‹ La neurasthénieChapitre 100 sur 163 · NEURASTHÉNIE ÉVOLUANT CHEZ UN PALUDÉEN · texte numérisé non relu

NEURASTHÉNIE ÉVOLUANT CHEZ UN PALUDÉEN

blait trop fragile, il fit part à des personnes amies de l'inquiétude que lui inspirait sa santé et leur dévoila la passion qui troublait son existence. A travers ce double aveu présenté d'une façon assez étrange, les confidents choisis par le malade crurent deviner que son esprit avait des tendances religieuses effleurant presque la superstition. Ils lui conseillèrent de se soumettre aux pratiques d'une dévotion bien choisie et l'engagèrent, pour commencer sa cure, de se rendre immédiatement à Lourdes. Il obéit sans murmurer, suivit respectueusement les pèlerinages qui s'accomplissent tous les jours dans cette cité célèbre et n'hésita pas à se plonger plusieurs fois dans la piscine miraculeuse. Dans ce milieu spécial où la foi lavait conduit ses désordres nerveux disparurent : mais ils furent tout aussitôt remplacés par de véritables accès de fièvre palustre apparaissant tous les jours au coucher du soleil. Le sulfate de quinine et son fameux breuvage dont j'ai précédemment indiqué la formule le débarrassèrent de ses manifestations fébriles.

En rentrant chez lui il apprit que le père de la jeune fille qu'il aimait toujours venait de mourir. Cette mort inattendue, en brisant les obstacles qui avaient empêché la réalisation de ses vœux, lift permit d'espérer un avenir capable d'effacer ses souffrances du temps passé.

Ses prévisions furent justes et l'amour se chargea d'aplanir toutes les difficultés. Grâce à la protectrice influence d'amis très dévoués le mariage qu'il avait si longtemps rêvé put se réaliser et fut célébré daus les conditions les plus favorables.

Mais hélas ! cette union si obstinément poursuivie n'eut qu'une très courte durée. Quinze mois environ après cette fête nuptiale considérée comme un éclatant présage de jours heureux, la jeune femme mit au monde une fillette qui mourut le lendemain de sa naissance. Accablée par cette perte imprévue elle fut prise d'une fièvre très intense et succomba presque aussitôt, emportée par les accidents puerpuéraux que provoqua ce pénible enfantement. La mère et l'enfant furent enterrés le même jour. Le malade eut le courage de conduire ce funèbre convoi. Lorsqu'il vit ces deux cercueils déposés dans la môme tombe, il sentit ses membres défaillir; une su'eur froide inonda son visage accablé, et, il aurait perdu connaissance si les amis qui l'entouraient à cette heure lugubre n'étaient pas venus promptement à son secours.

Il fut ramené chez lui où l'on essaya d'apaiser sa douleur et de soutenir son énergie presque anéantie. Ces tentatives exécutées avec

254 TRAITEMENT DE LA NEURASTHÉNIE Ij'oRIGINE l'ALUSTRE.

une activité inlassable n'eurent qu'un effet restreint. Son système nerveux, terrassé par les rudes épreuves qu'il venait de subir, perdit toute sa résistance et manifesta tous les symptômes de la maladie de Beard. Ses facultés intellectuelles et morales témoignaient une dépression excessive qui, à certaines heures du jour, semblaient être enveloppées par une' immense tristesse. C'est à peine s'il avait la force d'écouter les paroles de consolation que lui adressaient ses amis fidèles. L'immobilité de ses traits, la pâleur de sa figure, l'inertie de son regard formaient un ensemble terrifiant qui représentait l'image d'une lamentable résignation.

Quelques semaines après le triste événement que je viens de raconter, on lui conseilla de faire un nouveau pèlerinage à Lourdes. Il ne voulut pas écouter cet avis. Pour motiver son refus il disait que sa foi religieuse n'était plus aussi ardente qu'autrefois, et, il ajoutait sans montrer la moindre acrimonie, qu'elle avait été très amoindrie par l'implacable rigueur de sa fatale destinée.

