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CHAPITRE VII

11 est très vrai que la neurasthénie trouble rï^xîsi*^rjiï% qu'elle la rend pénible, même douloureuse, mnis elle ne la compromet pas directement, du moins dans la très grande majorité des cas. En règle générale, le pirL^ destin du neurasthénique est de rester tel jusqu'à la fin fie ses jours.

On peut même avancer que la neurasthéuit» est au nombre des maladies chroniques dans lesquelles Tintervention médicale, si elle est persévérante et bien dirigée, possède une très réelle efficacité. Est-il cependant possible d'obtenir une guérison complète et définitive. CHielques auteurs, parmi lesquels M. Arndt S ne le pensent pas ; ils estiment que la neurasthénie, quand elle a pris possession du système nerveux, y imprime une modification profonde et désormais ineffaçable. Mais M. Arndt a singulièrement élargi le cadre de la neurasthénie, et il lui suffit de troubles nerveux bien minimes, pour qualifier un homme

* R. Arndt, Die Neurasthénie (Nevenschwàche), i/rr West^n^ ihi^e JUedevtung und Behandlurtg, Leipzig, 1885.

(le neurasthénique. La vérité est que beaucoup de formes acquises de Tépuisement nerveux peuvent entièrement guérir, et que, dans la plupart des cas dont on ne peut obtenir la guérison complète, les améliorations sont communes, souvent même de longue durée. Beard a vu guérir un grand nombre de ses malades atteints du mal américain ; après un traitement convenable et suffisamment prolongé, ces hommes, épuisés par un surmenage intense du corps et de l'esprit, devenaient capables de reprendre avec activité toutes leurs occupations professionnelles. Or les formes acquises de la neurasthénie sont les plus communes ; ce sont celles-là qu'on rencontre si fréquemment dans la pratique médicale des grandes villes.

A cette proposition consolante il faut cependant apporter quelques restrictions.

Certains neurasthéniques, tourmentés par d'incessantes préocdupations hypocondriaques, ont des idées de suicide et finissent quelquefois par y succomber.

Lorsque l'épuisement nerveux a duré longtemps, le patient est affaibli, amaigri ; sa résistance est moindre, et, comme tous les débilités, il est une proie facile de la tuberculose. J'ai vu mourir plusieurs neurasthéniques de phtisie broncho-pneumonique subaiguë, et je suis convaincu que les formes dépressives de la neurasthénie, surtout si elles s'accompagnent d'atonie gastro -intestinale grave, constituent une cause prédisposante très efficace au développement de la tuberculose pulmonaire. Peut-être en est-il autrement des maladies infectieuses aiguës. Beard fait observer que la fièvre typhoïde, la pneumonie et lespyrexies exanthématiques sont tout à fait rares chez les patients frappés d'épuisement nerveux.

L'atonie gastro-intestinale est un syndrome commun à la

plupart des états neurasthéniques. Lorsqu'elle dure depuis longtemps et qu'elle a dépassé le premier degré, elle trouble profondément la nutrition ; il existe même de véritables lésions des voies digestives, telles que la dilatation ilc Testomac, le prolapsus et la rétraction de l'intestin. Or, Fatoniegastro-intestinalevgrave, en dehors de toute autre complication, peut aboutir à une terminaison fâcheuse. Sans doute, cette éventualité est fort rare. Mais le mauvais état des voies digestives empêche une alimentation vraiment réparatrice. Or, nourrir fortement le patient amaigri, relever le taux de sa nutrition, lui rendre un certain embonpoint, constitue une des indications les plus urgtMites du traitement des formes invétérées de la neurasUièuie, M. Weir Mitchella beaucoup insisté, et avec raison^ sur cette indication capitale.

L'hérédité névropathique est certainement un élément d'aggravation du pronostic. Les neurasthénies hèri^di ta irt^s sont tenaces, rebelles au traitement, et d'autant plus que les antécédents sont plus chargés. C'est à ces formes héréditaires que peut être justement appliqué le sombre pronostic de M. Arndt; elles durent, en effet, aussi longtemps que les patients eux-mêmes. La modification qu'imprime l'hérédité au système nerveux est tellement intime t*t profonde, que toutes les médications sont impuissantes à en rétablir l'équilibre irrémédiablement perdu.

La longue durée de la maladie est une autre condition fâcheuse, du moins au point de vue d'une véritable guérison. Lorsque, depuis des années, le patient a descendu degré par degré la pente fatale de l'épuisement nerveux, il devient extrêmement difficile, et trop souvent imposgiible. de la remonter sûrement et de reconquérir le terrain perdu. Car ces états neurasthéniques invétérés s'accompagnent

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h peu près inévitablement, surtout chez les femmes, d'une véritable déchéance des fonctions supérieures du cerveau.

