MODE DE SUCCESSION DES PHÉNOMÈNES PARALYTIQUES ET NEURASTHÉNIQUES
symptômes de la neurasthénie qui, après avoir subi dans leurs traits de nombreuses déformations, ont été finalement remplacés par ceux de la paralysie générale. Ce mode de succession, assez fréquemment observé du reste, n'est pas le résultat d'une coïncidence chronologique ; il semble surtout dépendre des relations qui existent entre ces deux maladies.
La neurasthénie et la paralysie générale ont, dans leurs manifestations respectives, une allure reconnaissable qui est ordinairement très dessinée. Toutefois, on observe des cas où les caractères de ces affections deviennent moins apparents et semblent même se confondre. Cette confusion qui est, du reste, transitoire dépend, je crois, de l'origine presque commune de ces entités morbides. Les névroses et les psychoses se développent sous l'influences de causes prédisposantes et occasionnelles qui offrent une certaine parenté. Les premières sont constituées par des modifications matérielles ou mentales que l'hérédité ou notre imprévoyance personnelle distribue dans les régions encéphaliques qui servent de laboratoire à ces deux états pathologiques. Les secondes sont de véritables agents provocateurs toujours prêts à favoriser leur explosion. On compte parmi ces derrières les ébranlements nerveux produits par un choc moral ou physique, par des congestions organiques dont la durée trop prolongée provoque des troubles sensitifs souvent funestes pour un cerveau mal équilibré et enfin par l'altération du liquide sanguin qui, en pénétrant dans les centres nerveux, irrite leurs tissus, trouble leurs mutations nutritives et finit ainsi par désorganiser leur fonctionnement. Quelques neurologistes ne sont pas éloignés de croire que la syphilis peut figurer dans la catégorie des causes accasionnelles.
En résumé, l'étiologie de ces affections a pour point de départ l'influence des prédispositions morbides emprisonnées dans le cerveau et celle que de terribles occasions fortuites exercent sur ces malencontreuses prédispositions. Ces influences sont de même nature et ne diffèrent que par leur degré d'intensité. Lorsque leur action nocive est peu accentuée, ces causes ne produisent que des accidents névropathiques relativement bénins au milieu desquels on voit figurer la neurasthénie. Quand, au contraire, ces interventions étiologiques ont une sérieuse importance, elles donnent naissance à de terribles psychoses et notamment à la paralysie générale. Si les effets, produits par cette généalogie en partie double, restent stationnaires pendant un certain temps, il n'est pas rare de constater un rapprochement plus ou moins durable des symptômes névropathiques et des symp-
322 CONFUSION ET RAPPROCHEMENTS ENTRE LA PARALYSIE GÉNÉRALE ET LA NEURASTHÉNIE.
tomes psychiques. C'est ainsi qu'on peut expliquer l'alliance signalée dans l'observation que je viens d'exposer entre la neurasthénie et la paralysie générale.
Type CXXV. — Neurasthénie et Paralysie générale.
Le malade dont je veux ici esquisser en quelques lignes l'histoire pathologique a été successivement examiné et soigné par nos plus éminents neurologistes, par mon ami le Dr Motet et par les professeurs Joffroy. Raymond, Brissaud et G. Ballet. Tous ont reconnu que ce malade qui avait eu la syphilis dans sa jeunesse était atteint d'une paralysie générale dont le début fut marqué par le développement d'une véritable neurasthénie. Il portait en lui les stigmates d'un nervosisme héréditaire et d'une usure corporelle anticipée.
Après avoir consacré les premières années de son existence à la gestion de nombreuses affaires financières qui lui procura une grande fortune, il prit le parti d'abandonner ses occupations qu'il trouvait trop absorbantes pour se donner le plaisir de vivre paisiblement avec sa femme et ses enfants dans un milieu capable de lui procurer le calme et le repos. Tout fut organisé selon ses goûts, et il se trouvait heureux de pouvoir consacrer au bien-être des siens et à la réalisation de ses vœux ce qui restait en lui de bon vouloir et d'énergie. Ce changement de vie lui procura une grande satisfaction, ce bonheur, qu'il croyait durable, fut brisé par un triste événement. Il eut le malheur de perdre une fille charmante qu'il adorait. Rien ne put atténuer cette perte irréparable. Vaincu par l'immensité de ses regrets, il devint triste, abattu, inaccessible à toute consolation et s'immobilisa dans sa douleur.
" Il fut bientôt surpris par une excitation très vive promptement remplacée par les symptômes fondamentaux de la neurasthénie. Il éprouva un grand épuisement de ses facultés cérébrales, de l'amyosthénie particulièrement marquée dans les premières heures du jour, de la céphalée, de la rachialgie lombaire, des troubles de la vue, quelques vertiges, de l'insomnie et une inappétence invincible qui l'empêchait parfois de s'alimenter.
On lui conseilla alors de suivre un traitement hydrothérapique qui parvint à apaiser ses souffrances et à rendre ses fonctions organiques plus régulières. Satisfait de voir sa santé améliorée, il voulut rentrer chez lui où il put vivre quelque temps dans une tranquillité que les siens trouvèrent plus apparente que réelle.
