‹ La Neurasthénie: épuisement nerveuxChapitre 9 sur 55 · PRINCIPAUX SYMPTOMES OU STIGMATES DE LA NEURASTHÉNIE · texte numérisé non relu

PRINCIPAUX SYMPTOMES OU STIGMATES DE LA NEURASTHÉNIE

Qu'on réfléchisse à la nature intime de la neurasthénie, et Ton sera moins surpris du grand nombre des symptômes de cette maladie. Cet afiaiblissement durable, cette usure rapide de la force nerveuse, qui caractérise tous les états neurasthéniques, peut atteindre simultanément ou successivement tous les centres nerveux de la vie de relation et de la vie organique. Dans le système cérébro-spinal, il peut frapper non seulement les centres qui président aux actions ph^'siologiques communes, mais aussi tous ces centres secondaires où sont organisées certaines combinaisons motrices, sensitives et intellectuelles, acquises par l'éducation spéciale de Tindividu.

Cependant quelques symptômes sont beaucoup plus fréquents que les autres, on pourrait même dire constants. Ils servent en quelque sorte de points de repère au clinicien, et, comparables à des symptômes analogues de l'hystérie, ils méritent le nom de stigmates neurasthéniques que propose M. Gharcot. Ces symptômes cardinaux sont :

la céphalée, — l'insomnie, — la dépression cérébrale, — lasthénie neuro-musculaire, — la rachialgie, — la dyspepsie par atonie gastro-intestinale.

n est vraiment indispensable de mettre en lumière ces signes de Tépuisement nerveux, avant d'aborder l'étude des innombrables troubles fonctionnels dont souffre le système nerveux du neurasthénique. Du reste, il n'est pas rare qu'ils existent seuls ou à peu près seuls, si bien que l'association de ces stigmates peut donner une idée très exacte d'une forme clinique vraiment commune de la neurasthénie. J'ai rencontré bon nombre de neurasthéniques chez lesquels tous les autres symptômes étaient à ce point secondaires, qu'ils ne pouvaient être reconnus que par un examen méthodique et complet.

Non seulement ces stigmates dominent le tableau clinique, mais ils constituent aussi le plus souvent, réunis ou diversement combinés, les premières manifestations de l'épuisement nerveux. Interrogez avec quelque insistance sur le début de sa maladie, un de ces patients devenus neurasthéniques à la suite d'une- émotion morale profonde et durable, et vous apprendrez à peu près sûrement que, dès les premiers jours, la tête est devenue lourde et le travail intellectuel impossible, que le sommeil a disparu, que la force musculaire s'est affaiblie au point que la marche était pénible, que les digestions étaient lentes, difficiles, accompagnées d'éructations et d'une sensation de pesanteur incommode à l'épigastre. C'est encore de la même manière que débute le plus souvent Thystéro-neurasthénie traumatique. Pendant des semaines ou même des mois après le traumatisme, le patient, victime d'une chute ou d'un accident de chemin de fer, est resté triste, déprimé, émotif, sans courage et sans force, incapable de reprendre ses occu-

|)ations professionnelles ; il a souffert d'insomnie, derachialgie, de dyspepsie nerveuse, jusqu'au jour où l'apparition de quelques symptômes hystériques, et même de la grande attaque, est venue compléter le tableau clinique de l'hystéro -neurasthénie traumalique.

Céphalée. — Je l'ai rencontrée au moins dans les trois quarts de mes observations. M. Lafosse*, qui en a fait une étude spéciale, l'a constatée 44 fois sur 45 cas. Je crois cette proportion un peu exagérée.

Il est très vrai que le plus souvent la douleur n'est pas très intense. C'est plutôt une sensation pénible de pesanteur, de plénitude, de constriction. Beaucoup de malades disent qu'il leur semble que leur tête porte une coiffure trop lourde et trop serrée ; c'est ce que M. Charcot appelle le casque neurasthénique. D'autres éprouvent des sensations de vide ou de corps étrangers flottant dans le crâne. Pourtant, dans quelques cas, le mal de tête est vraiment très intense. Un de mes malades, neurasthénique à la suite de chagrins domestiques et de pertes d'argent, souffre depuis plus de deux ans d'une céphalée tellement vive, qu'on l'a cru atteint, tantôt d'urémie, tantôt de tumeur cérébrale.

