'émotion morale assure Tefficacité de l'autosuggestion. Pour ce qui est de la neurasthénie traumatique, le shock nerveux a plus d'importance. Dans presque tous les cas, le traumatisme est produit au milieu de circonstances dramatiques et qui excitent une émotion morale profonde, l'angoisse et la terreur. Parfois même, le patient a été seulement menacé d'un accident terrible, et lia pu Téviter.D'ailleurs j'ai donné, au chapitre de l'étiologie, des exemples de neurasthénie développée sous l'influence exclusive d'une forte frayeur. La paralj^sie, la contracture et l'arthralgie sont des phénomènes objectifs qui attirent vivement l'attention, et, si pendant longtemps ces phénomènes ont été mal interprêtés, du moins il n'était pas possible de les méconnaître, de ne pas les voir. Or, tous ou presque tous les symptômes neurasthéniques sont d'ordre subjectif. Ils veulent être recherchés, soigneusement étudiés. De là, sans doute, une des cause de la rareté relative des observations de neurasthénie d'origine traumatique. Voici cependant la relation sommaire de trois cas très nets de cette neurasthénie traumatique pure.

Celui de mes malades auquel j'ai fait allusion tout à l'heure est un maçon, âgé aujourd'hui de cinquante ans. Il y a quinze ans, il est tombé d'un échafaudage haut de plusieurs mètres. Sa chute n'a pas été tout à fait brusque, et il a eu quelques secondes d'une vive angoisse. Revenu à lui, il n'avait que des contusions et pas de blessures graves. Au bout de quelques jours, il voulut vainement se remettre au travail. 11 n'était plus le même homme, et l'état dans lequel il se trouvait alors était, paraît-il, le même que celui dans

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lequel je le vois encore aujourd'hui. 11 a toujours la tête lourde. Il dort peu et son sommeil est souvent troublé par des rêves terribles, qui, au bout de quinze ans, lui rappellent encore son accident. Il est très faible, toujours incapable de travailler. De temps en temps, il est cependant pris d'un tel besoin d'activité dans les jambes, qu'il ne peut rester en place et marche sans but, au hasard, pendant des heures entières. A la moindre émotion, et même quand il meparle^ il est pris d'un tremblement involontaire des membres, des lèvres et de la langue. Il est toujours sombre, abattu, taciturne; il est convaincu qu'il ne guérira jamais, et, à plusieurs reprises, il a manifesté des idées de suicide.

Un malade de M. Charcot* est un exemple encore plus complet de neurasthénie cérébro-spinale pure, exempte de toute complication de nature hystérique. C'est un maçon, âgé de trente- huit ans, et sans antécédents héréditaires. Cinq mois avant devenir consulter M. Charcot, ilestmorfUi par un chien, en se rendant à son travail. L'émotion ne fut pas sur le coup très vive, mais elle le devint par la suite. Le patient apprit bien que le chien, examiné à Alfort, avait été déclaré non enragé, mais ses plaies, un moment cicatrisées, deviennent de nouveau douloureuses et des abcès s'y développent. Il ne faut plus penser à travailler de longtemps. De là des impressions pénibles, de vives inquiétudes. Le patient commence à maigrir, à perdre ses forces et son énergie morale; il ne dort plus que d'un sommeil agité par des cauchemars. Par surcroît, le pro priétaire du chien lui refuse toute indemnité. Au bout d un mois, les i)laies sont entièrement guéries et le blessé viut reprendre son travail, mais il est obligé d'y renonoi^r

* Charcot, Leçons du mardis lîi^'S 8i>, p. 257i

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après de vains efforts, si pénible est la sensation de lassitude qui l'accable. De là une cause de désolation et aussi d'aggravation de Tétat neurasthénique. Le malade vient alors à la Salpêtrière, et voici les symptômes observés par M. Charcot : — Céphalée continue, jamais vive, occupant surtout le front et l'occiput, quelquefois le crâne tout entier, et donnant alors la sensation d'un casque lourd et trop étroit, céphalée accompagnée de craquements des articulations de la nuque pendant les mouvements de rotation de la tête. — Etat vertigineux habituel : quand il marche, le malade est, dit-il, obligé de regarder ses jambes, et il lui semble que le sol s'élève puis s'abaisse sous ses pieds. — Affaiblissement de la mémoire, ou plutôt mémoire lente et difficile à mettre en œuvre; les moindres opérations de l'esprit, la lecture par exemple, provoquent l'exaspération de la céphalalgie ; les troubles intellectuels, de même que les autres symptômes, s'îitténuent momentanément après l'ingestion des aliments. — Idées sombres, sentiment d'impuissance, absence de volonté, émotivité excessive, sommeil troublé par des cauchemars : dans ses rêves, le patient se voit poursuivi par des animaux menaçants, des chiens qui cherchent à le mordre, ou bien il veut entreprendre un travail et mille obstacles imprévus se dressent devant lui. — Affaiblissement de la force motrice : les mains ne don nent que 45 et 55 au dynamomètre ; la station verticale et la marche provoquent très vite la sensation de fatigue. Le malade éprouve une constriction pénible au sacrum, sorte de plaque sacrée, et qui s'exaspère s'il marche ou reste debout. Les réflexes rotuliens sont normaux. Il n'y a pas de troubles vésicaux,pas d'analgésie, pas d'anesthésie dans les membres inférieurs ni sur aucun point du tégument. — Affaiblissement des fonctions sexuelles : les désirs sont

