CENTRES NERVEUX EN RAPPORT AVEC LE SENS AUDITIF
consommé et d'offrir au lecteur à titre d'encouragement l'exemple d'une guérison définitive qui date d'un quart de siècle.
Les médecins qui ont, comme moi, observé cette névrose spéciale, se sont demandé avec raison si les manifestations qui révèlent son existence ont des signes particuliers permettant de reconnaître par où et comment elle peut pénétrer dans l'organisme et dans quelle région cérébrale il est permis de fixer sa résidence habituelle.
Les symptômes qui la caractérisent forment le patrimoine commun de quelques névroses, notamment, de celle qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de neurasthénie. Ils trahissent dans le système nerveux matériel de l'excitation, de la faiblesse et parfois de la perversion accompagnée presque toujours de désordres psychiques capables d'altérer et d'ébranler sérieusement la personnalité morale des malades. Les phénomènes extérieurs de ces névropathies ont entr'eux une grande analogie ; mais en étudiant leur première apparition, leur enchaînement et surtout leur évolution, on découvre leur origine différente ou leur caractère particulier. La lecture de l'observation que j'ai choisie fournira à cet égard d'utiles renseignements.
La perturbation qui donne naissance à ce trouble nerveux spécial commence dans l'appareil récepteur de la voix, c'est à dire dans l'oreille et principalement dans les diverses parties de l'oreille interne destinées à recevoir l'expansion du nerf auditif. C'est dans l'épanouissement terminal de ce nerf que se trouve la porte d'entrée des sensations auditives; et, comme le sens de l'ouïe est pair, il y a deux ouvertures pour la propagation des sons. Les deux nerfs acoustiques pénètrent dans le cerveau, atteignent le bulbe près du corps restiforme et des racines ascendantes du trijumeau. Ce voisinage explique les troubles que présente la face quand il existe certaines anomalies dans l'appareil auditif.
Arrivés au carrefour bulbaire les deux nerfs conducteurs atteignent la substance grise du premier ventricule, plongent dans les tubercules quadri-jumeaux où, d'après quelques auteurs, les impressions se transforment en véritable sensation, s'entre-croisent dans le mésocéphale, et, tandis que le nerf acoustique droit se rend dans l'hémisphère gauche, le nerf acoustique gauche va dans celui du côté droit. Bien que le chemin que parcourt chacun de ces conducteurs, en s'engageant dans l'écorce cérébrale, ne soit pas très nettement tracé, quelques anatomistes pensent qu'il vient aboutir à la partie postérieure des premières et deuxièmes circonvolutions temporo-sphénoïdales. C'est, d'après eux, dans cette région encéphalique bien délimitée que doivent être les
LA NEURASTHENIE PEUT DEPENDRE DE LA PERTURBATION DE CES CENTRES. o'I t
centres nerveux chargés de recevoir, d'élaborer et de conserver les sensations auditives. Les cellules ou les neurones qui constituent ces centres nerveux perçoivent toutes les impressions que leur apportent les nerfs acoustiques. Si les impressions sont agréables, la zone cérébrale n'est pas sérieusement troublée; si, au contraire, elles sont pénibles, les centres reçoivent un ébranlement d'une autre nature et peuvent devenir le siège d'une névrose, surtout quand l'accumulation des sons est trop accentuée.
C'est l'hypothèse qu'adoptent les partisans de la doctrine des localisations cérébrales.
Au commencement de ce siècle cette doctrine fut défendue par Gall dont le système incorrect et légèrement fantaisiste ne résista pas longtemps aux critiques sévères des physiologistes. La question, malgré les attaques dont elle fut l'objet, a été étudiée de nouveau, et, Ferrier qui s'est fait le véritable protagoniste de cette nouvelle campagne scientifique a eu la satisfaction de voir ses idées soutenues par les médecins les plus renommés.
