W ÈTIOLOGIË DE LA NEURASTHÉNIE
au point de vue pratique. Elle exerce une influence évidente sur la direction du traitement. J'y reviendrai d'ailleurs à propos du traitement de la forme sévère de l'atonie gastro-intestinale d'origine neurasthénique.
Excès génésiqnes. — Onanisme. — Lies troubles génitaux font très souvent partie des symptômes de Tépuise ment nerveux. Il importe, à ce sujet, d'établir une distinction immédiate, indiquée d'ailleurs par l'observation clinique.
Dans beaucoup de caç, ces troubles de l'appareil génital ne sont que des symptômes de la névrose, au même titre que ceux des appareils circulatoire et digestif. Ils procèdent de cet affaiblissement général de la force nerveuse qui, nous l'avons vu, peut atteindre toutes parties du système nerveux. Un homme fait une chute ou bien est victime d'un accident de chemin de fer. Quelques jours après, il présente de l'insomnie, de la céphalée, une émo tivîté excessive, des symptômes de dyspepsie nerveuse, de la diminution de la force virile, puis une impuissancs complète. II est assez clair que, dans un cas de ce genre, l'impuissance n'a aucun rôle étiologique ; comme les troubles cérébraux et digestifs, elle n'est qu'un symptôme de l'hystéro -neurasthénie traumatique. Ce cas est d'ailleurs le plus commun.
Chez quelques malades, il en est tout autrement ; les troubles des organes génitaux sont les premiers en date et le point de départ de cet ébranlement général du système nerveux dont procède la neurasthénie. En d'autres termes, certaines excitations de la sphère génitale peuvent être la cause réelle et très efficace de l'épuisement nerveux. C'est pour les cas de cette catégorie qu'il faut réserver le terme de neurasthénie génitale. La masturba-
BouTEBKT, La Neurasthénie. 3
34 ÈTIOLOGIE DE Lk NKCUASTIIÈNIE v^
tion, les excès sexuels et, dans des cas bien plus rares, . certaines affections chroniques des voies gênito-urinaires, comme la prostatite chez l'homme, telles sont les causes habituelles de cette excitation de la sphère génitale dont Tobservation prouve l'influence pathogénique. Il est vrai qu'il faut teuir compte des susceptibilités individuelles. Certains organismes supportent impunément des excès génésiques répétés et plx)longés qui, pour d'autres moins bien doués, sont de bonne heure une cause d'épuisement très active.
Il ne faut pas comparer ces excitations génitales à celles que peut engendrer un état chronique des voies digestives. Les premières sont autrement puissantes que les secondes. Les plexus nerveux qui entourent et pénètrent les organes génitaux sont très riches, doués d'une sensibilité spéciale et en relation étroite avec les centres cérébro-spinaux. Le fonctionnement exagéré de cet îippareil nerveux y entretient un état d'éréthisme permanent très propre à troubler gravement l'innervation du cerveau et de la moelle épinière. Enfin, la masturbation et le coït immodérés incitent, du moins au début, la sécrétion spermatique et s'accompagnent de l'élimination d'une humeur dont la déperdition incessante paraît être particulièrement funeste à la réparation de la force nerveuse.
Affections ntéro-ovariennes. — Pendant longtemps, on a placé dans les affections utérines ou péri-utérines l'origine du nervosisme de la femme. Un des premiers, Beard a réagi contre cette doctrine beaucoup trop exclusive. Sans doute, les souffrances prolongées auxquelles exposent certaines affections utérines et ovariennes peuvent parfois provoquer le développement des symptômes de l'épuisement nerveux, mais les faits de ce genre ne sont pas les plus communs, et, dans la grande majorité des cas, les douleurs
ÈTIOLOGIB DE LA NEURASTHENIK 35
locales, les névralgies, l'excitation génitale, sont bien plus des symptômes que des causes de la neurasthénie féminine.
Il est même certain que l'insistance avec laquelle quelques spécialistes s'attachent à traiter exclusivement beaucoup d'affections très légères des organes génitaux, en les considérant comme la cause exclusive de l'état général névropathique, exerce une influence très fâcheuse sur les troubles utéro-ovariens eux-mêmes. L'attention de la patiente se fixe définitivement sur des souffrances minimes ou même sur de simples malaises, et il en résulte une sorte d'auto-suggestion qui exagère et même crée de toutes pièces les symptômes de l'appareil génital. Bon nombre de femmes nerveuses, ainsi tourmentées par un traitement local intempestif, souffrent, suivant l'énergique expression de M. Playfair, de pessaires au cerveau.
