NEURASTHÉNIE TRANSFORMÉE EN MÉLANCOLI
la porte aux idées de persécution et aux possessions diaboliques. Cette dernière est une véritable vésanie qui doit rester confinée dans le domaine des aliénistes.
La première est plus accommodante; c'est celle dont notre malade a présenté les principaux traits et qui, chez lui, s'est nettement manifestée après la neurasthénie. Ces deux états morbides ont trouvé dans les prédispositions héréditaires et acquises du patient un terrain fertile en perturbations nerveuses de toute sorte. Il n'est donc pas extraordinaire qu'ils aient pu se développer l'un et l'autre et former entre eux une intime association. Dans ce type c'est la neurasthénie qui a paru la première. Cette faveur chronologique peut-elle permettre de croire que c'est elle qui a préparé l'avènement de la mélancolie ? Ou, en se plaçant à un autre point de vue, est-il logique de supposer que la maladie de Beard n'a été qu'un prologue occupant la scène morbide à titre de prodrome, en attendant que la mélancolie ait eu le temps d'accentuer son apparition ? Cette double supposition est très aléatoire. Hypothèse pour hypothèse, je préfère celle des neurologistes qui croient que ces deux états morbides sont des personnalités conjointes dont la succession et l'alliance dépendent de la nature des causes qui ont produit leur explosion. Ces auteurs dont je me plais à citer l'opinion pensent que, dans les régions encéphaliques que l'on suppose être le laboratoire des névroses et des psychoses, il s'accomplit une série d'actes physiques, chimiques, énergétiques et dynamiques qui sont chargés de préparer l'évolution de ces diverses maladie du système nerveux. En quoi consiste les modifications presque toutes inconnues que subissent les sections du cerveau où ces affections trouvent leur origine? Nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'elles peuvent être provoquées par une impression sensitive, physique ou psychique capable de troubler l'irritabilité fonctionnelle dont les tissus des centres nerveux sont doués et l'irritabilité nutritive qui est la propriété exclusive des cellules formatrices appartenant à ces mêmes centres. Ce travail d'enfantement n'est pas seulement la conséquence de la perversion sensitive dont je viens de parler. Il est particulièrement facilité par les toxi-infections, par les maladies qui ont le pouvoir d'altérer la composition du liquide sanguin et de provoquer directement ou indirectement une perturbation fonctionnelle ou structurale de centres nerveux intéressés.
En tenant compte de ces considérations qui sont, du reste, discutables, on peut supposer qur le malade dont je viens d'esquisser la silhouette a été atleint d'une neurasthénie qui. sous l'influence de
causes dont la nature a été suffisamment qualifiée, s'est transformée en une' mélancolie consciente. Je crois pouvoir ajouter que cette psycho-névrose, qu'on avait cru tout d'abord incurable, a été guérie par la double intervention d'un traitement hydrothérapique longtemps prolongé et d'une psychothérapie conduite avec une grande persévérance.
Type CXXVII. — Neurasthénie et Mélancolie.
Il s'agit, dans ce type, d'un jeune homme de vingt-six ans né de parents neuro-arthritiques et petit-fils d'un aliéné. Attaché comme secrétaire à un grand personnage, il devait partir prochainement avec son chef pour l'Extrême-Orient. Malheureusement, il contracta une blennorrhagie compliquée, dès les premiers jours, d'une arthrite rhumatismale localisée dans les genoux qui l'obligea à garder un repos absolu. Ces manifestations arthritiques et l'irritation uréthrale furent assez promptement améliorées ; mais avant de disparaître elles provoquèrent une série de perturbations nerveuses dont le mode de succession mérite d'èlre signalé.
Complètement absorbé par une excessive tristesse il répondait à peine aux questions qu'on lui adressait, se contentant de prononcer quelques paroles mal articulées qui presque toujours avaient l'accent d'une véritable lamentation. Il se plaignait sans cesse, maugréant contre sa destinée dont l'inclémence av?it compromis sa carrière diplomatique si brillamment commencée. Il croyait sincèrement que son incartade accidentelle avait été la première cause de ce désastre ; mais dans ces heures d'égarement, il ne pouvait s'empêcher d'accuser certaines personnes de son entourage qu'il savait avoir la triste réputation d'accomplir des maléfices et de jeter un mauvais sort. Ces idées incohérentes rendaient sa vie insupportable et l'invitaient à considérer la mort comme une délivrance. Un jour, tourmenté par ces conceptions presque délirantes, il se rendit chez un armurier et acheta un revolver pour se suicider. Ce projet sinistre put être déjoué ; et ce pauvre malade, soustrait à son égarement, se soumit avec la plus grande docilité aux conseils de son médecin qui parvint à lui rendre le calme et la santé.
Se sentant très amélioré le jeune secrétaire voulut aller rejoindre son poste ; mais ses parents s'opposèrent à son départ. Il fut exaspéré par ce contre temps inattendu qui provoqua un accès de colère formidable après lequel survinrent les symptômes fondamentaux de la neurasthénie.