Sous l'influence d'une émotion assurément fort légère, ses anciens
DÉVELOPPEMENT DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE A LA SUITE D'ACCÈS DE NEURASTHÉNIE. 323
accidents neurasthéniques reparurent, accompagnés cette fois de troubles hypocondriaques assez nettement dessinés et de conceptions incohérentes difficiles à analyser. Son visage exprimait une certaine satisfaction que rendait très étrange l'apparition renouvelée d'un sourire sans expression qui semblait figé sur ses lèvres comme un rictus.
La famille justement alarmée, désireuse d'avoir l'avis de médecins habitués à juger et à traiter ces difficultés, consulta les neurologistes compétents dont j'ai tout à l'heure indiqué les noms. Ils furent tous d'avis que le malade était atteint d'une neurasthénie d'avant-garde qui — pour me servir de l'expression de l'un d'eux — allait sombrer dans le goufre de la paralysie générale. Ils conseillèrent naturellement l'intervention d'une médication rationnelle. Ce sévère pronostic fut confirmé par les événements ultérieurs. Ce malade, avant de perdre complètement ses facultés, sortait quelquefois tout seul malgré les affectueuses insistances de sa famille. 11 profitait de cette liberté, bien rarement concédée, pour voler des objets placés à sa portée ou pour acheter des bijoux de valeur qu'il s'empressait d'offrir aux personnes qui avaient vécu dans son opulente intimité.
On fut obligé de placer autour de lui des surveillants bien dressés dont l'office devint peu à peu inutile. Le malade tomba dans une déchéance profonde et mourut sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir la force de projeter un regard significatif autour de lui.
— Je pourrais citer d'autres faits analogues à ceux que je viens de transcrire. Cette exposition, forcément revêtue d'estampages mortuaires ressemblant à ceux qui figurent sur les murs d'un Campp- Santo, n'apporterait pas de nouvelles preuves à la démonstration des relations de la neurasthénie avec la paralysie générale. Pour toutes ces raisons il me semble inutile de continuer ce triste inventaire.
Les médecins aliénistes déclarent dans la plupart de leurs écrits que la neurasthénie a de très importantes relations avec les principales manifestations de la folie. Ces relations, si je m'en rapporte aux faits que j'ai observés, ne sont vraiment apparentes que chez les malades que le professeur Grasset appelle des demi-fous, chez certains mélancoliques ou hypocondriaques et enfin chez tous les névropathes qui portent les stigmates de cette psychose, décrite par le Dr Janet sous le nom de psychasthénie et dont le professeur Raymond vient de préciser la nature et d'établir l'autonomie. —
Neurasthénie et Psychasthénie. — Je vais dire quelques mots des relations que j'ai souvent constatées entre la neurasthénie et cet état morbide qui a été, il y a quelques semaines à peine, merveilleu-
sèment exposé par Raymond et qui portera peut-être un jour le nom de ce savant professeur.
Les perturbations de la psychasthénie figurent dans des cadres vésaniques assez dissemblables et présentent dans leur évolution une allure tout à fait spéciale. Je puis citer parmi elles ce phénomène du doute qui impose à l'esprit de désagréables hésitations, les scrupules exagérés que le hasard transforme facilement en pénibles remords, les soupçons illégitimes à travers lesquels les malades croient reconnaître les trames d'une conjuration dirigée contre leurs personnes, les appréhensions, les craintes, les phobies placées le plus souvent au seuil de l'hypocondrie et que fait naître la frayeur qu'ont les malades d'être atteints d'une affection grave ou incurable. A ces troubles, viennent s'ajouter les impressions de tristesse souvent voisines de l'anxiété qui forment parfois le prélude d'un état métancolique. On peut aussi leur adjoindre ces déraillements affectifs et intellectuels qui dénaturent le sens moral, font éclore dans l'esprit de pénibles obsessions ou des impulsions insolites, faussent le jugement, rendent la raison chancelante et finalement engendrent des idées bizarres ou incohérentes.
Les désordres psychiques que je viens d'énumérer peuvent évoluer isolément ou former entr'eux de petits groupes ayant l'apparence d'un syndrome indépendant et limité. Mais on les voit figurer dans les névroses et contracter même une alliance assez intime avec leurs symptômes. Les neurologistes ont plusieurs fois constaté cette union dans la neurasthénie qui, à la suite de ce rapprochement, revêt une forme exceptionnelle dans laquelle on remarque des irrégularités mentales assez étranges. Quelques-uns de ces confrères, tenant compte sans doute des relations que je viens d'indiquer, n'ont pas hésité à considérer la maladie de Beard comme une psychose qui, après avoir débuté avec une allure bénigne, peut, sous l'influence d'une action nocive inattendue, devenir une psychose assez inquiétante. Cette transformation a été mise en pleine lumière dans les remarquables leçons que vient de faire dernièrement le professeur Raymond sur la psychasthénie. Entre la neurasthénie et la psychasthénie il existe des relations incontestables dont la réalité est frappante. On peut considérer ces deux états morbides comme deux psychoses jumelles appartenant à la même famille, toujours disposées à s'associer intimement l'une à l'autre. Elle» ne diffèrent entr'elles que par les degrés de gravité qui accompagnent leurs manifestations respectives. La psychasthénie se révèle toujours par des phénomèmes plus alarmants que la neurasthénie cérébrale dont les traits ont presque toujours une figuration