Il est remarquable que, dans la plupart des cas de neurasthénie féminine d'orgine génitale, il s'agit d'affections superficielles et de peu de gravité de l'utérus ou des annexes. On ne voit guère apparaître les symptômes de l'épuisement nerveux chez les femmes atteintes de cancer de l'utérus, de corps fibreux, de kystes et de tumeurs malignes de l'ovaire.
Traumatisme. — C'est une question controversée que celle de la nature de certains troubles nerveux observés à la suite des traumatismes. Quand on a éliminé les commotions, les contusions, les hémorragies, les méningo-encéphalites, les encéphalites et les myélites à foyers disséminés, il reste encore un certain nombre d'accidents nerveux qui n'apparaissent le plus souvent qu'un certain temps après le traumatisme, à la suite d'une sorte de période d'incubation, et qui semblent procéder d'une modification purement fonctionnelle des centres nerveux.
36 ÊTIOLOGIE DE LA NEURASTHENIE *^
Parmi ces troubles fonctionnels, il en est qui, très limités, n'intéressent qu'une fonction, une faculté ; telles sont, par exemple, ces amnésies d'origine traumatique qu'a décrites M. Azam, de Bordeaux* ; d'autres sont de véritables psychoses et particulièrement des psychoses à forme dépressive. Dans les cas que nous avons ici particulièrement en vue, le désordre est plus étendu ; il peut intéresser tout à la fois les facultés intellectuelles, la sensibilité, la motilité et même le domaine du sympathique. On observe, dans les cas de ce genre, outre des symptômes entièrement comparables à ceux de la neurasthénie, des anesthésies, des paralysies motrices, des contractures, des troubles des organes des sens et surtout de la vue, symptômes qui présentent la plus complète analogie avec ceux de Tln-stérie.
C'est sur cette catégorie de troubles fonctionnels d'ori gine traumatique que portent les discussions. En Allemagne, sous l'influence des travaux de M. Oppenheim, ces troubles fonctionnels sont considérés comme appartenant à une névrose spéciale, distincte des névroses spontanées, en particulier de l'hystérie et de la neurasthénie, et qu'on nomme névrose traumatique. En France, M. Çharcot et ses élèves soutiennent, au contraire, que ces désordres du système nerveux n'ont de spécial que la cause qui les engendre, le traumatisme, et qu'une analyse clinique approfondie en démontre l'identité parfaite avec les symptômes de l'hystérie et de la neurasthénie provoquées par toute autre cause que le traumatisme.
Les plus récentes publications sur ce sujet témoignent que la doctrine de M. Charcot gagne du terrain. Elle est
* Azam, Archives générales de médecine^ 18S1, p. 1?9; voyez aussi Azam, Hypnotisme^ double conscience et altérations de la personna» Hté, Paris, 1^87.
^ ETIOLOaiE DE LA NEURASTHÉNIE 37
de plus en plus généralement accceplée. Mon expérience personnelle me porte h ladmettre sans réserve. C'est bien l'hystérie et la neurasthénie, isolées ou combinées, combinées le plus souvent, que provoquent parfois les traumatismes. L'obser\'ation clinique justifie tout à fait le terme à'hystéro-neurasthénie qu'a proposé M. Charcot. On doit considérer comme bien établi que le traumatisme peut, dans certaines conditions, développer un état neurasthénique, et cet état ne difiere des autres états neurasthéniques que par l'adjonction beaucoup plus fréquente de symptômes hystériques.
L'hystéro-neurasthénie traumatique appartient donc réellement, du moins en partie, a l'histoire de la neurasthénie. Elle doit nous intéresser, non seulement au point de vue nosologique, mais aussi au point de vue pratique. Elle soulève souvent de difficiles problèmes de médecine légale. J'y reviendrai avec tous les développemements nécessaires, lorsque j'étudierai les formes cliniques de la neurasthénie.
Excès de travail intelleotuel. Snnnenage scolaire. — Le fonctionnement exagéré du cerveau dans la sphère des facultés intellectuelles est très généralement regardé Comme une des causes les plus efficaces, sinon la plus efficace, de l'épuisement nerveux.