Entre temps, Flourens et plus tard Brown-Sequard voulant démontrer l'homogénéité et l'unité des fonctions cérébrales, combattirent la doctrine des localisations. Ils admirent, il est vrai, l'autonomie des centres nerveux comme leurs adversaires, mais ils n'accordèrent à ces districts encéphaliques limités aucune indépendance et les placèrent sous la suprématie d'un sensorium commune peuplé de cellules spéciales chargées de solidariser toutes les fonctions cérébrales, de préparer les principaux phénomènes de la vie et de les accomplir à l'aide d'actions inhibitoires (arrêts) ou dynamogènes (mouvements) répandues sur toute l'étendue de l'organisme.
Ce quartier général d'où semblent partir les ordres chargés de réglementer les relations humaines, Voltaire l'avait soupçonné et le croyait pourvu de cinq sens psychiques qu'il considérait comme le complément nécessaire de nos sens matériels. Voici rénumération de ces sens : l'esprit, l'invention (imagination), le savoir (talent), le sentiment et le goût.
Cette région supérieure où certains psychologues semblent vouloir placer la personnalité humaine entourée de tous ses attributs peut, si l'on accepte cette hypothèse, éprouver des troubles de toute espèce et être envahie notamment par une névrose dans le genre de celle qui a servi de prétexte à cette digression.
Les anatomo-pathologistes ne reconnaissent pas l'hégémonie de cette zone cérébrale privilégiée qu'ils considèrent comme un terrain
vague où leur scalpel n'a jamais pu opérer qu'un défrichement incomplet. Ils se contentent d'admettre l'existence de centres multiples, essentiellement autonomes, quoiqu'ayant entre eux des liens directs ou indirects disséminés dans toute l'étendue de l'encéphale et chargés de fonctions parfaitement déterminées. Dans cette hypothèse, car c'est aussi une hypothèse, la névrose dont je viens de parler doit être placée dans le centre auditif et avoir son siège dans la partie postérieure des premières et des deuxièmes circonvolutions temporosphénoïdales.
Il est certainement fort intéressant de rechercher quel peut être le véritable siège de cette névrose; et les efforts que je viens de faire en soulevant cette immense question des localisations cérébrales peu vent attester le désir que j'ai de le connaître. Mais je suis forcé d'avouer que, dans l'espèce, l'étude des causes, l'examen, l'analyse et l'évolution des phénomènes qui la caractérisent ont, surtout au point de vue du traitement, une importance plus considérable. Je vais donner la preuve de cette, préférence en racontant une observation médicale qui me paraît fort curieuse.
L'héroïne de cette histoire était, à l'époque où je la vis pour la première fois, âgée de 32 ans. Elle était mariée à un très , galant homme qu'elle aimait beaucoup et dont elle avait eu trois enfants bien portants.
A peine entrée dans mon cabinet elle me dit qu'il lui était impossible d'enlendre la voix de son mari sans ressentir une excitation nerveuse qui provoquait en elle une grande tristesse et une véritable angoisse l'obligeant à rechercher la solitude. Elle m'apprit aussi que cette voix qui. par le chant ou la parole, lui avait jadis donné de si douces impressions, n'éveillait plus dans tout son être que des sensations extrêmement pénibles. Actuellement, sitôt que les premiers sons frappaient son oreille, elle commençait par entendre des bruissements incessants bientôt remplacés par une sorte de trémulation irrégulièrement disséminée dans toutes les parties du corps. Sa physionomie, ordinairement calme, manifestait des signes d'agacement qu'elle avait beaucoup de peine à maîtriser; sa parole saccadée trahissait une émotion vive; ses yeux se remplissaient de larmes, (et lorsque son énergie ne pouvait pas vaincre cette pénible agitation, elle se retirait dans sa chambre, triste et profondément désespérée. Dans cette solitude forcée une détente salutaire se produisait assez vite et il ne restait de Cette perturbation nerveuse qu'une légère douleur de tête et un grand abattement.