DEFINITION ET NATURE DE LA NEURASTIIKME
bles digestifb. Combien de dyspeptiques ont dHKigestions laborieuses, même des signes de dilatation of^'estoraac, qui ne peuvent en auQ|ii||e façon passer pour de vrais neurasthéniques. L'atonie gastro-intestinale neurasthénique est un svndrorae particulier et qui doit être distingué dans le groupe des dyspepsies.
Les troubles viscéraux de l'épuisement nerv^eux, ceux surtout qui intéressent l'appareil circulatoire et les voies digestives, sont donc le plus souvent des phénomènes secondaires. Ils sont Teffet, non la cause, de la névrose. Ils sont dominés par cette modification première du système nerveux dont la nature intime nous est mal connue, mais dont la réalité ne saurait être contestée. Du reste, l'étude de Tétiologie de la neurasthénie va mettre en lumière le rôle prépondérant de cette atteinte directement portée à la fonction des centres nerveux.
(IHAFITRE II
La neurasthénie est une maladie commmune, du moins si Ton tient compte des formes légères, et elle tend à le devenir de plus en plus. On Ta nommée, assez justement, la maladie dti siècle. Autrefois, les classes étaient séparées par des barrières plus infranchissables. Chaque individu, par nécessité plus satisfait de son sort, n'aspirait guère a sortir du milieu dans lequel le hasard l'avait fait naître. Aujourd'hui, les barrières se sont abaissées. Pour tout homme doué de quelque intelligence, le but de la vie est de s'élever plus haut que ses ancêtres. Le cerveau travaille davantage, et souvent le labeur imposé est au-dessus de ses forces. De là les préoccupations intenses, les désillusions, les revers de fortune, sources communes des passions dépressives. Le caractère s'est assombri et le système nerveux est devenu plus vulnérable. Ainsi s'explique In fréquence croissante des maladies nerveuses et particulièrement de la neurasthénie.
Aussi cette névrose n*est pas seulement, suivant l'expression fie Beard, un 7nal américain. Elle existe égale-
ETIOLOGIE DE LA XEURASTIIINIB 17
ment en Eilrope-et dans tous les pays civili»p>ù la lutte pour rexistence,\de plus en plus ardente, entretient une activité exagérée des flibctions du système nerveux.
Hérédité. — La neurasthénie peut se développer chez un homme jusque-là tout à fait indemne, en dehors de toute influence héréditaire. J'ai vu bon nombre de neurasthéniques dans les antécédents desquels il était impossible de découvrir aucune trace d'hérédité nerveuse. Le surmenage permanent du cerveau suffit à en produire l'épuisement durable.
Comme le fait judicieusement observer M. Déjerine S ce fait est d'une importance réelle au point de vue de la pathogénie des maladies nerveuses. Qn saitjcombien grand est le rôle de l'hérédité dans le développement de ces maladies. Morel*, Legrand du SauUe, Môbius et plus récemment M. Féré ^ considèrent la plupart de ces maladies comme les membres d'une même famille, qui, sous l'influence de l'hérédité et de conditions favorables, se développent, se succèdent et s'aggravent à travers plusieurs générations. La neurasthénie, qui peut naître spontanément, en dehors de toute hérédité nerveuse, constituerait le premier membre de la famille névropathique, le terrain éminemment favorable sur lequel, les circonstances aidant) vont germer et se développer, dans les générations suivantes, des affections nerveuses de gravité croissante.
Pourtant, Thérédité de la neurasthénie n'est rien moins que fatale. Telle est la fréquence de l'épuisement nerveux,
* Déjerloe, De V hérédité dans Us maladies du système nerveux^ ^orJB, 1886.
« Morel, Tr^aité des dégénérescences^ Pari», 1857.
' Féré, La Famille névropathique (Archives de neurologie,, vol. Vllf p. 1 et 173).
BoorKBET, I^ Neurasthénie. 2
18 ETIOLOGIE DE LA NEURASTHENIE
que, s'il eUg^ait autrement, toute Tespèce humaine serait, dans un assez bref délai, vouée aux maladies du système nerveux. On ne doit admettre cettô inflûenc^. fâcheuse de la neurasthénie chez les ascendants, que dans les cas d'hérédité convergente, c'est-à-dire lorsque deux, trois ou plusieurs générations ont été successivement frappées d'épuisement nerveux et d'autres maladies nerveuses. C'est dans ces conditions qu'on peut voir de la neurasthénie initiale dériver, à travers plusieurs générations, les névroses graves et finalement la dégénérescence physique et mentale suivie de l'extinction de la race. Le plus souvent, l'hérédité est divergente ; un sang nouveau et normal se mêle au sang des ascendants névropathes et peut diminuer, jusqu'à la faire disparaître, l'influence fâcheuse de l'hérédité. Dans ces cas, les desceadants restent indemnes ou ne dépassent pas le premier degré de la famille névropathique, la neurasthénie. En effet, on a remarqué* que les antécédents héréditaires des neurasthéniques sont généralement moins chargés que ceux des patients frappés des névroses graves, des psychoses et des maladies organiques du système nerveux.