Assurément les exemples ne sont pas rares de troubles nerveux causés par l'excès du travail intellectuel. Beaucoup d'adolescents, après une longue et laborieuse pré paration à des examens ou à des concours, présentent des symptômes nerveux de nature neurasthénique, tels que l'insomnie, la céphalée, la dyspepsie nerveuse, la constipation. Il est encore vrai que les grands travailleurs, hommes de cabinet, savants et littérateurs, tombent parfois dans des accès de dépression cérébrale mêlée de quelques
38 ETIOI/)GIE DE LA NEURASTHENIE tx
symptômes (rexcitation. Mais, en règle très générale, ces formes de la neuraslhésie ont peu de gravité et peu de durée, du moins si les influences héréditaires font entièrement défaut et si les passions dépressives n'ajoutent pas leur influence fâcheuse à l'excès du travail intellectuel. Le repos du cerveau surmené, le séjour a la campagne ou à la montagne, quelques semaines d'un traitement hydrothérapique bien dirigé, suffisent généralement à rétablir réquilibre du système nerveux.
Le surmenage intellectuel est beaucoup plus dangereux quand il s'y joint de vives préoccupations morales. L'homme qui, sans aucun souci du lendemain, se livre avec ardeur h des études purement spéculatives, ne court pas de grands périls. Il n'en est pas de même de l'homme qui surmène son cerveau avec la pensée sans cesse présente d'un but à atteindre, d'une ruine à éviter, d'une affaire importante dont il faut assurer le succès, d'un examen ou d'un concours duquel dépend son avenir et celui de sa famille. Celui-là peut tomber et rester longtemps dans un véritable état d'épuisement nerveux. J'ai donné des soins à un jeune homme de trente ans, chez Lequel, après de grands efibrts intellectuels restés sans succès, la neurasthésie dure depuis quatre ans. L'insuccès peut être, en efiet, particulièrement fâcheux et suivi d'un état de dépression de longue durée et rebelle au traitement.
D'ailleurs l'excès de travail intellectuel est chose assez relative. Une certaine somme de travail peut être impunément supportée par un cerveau bien organisé, qui devient pour un autre cerveau, doué d'une moindre résistance, une cause de trouble, de fatigue, d'épuisement plus ou moins durable. Il y a là matière à de sérieuses réflexions pour tous ceux, parents et maîtres, qui ont charge d'in-
f LTIOLOGIE DE LA XKURASTllÊME 39
telligences, et dirigent les jeunes gens dans le choix d'une carrière. Il faut proportionner le fardeau de la vie à la puissance des facultés intellectuelles et morales. Or celte r^le élémentaire est trop souvent méconnue. Combien de jeunes hommes sont frappés d affections nerveuses, qui traverseraient la vie sans dommage pour l'équilibre de leur système nerveux, si, comme leurs pères, ils étaient restés dans une condition modeste, boutiquiers, petits commerçants, agriculteurs, simples artisans.
A cette question de l'excès du travail intellectuel, se rattache celle du surmenage scolaire. Dans ces dernières années on en a beaucoup parlé, et même à l'Académie de médecine. Or l'influence fâcheuse du surmenage scolaire a été très probablement exagérée ; on peut même se demander s'il existe vraiment et si les enfants sont capables de surmener leurs facultés intellectuelles.
Il est vrai que la santé physique et morale des écoliers de nos lycées et collèges laisse le plus souvent grandement à désirer. Deux fois par semaine, on peut rencontrer dans les rues de nos grandes villes, allant à la promenade, de longues files d'enfants, marchant deux à deux, tous serrés dans le même uniforme. La plupart ont un visage pâle, des yeux étirés, une expression de langueur et de tristesse qui contraste avec leur âge qui est celui de la bonne mine, de l'entrain et de la gaîté. Sans doute les programmes sont surchargés et il y a lieu d'y introduire des modifications sérieuses, dont la plus désirable serait la suppression de l'enseignement du grec et du latin. Mais là n'est pas la principale source du mal. Elle est dans l'internat lui-même et toutes les conditions fâcheuses qui en sont les conséquences à peu près inévitables : la suppression de l'influence bienfaisante du milieu familial, le
40 KTIOLOGlË DE L\ NEURASTtfÊN!K
défaut d'air et de lumière, Tinsuffisance de rexercice physique, l'absence à peu près générale d'un bon système d'éducation, les réactions dangereuses qu'exercent les uns sur les autres tous ces cerveaux d'enfants, et surtout l'effrayante contagion de ces mauvaises habitudes, qui cessent il est vrai de bonne heure chez les garçons doués d'une certaine force morale, mais qui, chez ceux dont le cerveau récèle quelque tare héréditaire, durent longtemps, beaucoup plus longtemps qu'on ne le pense, et sont une cause très puissante d'épuisement nerveux. Dans toutes ces conditions fâcheuses réside le véritable péril, bien plus que dans le surmenage problématique des facultés intellectuelles.