Les étals d'anxiété aggravent aussi le pronostic. On sait combien il est difficile d'obtenir la guérison de Tagoraphoble, la forme la plus connue de ces états d'anxiété. Pourtant il ne faut pas conclure à Tincurabilité de Tanxiété neurasthénique. Elle est souvent associée à la dépression psychique, à Tinsomnie, à Taboulie, dans les périodes d*acuité de 1 épuisement nerveux. Or il suffit parfois d'un changement de milieu et d'un traitement purement moral pour obtenir la diminution rapide, ou même la disparition de ces symptômes cérébraux de la neurasthénie.

Parmi les formes tenaces et rebelles de la maladie, il faut t anger celles qui s'accompagnent de troubles des fonctions fîênitales, de spermatorrhée et d'impuissance chez l'homme, d*irTitabilité utérine et d'ovarialgie chez la femme. La spermatorrhée et l'impuissance retentissent d'une façon particulièrement fâcheuse sur les fonctions cérébrales et conduisent aux préoccupations hypocondriaques, à la déjtression intellectuelle profonde. A leur tour, ces troubles cérébraux ne sont rien moins que favorables au rétablissement des fonctions génitales. C'est un cercle vicieux dans lequel le patient tourne pendant de longues années et <Iuquel il est extrêmement difficile de le faire sortir.

Enfin, nous avons vu que l'hystéro-neurasthénie traumatique porte une atteinte si profonde au fonctionnement (tu système nerveux, que la plupart des malheureux qui en sont frappés ne recouvrent plus désormais ni leur activité physique, ni leur énergie morale.

La neurasthénie, du moins quand elle est intense et dure depuis longtemps, ouvre la porte, suivant l'expression de Beard, à d'autres maladies nerveuses ; elle constitue un

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terrain favorable au développement de plusieurs affections fonctionnelles du système nerveux.

Elle peut conduire aux psychoses. Nous avons vu par quels caractères les préoccupations hypocondriaques du neurasthénique diffèrent de Thypocondrie vésanique. Mais la limite qui sépare ces deux états de Tesprit peut être aisément franchie, et le. neurasthénique devient ainsi un véritable aliéné. Ce sont des psychoses à caractère dépressif qui succèdent à la neurasthénie, et particulièrement l'hypocondrie et la mélancolie *. Beard fait remarquer que beaucoup de mélancoliques admis dans les asiles d'aliénés ont traversé une période neurasthénique. Le passage de la neurasthénie à la vésanie peut s'opérer rapidement, en quelques jours, ou bien la transition a lieu très lentement et c'est d'une façon très insidieuse que la psychose s'installe dans un cerveau neurasthénique. Certaines formes de l'épuisement nerveux ont plus d'affinité pour les psychoses; ce sont celles où dominent les symptômes de dépression cérébrale, comme par exemple la neurasthénie génitale, la neurasthénie et l'hystéro- neurasthénie traumatiques. La mélancolie qui se développe ainsi sur un terrain neurasthénique peut guérir momentanément ou même d'une façon définitive; il est alors assez commun de voir, au moment où cesse la psychose, reparaître les symptômes de l'épuisement nerveux.

Dans les deux sexes, et plus souvent peut-être chez l'homme que chez la femme, on observe parfois l'association de la neurasthénie et de l'hystérie. Il en résulte cette névrose mixte, précédemment décrite sous le nom d'hystéro -

* Rousseau, Lypémanie et irritation spinaie. Encéphale^ 1882. — Collin, BtUlettn médical, 30 mars 1890. — Van Deusen, Journal orn^ricain des maladies mentales^ avril 1869. Citation de Beard.

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neurasthénie. Or, le plus souvent, c'est la neurasthénie qui ouvre la scène, et, quand les symptômes en ont acquis une certaine intensité, on voit apparaître des phénomènes morbides évidemment de nature liystérique, et même la grande attaque convulsive.

La neurasthénie conduit à la dipsomanie et à la morphinomanie. Incapable de se livrer à ses occupations habituelles sans souffrir ou sans éprouver une sensation de fatigue intolérable, le patient cherche et trouve, dans l'usage de la morphine ou de l'alcool, le moyen de calmer ses souffrances ou de stimuler les forces épuisées de son système nerveux. De Tusage à l'abus, il n'y a qu'un pas, que franchit bien vite un homme dont l'énergie morale a depuis longtemps fléchi. Alors naissent et grandissent ces impulsions irrésistibles qui poussent le malheureux neur.isthénique a absorber des doses d'alcool de plus en plus ibrtes ou à se faire des injections de morphine de plus en l»lus fréquentes. 11 est devenu dipsomane ou morphinomane. Désormais les symptômes de l'intoxication alcoolique ou morphinique s'ajouteiit aux symptômes de la neurasthénie.

C'est de la même façon que le neurasthénique est conduit à abuser delà cocaïne, de l'éther, du chloroforme, du chloral. 11 est vrai que toutes ces intoxications lentes sont Ih-aucoup moins communes que la dipsomanie et la morliïiiûomanie.