La douleur n'est pas toujours générale, occupant tout le crâne; le plus souvent elle est limitée au front, au-dessus des yeux, à la racine du nez, à l'une des fosses temporales, surtout à la région occipitale et à la nuque. La douleur de la nuque est extrêmement commune ; c'est ua très bon signe de neurasthénie. Quand on demande à ua patient frappé d'épuisement nerveux où il souffre, on le voit le plus souvent porter sa main à la nuque.

« Lûfosse, Étude clinique sur la céphalée neurasthénique, thèse de Paris, 1887.

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La céphalée est quelquefois continue; pendant des mois et des années, le patient est sans cesse fatigué par cette sensation, plus pénible que réellement douleureuse, de constriction et de pesanteur de la tête. Un de mes malades me disait que, depuis plusieurs années, a il ne sait pas ce que c'est que d'avoir la tête tout à fait libre ». Cependant, chez beaucoup de patients, il y a des moments de répit. La plupart se réveillent le matin avec leur mal de tête et sont soulagés après le premier repas. Chez d'autres, au contraire, le malaise cérébral n'est jamais plus prononcé qu'après l'ingestion des aliments. L'amélioration produite par le repas est habituellement de courte durée. En règle générale, le travail, l'effort intellectuel, la lecture et récriture augmentent la céphalalgie. Le bruit, la lumière intense, une émotion morale, un accès de palpitations, l'usage du tabac sont aussi des causes d'exacerbation de la céphalée neurasthénique.

Les paroxysmes douloureux s'accompagnent parfois de sensations vertigineuses, avec ou sans bourdonnements dans les oreilles. Ils peuvent être également associés à des troubles de la vue, tels que pesanteur insolite des paupières supérieures, hyperesthésie rétinienne, mouches volantes, sans que l'examen ophtalmoscopique révèle aucune lésion des milieux transparents de l'œil.

La migraine ouvre fréquemment, surtout dans les formes héréditaires de la neurasthénie, la série des troubles nerveux. Elle peut ne pas disparaître, alterner ou coïncider avec la céphalée neurasthénique. Les malades font très bien la distinction entre les deux espèces de douleur céphalique.

Beard signale encore l'hypéresthésie du cuir chevelu, associée à la céphalée neurasthénique, et quelquefois poussée

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à un tel point, que le patient ne peut supporter l'attouchement des cheveux.

La disparition de la céphalée, quand elle a duré longtemps et qu'elle a été un des symptômes dominants, peut être assurément envisagée comme un signe de bon augure, au point de vue de l'amélioration et même de la guérison de l'état neurasthénique ; mais on ne doit pas oublier que certains neurasthéniques, quelques femmes par exemple, n'ont pas de céphalée, chez lesquels cependant tous les autres troubles nerveux ont une extrême ténacité.

Il ne faut pas confondre la céphalée neurasthénique avec la céphalée des adolescents ^ Depuis qu'il est beaucoup question du surmenage scolaire, on n'a pas toujours évité cette confusion. Or il s'agit de deux souffrances bien distinctes du cerveau, comme Tont montré M. Charcot et M. Keller. La céphalée des adolescents est vraiment douloureuse, occupe le plus souvent la région frontale, apparaît à l'époque de la croissance et ne s'accompagne d'ailleurs d'aucun symptôme de l'état neurasthénique. C'est parce qu'il souffre réellement que l'enfant est obligé de renoncer au travail intellectuel et d'interrompre le cours de ses études. Le neurasthénique renonce, lui aussi, au travail intellectuel, mais bien moins à cause de douleurs véritables qu'en raison d'une réelle difficulté à faire fonctionner son cerveau. On peut conclure, avec M. Keller, que cette céphalée, des adolescents est une sorte de névrose particulière du cerveau, en rapport avec la croissance. Elle ne s'observe guère que chez les garçons, elle est très rare chez les filles.

Insomnie. — L'insomnie est un autre symptôme, noa

1 Charcot, Leçons du mardis 1887-88, p. 34. — T. Keller, Archives de neurologie, 1883, n» 16 et 17.

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pas constant, mais très commun de l'épuisement nerveux. Elle fait souvent défaut dans la neurasthénie féminine» mais elle est presque la règle dans les formes de la maladie dues à des excès de travail intellectuel et à des passions dépressives longtemps prolongées.