M. Galton* a étudié les signes de la fatigue cérébrale chez les jeunes écoliers. De ce travail de fine observation je retiens surtout la conclusion, o Les
élèves qui pèchent par excès de zèle sont rares Les
personnes d'un esprit mou protègent leur propre santé cérébrale en se refusant à tout excès de travail. C'est parmi ceux qui sont zélés et vifs, qui ont des aspirations et des idées d'un ordre élevé, qui se savent bien doués mentalement et sont trop généreux pour penser beaucoup à leur propre santé, qu'on trouve le plus fréquemment les victimes de l'excès du travail. » Or les jeunes enfants TiVint encore ni ces nobles aspirations ni cette générosité dont parle M. Galton. Aussi savent-ils d'une façon toute instinctive protéger leur santé cérébrale. Us ne travaillent pins quand ils sont fatigués, si jamais ils poussent le travail jusqu'à la fatigue véritable. C'est au seuil de l'adolesceoce, de seize à dix-huit ans, que se développent la
1 Ottlton, Revue scientifique, 26 jsinyier 188J>.
Tolonté et le sentiment d'un but à atteindre. C*est Tàge des premiers efforts intellectuels véritables et celui des premières manifestations de l'épuisement nerveux. M. Charcot* est plus affirmatif encore que M. Galton. « Le surmenage, dit-il, se produit seulement par des efforts de volonté dont les enfants sont incapables... Quand il s'agit, à l'âge de seize, dix-sept, dix-huit ans, de commencer une carrière libérale, de passer des examens, le baccalauréat par exemple, ou ceux qui sont exigés pour l'admission dans une école spéciale, alors la neurasthénie se montre fréquente et elle sévit souvent avec force et ténacité. »
Parmi ces jeunes victimes de la neurasthénie, il en est de bien dignes d'intérêt et de pitié ; je veux parler de ces pauvres jeunes filles qui se pressent en foule de plus en plus nombreuse à la porte de la carrière de l'enseignement. J'ai été, comme bien d'autres, frappé de la fréquence de répuisement nerveux parmi les institutrices. A l'âge de la plus grande activité du développement physique et moral, elles se condamnent à l'immobilité, et tous les jours, pendant de longues heures, se livrent à un travail continu, souvent fort au-dessus de leurs forces cérébrales, travail d'autant plus dangereux que, chez la plupart d'entre elles, il s'accompagne de vives et constantes préoccupations morales. Beaucoup de ces jeunes filles ont connu une situation meilleure, et des revers de fortune les obligent à travailler. Réussir, conquérir le diplôme tant désiré, ce n'est pas seulement l'amour-propre satisfait, c'est surtout l'existence assurée pour elles et leurs parents. Ajoutons encore à ^toutes ces causes trop réelles d'épuisement nerveux, tous ces sentiments, toutes ces passions dépres-
« Charcoi, Leçons du mardi, 1887-89, p. 29 et 85*
42 ETIOLOGIE Uli LA NEURASTHENIE
sives qui, lorsque la jeune institutrice entre dans une famille, naissent tôt ou tard de cette situation si délicate qui n'est ni la domesticité ni Tégalilé avec les membres de la famille.
