‹ La neurasthénieChapitre 121 sur 163 · NEURASTHÉNIE ÉVOLUANT DANS LE PROLOGUE DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

NEURASTHÉNIE ÉVOLUANT DANS LE PROLOGUE DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE

grande détresse. Ses facultés intellectuelles perdirent leur activité ordinaire; il dut renoncer à tout travail de l'esprit et même se priver du plaisir que lui procuraient précédemment la lecture et la conversation de ses amis. Irrité contre les personnes de son entourage il se condamna à vivre dans une solitude qui eut pour conséquence de faire naître dans son esprit des idées pleines de tristesse. Il manda son médecin et se plaignit à lui d'une gène douloureuse intéressant la nuque et toute l'étendue de la colonne vertébrale jusqu'à la région sacrée. Il lui apprit qu'il avait perdu l'appétit et le sommeil, que ses forces physiques étaient fort amoindries et que la promenade la plus réduite provoquait presque toujours une assez grande fatigue. Ceci se passait en 1868 et Ton déclara que le malade était un simple névropathe présentant tous les symptômes de l'état nerveux décrit par Sandras. Aujourd'hui il eut été incontestablement placé dans le groupe des neurasthéniques.

On lui conseilla de faire une cure hydrothérapique. Ce traitement, suivi avec beaucoup d'assiduité, apaisa ses nerfs, développa ^ )n énergie et lui permit de reprendre ses anciennes occupations. Mais les efforts qu'il fut obligé de faire pour triompher des obstacles qui semblaient à chaque instant s'accumuler autour de lui finirent par ébranler son système nerveux et déterminèrent à la longue un surmenage très accentué. Les accidents neurasthéniques de jadis se manifestèrent de nouveau, entourés cette fois de troubles psychiques assez inquiétants.

Le professeur Lasègue appelé en consultation examina attentivement ce malade, recueillit tous les renseignements qu'on put lui donner sur ses antécédents personnels et sur son hérédité nerveuse et reconnut assez vite qu'il avait devant lui un individu dont la mentalité accusait des tendances assez bizarres. Dans cet entretien j'eus la satisfaction d'entendre Lasègue parler ingénieusement des diverses branches de l'entendement humain et provoquer l'avis du malade sur les questions qui s'y rattachent. Cette discussion qu'il conduisit avec une habileté incomparable lui permit d'être édifié sur un état morbide dont on l'avait prié de dépister la nature.

Il constata que le sujet mis sur la sellette émettait ses idées avec une certaine incohérence, que son esprit avait de fâcheuses hésitations, sa mémoire de nombreuses défaillances et son amour-propre un développement excessif. Les opinions du malade sur la science, la religion et les beaux-arts n'offrirent, au point de vue de sa mentalité, qu'une importance secondaire. Celles qu'il développa sur la mu-

sique et sur l'art du chant furent plus significatives. « Monsieur le docteur, dit-il, en s'adressant à Lasègue, je possède une très belle voix de ténor ; et mes amis m'ont souvent engagé à faire des démarches pour entrer à l'Opéra de Paris. En écoutant leurs conseils, je crois que j'aurais eu de très grands succès, car je me sentais capable de perfectionner l'art lyrique. Je suis un élève du grand Duprez et j'ai été son plus grand admirateur (il ne l'avait jamais vu ni entendu). Et bien, je puis vous affirmer qu'il a commis de grandes fautes dans la conception et dans l'interprétation de ses rôles. Je vais vous les signaler. » Il se mit alors à chanter le grand air du quatrième acte de Guillaume Tell, celui-là même qui établit la grande réputation de Duprez, en s'arrêtant de temps en temps pour signaler les incorrections supposées du célèbre ténor qu'il remplaçait par des phrases musicales fort étranges.

Après cette bizarre représentation, Lasègue dit aux médecins qui avaient assisté à cet entretien : « Ce malade est aujourd'hui un simple névropathe ; il sera demain un paralytique. »

Cette prévision se réalisa.

Le malade conserva encore pendant trois ou quatre années la faculté de pouvoir s'occuper et se distraire. Mais, sous l'influence d'une émotion causée par une grande perte d'argent qu'il venait de faire, il eut une série de syncopes et de crises éclamptiques qui furent promptement suivies d'une dépression cérébrale très accentuée.

Son médecin qui l'observait avec attention vit successivement apparaître les traits caractéristiques de la paralysie générale. Toutes les fonctions organiques du malade s'amoindrissaient visiblement. Sa démarche était devenue incertaine et presque titubante ; tous ses muscles avaient des tremblements sans relâche; sa langue constamment emprisonnée dans les arcades dentaires ne fonctionnait plus; ses lèvres perpétuellement agitées ne pouvaient articuler aucune parole. Sa mémoire avait à peu près disparu ; il ne sïntéressait plus à rien et ne prononçait que des mots entrecoupés qui trahissaient des conceptions délirantes alimentées par de vagues idées de grandeur ou de toute-puissance. En quelques semaines, ce malheureux fut transformé en un véritable automate portant sur son visage une étrange béatitude plus paradoxale que réelle. De temps en temps, des attaques épileptiformes réveillaient l'immobilité de son corps. Sa déchéance augmenta d'heure en heure; et il mourut dans une convulsion.

Dans ce cas spécial, nous avons d'abord constaté l'apparition des

Page 1