Cette insomnie a des allures assez variables. Souvent le patient s'endort facilement, mais, au bout de deux ou trois heures, il se réveille et désormais il ne peut plus s'endormir jusqu'au matin. D'autres malades ont, au contraire, une extrême difficulté à s'endormir une première fois ; ils sont agités, se retournent dans leur lit, et ce n'est que vers le matin qu'ils commencent à goûter un peu de repos. Puis ils se réveillent et se lèvent, abattus, sans énergie ; il leur semble qu'ils n'ont absolument pas dormi. La résistance de ces neurasthéniques est souvent fort remarquable; ils peuvent ainsi rester des mois sans dormir, ou ne dormant que d'une façon très insuffisante, et cependant, à moins qu'ils ne souffrent aussi d'atonie gastro-intestinale grave, leur état général ne parait pas sérieusement atteint; parfois même ils gardent longtemps l'apparence de gens bien portants. Quelques-uns de ces patients, qui ne peuvent dormir ou qui dorment si mal pendant la n\iit, sont pris de somnolence pendant le jour, à chaque tentative de travail intellectuel ; mais cette somnolence ne va pas jusqu'au sommeil véritable.

Chez quelques neurasthéniques, fort rares il est vrai, non seulement l'insomnie fait défaut, mais la fatigue cérébrale se traduit par des attaques de sommeil invincible. Un de mes patients, neurasthénique à la suite de fatigues physiques excessives et prolongées, dort toute la nuit profondément et plusieurs fois dans la journée succombe au besoin de dormir.

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Les rêves sont très fréquents chez les malades atteints d'épuisement nerveux. Us témoignent de l'affaiblissement des centres psychiques, car ils sont bien plus rares chez l'homme adulte dont le système nerveux est en parfait état d'équilibre. Les centres d'idéation ont perdu l'habitude de ces alternatives régulières de repos et d'activité qui en caractérisent le fonctionnement normal. Ces rêves sont toujours pénibles et le patient y joue toujours le mauvais rôle. S'agit-il d'une rixe, il est battu ; d'un accident, c'est lui que menace le plus grand péril. Les cauchemars sont particulièrement fréquents dans les cas d'hystéro -neurasthénie traumatique, et, pendant des mois et des années, le patient revoit sans cesse, dans son sommeil troublé, les circonstances dramatiques au milieu desquelles il a été frappé.

L'hystéro- neurasthénie traumatique s'accompagne souvent de troubles sensitifs et sensoriels, tels que l'hémianesthésie, l'amblyopie, la dyschromatopsie et le rétrécissement du champ visuel. Dans les cas de ce genre, le sommeil est fréquemment interrompu par des rêves tf^rribles, des visions de spectres ou d'animaux dangereux, des scènes funèbres. M. Charcot a fait à ce sujet cette (observation intéressante : dans les cauchemars qui troublent le repos du neurasthénique, les images visuelles sont plus vives du côté de l'œil frappé d'amblyopie et se déplacent toujours de ce côté vers le côté sain *.

Quand il s'agit de l'épuisement nerveux dû au surmenage intellectuel, l'insomnie s'explique assez bien par Texcès même de l'excitation des centres cérébraux. Le patient est impuissant à modérer l'activité de ces centres qui,

» Charcot, Progvès mëdioaly 1878, n« 3. — Lettons du mardi, 1888*89, IK £06.

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longtemps encore après la cessation de reflTort volontaire, continuent à fonctionner d'une façon déréglée. Ce phénomène est bien connu de tous ceux qui ont pris l'habitude de prolonger leurs travaux fort avant dans la nuit. Mais dans les formes communes de la neurasthénie, et même dans les formes traumatiques, il est bien plus difficile d'expliquer l'insomnie. A cette question : pourquoi ne dormez -vous pas? le patient répond à peu près invariablement : je ne sais pas. C'est, suivant l'expression de M. Ziemssen, l'absence pure et simple du sommeil.

L'insomnie neurasthénique est extrêmement tenace, rebelle au traitement et plus encore chez l'homme âgé que chez l'adulte. Les médicaments hypnotiques restent souvent inefficaces, surtout lorsque l'épuisement nerveux a pour cause l'excès du travail intellectuel; ils réussissent mieux dans les cas où l'insomnie s'accompagne d'un état d anxiété. Un de mes malades, jeune homme de trente ans, chez lequel je n'ai pu découvrir la cause d'un véritable épuisement nerveux, est resté plusieurs mois sans dormir, malgré de fortes doses de chloral, de bromure, de sulfonal, de paraldéhyde. La marche dans la soirée, poussée jusqu'à la sensation de fatigue, n'était pas suivie d'un meilleur résultat. L'insomnie cessa brusquement et sans cause appréciable. Certains neurasthéniques ont une curieuse tolérance à l'égard des hypnotiques et des narcotiques ; chez d'autres, la fatigue physique est plutôt une cause d'insomnie. Après avoir duré longtemps et résisté à beaucoup de médications, l'insomnie cesse parfois en quelques jours ou même très brusquement, soit pour ne plus reparaître, soit pour se montrer de nouveau, sans cause appréciable^ ou bien sous l'influence d'une aggravation de l'état neurasthénique.