Il aima mieux se rendre à Paris pour y suivre une cure hydrothérapique qui lui fut recommandée par ses médecins. J'eus alors l'occasion de faire sa connaissance ; et dans notre première entrevue il m'apprit, en s'aidant d'un mémorandum qu'il avait soigneusement rédigé, les nombreuses péripéties de sa triste vie. Je n'eus aucune difficulté à reconnaître que j'étais en présence d'un véritable neurasthénique présentant tous les signes d'une grande dépression également répandue sur toutes ses facultés intellectuelles, morales et physiques. Cet effondrement, malgré son importance, semblait se dissiper quand il évoquait les souvenirs heureux de son bonheur passé ; mais cette joie était bien fugitive et elle avait même l'inconvénient d'exciter violemment son système nerveux.

Ce malade suivit le traitement hydrothérapique avec une très grande régularité. Il prit tantôt des douches reconstituantes, tantôt des douches mixtes. Leur application était très sévèrement adaptée à la nature des symptômes prédominants. Ce traitement eut une durée assez prolongée et produisit des effets salutaires.

Depuis cette époque déjà lointaine, sa santé physique est resté satisfaisante. Sa personnalité morale a retrouvé une réelle pondération qu'il attribue à la régularité de son travail intellectuel et à la bienveillante affection des amis qui l'entourent.

Il vient tous les ans à Paris faire, comme il le dit lui-même, une cure de consolidation destinée à lui conserver son courage et à lui per-

mettre de supporter sans faiblesse cette vie d'isolement que la mort lui a infligée.

En résumé, ce malade, névropathe dès sa naissance, a eu pendant son séjour dans l'Inde des crises épileptiformes suivies de très près par des accès de lièvre palustre. On a constaté l'enchaînement qui semblait lier ensemble ces deux états morbides légitimement attribués à l'infection paludéenne. Je suis d'autant plus disposé à adopter cette opinion que j'ai vu plusieurs fois des orientaux atteints de crises épileptiformes guéris de leur maladie convulsive après l'apparition d'une série d'accès de fièvre intermittente dont l'origine paludéenne était incontestable.

La neurasthénie du malade dont je viens de raconter l'émouvante histoire a été subitement provoquée par un choc extrêmement intense. On a pu croire, il est vrai, que l'explosion de cette névrose avait été depuis longtemps préparée par l'infection paludéenne; mais il me semble logique d'admettre qu'elle a été particulièrement déterminée par les terribles secousses qui ont plusieurs fois profondément bouleversé le système nerveux de cet intéressant malade. -

Type LVIIC. — La neurasthénie et la malaria.

Dans ce type je puis placer des faits prouvant que la neurasthénie peut être exclusivement engendrée par Timpaludisme. J'ai vu, en effet, un certain nombre de malados chez lesquels la névrose de Beard n'a pu être attribuée a aucune influence héréditaire, à aucun antécédent morbide hostile au système nerveux, à aucun choc moral ou physique. Ils étaient simplement atteints d'une malaria de longue date qui, après avoir provoqué des accès fébriles ou des engorgements spleno-hépatiques, avait déterminé un véritable état cachectique. Je ne crois pas avoir besoin de présenter au lecteur les détails de ces observations. Elles m'ont toutes révélé que l'affection palustre, en déterminant une profonde détérioration de l'organisme, est capable de provoquer des perturbations psychiques et de produire la neurasthénie sans avoir besoin du concours d'autres influences causales. Le professeur Laveran dans son excellent livre sur l'impaludisme se montre favorable à cette opinion.

Type LVIC. — Neurasthénie et impaludisme larvé.

La neurasthénie se développe quelquefois chez des malades qui, après avoir subi l'influence de la malaria, ne présentent dans leur existence que ce qu'on a appelé la forme larvée de cette affection. Près-

que toujours ces malades sont des névropathes et c'est chez eux que la neurasthénie fait de préférence son apparition.

J'ai donné autrefois des soins à un ancien prix de Rome qui avait eu la malchance de contracter un empoisonnement paludéen en séjournant trop longtemps dans les Marais Pontins. Il eut d'abord des accès de fièvre tierce qui disparurent sous l'influence du sulfate de quinine. Rentré à Paris il entreprit de grands travaux artistiques qui le fatiguèrent et le rendirent très nerveux. De temps en temps il avait à la fin de sa journée des mouvements fébriles qui provoquaient des palpitations cardiaques assez vives. Plus tard il n'éprouva plus que quelques soubresauts du cœur auxquels il n'accorda aucune importance. Sa santé était très bonne,, mais son système nerveux paraissait toujours très impressionnable ; il avait souvent des névralgies et d'autres désordres nerveux qu il apaisait toujours en prenant du sulfate de quinine.