La dipsomanie procède souvent par accès, pendant lesquels l'impulsion à boire des doses croissantes d'alcool f'st tout à fait irrésistible. Elle serait particulièrement nimervée, d'après Beard, chez les neurasthéniques qui, avant d'être atteints d'épuisement nerveux, ne buvaient pas DU ne faisaient qu'un usage très modéré de boissons alcoo-

liques. Beaucoup de ces dipsomanes ont une curieuse tolérance à regard de l'alcool. Beard rapporte le cas d*un médecin neurasthénique qui, au plus fort des paroxysmes de la cérébrasthénie dont il souffrait, pouvait boire un grand verre d'eau -de-vie sans ressentir les effets ordinaires de rébriété. Sans doute, une semblable tolérance favorise et aggrave la dipsomanie. — On peut voir alterner chez le même patient des accès de dipsomanie et de morphinomanie. Celle-ci est cependant plutôt continue, et le morphinomane ne renonce guère, même momentanément, à son poison favori.

On ne devient pas a volonté dipsomane ou morphinomane; il y faut une certaine prédisposition. Or, cette prédisposition est très souvent fournie par la neurasthénie. La plupart des dipsomanes et des morphinomanes ont été et sont encore des neurasthéniques. En les observant de près, on retrouve chez eux, plus ou moins masques imv les symptômes de l'intoxication , des troubles nervr^ux de nature neurasthénique, tels que la céphalée, Vinsomnie, réniotivité excessive, les douleurs névralgiques dans le.^ membres.

Parmi les affections fonctionnelles du système ne !■ veux qui se développent volontiers sur un terrain neurastlienique, Beard place encore le goitre exophtalmique^ lu fièvre des foins ou coryza spasmodique et la plupart àe ces névroses locales que Duchenne a décrites sous le nom d'impotences fonctionnelles, telles que la crampe des écrivains, celle des pianistes, celle des télégraphistes ^ etc. Assurément ces névroses locales se développent aussi eu dehors de l'état neurasthénique, mais il est certain quo la neurasthénie en est une cause prédisposante très efiicace* Chez une de mes malades, la crampe des pianistes fut un

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des premiers symptômes d*UQ épuisement nerveux qui dure depuis de longues années. Beaucoup de neurasthéniques sont incapables d'écrire pendant quelques minutes sans être pris d'un tremblement de la main' ou sans éprouver dans le bras une sensation de raideur ou de fatigue intolérable. Nous connaissons bien aujourd'hui les rapports de la maladie de Basedow avec l'hystérie ; il n'est pas surprenant qu'elle présente les mêmes affinités pour la neurasthénie.

Il n'y a pas, même en pathologie nerveuse, une barrière absolument infranchissable entre le trouble fonctionnel et la lésion organique. Comme exemple de cette transformation, on cite souvent ces cas de contracture liystérique qui, affection d'abord purement fonctionnelle, aboutissent, après bien des années, à la sclérose des cordons latéraux delà moelle épinière. Or, la neurasthénie est une névrose de longue durée. Les trouble.s fonctionnels et circulatoires qu'elle engendre dans les centres nerveux peuvent-ils devenir le point de départ île véritables lésions organîqui^y ? Dans quelques tas d'iiystéro-neurasthénie traunia tique, on a vu, aux sympiùines de la névrose mixte, ii 'ajouter ceux d'une lésion diffuse du cerveau et de la moelle épinière. Les cas de ce ginire ne sont pas entièrement probants, car on peut mettre en cause l'ébranlement matériel de.s centres nerveux. Quant a la neurasthénie spontanée, il n'y a psis encore d'observations précises qui démontrent qu'elle puisse donner naissance à des lésions organiques. Mais ce qui n'a pas été observé cliez riodividu neurasthénique peut l'être chez ses descendants. L'héi'êdité de la neurasthénie, quand elle est très prononcée et convergente, expose au développement des affections organiques du système nerveux.

Ces considérations générales peuvent aider à étaitlir le pronostic d'un cas particulier. Il faut surtout tenir compte des antécédents névropathiques,de l'hérédité et de la longue durée de la maladie; ce sont les conditions qui a^^i^^ravt^n^ le plus le pronostic. Si ces conditions n'existent pas, la situation est meilleure, bien qu'elle ne soit pas nécessairement favorable. Il y a lieu de prendre en consïdéralio:i les symptômes observés. Quelques-uns sont dey signes fâcheux. Tels sont l'impuissance, Tastliénopie, l'atonie gastro-intestinale au second degré, la dépression cérébrale, l'aboulie. Ces symptômes ne sont pas des preuves certaines d'incurabilité, mais ils indiquent au moins que la maladie sera tenace et résistera probablement loijgteni|»s au traitement.

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