PRINCIPAIX SYMPTOMES

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Dépression cérébrale. — A des degrés divers, la dépression cérébrale existe dans la plupart des formes cliniques de la neurasthénie, Elle est à peu près constante dans la cérébrasthénie, forme dans laquelle Taffaiblissement de la force nerveuse intéresse très particulièrement ou même exclusivement les centres encéphaliques. Elle se traduit par la fatigue précoce de toutes les fonctions cérébrales et surtout de la mémoire, de l'attention, du jugement, de la volonté et de la résistance aux sensations et aux impressions morales.

Beaucoup de malades se plaignent d'une diminution notable de la mémoire; ils oublient les noms propres, parfois ceux des personnes qu'ils fréquentent journellement ; ils oublient même les noms communs et hésitent à nommer des objets vulgaires. Cette diminution de la mémoire peut être un symptôme très précoce. Elle est fort souvent le premier signe appréciable de la neurasthénie, particulièrement chez les hommes surmenés par l'excès du travail intellectuel et épuisés par des préoccupations excessives et prolongées.

Fixer l'attention sur un objet déterminé est une cause de fatigue et provoque l'exacerbation du mal de tête. Le patient lit des pages entières sans retenir et même sans comprendre ce [qu'il a lu, ou bien il oublie rapidement, en quelques minutes, ce qu'il vient d'entendre. De là la difficulté de parler, surtout en public, de suivre une conversation, de rédiger une lettre, de tenir une comptabilité. Le neurasthénique déprimé ne peut suivre le cours de ses idées ; sou esprit s'égare sur des pensées accessoires, étrangères même à l'objet de sa réflexion, ou se perd dans un état de vague rêverie. Aussi le voit-on, dans une réunion animée, garder habituellement le silence et renoncer à défendre les

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Opinions qui lui sont chères. A un degré de plus, le patient dit précisément le contraire de ce qu'il voudrait dire. Ces troubles sont naturellement bien plus frappants chez ceux qui,aTant d être atteints d'épuisement nerveux, avaient une élocution facile.

Cette déchéance de la faculté d'attention peut être générale ou partielle. Chez quelques patients, tout travail intellectuel est pénible ou impossible, même quand il s'agit d'un objet d'étude étranger aux occupations professionnelles. Ceux-là sont tout à fait condamnés à l'inactivité de l'esprit. Chez d'autres neurasthéniques, au contraire, l'attention peut être soutenue assez longtemps et sans grande fatigue, quand elle s'applique à des objets nouveaux. Mais la fatigue reparaît et le travail doit être suspendu dès qu'ils reviennent à leurs occupations habituelles. Il semble que l'épuisement cérébral n'intéresse que certaines cellules nerveuses dont l'activité a été troublée et la résistance diminuée par le travail de tous les jours. Un comptable ne peut plus calculer sans commettre des erreurs. Un prédicateur ne peut suivre le fil de ses idées ni coordonner les diverses parties de son discours. Un professeur est devenu incapable de poursuivre jusqu'au bout la démonstration d un problème de géométrie. La plupart des patients ainsi frappés se voient avec une extrême inquiétude menacés de renoncer à leur profession. Aussi ont-ils une grande tendance, comme le fait observer M. Ziemssen, à demander à l'alcool, à la morphine, au tabac, le relèvement de leurs forces cérébrales défaillantes. Il y a des savants morphinomanes et qui ne peuvent suffire à la lourde tâche qu'ils se sont imposée, qu'à la condition de recourir à de fréquentes injections de morphine. Un jeune homme auquel je donne des soins, fumeur modéré, fait un prodigieux abus de cigares

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et de cigarettes toutes les fois qu'il entreprend un travail de quelque durée. L'effort intellectuel un peu prolongé lui est absolument impossible, s'il n'a recours à la stimulation cérébrale que produit chez lui la fumée du tabac. — Des observations de ce genre on doit conclure à cette règle d'hygiène cérébrale, d'ailleurs bien connue : pour éviter la fatigue et l'impuissance de leurs facultés, les grands travailleurs doivent varier les sujets d'étude et ne pas concentrer leur attention longtemps ni exclusivement sur un même objet.