Un jour, après avoir subi un échec qui blessa profondément son amour-propre d'artiste, il devint tout à coup neurasthénique. Il présenta tous les phénomènes de la maladie de Beard auxquels vinrent s'ajouter des palpitations insupportables et quelques vertiges parfois très pénibles. Les médecins qui le soignèrent le crurent atteint d'une fièvre larvée et eurent naturellement recours au sulfate de quinine qui ne produisit qu'une très légère amélioration. On lui conseilla r hydrothérapie. Il prit d'abord des douches sédatives qui calmèrent l'irritabilité de ses nerfs, et, plus tard des douchesprogressivement reconstituantes qui lui rendirent son ancienne vigueur un instant compromise.

Ce malade avait eu évidemment une fièvre larvée qui s'était manifestée, comme cela arrive assez souvent, par des perturbations du système nerveux. La neurasthénie dont l'explosion pouvait, à la rigueur, être la conséquence du pénible échec dont j'ai parlé me parut subir l'influence de l'impaludisme. Les accès de cette névrose offraient une intermittence curieuse ; ils n'étaient pas d'une longue durée; mais sans raison appr^^hle, ils avaient dans la matinée une acuité déconcertante. /Hl\

Je pourrais citer un autre» cas de fièvre larvée se traduisant par des vomissements quotidiens précédés toujours de névralgies faciales plus tard remplacés par de véritables accès de neurasthénie.

La fièvre larvée et la neurasthénie me semblent donc avoir entre elles des relations intéressantes à connaître. Certainement la maladie de Beard n'a pas besoin de l'impaludisme pour se manifester chez les

personnes eonstitutionnellement nerveuses. Mais il faut reconnaître qu'elle peut être quelquefois tributaire de l'infection palustre.

Quelle que soit l'interprétation qu'on adopte pour expliquer l'enchaînement de tous ces phénomènes pathologiques, le traitement de cet ensemble morbide est toujours le même. Le plus satisfaisant est celui qui consiste dans l'emploi méthodique du sulfate de quinine, de l'arsenie et de l'hydrothérapie.

Rapports de la neurasthénie avec la syphilis. — Je dois étudier ici une forme de neurasthénie dont la pathogénie soulève et soulèvera peut-être encore longtemps de vives discussions. Je veux parler de cette neurasthénie que certains médecins désignent sous le nom de neurasthénie développée chez un syphilitique et que d'autres appellent sans hésitation une neurasthénie syphilitique ou plutôt parasyphilitique. Cette dernière opinion a l'inappréciable faveur d'avoir pour protagoniste le célèbre professeur A. Fournier qui, à la faveur de puissants pladoyers où brillent la vivacité de son esprit, le charme de son langage, la solidité de sa raison, est parvenu à lui créer une personnalité généralement acceptée. Tout le monde admet aujourd'hui que la syphilis est capable de créer un ensemble pathologique caractérisé par des détériorations qui atteignent tous les éléments constitutifs de notre organisme. Elle altère, par l'intermédiaire de ses toxines ou du spirogète de Staunné qu'on dit être son véritable microbe, la composition du liquide sanguin et la trame de tous nos tissus. Elle désorganise sans merci les fonctions du système nerveux, en provoquant un grand désordre dans les facultés psychiques ou morales de notre être, en pervertissant la plupart de nos actes sensitifs ou moteurs. Elle compromet aussi la régularité des oxvdalions chimiques et des mutations nutritives qui s'accomplissent dans nos cellules formatrices. Il est donc logique d'admettre qu'une maladie qui a la puissance de faire sombrer notre activité vitale est bien capable d'engendrer tous les symptômes de la neurasthénie.