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nuls OU médiocres, et les érections, faibles et imparfaites, aboutissent à des émissions séminales prématurées. — Les troubles digestifs font défaut, ce qui prouve bien, comme le fait remarquer M. Cliarcot, que les troubles g;tstriques ne sont pas nécessaires à la constitution du syndrome neurasthénique. — Chez ce malheureux maçon, il n'y a pas trace d'hystérie, et tous les symptômes api»artiennent exclusivement à la neurasthénie. Cest un cas très net de la forme cérébro- spinale de l'épuisement nerveux ; il n'y manque guère que les troubles fonctionnels de l'atonie gastro-intestinale. La morsure elle-même a certainement moins contribué au développement des phénomèiK*^ morbides, que la succession des émotions pénibles dont t'ile fut le point de départ.

. Une observation de M. Guinon * met bien en évidence ce rôle prépondérant du shock nerveux, de Téniotion mornlr. Il s'agit d'un ouvrier gazier, de trente-huit ans, saMs antécédents fâcheux. Il est appelé dans un sous- sol. Pour éviter une explosion de gaz imminente, il faut allrr, dans une atmosphère déjà chargée de gaz et sur un sol couvert de charbons incandescents, fermer la clef d*Lui compteur dont la porte est enfouie sous un tas de saL](^ Après des efforts inouïs, couvert de blessures et de brûlures, notre homme parvient à conjurer le danger. Mais il a eu une très forte émotion. Le lendemain, il ne remarque rien d'anormal dans son état. Le second jour, il se lê\ o avec des malaises, et, toute la journée, il est nerveux, tremblant, agité. Il se repose six semaines. Il reprersd alors son travail, en apparence tout à fait guéri. Mais im bout d'un mois, les troubles nerveux reparaissent, suv; -

* Guinon, loc, cit., p. 207, obs. LXXI.

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gravent et s'installent d'une façon définitive. C'est d'abord une sensation de faiblesse et de lassitude extrême; le moindre objet paraît lourd à porter, les jambes sont raides et les pieds se détachent difficilement du sol. Puis surviennent des vertiges fréquents, mais jamais assez intenses pour provoquer une chute, de la polyurie, des douleurs vagues, des élancements dans les membres, enfin une céphalée occipitale qui donne la sensation d'une coiffure trop étroite et trop lourde. A quelque temps de là, pendant une période de trois à quatre jours, le patient est pris de délire : à plusieurs reprises, il se lève, sort de sa chambre, inspecte les murs de l'escalier, y place des conduites de gaz imaginaires, et semble obsédé par le souvenir Ja son accident. Au moment où M. Guinon l'examine, il est sombre, taciturne, d'une grande émotivité. Cependant il dort mieux et n'a plus de cauchemars. Mais la céphalée persiste, ainsi que les douleurs dans les membres. Les troubles dyspeptiques sont très prononcés (ballonnement épigastrique, rougeur de la face, torpeur, somnolence après les repas), et l'estomac est très dilaté. Le malade semble avoir perdu toute énergie morale, toute volonté; il ne travaille plus, il reste des heures entières immobile, assis sur une chaise, chez lui ou chez ses voisins. La nutrition a peu souffert. M. Guinon recherche avec grand soin quelque symptôme hystérique, mais il ne peut en découvrir aucune trace. — En eff*et, la neurasthénie est ici seule en cause. Elle se manifeste par ses symptômes les plus caratéristiques, la céphalée, l'aboulie, la dépression cérébrale, l'asthénie motrice, l'atonie gastro-intestinale. Le malade a eu une courte période de délire. Ce n'est pas là un symptôme absolumentétrangerà la neurasthénie. En décrivant les symptômes cérébraux, j'ai signalé des accès

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de délire émotif. Le malade de M. Guinon a présenté un délire de ce genre.

C'est la forme cérébro-spinale de Tépuisement nerveux que produit le traumatisme. Les trois malades dont je viens de résumer l'histoire, ont tout à la fois des symptômes cérébraux et des symptômes spinaux. — Dans cet ensemble de phénomènes morbides, rien n'est plus remarquable que cette aboulie et cette asthénie motrice profondes, qui, d'un homme auparavant robuste et vigoureux, font un homme triste, abattu, sans force, sans courage, désormais incapahle de reprendre ses occupations professionnelles. La plupart des victimes de la neurasthénie traumatique sont perdues pour la vie sociale. Ces malheureux traînent pendant des années leur lamentable existence, toujours attristés, toujours accablés. Quelques-uns finissent par le suicide.

Malgré le caractère très spécial de la cause, le traumatisme, le tableau clinique ne présente aucun trait nouveau ; il est entièrement comparable à celui que nous pouvons observer chez un homme soumis à Faction prolongée d'une passion dépressive. 11 n'y a donc pas lieu d'insister sur la description des symptômes de la neurasthénie traumatique. Cette identité parfaite des phénomènes morbides, quelle qu'en soit la cause, démontre encore l'autonomie de la neurasthénie. 11 en est de celte névrose comme de l'hystérie, dont l'unité n'est plus contestable, malgré le nombre croissant des causes capables de la provoquer.

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