La fatigue précoce que produit l'effort pour l'association et la comparaison des idées porte atteinte à la sûreté du jugement ; de là des erreurs d'appréciation, des hésitations, des irrésolutions.

Beaucoup de neurasthéniques ne peuvent prendre une décision, même quand il s'agit d'une affaire de minime im^ porLance. Un de mes malades est incapable de choisir une étoffe chez son tailleur. 11 arrive même que la seule pensée qu'ils vont être obligés de prendre une décision jette les fiatirnts dans un véritable état d'anxiété.

L'affaiblissement de la volonté, l'aboulie, est encore plus manifeste; c'est la note caractéristique de l'état moral du neurasthénique. Le malade ne sait plus suivre la voie qu'il s'était tracée; tout obstacle l'arrête et le décourage, au lieu de redoubler ses efforts ; il s'abandonne lui-même. Cet effondrement de l'énergie morale m'a particulièrement frajïjié dans les cas d'hystéro-neurasthénie traumatique. Deux de mes malades, qui ont cependant l'apparence d'hommes vigoureux et très capables de travailler, traînent ainsi leur misérable existence, revenant sans cesse à rijôpital, incapables de surmonter la répugnance que leur inspire toute activité, vivant de rien, laissant leur propre

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famille dans uo état yolsin de la misère. Et cette impuissance de leur volonté est bien le fait de la maladie, car, avant le traumatisme, ils étaient actifs et laborieux. Un autre patient, celui-lk dans une situation aisée, neurasthénique très probablement héréditaire, délaisse la direction de ses affaires, renonce à toute entreprise nouvelle et se sent incapable de l'effort nécessaire pour prévenir Téloignement prochain de sa clientèle.

Le caractère est également changé, et cette modification est particulièrement remarquable chez l'homme qui, auparavant, était doux et d'humeur facile. Les mille petits ennuis de la vie, un bruit importun, les cris des enfants, l'insuccès d'un projet de nulle importance, l'arrivée d'une personne peu sj^mpathique ou seulement étrangère, sont autant de causes d'impatience, d'emportements et d'accès de mauvaise humeur. Nous sommes loin de cette belle hgàiiie d'humeur, le meilleur indice du fonctionnement, régulier du système nerveux.

Cette émotivité maladive est quelquefois poussée assez loin pour rendre très difficile l'accomplissement des devoirs professionnels. Elle peut atteindre des proportions extrêmes et contraster étrangement avec l'état antérieur du patient. Un conducteur de locomotive est devenu neurasthénique à la suite d'un accident de chemin de fer. C'était auparavant un homme robuste, d'une grande énergie morale. Il a été soldat, et à diverses reprises il a vu la mort de près, sans éprouver une très grande émotion. Depuis son accident, ce n'est plus du tout le même homme; il est triste, abattu, craintif, pusillanime ; la vue d'un train en marche et le sifflet d'une locomotive provoquent chez lui une véritable angoisse et un accès de tremblement.

Quelques patients ont à un haut degré le sentiment de la diminution de leur énergie morale, de la déchéance de leur personnalité, et c'est pour eux une cause d'accès de désespoir. Ils se sentent dans un état d'infériorité constant; ils constatent qu'ils ne peuvent plus compter sur leurs propres forces, et cette constatation est douloureuse. Ils se trouvent habituellement dans la situation d'un homme incomplètement éveillé et qu'un bruit insolite épouvante. Complètement éveillé, l'homme dont la force nerveuse est intacte se rend compte de l'inanité de sa crainte et reprend bien vite possession de lui-même. Le neurasthénique déprimé se trouve souvent d'une façon durable, et pleinement éveillé, dans cet état de crainte, d'anxiété, où ne fait que passer l'homme incomplètement éveillé.

Assurément, il y a bien des degrés dans la dépression cérébrale. A un faible degré, elle est compatible avec une vie assez active et laisse même le patient capable, à de cortain.s intervalles, d'un surcroît de travail. Mais, quand elle est très prononcée, la dépression cérébrale est un svmplôme grave, tenace, qui trouble profondément l'existence du malade, le livre sans résistance aux préoccupations morales tristes et peut ainsi le conduire au suicide,

ÂBthénie nenro-musoulaire. — L'affaiblissement de la force motrice est peut-être le plus commun des symptômes de répuisement nerveux. Je ne l'ai vu manquer que dans quelques cas de pure cérébrasthénie.