La forme héréditaire de l'épuisement nerveux peut donc se montrer en dehors des causes communes de la maladie. Elle est généralement précoce et particulièrement tenace et rebelle au traitement. — Les formes acquises sont observées à une époque plus avancée de la vie, de trente à cinquante ans, c'est-à-dire pendant la période de la plus grande activité physique, intellectuelle et génésique. J'ai cependant rencontré un cas de neurasthénie acquise chez une petite fille de onze ans ; elle était tombée
* P. Berger, Die Xervenschvoâchc^ Berliu, iSSC.
ÊTIOLOGIB DE LA NEURASTHENIE ^ 19
dans un état de prostration nerveuse profonoHr la suite de la mort dramatique de son père et de son frère.
Ednoatioi^ — r A la prédisposition héréditaire s'ajoute trop souvent Tinfluence funeste des mauvaises méthodes d'éducation. Grâce à l'incurie des parents et des maîtres, l'enfant reste longtemps capricieux, arrogant^ entêté; on néglige de développer en lui ces deux qualités éminemment précieuses et qui devraient être le but de toute éducation, une volonté ferme éclairée par un jugement sain.
L'inconvénient est moindre peut-être chez les jeunes garçons qui bientôt seront aux prises avec les difficultés de la vie ; dans la lutte pour l'existence, le caractère devient plus souple et la volonté se fortifie; ainsi peuvent être corrigés les vices d'une mauvaise éducation.
Mais ce correctif fait défaut chez les filles. On développe chez elles les facultés affectives aux dépens des facultés plus solides, et, dans beaucoup de maisons d'éducation, tout semble disposé pour favoriser le penchant naturel au mysticime et l'amour du merveilleux. Bien mieux que le jeune garçon, la jeune fille, devenue femme, reste ce que Ta faite l'éducation qu'elle a reçue. Voilà sans doute une des causes les plus efficaces de la plus grande fréquence chez la femme de l'hystérie et de la neurasthénie.
Races. — Deux races paraissent plus prédisposées à la neurasthénie, la race juive et la race slave. C'est un fait bien connu que les maladies du système nerveux sont communes parmi les Israélites. M. Ziemssen* a été frappé du grand nombre de neurasthéniques qu'on rencontre dans les grandes familles de l'aristocratie russe.
^Ziemssen, KUnische Vortràge: Die Neurasthénie und threBehandlunÇy Leipzig, 1887.
20 I* ÊTIOLOGIE DE LA NEURASTUÈXIE
Quant f^extrême fréquence de Tépuisement nerveux . parmi les Américains du Nord, elle est imputable, moins peut-être aux caractères propres de la racef qu'au genre de vie qu'ont adopté les Américains depuis plusieurs générations, à cette extraordinaire activité dans le travail et * le plaisir, qui réalise à un si haut degré le surmenage permanent du corps et de l'esprit.
Deux Américains, observés par M. Ziemssen, lui ont exposé leur manière de vivre. — Le premier est un homme d'affaires, depuis longtemps k la tête d'un grand établissement de New -York. Il est neurasthénique et souffre depuis des années de céphalée, d'insomnie, d'états d'anxiété. Il raconte en ces termes l'emploi de son temps : « Je travaille de toutes mes forces de huit heures du matin à dix lieures du soir. Je n'ai pas le temps de manger; je prends mon repas le plus souvent debout, et il est généralement froid et peu appétissant au moment où je viens le prendre. A dix heures du soir, je suis tellement épuisé, que je ne puis arrêter mes livres de compte qu'au prix d'un très . grand effort. Pendant la nuit, les affaires de la journée roulent confusément dans ma tête. Ce n'est que vers le matin que j'arrive à dormir quelques heures d'un sommeil agité. Au réveil, je suis épuisé d'une façon effrayante, et je suis obligé de prendre un peu de cognac pour être capable de travailler. » — L'autre Américain, également neurasthénique, est un jeune négociant. Celui-là est agoragophobe, souffre d'insomnie et se trouve depuis plusieurs mois incapable de tout travail intellectuel. Il dépeint en ces termes sa vie de tous les jours : « Nous travaillons de huit heures à huit heures. Nous avons un quart d'heure pour dîner. Le soir, les affaires terminées, nous nous réunissons au café, entre jeunes gens ; nous mangeons,
ETIOLOGIE DE LA NEURASTHENIE
nous buvons et nous jouons jusqu'à deux ou ^|[>i:
>is heures du matin. Si je dois entreprendre un voya{^ je le fais pendant la nuit, de façon à pouvoir consacrer toute la journée aux*^ffaires. »
Et M.Ziemssen ajoute : faut-il s'étonner qu un cerveau, maltraité de la sorte, à la fin refuse tout service? Que nous voilà loin de cette belle règle que Kant a proposée pour * remploi du temps : huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de sommeil!