Il est fort remarquable que, dans ces cas de neurasthénie dus à l'excès du travail intellectuel, les troubles fonctionnels ne se limitent pas au seul organe surmené, le cerveau. Un homme de cabinet prolonge sa veille fort avant dans la nuit. Pendant de longues heures, il fixe fortement son attention sur lobjet de son étude. Il se met au lit vers trois ou quatre heures du matin. Mais il ne peut dormir. Sa volonté est impuissante à modérer l'activité déréglée des fonctions cérébrales. Non seulement il ne dort pas, mais il éprouve des sensations pénibles de froid dans les extrémités, de constriction dans la tête, dQ brisement «laria les membres, de tiraillement à Tépigastre. Le plus souvent une nuit de sommeil répare les forces épuisées, ilais si l'accès de fatigue cérébrale se répète, ces symptômes peuvent persister et le patient peut être atteint de cérébrastliénie, d'épuisement nerveux à forme cérébrale. Cet exemple nous montre la pathogénie de certains états rieurat^théniques ; il nous montre surtout comment, sous riufluence exclusive du surmenage du cerveau, peuvent se développer des troubles de toutes les fonctions et particulièrement de la digestion et de la circulation.
Passions déppessives. — Le surmenage du cerveau dans la sphère des facultés affectives, le chagrin, l'inquiet ude, l'anxiété, la jalousie, l'amour contrarié, les déceptions, le remords, la tristesse profonde causée par certaines maladies comme la syphilis, c'est-à-dire toutes les passions dépressives, sont autant de causes très actives de rèpuisement nerveux et dont l'influence fâcheuse s'exerce
ÉTIOLOGIK DE LA NEUKASTlItlME 43
bien plus souvent encore que celle du surmenage intellectuel. 11 est bien peu d'états neurasthéniques à l'origine desquels on ne puisse découvrir une ou plusieurs de ces passions dépressives. Si je ne craignais d'exagérer, je dirais volontiers, en me basant sur mon expérience personnelle, que tout neurasthénique a plus ou moins souffert dans la sphère de ses facultés affectives.
Les exemples abondent de cette forme de la neurasthénie, et j'ai beaucoup d'observations de ce genre. — Une jeune femme perd son mari qu'elle aimait avec passion, deux mois seulement après son mariage. Elle tombe dans un état de prostration profonde avec céphalée, insomnie rebelle, rachialgie, dyspepsie nerveuse, constipation, impotence motrice des membres inférieurs, et cet état lamentable, qui fait le désespoir de sa famiUe, dure encore au bout de six annnées. — J'ai cité déjà le cas de cette petite fille de onze ans, devenue neurasthénique quelques jours après la mort tragique de son père et de son frère. — Une jeune femme n'a pas d'enfants après huit ans de mariage ; elle en éprouve un grand chagrin et peu à peu elle présente les symptômes les plus caractéristiques de l'état neurasthénique. — Une mère de famille perd en quelques mois ses trois enfants et son mari ; elle reste seule avec sa mère âgée de quatre-vingts ans, infirme et presque démente; elle était riche, des spéculations malheureuses de son mari, découvertes après la mort de celui-ci, la mettent dans une situation précaire, voisine de la misère. Elle est malade depuis ces événements tragiques, depuis cinq ans; elle présente tous les symptômee cardinaux de la neurasthénie, elle est extrêmement amaigrie, presque cachectique, et elle souffre de troubles cardiaques tellement intenses, qu'on Ta crue atteinte d'une affection organique du cœur qui sûre-
4i ÉTIOLOGIE DE LA NEURASTHÉNIE
ment n'existe pa^. — Il serait facile de multiplier ces exemples.
Parmi les causes propres à engendrer le chagrin et Tanxiété, les passions dépressives par excellence, celles qu'on retrouve si souvent à l'origine de la neurasthénie, il faut citer soutoutla mort des enfants, les pertes d'argent, les déceptions de toute nature, les revers de fortune qui d'un rang élevé font déchoir jusqu'à la misère, et, dans les familles nombreuses et peu favorisées de la fortune, les préoccupations incessantes que causent aux parents l'éducation et l'établissement des enfants.
Les longs chagrins qui suivent la perte d'êtres aimés sont une cause réelle d'épuisement nerveux et cependant souvent méconnue. C'est une erreur de croire que cette cause jj agii gueiif (jue dans les classe élevées de la société. I/aclioti u'eii est pas moins manifeste dans les classes ouvrières et moins éclairées, et d'autant plus qu'il s'y ajoute fort souvent les soucis de la vie matérielle. Riches ou pauvres, l\èB femmes sont plus exposées à ce genre d'épuisement uerveux. Elles ressentent plus vivement la perte d'un enfant, et, chez elles, à la dépression morale se joint fréquemment l'affaiblissement des forces physiques, causé par les grosses.ses et les allaitements répétés, les soins prolongés doinïé> au malade, les veilles, les alternatives d'espoir et de d("^sespoir pendant la maladie de l'enfant.