Cette généalogie, parfaitement établie tlans certains cas bien déterminés, n'est pas toujours acceptable. On ne connaît pas encore le chemin que parcourt le spirogète pour s'introduire dans les centres de l'écorce cérébrale où s'élabore la véritable neurasthénie. Cette incertitude bien légitimée rend l'esprit de l'observateur flottant et indécis; On sait, d'autre part, qu'il existe des laits bien observés dans lesquels la maladie de Beard parait être due plutôt à l'ébranlement nerveux que produit la syphilis dans l'organisme qu'elle envahit, qu'à la viciation qu'elle engendre dans la composition de son sang. La vérole

n'est certainement pas étrangère à l'explosion de la neurasthénie à laquelle je fais allusion en ce moment, mais on peut bien admettre sans offenser les doctrines orthodoxes que son intervention ne porte pas toujours l'empreinte et la griffe de sa spécifîté. Je ne dois pas nier que si. dans certains cas analysés par le professeur Fournier, la syphilis paraît être le seul agent provocateur des désastres accumulés dans le système nerveux, il en existe d'autres qui attestent qu'elle a besoin, pour accomplir son œuvre dévastatrice, du concours et même de la complicité que peuvent lui donner la gravité des tares héréditaires ou des aptitudes morbides de l'organisme contaminé par elle et de l'excessif surmenage qui lui a été imprudemment imposé.

Pour donner un sérieux appui à ces considérations, je dois signaler quelques types qui motivent les réserves que je viens de formuler. J'en mentionnerai ensuite quelques autres dans lesquels on pourra constater l'influence de la syphilis dans toute sa rigueur.

Type LVC. — La neurasthénie et le trauma moral causé parla syphilis.

Dans le chapitre consacré à l'exposition de la neurasthénie essentielle j'ai cité des faits démontrant que cette névrose peut éclater le jour même où les malades apprennent qu'ils sont atteints de la syphilis. Je trouve dans mes observations personnelles un assez grand nombre de faits qu'on peut légitimement classer dans cette catégorie et que je pourrais incorporer dans ce type. Mais j'aime mieux, pour donner à ma thèse plus d'originalité et plus de relief, emprunter ceux du professeur A. Fournier et montrer comment ce grand clinicien les interprète. Voici ce qu'on peut lire dans son livre écrit sur les affections para-syphilitiques : « Je possède un grand nombre de faits qui m'ont démontré que la syphilis débilite l'organisme infecté par elle et produit un ébranlement profond dans toutes les fonctions du système nerveux. J'en ai recueilli quelques uns qui attestent la rapidité avec laquelle elle peut agir sur les facultés psychiques et morales d'un sujet fâcheusement prédisposé. J'ai vu plus de vingt fois se présenter dans mon cabinet des consultants à qui j'annonçais (et non sans les ménagements d'usage) qu'ils venaient de contracter la vérole, pâlir, blêmir, perdre connaissance, défaillir, tomber évanouis. J'ai vu cent fois des hommes bien trempés et doués d'un caractère énergique être déprimés, accablés, anéantis, rien que par l'impression morale exercée sur eux le jour où on leur annonçait qu'ils étaient atteints de syphilis.

« Les malades en apprenant cette triste révélation sont devenus

LA NEURASTHÉNIE T l/lRRITATION GÉNITALE CAUSÉE PAR LA SYPHILIS. 259

subitement neurasthéniques comme ces diabétiques à qui l'on révèle brutalement qu'ils ont du sucre dans leur urine. »

Il existe donc des victimes de ce que le professeur A. Fournier a très pittoresquement appelé le tranma moral syphilitique. Certainement la vérole a eu sa part contributive dans l'explosion de leur neurasthénie. Mais je crois que l'on peut, en toute conscience, l'attribuer plus légitimement à l'effroi que ces névropathes ont éprouvé le jour où ils ont appris qu'ils étaient atteints dune maladie inavouable et mal famée. Par contre, je dois citer des faits formant en quelque sorte une contre-partie de ceux que je viens de mentionner. Us concernent des syphilitiques chez lesquels les accidents neurasthéniques ont complètement disparu le jour même où ils ont appris que leur maladie infectieuse dont l'invasion remontait à une époque déjà bien lointaine était définitivement guérie. Ces observations peuvent être classées dans la même catégorie. Elles nous apprennent que la neurasthénie peut être due à la fois à l'immense terreur qu'éprouvent des malades nerveusement prédisposés le jour où on leur annonce que leur organisme est envahi par la syphilis, et d'autre part à la vive joie qu'ils ressentent en apprenant que leur affection a complètement disparu.