CAUSES QUI FACILITENT L'ASSOCIATION DE LA NEURASTHÉNIE ET DE LA MÉLANCOLIE. 343
On l'engagea de nouveau à suivre un traitement hydrothérapique qui, à la faveur de douches sédatives et de douches reconstituantes, parvint à fortifier ses nerfs et à développer en lui une énergie physique qu'il n'avait jamais montrée. Heureux d'avoir obtenu ce résultat, il s'empressa de partir pour l'Orient où l'attendait son protecteur et où il put, pendant plus de deux ans, déployer une grande activité dans l'exercice de ses fonctions sans être obligé de payer le moindre tribut à la maladie et à la fatigue.
Dans l'observation actuelle la mélancolie a très visiblement précédé la neurasthénie. On peut même noter que cette dernière n'a fait son apparition qu'à la suite d'un violent accès de colère. L'explosion de la maladie de Beard a-t-elle été la conséquence de l'épuisement nerveux provoqué par la mélancolie? Ou doit-on l'attribuer à la pénible discussion que le malade a eue avec ses parents le jour où ils ont empêché son départ? Ces deux hypothèses sont assez admissibles. Mais il est impossible de ne pas reconnaître que les perturbations mélancoliques et neurasthéniques, manifestement associées chez ce malade, n'aient subi l'influence de ces causes particulièrement nocives. Il faut, je crois, accorder une large part aux dispositions morbides, héréditaires ou acquises, accumulées dans l'organisme de ce patient, et, tenir compte en même temps des effets fâcheux qu'a pu produire sur lui la blennorrhagie qu'il a contractée.
A ce propos, je me plais à rappeler que le professeur Debove, mis en présence d'un cas à peu près analogue à celui qui figure dans ce type, en a expliqué l'évolution d'une façon très 'ingénieuse. Son malade a été atteint d'une blennorrhagie après laquelle il a eu une arthrite assez promptement compliquée de nombreuses perturbations nerveuses. Il a supposé que l'irritation uréthrale avait troublé la sensibilité de la plupart des filets nerveux qui pénètrent dans l'encéphale et fait pénétrer en même temps par la voie du sang ou de la lymphe ses éléments infectieux dans certaines articulations et dans les. centres nerveux les plus accessibles.
Je puis appliquer ces données à mon malade et supposer que chez lui la mélancolie et la neurasthénie ont pu facilement associer leurs traits fondamentaux et former un ensemble de manifestations morbides dont il est possible de signaler les principaux agents provocateurs. C'est intentionnellement que dans cette énumération de causes j'ai donné une place à la blennorrhagie. Tout le monde sait qu'en provoquant la sensibilité des nerfs et en altérant les qualités du sang, elle provoque souvent une grande perturbation dans les fonc-
lions cérébrales. Dernièrement, le professeur Fournier m'a cité une boutade de Ricord qui confirme d'une façon très originale cette appréciation. Le célèbre chirurgien de l'hôpital du Midi voulant indiquer à ses élèves la funeste influence que la blennorhagie exerce sur le cerveau leur dit : — Si j'étais chargé de vous faire un cours de nosographie, je n'hésiterais pas à vous dire que la chaude-pisse est une maladie mentale. —
La neurasthénie et l'hypocondrie. — J'ai vu beaucoup de neurasthéniques devenir hypocondriaques, et, un certain nombre d'hypocondriaques présenter dans le cours de leur maladies les symptômes principaux de la neurasthénie. Cette constatation, faite d'ailleurs par tous les neurologistes, démontre qu'il existe de nombreuses connexités entre ces deux, états morbides et qu'ils ont Fun pour l'autre des affinités très nettement caractérisées. En associant leurs symptômes respectifs ils constituent un tableau pathologique qui forme le pendant de celui dans lequel j'ai dépeint l'union intime de la mélancolie et de la neurasthénie. C'est ce tableau que je vais maintenant essayer d'esquisser, en l'entourant de quelques données doctrinales et en lui offrant pour support des faits scrupuleusement observés.
Aiin de donner à cette exposition une suffisante clarté, il faut classer les hypocondriaques en groupes distincts et indiquer les principaux traits qui caractérisent les malades de ces différents groupes. Je citerai tout d'abord les hypocondriaques dont l'état psychique se révèle par des conceptions délirantes, des hallucinations insensées et de graves perturbations mentales. Ce sont des vésaniques avérés que 1 on doit confier aux aliénistes et interner dans une maison de santé réservée au traitement de la folie.
A côté d'eux figurent ceux qui sont absolument dominés par la peur d'une maladie incurable. D'autres ont des conceptions très étranges sur le fonctionnement de leurs organes ; ils expriment sur toutes choses des doutes que rien ne motive et manifestent parfois des croyances bizarres toujours difficiles à déraciner. Ces malheureux dont la mentalité est très compromise ont besoin d'être humainement traités et doivent vivre dans un complet isolement.
Après ces hypocondriaques je vais en citer d'autres dont l'aspect est moins alarmant. Chez eux le jugement est. il est vrai, un peu faussé, mais leur raison conserve le plus souvent une lucidité convenable. Ils se préoccupent sans cesse de leur santé matérielle et se croient menacés d'une maladie inconnue ou fatale. La moindre sensation anormale leur inspire des craintes auxquelles ils n'ont pas la