Arthritisme. — M. Gharcot insiste beaucoup sur la parenté de l'arthritisme et des névropathies. Il est certain que, dans les tableaux généalogiques des malades atteints de psychoses, de névroses et d'affections organiques, on trouve fort souvent, diversement combinés aux membres de la famille névropatliique, ceux de la famille arthritique, tels que le rhusmatisme, la goutte, la gravelle, le diabète, la migraine, etc. La neurasthénie, sans doute, n'échappe pas à cette loi générale. Je'crois pourtant que c'est aller un peu loin que de déclarer avec M. Huchard* que, « dans la plupart des cas, la neurasthénie est une névrose arthritique. » J'ai vu bien des neurasthéniques sans aucun antécédent arthritique, personnel ou héréditaire. Il est vrai que presque tous les patients se plaignent de douleurs dans les membres et même dans les jointures. Mais la plupart de ces douleurs procèdent de la neurasthénie ellemême ; elles sont de nature nerveuse, non de nature rhumatismale. L'uricémie s'accompagne de certains troubles nerveux, mais ces troubles peuvent être distingués de ceux qu'engendre la neurasthénie. J'y reviendrai à propos du diagnostic.
* Axenfeld et Huchard, Traité des névroses, Paris, 1883, p 902.
22 ÊTIOLOGIE DE I A NEURASTHKN'.E
MaladieaSptérieures. — Les maladies infectieuses sont une cause ^cace d'affaiblissement de l'organisme et particulièrement du système nerveux. Elles peuvent même compromettre fort sérieusement#la nutrition'du cerveau, de la moelle épinière et des nerfs dériphériques ; de là le développement de ces états paralytiques qui compliquent la convalescence *. 11 est même très probable que l'influence pathogénique d'une maladie infectieuse peut s'étendre fort au delà des limites de la convalescence, et que bien des affections organiques du cerveau, du rein et du cœur procèdent d'une maladie fébrile infectieuse, depuis longtemps oubliée. Aussi presque tous les auteurs qui ont écrit sur la neurasthénie ont -ils considéré la plupart des maladies infectieuses, et particulièrement la fièvre typhoïde et la malaria, comme des causes très actives de l'épuisement nerveux*. J'incline à penser qu'on a notablement exagéré cette influence des maladies infectieuses sur le développement de la neurasthénie. La perte des forces, et même de la force neri'euse, ne suffit pas à caractériser cette névrose. S'il en était ainsi, tous les convalescents seraient plus ou moins neurasthéniques. Dans aucune de mes observations, une maladie infectieuse antérieure ne doit être considérée comme la cause exclusive de l'épuisement nerveux. Mais la maladie infectieuse peut être une cause prédisposante efficace ; elle diminue la résistance du système nerveux et le rend plus vulnérable. Il est assez naturel qu'une émotion morale, la frayeur, le chagrin, l'angoisse, ébranle le cerveau du convalescent plus fortement et d'une façon
plus durable.
* Landouzy, Des paralysies JLans les maladies aiguës^ Paris, 1880.
« Beard, loccit, — Hirt, Wiener med. Presse, 1889. — Hamilton, Nev: York med. Record, 1876. — Berger, loc. cit.
LTIOLOGIK DE LA NECUASTIIENIE 23
J*en dirai toutautai^i de toutes les affectiousj^rganiques, fébriles ou non fébriles,'lecancer, latuberculo!^, le mal de Bright, les cardiopathies, etc. Ce ne sont là que des causes prédisposantes. Elles ne«ufôsent pas à créer la maladie. Grossesse et allaitement.. — On a fait jouer un rôle étiologique important * aux grossesses et aux allaitements répétés. 11 est certain qu'il y a, dans cette période de la vie de la femme, bien des causes d'épuisement du système nerveux : l'appréhension pendant les derniers mois de la grossesse, la douleur de l'enfantement, l'hémorragie, la longue durée du travail, l'angoisse et les douleurs que provoquent les interventions, puis, un peu plus tard, les veilles, les soins, les préoccupations qu'engendrent les maladies du nouveau-né. On rencontre assez souvent des cas de neurasthénie féminine dont le début paraît remonter à des accouchements antérieurs. Cr, dans cet ensemble si complexe de causes physiques et morales, qui toutes ébranlent le système nerveux, les plus propres à engendrer un état neurasthénique véritable sont incontestablement les causes morales.