La neurasihènie n'est pas rare chez les homme politiques que Vambition expose au surmenage du corps et de l'esprit, doublé de préoccupations morales excessives, du sentiment de la reponsabilité et de fréquentes déceptions.
Frayeur. — Un certain nombre d'affections nerveuses ont pour cause une vive frayeur. Pour rappeler cette origine, les auteurs allemands emploient le terme trè? exprès-
KTIOLOGIE DE I A NEURASTIIKNIE 45
sif (le Schrec'ineurose, névrose de la peur. Il en est ainsi de la neurasthénie. Une violente frayeur est très capable de provoquer à un haut degré, en quelques jours, i même en quelques heures, les symptômes les plus carac- \ téristiques de l'épuisement nerveux. En effet, la ueurasthé- \ nie causée par une peur intense débute le plus souvent par i une véritable période aiguë.
Observez un homme qui vient d'éprouver une vive ; frayeur. Il tremble de tous ses membres, il n'a plus Je for- • ces et ses jambes semblent se dérober sous lui ; il éprouve des sensations pénibles de brisement dans les genoux, de | serrement à Vépigastre, de vide ou de pesanteur dans la tête ; le pouls est faible, fréquent, et il y a parfois des tendances à la syncope ; l'appétit est supprimé ; il peut même arriver que, pendant plusieurs nuits, le patient reste sans sommeil ou que son repos soit troublé par des cauchemars qui lui , rappellent sans cesse la cause de sa violente émotion. C'est en raccourci l'image d'un état neurasthénique, mais d'un état transitoire, car, au bout de quelques heures ou de quelques jours, le patient a repris pleine possession de lui-même et il ne reste plus trace de cette grande secousse nerveuse. Il est possible cependant que ces troubles fonctionnels du système nerveux ne s'évanouissent pas entièrement, qu'ils persistent et s'aggravent encore, soit que l'impression morale ait été particulièrement intense, soit que le cerveau de la victime ait été plus vulnérable et doué d'une moindre résistance. Alors est constitué un état neurasthénique durable, une forme de l'épuisement nerveux, que caractérisent la fréquence et l'inlensité des troubles cardiaques, la prédominance des symptômes de dépression, la ténacité et la résistance à toute médication.
J'ai donné des soins, à la même époque, à trois femmes,
46 ÉTIOLOGIE DE LA NEURASTHENIE
frappées de névroses différentes et toutes les trois victimes d'une violente frayeur. — La première, une flUe de quinze ans, fut prise d'une peur épouvantable en assistant à une querelle de famille. Le lendemain, elle était atteinte de chorée électrique ou maladie de Bergeron. — La seconde, femme de quarante ans, jusque-là bien portante, est réveillée en sursaut pendant la nuit, ouvre sa fenêtre et voit brûler la maison voisine de la sienne. Sa frayeur est si grande, qu'elle aies jambes coupées et qu'elle a grand'peine à fuir le danger. Le lendemain, elle était triste abattue, émotive et souffrait de palpitations. Je la vis quelques semaines après son émotion ; elle était dans son lit, toujours très abattue, et]son pouls battait cent soixante fois à la minute. Trois mois plus tard, à la tachycardie s'étaient ajoutés la tuméfaction thyroïdienne, des troubles digestifs, la saillie des globes oculaires et un grand amaigrissement. Elle était atteinte de la forme cachectique de la maladie de Basedow. — La troisième malade nous intéresse (bv^iiuage; c'est une neurasthénique. Commela précédente, elle est réveillée brusquement pendant la nuit ; c'est encore un incendie, mais qui, cette fois, brûle sa propre maison- Elle peut aider au sauvetage de ses enfants et de son mohUier. Mais, le lendemain, elle est toute changée, dit-elle; Cille n'est plus du toutla même femme. Auparavant robuste et bieti portante, elle se livrait avec activité aux soins de son ménage et même aux travaux des champs. Depuis sa grande peur, elle ne peut plus travailler, elle reste toute la jounme assise, frissonnante au coin de son feu, tellement faible qu'elle peut h peine faire quelques pas et qu'elle nn s'occupe même plus des menus travaux de la maison. t>uand elle vint à Tliôpital, trois mois après, c'était déjà rimage achevée de la forme dépressive de la neuras -