Je passe maintenant à une autre série de faits qui méritent d'être signalés. En étudiant la neurasthénie sexuelle j'ai montré que cette névrose peut succéder à une blennorrhagie, à une gQnorrh.ee ou à une irritation prostatique provoquées ou entretenues par une vérole invétérée. #J'ai transcri des faits prouvant que l'irritation génitale engendrée par la syphilis agit toujours sur les nerfs sensitifs de son voisinage et les sollicite à transmettre les impressions qu'ils ont reçues aux centres nerveux avec lesquels ils correspondent. J'ai montré en même temps que ces impressions provoquaient, en pénétrant dans le protoplasma de ces centres, une série d'actions réflexes auxquelles succèdent les symptômes de la neurasthénie. Dans ce cas spécial, la névrose qu'offrent les sujets syphilitiques est plutôt due à la perversion sensitive de leurs nerfs ou de leurs centres nerveux qu'à l'impureté de leur sang. C'est celle que j'appelle la neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe dont on trouvera de nombreux exemples dans le cours de ce fascicule. L'irritation génitale qui donne naissance à cette forme de la neurasthénie est quelquefois de nature vénérienne; mais on est forcé de reconnaître que les irritations génitales entièrement dépourvues de spécilité peuvent produire le même résultat. C'est donc au médecin traitant qu'incombe le devoir d'interpréter les manifestations inor-

bides qui se développent devant lui et de régler la thérapeutique qui leur convient.

Les neurasthénies dont je vais parler dans le type suivant sont bien la conséquence de la syphilis et bénéficient souvent de la cure que réclame cette affection. Tout le monde admet que la syphilis est une maladie essentiellement infectieuse qui peut, par ses toxines ou par son microbe appelé par quelques auteurs du nom de spirogète, altérer notre sang-, nos humeurs et tous les tissus de notre organisme. Elle a aussi une influence incontestable sur le cerveau et peut déterminer de nombreuses altérations structurales ou fonctionnelles de cet organe. Dans certains cas relativement bénins elle se contente de produire une simple névrose, en bornant ses méfaits à la perversion de l'irritabilité fonctionnelle des centres nerveux, à l'amoindrissement de leur force neuro-motrice et parfois à l'irrégularité des mutations nutritives, de leurs cellules. Mais alors ces perturbations sont presque toujours éphémères, diffèrent sensiblement de celles qui accompagnent la maladie de Beard et disparaissent même après l'irruption de symptômes encéphaliques plus alarmants. C'est ainsi que la céphalée des neurasthéniques dont la forme est très appréciable atteint parfois une acuité excessive et provoque desexaberbations nocturnes qui permettent de soupçonner l'influence de la syphilis. L'amyosthénie, les troubles psychiques, l'asthénie cérébrale qui escortent ordinairement la maladie de Beard offrent des particularités qu'on ne remarque pas chez les simples névropathes. Quelquefois même la silhouette des neurasthéniques est modifiée par la superposition de certains phénomènes morbides qui n'appartiennent pas à la neurasthénie. Des défectuosités ou plutôt des déformations symptômatiques permettent de soupçonner l'existence de la syphilis alors même que les signes de cette maladie ne sont pas encore nettement accentués. Dans cet ordre d'idées, je ne dois pas laisser dans l'ombre cette neurasthénie d'avant-garde qui permet aux praticiens avisés de prévoir l'arrivée plus ou moins prochaine d'une maladie cérébrale en voie d'évolution. Cette affection encéphalique est parfois améliorée par le traitement spécifique, et l'on voit apparaître à la fin de son évolution les phénomènes neurasthéniques qui avaient formé son prologue. Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi; et nous voyons parfois des malades, que nous avons cru n'être que des simples neurasthéniques, présenter les symptômes d'une psychose redoutable ou d'un tabès cérébral, de la pseudo-paralysie générale et de la paralysie générale ellemême.