Professions. — Quelques professions exposent davantage à la neurasthésie. Elles ont toutes pour caractère commun d'exiger une somme de travail intellectuel considérable et de provoquer des préoccupations morales rives et de longue durée.
L'épuisement nerveux est fort rare, en dehors des influences héréditaires, parmi les bureaucrates et les employés d'administration, gens qui ont peu de soucis sur l'issue des affaires qu'ils traitent, dont l'avenir est h peu près assuré et dont les occupations sont limitées et bien réglées.
* Berger, loe, cit.
24 ElIOLOGIE DE LA NEURASTHli.NlU:
Il en estA^ut autrement des négociants, des industriels, des financiers, des spéculateurs, des hommes d'affaires. Pendant les premières années, leur défaut d'expérience les oblige à plus de travail et le§ expose à plus de préoccupations. Dans notre milieu lyonnais, j'ai vu plusieurs fois des jeunes gens, commerçants ou industriels, présenter, au bout de quelques années d'affaires, des symptômes de dépression appartenant évidemment à la neurasthénie.
Les médecins sont également fort exposés à l'épuisement nerveux, et on peut même avancer que peu de professions réunissent, au même degré que la profession médicale, les conditions favorables au développement de cette névrose. Le médecin est, en effet, soumis à la fatigue du corps et de l'esprit, et, du moins dans les premières années de sa pratique, souvent tourmenté par le sentiment de la responsabilité.
Milieux. — Certains milieux sont particulièrement funestes, soit qu'ils engendrent la maladie chez un prédisposé, soit qu'ils l'entretiennent et l'aggravent chez un malade depuis longtemps frappé d'épuisement nerveux. M. W. Mitchell* a montré d'une façon saisissante l'influence pernicieuse qu'exercent, sur l'état mental de beaucoup de femmes neurasthéniques, la sympathie et la tendresse exagérées de leur entourage. J'ai donné des soins à deux femmes neurasthéniques, la mère et la fille, qu'il fut impossible de séparer et qui réagissaient l'une sur l'autre d'une façon déplorable. Elles passaient leurs journées et leurs nuits sans sommeil à se dépeindre et à s'exagérer leurs souffrances.
La fréquentation d'un neurasthénique est fâcheuse pour
* w. Mitchell, loe. cU,
ETIOLOGIE DE LA NEURASTHENIE 25
un autre neurasthénique, surtout quand il s'agilp^e femmes dont le cerveau, très affaibli, accepte si facilement les suggestions qui lui viennent d'un autre cerveau malade.
De là le danger des sta^ons thermales et des établissements d'hydrothérapie, où ces malades se rencontrent en grand nombre. J'ai vu plusieurs femmes sortir de ces établissements plus fatiguées qu'elles n'y étaient entrées. Une maison destinée au traitement des maladies nerveuses doit posséder une organisation spéciale, qui permette de diriger, de surveiller les relations des malades entre eux, et surtout de réaliser, dans les cas graves, un isolement convenable.
Vie mondaine. — L'abus des plaisirs et de toutes les jouissances de la vie est une autre cause d'épuisement nerveux ; de là la fréquence de cette névrose dans les classes élevées de la société. La vie mondaine des grandes villes constitue un véritable surmenage des sens et du système nerveux; elle se compose de plaisirs qui, suivant l'expression de M. Ziemssem, excitent et fatiguent le cerveau sans le reposer jamais.
Intoxioations. — Certaines intoxications conduisent à la neurasthénie. Elle n'est point rare chez les alcooliques, ceux surtout qui font usage d'alcools concentrés, les grands fumeurs, les morphinomanes, ainsi que chez les hommes et même les femmes, aujourd'hui de plus en plus nombreux, qui usent et abusent de l'éther, du chloroforme, de la cocaïne. La réciproque n'est pas moins commune, et nous verrons comment la neurasthénie conduit à la plupart de ces intoxications.
On sait aujourd'hui que certaines intoxications professionnelles, celles par le plomb, le mercure et le sulfure de carbone, peuvent engendrer des troubles névrosiques en-