‹ La neurasthénieChapitre 127 sur 163 · INFLUENCE PRODUITE SDB ELLE PAR LE MYSTICISME DE SA SOEUR · texte numérisé non relu

INFLUENCE PRODUITE SDB ELLE PAR LE MYSTICISME DE SA SOEUR

Schumann sans éprouvoirune grande angoisse, ni exécuter du Cliopin sans ressentir une impression extrêmement pénible. Cette appréciation absolument remarquable des œuvres musicales indiquait un jugement sûr et une élévation de sentiments dignes d'éloge; mais la façon dont elle exprimait ses idées sur l'art musical trabissait une émotivité qui devait tôt ou tard, à la faveur de circonstances spéciales, préparer l'explosion d'une névrose inquiétante.

Sa sœur, plus jeune qu'elle, avait un caractère enjoué qui présentait un certain contraste avec le sien ; et au milieu de ses expansions joyeuses, on distinguait un grand penchant pour la rêverie que venaient assombrir par moment des idées de tristesse. Elle aimait beaucoup la peinture, préférait traduire l'impression reçue que tracer des lignes correctes et passait des journéees entières à dessiner des arbres agités par le vent ou des nuages à forme changeante. Elle n'avait pas une grande prédilection pour la musique, mais elle éprouvait un plaisir extrême à écouter la voix de certains' oiseaux, surtout celle du rossignol. Elle allait souvent le soir entendre le chant de cet oiseau qui avait le don d'exercer sur ses rêveries une très douce influence; quand dans les dernières soirées printanières elle venait s'asseoir sous les arbres où l'agréable roucouleur était perché, elle disait avec un certain plaisir qu'elle faisait auprès de lui sa cure de mai. Je dois ajouter qu'elle engagea sa sœur, quand elle était au début de sa maladie, à suivre cette cure spéciale qui n'eut du reste qu'un succès très éphémère.

Ce profil de jeune fille, auquel je n'ai pu donner assez de relief, représente une mystique de nature élevée, d'une sensibilité très vive et d'une émotivité très redoutable. Grande admiratrice de Lamartine dont elle déclamait volontiers les vers harmonieux, elle aimait se réfugier dans les régions poétiques et célestes; elle y aurait certainement longtemps séjourné si un jour, sous les traits d'un médecin charmant et instruit, l'amour ne fut venu lui offrir un domicile terrestre convenable. Elle se maria avec notre heureux confrère qui eut le mérite et l'habileté de transformer cette pseudo névrosée en une mère de famille accomplie. Si j'insiste sur ces petits détails qui ont plutôt une allure mondaine que médicale, c'est pour tracer une silhouette névropathique qui a certainement exercé sur l'impressionnabilité de la malade dont je raconte l'histoire une réelle et fâcheuse influence.

Dans cette famille, étudiée par moi avec le plus grand soin, je n'ai pu trouver aucune tare héréditaire à invoquer, aucune faute imputa-

332 MARIAGE DE LA MALADE. — INFLUENCES SUBIES DANS SA NOUVELLE FAMILLE.

ble à l'éducation et au genre de vie. Seul le voisinage de sa sœur avec laquelle elle vivait d'une façon intime m'a paru responsable de l'ébranlement de ses nerfs, de son agitation psychique et de ses désordres émotifs.

Je continue l'histoire de ma malade. Non loin de la petite ville où vivait la famille dont je viens de parler s'élevait un joli château habité par une noble dame., veuve depuisplusieurs années, ayant auprès d'elle ses deux enfants, une jeune fdle et un fds. Mariée à un homme qu'elle n'aimait pas et d'un âge supérieur au sien, elle avait consenti à cette union spirituelle en ayant la pensée de la rendre plaisante. Privée du plaisir de connaître l'amour, elle attendait, disait-elle, que le mariage de son fils lui donnât la facilité de le voir de près sans être forcée de lui payer aucun tribut. Pleine d'admiration pour les grandes dames du xvme siècle et pour leurs écrits, elle leur empruntait aisément leur perspicacité et surtout leur esprit d'analvse pour bien apprécier, chez les autres, les bizarreries d'une sensibilité mal équilibrée. Cette recherche avait beaucoup d'attrait pour elle et les explorations faites dans son entourage lui procuraient à cet égard de grandes satisfactions. Malheureusement elle eut bientôt l'occasion d'exercer ses facultés investigatrices dans sa propre famille et les découvertes qu'elle fit eurent la triste conséquence de la rendre hésitante et inquiète.

Sa fille qui était une charmante personne discourait spirituellement sur toutes choses ; elle ne dédaignait pas les relations mondaines, faisait ses exercices religieux avec une ferveur exemplaire, et, pour des raisons que je n'ai pas connues, avait renoncé à se marier. Elle éprouvait parfois des accès de mélancolie que sa mère avait fini par adoucir en lui ordonnant ce qu'elle appelait le traitement de sainte Thérèse, c'est à dire, en lui imposant sans pitié les durs travaux du ménage et en la forçant, selon l'expression de la fameuse abbesse, à tenir la queue de la poêle.

' Le fils de la châtelaine avait reçu une brillante éducation ; on appréciait autour de lui son esprit cultivé, charmant et facile ; sa réputation d'homme aimable était justement établie et sa belle voix, qu'il conduisait du reste avec beaucoup d'art, lui procurait des succès très flatteurs pour son amour-propre. Il possédait malheureusement une timidité excessive, et, pour la dissimuler aux regards importuns il se condamnait à vivre dans une retraite qui paraissait mystérieuse. Sa mère, voulant aguerrir son caractère hésitant, lui conseilla, en se servant d'une expression qui lui était familière, daller au

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