LA NEURASTHÉNIE PRÉLUDE DES AFFECTIONS CÉRÉBRALES CAUSÉES PAR LA SYPHILIS. 261

Dans une discussion récente le professeur Fournier a cherché à démontrer que la syphilis, en envahissant les tissus céréhraux par la voie du sang, de la lymphe ou des nerfs, ouvre la porte aux entités morbides que je viens d'indiquer. Le professeur Raymond et le Dr Motet, tout en reconnaissant l'influence de la syphilis sur leur évolution, désirent qu'on attribue une part de ces désastres aux tares les plus graves de l'hérédité nerveuse. Le professeur Joffroy et le Dr Lancereaux n'acceptent ces conclusions qu'avec une certaine réserve ; ils croient volontiers que le surmenage, les prédispositions innées ou acquises, les aptitudes morbides jouent un rôle très important dans l'explosion des maladies dont je viens de parler. Ils ajoutent même, pour justifier leurs réserves, qu'ils ignorent absolument si c'est par une action directe ou par une action indirecte que la syphilis produit les désastres encéphaliques dont on l'accuse. Les médecins qui ont entendu ou lu tous les discours prononcés dans cette discussion mémorable ne peuvent nier l'influence prépondérante de la syphilis sur ces maladies cérébrales.

En me cantonnant simplement dans l'étude pathogénique de la neurasthénie il me semble que cette névrose n'est pas toujours un véritable symptôme de la syphilis. Elle peut succéder plus souvent qu'on ne croit à un trauma moral ; elle peut même prendre son origine dans des congestions irritatives localisées clans les voies génito-urinaires qui ne sont pas toujours dues à l'infection vénérienne. Dans tous les cas, je puis terminer cette digression scientifique en affirmant que la neurasthénie, qu'elle soit privée ou revêtue de l'investiture syphilitique, est toujours tributaire de l'hydrothérapie. Voici les quelques indications qu'il faut suivre pour bien réglementer l'intervention de cette méthode de traitement chez les neurasthéniques dont je viens d'esquisser les mobiles silhouettes. Il faut tout d'abord savoir que leurs troubles névropathiques se révèlent, tantôt par de l'excitation, tantôt par de l'épuisement de la force nerveuse, quelquefois même par un ensemble morbide où les phénomènes de l'agitation et ceux de la faiblesse sont expressément associés. Les applications de l'hydrothérapie qui conviennent à ces diverses manifestations obéissent à des règles qui ne sont pas uniformes et qu'il importe de bien connaître. Voici comment il faut procéder. On administre des douches sédatives à ceux dont le système nerveux est manifestement surexcité, des douches reconstituantes à ceux qui sont victimes d'un grand épuisement et des douches mitigées ou variables dans leur température, dans leur durée ou dans leur force de percussion, à tous ceux dont la faiblesse organique est traversée

par des sursauts de sensibilité capables de compromettre la régularité des fonctions du système nerveux. Je n'ai pas besoin d'indiquer ici le mode d'opération qui convient à tous ces cas. Je l'ai déjà plusieurs fois signalé ; mais il faut reconnaître qu'on se trouve parfois en présence d'une situation plus sérieuse qui impose à la thérapeutique des modifications importantes.

La syphilis, en provoquant de graves fluxions sanguines dans le cerveau, en altérant la texture des vaisseaux artériels de cet organe ou en déterminant des lésions morphologiques spéciales clans ses éléments histologiques. peut quelquefois donner naissance à des accidents qui ressemblent par certains points à ceux de la maladie de Beard. Lorsqu'ils figurent dans cet ensemble pathologique, les accidents neurasthéniques ne jouent qu'un rôle de comparse absolument effacé et ne se révèlent par leurs traits caractéristiques que lorsque le traitement spécifique a modifié ou guéri les vrais symptômes de la syphilis. C'est alors que l'hydrothérapie peut intervenir utilement et être même d'un grand secours — (si elle est appliquée avec mesure) — en aidant les malades contaminés à supporter sans faiblesse le traitement rigoureux auxquels ils sont condamnés. Quelquefois la neurasthénie fait son apparition avant que la maladie vénérienne ait accompli ses désastres dans l'encéphale ; elle est alors un signe avantcoureur chargé d'annoncer l'explosion plus ou moins prochaine des graves méfaits sur lesquels j'ai déjà appelé l'attention du lecteur. On . la considère avec raison connue le prodrome ou le prélude d'une grave perturbation cérébrale. Dans ces cas, c'est à dire, quand la neurasthénie devance la scène morbide on peut encore, en toute confiance, avoir recours à l'hydrothérapie qui, ainsi que je l'ai souvent constaté, peut rendre de très grands services. J'ai déjà fait connaître les indications thérapeutiques auxquelles elle doit obéir. Dans bien des cas elle est certainement capable, en apaisant la sensibilité nerveuse des malades ou en soutenant leur activité vitale, de retarder l'invasion des graves maladies dont ils sont menacés, et au nombre desquelles figurent, presque toujours, le tabès cérébral ou la paralysie générale progressive. J'ai déjà traité cette question pratique en étudiant les connexilés qui existent entre la neurasthénie et l'artério-sclérose; je l'aborderai de nouveau en décrivant les relations de la neurasthénie avec les psychoses et avec les maladies organiques du système cérébrospinal.