ÈTIOLOGIE DE LA NEURASTIlfME 47
théoie. Elle reste au lit toute la journée, elle est pâle, amaigrie, elle a toujours froid. Elle a peu d'appétit; elle éprouve, après le repas, une sensation pénible de pesanteur à répigaslre, et, à plusieurs reprises, Texamen du chimisme stomacal démontre l'absence complète d'acide chlorhydrique libre. Son pouls, toujours fréquent, bat de cent vingt à cent trente fois à la minute, et la moindre émotion augmente cette tachycardie. Elle ne peut plus marcher ; à peine a-t-elle fait quelques pas autour de son lit, que ses jambes tremblent et fléchissent; elle n'est point paralysée, car, au lit, elle résiste aux tentatives de flexion des jambes et des cuisses. Il est vrai que la force de résistance est vite épuisée. Elle souff*re d'un mal de tête continu qui la rend incapable de tout travail de l'esprit et des mains; elle ne dort presque plus, et, toutes les nuits, son court sommeil est troublé par des cauchemars dans lesquels elle voit brûler sa maison. II fut impossible d'obtenir une amélioration de cet état lamentable. Bientôt la pauvre femme fut prise d'une petite toux sèche, et, quelques mois après son admission, elle mourait d'une broncho-pneumonie tuberculeuse subaiguë dont elle avait très probablement pris le germe pendant son séjour à l'hôpital.
Une même cause, la frayeur, a déterminé chez ces femmes trois névroses difiërentes : la chorée électrique, la maladie de Basedow, la neurasthénie. Pourquoi ces efiets difiërénts d'une même cause? Assurément, il est impossible de le dire. Mais l'influence pathogénique de la peur est, ici, d'une extrême évidence.
Dans certaines circonstances, fort rares il est vrai, la frayeur sévit simultanément sur un grand nombre d'individus et provoque ainsi une sorte d'épidémie d'états neurasthéniques aigus, à côté d'une épidémie de maladie
48 ÉTIOLOGIE DE LA NEURASTHÂNIB
infectieuse. En 1884, le choléra ayant atteint le département de TArdèche, plusieurs jeunes médecins lyonnais, dont j'étais, y allèrent soigner les cholériques. Un jour, je suis informé que le choléra vient d'éclater dans un petit village, à Saint- Remèze, et je suis prié de m'y rendre. J'y arrive au milieu de la nuit. Il y avait eu neuf décès depuis deux jours, dans une agglomération dont la mortalité annuelle est en moyenne.de dix à douze décès. Deux épidémies régnaient ensemble dans ce malheureux village, le choléra et la peur. Je passai la fin de cette première nuit à visiter tous les malades. A côté de véritables cholériques, je trouvai d'autres victimes qui présentaient un singulier tableau clinique. C'était surtout des femmes. Elles étaient enfoncées dans leur lit, sous d'épaisses couvertures, souffrant du froid pendant une nuit d'été. Elles n'avaient aucun des symptômes cholériques, ni le vomissement ni la diarrée. Elles me répondaient à peine, d'une voix faible et entrecoupée. Elles se plaignaient de sensation de brisement dans les jointures, de mal de tète, d'oppression, de palpitations, d'angoisse à la région précordiale. Elles étaient sans appétit, avaient une langue saburrale et n'a-vaient presque pas mangé depuis le début de l'épidémie. Plusieurs tremblaient des mains, et ce tremblement, à oscillations brèves et rapides, rappelait tout à fait celui de la maladie de Basedow. Pendant un séjour de plus d'un mois dans ce village, j'ai revu ces femmes à diverses reprises. La plupart échappèrent au choléra, mais restèrent des semaines entières dans cet état de dépression profonde où je les avais trouvées. Aujourd'hui, six ans après ces événements tragiques, peut-être présentent-elles encore quelques symptômes d'épuisement nerveux.