Il ne s'agit point d'une paralysie véritable. Le patient est très capable d'exécuter un mouvement quelconque, de résister aux tentatives de flexion ou d'extension de ses membres ; mais il est incapable de soutenir longtemps la contraction de ses muscles. Ce qui lui manque, c'est une

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réserve suffisante de force motrice. On ne peut expliquer ce singulier trouble de la motilité autrement que par répuiseraent trop rapide et la réparation trop lente de la force produite et conservée dans les cellules motrices du cerveau et de la moelle épinière. De là l'apparition précoce des signes de la fatigue musculaire. Ce trouble de Tap-* pareil neuro- musculaire est d'ailleurs purement fonctionnel. Même dans les cas où il est très prononcé, on ne coQstate aucun des signes qui révèlent une lésion véritable. Les réactions électriques ne sont pas modifiées» et les réflexes tendineux présentent généralement les mêmes caractères qu'à l'état normal.

On conçoit aisément quelle perturbation cette asthénie motrice jette dans l'existence du neurasthénique. Rester debout, marcher, écrire, parler, se livrer à un travail manuel, tous ces actes sont pour lui autant de causes de fatigue. 11 est sans cesse épuisé. Il est vrai qu'il y a des d^és divers de l'asthénie motrice ; elle ne va pas toujours jusqu'à compromettre sérieusement l'accomplissement des devoirs professionnels, et tous les groupes musculaires ne sont pas également intéressés. — Une jeune fille de vingtdeux ans est devenue neurasthénique à la suite de grands revers de fortune et de cruelles déceptions ; elle a de la céphalée, de l'insomnie et delà dyspepsie nerveuse; elle peut encore se servir de ses mains pour quelques menus travaux, mais elle est incapable de marcher plus de deux ou trois minutes, puis elle regagne péniblement son lit qu'elle ne quitte guère depuis plusieurs mois. — Un homme d'affaires fut frappé d'épuisement nerveux dans des circonstances dramatiques; en peu de temps il faillit périr dans un incendie et fut injustement accusé de fautes professionnelles graves. Il présente divers symptômes neurasthéniques, et, chez lui,

BouTBKBT, U Neurasthénie. 5

00 PRlNCll AUX SY.\;PTOMES

rasthénie motrice intéresse à peu près exclusivement les membres inférieurs. Il ne peut absolument pas rester debout plus de dix minutes. A ce moment là, la sensation de fatigue apparaît si vite et devient telle, qu'il est obligé de s'asseoir ou d*appuyer le genou fléchi sur une charse. — Une femme de cinquante ans, malade depuis sa jeunesse, peut encore marcher et se promener dans son jardin, mais elle ne peut couper une fleur sans éprouver dans les bras une sensation de lassitude douloureuse. Depuis bien des années, elle a renoncé à jouer du piano.

iiH-^i L'asthénie motrice des membres, inférieurs est plus commune et prononcée dans la neurasthénie féminine. On voit les femmes, ainsi frappées de cette faiblesse permanente des jambes, renoncer à la marche, redouter la station verticale, s étendre à chaque instant sur une chaise longue et bientôt y passer toute la journée. Quand elle est très proDoncêe et paraît condamner la patiente à Timmobilité (lu lit, cette impotence des jambes s'accompagne le plus souvent d'un état mental particulier, et, dans certains cas, procède autant de ce trouble mental que de l'épuisement rapide de la force nerveuse et musculaire.

L'asthénie motrice n'est pas toujours permanente, elle survient quelquefois par accès, et l'un des éléments les pluî^ caractéristiques de ces accès est une sensation particulière, fju*on rencontre d'ailleurs dans d'autres états nerveux, le goitre exophtalmique par exemple, et qui est connue sous le nom de sensation de dérobement des membre-s inférieurs. Il n'est pas très rare que, sous le coup d'une très vive frayeur, un homme dont le système nerveux n'est point malade, éprouve cependant une sensation d'anéantissement, d*épuisement subit et profond de toutes ses forces. Il lui semble que ses jambes, incapables

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de le porter, vont fléchir et se dérober sous lui, et cette sensation s'accompagne d'une sorte de fatigue douloureuse dans les genoux. Or bon nombre de neurasthéniques se trouvent souvent dans cet état, ou du moins ces accès d'anéantissement sont chez eux très fréquents et surviennent à l'occasion d'une émotion légère, d'une fatigue physique même modérée, quelquefois sans aucune cause appréciable.