Relations de la neyÎTasthènie avec les intoxications . — Les intoxications auxquelles l'homme est exposé sont très nom-

breuses. Les unes puisent les éléments destructeurs qui constituent leur essence dans le milieu ambiant où nous vivons. Les autres les trouvent toujours dans notre propre organisme. A la première catégorie appartiennent les intoxications par l'alcool, l'opium, le laudanum, la morphine, la cocaïne, le haschich, l'éther, le chloral, la nicotine, les fluides sulfo-carbonés, auxquelles on peut joindre celles qui sont produites par l'usage abusif du plomb, du mercure, de l'arsenic, de l'iode, du phosphore, etc. A la seconde catégorie se rattachent ces divers états morbides qui constituent les auto-intoxications que certains auteurs considèrent comme de véritables toxi-infections. Elles sont dues à la défectueuse élaboration des aliments introduits dans notre corps, au mauvais choix qui préside à leur qualité ou à leur quantité. On les attribue auss*i à la virulence exceptionnelle des toxines que déversent dans les muqueuses les microbes qui sont nos hôtes habituels, à celles qui proviennent de quelques-uns de nos tissus et de la plupart de nos organes sécréteurs.

Ces intoxications, qu'elles soient exogènes ou endogènes, altèrent toujours le sang, excitent ou paralysent les muscles ou les nerfs et déterminent dans l'organisme des perturbations dont l'aspect permet de dépister la nature des agents spéciaux qui les ont produites. En général leurs effets nocifs, quand ils ne résultent pas d'un grand abus, se manifestent tout d'abord dans les voies digestives, se propagent ensuite dans le foie, dans les reins et finissent par se développer dans le cerveau, dans la moelle épinière et même dans le système vaso-moteur.

Les diverses intoxications dont je viens de spécifier la nature, en provoquant dans les centres cérébro-médullaires et dans les ganglions du nerf grand sympathique des phénomènes d'excitation qui sont bientôt remplacés par ceux d'un grand épuisement, favorisent le développement de l'asthénie nerveuse et ouvrent la porte par où la neurasthénie peut pénétrer dans l'organisme. Mais en parcourant les nombreuses observations que j'ai pu recueillir et en évoquant le souvenir de celles qui sont opiniâtrement restées dans ma mémoire, je crois pouvoir dire que la neurasthénie est assez rare chez les malades éprouvés par une intoxication exogène et notamment par celle que produit l'alcool. On ne la voit réellement apparaître dans sa floraison caractéristique que chez des individus héréditairement nerveux ou chez ceux dont la constitution a été profondément troublée par un surmenage disproportionné, des émotions excessives ou des déceptions déprimantes.

264 LA NEURASTHÉNIE ET l' ALCOOLISME.

Ces malades offrent un ensemble de symptômes très caractérisés. La neurasthénie vient quelquefois se mêler à ce cortège ; mais le plus souvent elle se contente de le précéder ou de le suivre. Elle apparaît quelquefois au début de l'intoxication si le malade lui offre une disposition nerveuse prête à la recevoir. Dans d'autres circonstances elle ne se montre qu'à la période terminale, quand l'intoxication a pu être entravée dans sa marche progressive et qu'elle n'a laissé sur son passage que des reliquats faciles à déraciner.

Pour compléter cette esquisse de neurasthénies hybrides je dois ajouter que l'on voit quelquefois des malades chez lesquels la maladie de Beard obéit exclusivement à une influence aucestrale provoquée le plus souvent par l'alcoolisme.