Résumé des causes. — Toutes ces causes n'ont ni la
EIIOLOOIE De la NKURASTHÊXI12 49
même fréquence ni la même efficacité. Certaines peuvent agir isolément, comme la frayeur intense et soudaine dont je viens de parler, et suffisent seules à provoquer le développement d'un état neurasthénique durable. La plupart s'associent et combinent leurs influences fâcheuses. Il n'est pas très rare de rencontrer de ces malheureux sur la tête desquels semblent s'accumuler les mauvais destins. Ils sont mal nés, mal élevés et mal engagés dans la vie ; ils n'y trouvent que revers et désillusions. Ce sont les victimes désignées des maladies nerveuses. C'est parmi eux que se recrutent en grand nombre les neurasthéniques.
En tête des causes de l'épuisement nerveux, il faut placer l'hérédité névropathique ; c'est elle qui prépare le terrain sur lequel agiront plus tard toutes les influences propres à épuiser la force nerveuse. Vient ensuite la mauvaise éducation qui, trop souvent, s'ajoute à l'hérédité. Une bonne méthode d'éducation peut corriger quelques tares héréditaires de peu de gravité ; mais une bonne éducation, et dirigée suivant les indications d'un cas particulier, est vraiment chose rare ; sous la règle banale et commune de la discipline des internats, les imperfections originelles subsistent et s'aggravent. Le passage de l'enfance à la puberté, puis à l'adolescence, est une autre cause prédisposante. Alors naissent des sensations nouvelles qui, mal réglées, jettent un nouveau trouble dans un système nerveux déjà mal équilibré. La plupart des cas de neurasthénie génitale ont eu leurs commencements à l'époque de l'adolescence. Puis le jeune homme et la jeune fille arrivent à rage adulte. Us y rencontrent un grand nombre des influences physiques et morales propres à diminuer la résistance du système nerveux. Ce sont, pour l'un et l'autre, les maladies aiguës et chroniques, l'hygiène défectueuse,
BouTiABT, La Neurasthénie. 4
50 ÉTIOLOOIE DE LA NEURASTHENIE
le souci d'une famille qu'il faut élever et nourrir ; ce sont, pour la femme, les grossesses et les allaitements répétés, les aflfections utérines, utéro-ovariennes ; ce sont, enfin, pour l'homme, Texcès du travail intellectuel, l'ambition, la lutte pour la vie, et trop souvent l'abus de l'alcool et du tabac.
De toutes les causes occasionnelles, les plus communes sont incontestablement les passions dépressives. Ce sont aussi les plus actives. Il n'est pas un homme qui traverse la vie sans y rencontrer un chagrin, petit ou grand. Si le terrain est préparé déjà par l'hérédité, l'éducation mauvaise qui n'a développé ni le jugement ni la volonté, les excès sexuels* de la jeunesse, une maladie infectieuse de longue durée, l'excès du travail intellectuel, il est à peu près inévitable que le système nerveux fléchisse, et, si le patient n'est frappé ni d'une vésanie ni d'une affection organique véritable, il est bien probable qu'il entrera du moins par la neurasthénie dans la grande famille névropathique. Si l'on voulait une explication de cette influence prépondérante des passions dépressives, on la trouverait peut-être dans les troubles de l'innervation du sympathique qui accompagnent bien plus le surmenage dans la sphère des facultés afiectives que l'excès du fonctionnement des facultés intellectuelles. De là, des troubles plus profonda des voies digestives et des voies circulatoires qui, s'ils ne suffisent pas à engendrer l'état neurasthénique, le font cependant plus grave et plus durable, car ils diminuent les sources où s'alimente et se régénère la force nerveuse.
Cette étude des causes de la neurasthénie nous donnera de précieux enseignements au point de vue du traitement préventif. Elle nous montre déjà que cette névrose pour-
rait être évitée peut-être dans la majorité des cas. Elle était rare au siècle dernier, elle ne l'est plus aujourd'hui. Elle paraîtra plus commune encore si l'on tient compte des formes incomplètes et atténuées. Celles-là se rencontrent journellement dans la pratique médicale des grandes villes. Il importe d'en reconnaître les causes, pour les supprimer dès le début. C'est le meilleur moyen d'éviter le développement de ces formes graves, tenaces, rebelles au traitement et qui font le désespoir des malades et de leurs familles.