Un caractère remarquable de la lassitude neurasthénique, c'est qu'elle existe dès le matin, au réveil, comme si le patient n'avait pas passé la nuit dans son lit. Elle diminue on même disparaît momentanément aussitôt après le repas. Ce phénomène s'explique sans doute par les variations du tonus vasculaire. Il est généralement afiaibli et particulièrement dans les formes dépressives de la neurasthénie. Or, après le repas, du moins si l'absorption gastro-intestinale n'est pas gravement compromise, la tension s'élève dans les artères périphériques; delà, une activité plus grande des circulations locales dans les muscles et les centres nerveux, une sensation passagère de force et de bien-être, une plus grande aptitude au travail physique et intellectuel.

Suivant la judicieuse remarque de Beard, les malades ne peuvent jamais entièrement compter sur leurs forces ; ils sont toujours en imminence de fatigue musculaire. Cependant un grand effort de volonté les rend parfois capables de déployer une énergie vraiment inattendue. Des femmes épuisées, éternellement fatiguées, passant leur vie sur une chaise-longue, sont tout à coup assez fortes pour se lever, marcher, rester debout pendant de longues heures, s'il s'agit de soigner et de veiller un enfant malade. 11 est vrai que cet efibrt achève de les épuiser et

m PRINCIPAUX SYMITOMES

qu'elles retombent ensuite plus profondément dans leur èîat liabiluel de dépression physique et morale.

Raohialgie. — La douleur dans le dos est presque aussi commune que la céphalée. Elle est pour la moelle épinière ce que !a céphalée est pour le cerveau. C'est une sensation de chaleur, de brûlure, de fourmillement, de courbature, la ienderness ofthe spine des auteurs anglais, sensation souvent plus pénible que réellement douloureuse. Quelquefois cependant la douleur est vive et comparable à la douleur lancinante des névralgies. Elle peut aussi s'accompagner tVnne hyperesthésie des vertèbres et de la peau, parfois telle, que le patient ne peut supporter un contact ni même le frôlement de la main. La pression des apophyses épineuses, la station verticale prolongée, les mouvements de la colonne vertébrale et même le contact des vêtements sont autant de causes qui augmentent les sensa lions pénibles ou douloureuses ; mais ces sensations peuvent exister aussi sans hyperesthésie et sans douleur provoquée par la pression.

La rachialgie occupe les diverses régions de la colonne vertébrale, mais elle a des sièges de prédilection, la septième cervicale, les vertèbres lombaires, la région sacrée. C'est cette dernière localisation de la rachialgie que M. Charcot nomme la plaque sacrée et qu'il considère comme un bon signe de neurasthénie. Avec la rachialgie lombaire et sacrée coïncident souvent une sensation de pesanleur des membres inférieurs, des douleurs locales et une vive sensibilité de l'urètre et des organes génitaux. Ce syndrome est assez commun dans les cas d'épuisement nerveux dû aux excès génésiques. Enfin la douleur peut occuper le coccyx, et cette coccygodynie, qui peut être très douloureuse, s'accompagne souvent d'une sensation

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étrange d'allongement de la colonne vertébrale, si bien que le patient a grand'peine à s'asseoir.

Ce sont ces cas de rachialgie pronondée avec hyperesthésie et douleurs des régions voisines de la colonne vertébrale, qu'on a décrits sous le nom d'irritation spinale. Mais Tirrilation spinale n'est pas une affection distincte, comme le croient encore quelques palhologistes qui, à Teieraple de M. Rosenthal*, lui font une place parmi les maladies de la moelle épinière. Elle n'est qu'une des manifestations de l'épuisement nerveux. D'ailleurs elle existe fort rarement seule ; elle est le plus souvent accom pagnée d'autres symptômes de myélasthénie ou de cérébrasthénie.

La rachialgie est plus commune chez la femme que chez l'homme. Elle est souvent plus intense au moment des règles et s'accompagne parfois d'ovarialgie et de névralgie lombo-abdominale. Chez l'homme, les douleurs du dos sont souvent confondues avec le rhumastisme. Quand elles coïncident avec des douleurs des membres inférieurs et des troubles des organes génitaux, elles simulent la période préataxique du tabès et sont la cause de vives préoccupations hypocondriaques.