J'ai observé beaucoup de malades offrant des accidents neurasthéniques manifestement enchaînés à ceux que provoquent les diverses intoxications exogènes que je viens d'indiquer. Ce sont des hôtes assidus des établissements d'hydrothérapie. J'en ai soigné un très grand nombre. Je vais ébaucher l'histoire de quelques-uns d'entr'eux en m'imposant, bien entendu, toutes les réserves qu'exige le secret professionnel.

Type LIVC. — La neurasthénie et l'alcoolisme.

On trouvera dans ce type l'histoire de deux névropathes qui sont devenus neurasthéniques après avoir fait un abus immodéré de certaines liqueurs alcooliques. Chez tous les deux l'apparition de la maladie de Beard a suivi de très près le début de leur intoxication. Ces deux malades vinrent, à quelques jours d'intervalle, me demander de les aider à combattre un affaiblissement nerveux qu'ils attribuaient l'un et l'autre à une excitation violente tout récemment produite et dont ils ne m'indiquaient pas la nature. Après les avoir questionnés et après avoir écouté attentivement leurs réponses respectives, je m'aperçus qu'ils cherchaient à dissimuler certaines particularités de leur existence et qu'ils semblaient de ne pas vouloir avouer la cause de leurs malaises. Ils se plaignaient d'une céphalée constrictive insupportable, d'une asthénie cérébrale qui empêchait tout travail intellectuel, d'une amyosthénie très appréciable, de troubles visuels assez variés et de quelques autres perturbations m'autorisant à croire à l'existence d'une véritable neurasthénie. L'un d'eux présentait les signes d'un léger embarras gastrique et l'autre ceux d'une congestion hépatique qu'il attribuait à un impaludisme de vieille date.

Quelques jours après cette première visite ils vinrent à tour de rôle

me voir dans mon cabinet. Le premier arrivé me déclara, en me demandant le plus grand secret, que son compagnon était un alcoolique. Le second me fit une dénonciation analogue. J'appris ainsi que mes deux clients avaient depuis peu de temps contracté l'habitude de boire plusieurs fois par jour un grand verre d'eau dans lequel ils glissaient furtivement deux ou trois cuillerées d'eau-de-vie. Ils se surveillaient réciproquement avec une rigueur implacable; et, lorsque l'un d'eux se trouvait surpris en flagrant délit alcoolique, l'autre se hâtait de lui adresser de vives remontrances et l'engageait à ne plus boire. Renseigné par cet espionnage mutuel sur les habitudes de mes deux clients, j'essayai de leur en faire comprendre les inconvénients; et mon intervention eut pour résultat de les transformer en buveurs d'eau et de leur inspirer une grande répugnance pour toutes les boissons fermentées.

Ils continuèrent leur cure hydrothérapique pour se débarrasser des accidents neurasthéniques dont la persistance semblait être comme un dernier retentissement de leur éthylisme disparu.

Ces deux patients étaient des névropathes que leur alcoolisme naissant ne tarda pas à transformer en vrais neurasthéniques. Chez eux la névrose de Beard se présenta sous sa forme la plus vulgaire en provoquant autant d'excitation que de faiblesse; elle fut améliorée par l'hydrothérapie, mais elle ne disparut complètement que lorsque les malades renoncèrent à faire usage de toute boisson alcoolique.

Tïpe LIIIC. — La neurasthénie et l'abus des boissons anti-hygiéniques.

Lorsque les symptômes de l'alcoolisme prennent rapidement une allure menaçante, on voit très rarement se placer à coté d'eux les phénomènes caractéristiques de la neurasthénie. Ces derniers font quelquefois une apparition discrète au début de l'intoxication ; mais ils sont promptement éclipsés quand la maladie entre dans la période ascendante et ne se montrent en réalité que lorsqu'elle arrive à son déclin.

Je pourrais, pour justifier cette relation, exposer un grand nombre de faits. Mais comme ils se ressemblent presque tous, je me contente d'en citer un que j'ai choisi parmi les plus instructifs. Il concerne un homme âgé d'environ 40 ans, fils d'un névropathe avéré, très nerveux comme son père et habitué dès sa première jeunesse à vivre dans un milieu joyeux où l'on avait un véritable culte pour la bonne chère et les îibations enivrantes. Ces excès de table, en se renouvelant trop souvent, provoquèrent un grave ébranlement de ses nerfs et uneVisible

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