La rachialgie peut être passagère et mobile, comme beaucoup d'autres symptômes neurasthéniques, mais assez souvent elle est tout aussi tenace que la céphalée. J'ai observé pendant longtemps un homme de cinquante ans, neurasthénique de longue date, qui, avec une atonie gastrointestinale prononcée, souffre depuis six ans d'une douleur à peu près continue au niveau de la septième verlèbre cervicale.

* Rosenthal, Traité clinique des maladies du système nerveux^ tradactioD française de M. Lubauski, Paris, 1878.

Dyspepsie par atonie gastro-intestinale. — Les troubles neurasthéniques des voies digestives sont fort nombreux et se combinent de diverses façons, soit entre eux, soit avec les autres symptômes de lepuisement nerveux. Cependant il est un syndrome dyspeptique très commun dans toutes les formes de cette névrose, et qui mérite de prendre place parmi les stigmates neurastliéniques. Ce syndrome dyspeptique procède d'un défaut d'activité, d'une atonie intéressant tout à la fois les glandes et les muscles de Testomac et de l'intestin. L'appétit est souvent diminué et la langue un peu saburrale. L'ingestion des aliments, quels qu'ils soient, provoque, mais à des degrés divers, un ballonnement pénible de l'épigastre, puis de l'abdomen, avec sensation de pesanteur et de plénitude. L'accès dyspeptique s'accompagne d'accablement, d'inaptitude au travail intellectuel et physique, de boufiëes de chaleur au visage. Le malaise dure plus ou moins longtemps, deux ou trois heures ; quelquefois, il n'a pas entièrement disparu au moment du repas suivant. Après le repas du soir, il est une cause d'insomnie et de rêves pénibles. Les émissions de gaz par la bouche et par l'anus sont très communes et toujours suivies d'une diminution marquée des sensations pénibles. La constipation est la règle, et fort souvent elle est extrê mement prononcée. Quand elle dure depuis longtemps, elle s'accompagne à peu près inévitablement de colite pseudo-membraneuse .

Il y a deux degrés, deux formes cliniques, de l'atonie gastro-intestinale neurasthénique, la forme légère et la forme grave. Dans la première, on ne constate pas autre chose que les troubles fonctionnels que je viens de décrire; les signes objectifs sont nuls ou à peu près nuls. Le patient, s'il n'a pas d'autre cause de dépérissement, ne

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maigrit pas et garde son embonpoint. — Dans la forme grave, outre les symptômes de l'accès dyspeptique, on observe encore la perte des forces, l'amaigrissement et une teinte terreuse du visage. L'amaigrissement est parfois assez rapide et prononcé pour faire naître dans l'esfrit du clinicien l'idée d'une affection organique incurable, celle surtout du cancer latent de l'estomac. Les signes objectifs peuvent encore manquer, mais le plus souvent ils ne font pas défaut. L'examen méthodique de l'abdomen permet de constater la dilatation de l'estomac, le relâchement de la paroi abdominale et quelquefois cette modification de la statique abdominale que M. Glénard a décrite sous le nom d'entéroptose. — Le plus souvent, le malade passe progressivement du premier au second degré de l'atonie gastro-intestinale. Mais il y a des cas, et ils ne sont pas très rares, dans lesquels, très peu de temps après le début des symptômes neurasthéniques, l'atonie gastrointestinale a déjà franchi le premier degré. Du reste, je reviendrai sur cette importante question des troubles digestifs d'origine neurasthénique.

Aces principaux symptômes ou stigmates des états neurasthéniques, on peut encore ajouter trois autres symptômes , peut-être un peu moins fréquents, mais non moins caractéristiques. Ce sont :

La dilatation habituelle de la pupille qui parfois réagit un peu plus faiblement à la lumière ;

La décoloration avec refroidissement réel et sensation subjective de froid des mains et des pieds ;

La diminution plus ou moins prononcée de la puissance virile, qui n'existe pas seulement dans la neurasthénie génitale, mais aussi dans d'autres formes de l'épuisement

nerveux, celles surtout où dominent les symptômes de dépression.

Tels sont les symptômes les plus communs de Tépuise ment nerveux. Ce sont vraiment les stigmates des états neurasthéniques. Ce sont ces stigmates qu'il faut soigneusement rechercher, comme on recherche les symptômes analogues de l'hystérie, pour établir sûrement le diagnostic. Assurément tous ne sont pas toujours réunis chez le même malade ; mais il est bien rare qu'on ne puisse, dans un cas donné, retrouver un ou même plusieurs de ces symptômes indicateurs.

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