LES DIVERSES FORMES DE L'HYPOCONDRIE
force de se soustraire. On les voit constamment tourmentés par de nombreuses phobies qui troublent leur sécurité et les désespèrent. Esclaves d'un égotisme qu'on peut opposer à l'altruisme de certains mélancoliques, ils pensent toujours à eux et demandent des conseils à tout le monde, s'adressant même aux personnes les moins qualifiées pour en donner.
Ces infortunés n'appartiennent pas aux groupes des aliénés; ce sont des déséquilibrés qui ont parfois des éclipses partielles de la raison et dont la maladie évolue dans un cycle névrosique qu'elle n'abandonne jamais.
Les médecins n'expliquent pas tous de la même façon la personnalité de l'hypocondrie. Les uns pensent que cette entité morbide est toujours de nature psychique et lui donnent pour résidence les zones corticales de l'encéphale. Les autres croient, au contraire, qu'elle commence par des points irritatifs disséminés dans les plexus abdominaux du nerf grand-sympathique qui sont chargés de contrôler les fonctions de l'estomac, de l'intestin, du foie et de la plupart des organes splanchniques. Cette irritabilité morbide dont la cœnesthésie nous fait soupçonner l'existence constitue le premier acte, l'acte fondamental de cette maladie. Le second se déroule dans le cerveau et se traduit parles phénomènes psychiques que nous savons être l'apanage de l'hypocondrie. Ces conceptions dualistes, assurément très contradictoires, sont l'une et l'autre légitimées par des faits dont le témoignage ne peut être suspecté. 11 faut les accepter et reconnaître par conséquent qu'il existe deux formes d'hypocondrie; la première essentiellement psychique ou d'origine cérébrale; la seconde cœnesthésique ou d'origine viscérale.
Cette sélection n'est pas exclusivement destinée à rendre plus saisissante l'exposition des questions doctrinales que je viens de soulever. Elle a surtout le précieux avantage de signaler aux médecins les indications thérapeutiques qu'ils doivent observer pour lutter honorablement contre les diverses modalités de l'hypocondrie. C'est elle notamment qui nous permet de choisir quels sont les procédés hydrothérapiques qu'il faut employer pour améliorer létal général du malade et modifier les troubles viscéraux que l'on croit être h: point de départ de l'hypocondrie.
Je Liens à compléter ces données générales en mentionnant de nouveau les nombreuses relations de la neurasthénie avec l'hypocondrie. C'est, je crois, à la fréquence de ces alliances constatées d'ailleurs par tous les neurologistes, que le professeur Brissaud a
346 AFFINITÉS DE LA NEURASTHÉNIE ET DE l/HYPOCONDRlE.
voulu faire allusion quand il a dit au congrès de Rennes que la neurasthénie est une névrose qui, sous l'influence des causes les plus banales, se transforme souvent en une véritable psychose. Les observations suivantes vont être favorables à cette thèse.
Type CXXVIII. — Neurasthénie et Hypocondrie.
Ce type contient un court aperçu consacré à l'histoire pathologique d'une jeune femme atteinte d'une neurasthénie sur laquelle sont venus se greffer les principaux symptômes de l'hypocondrie. Cette malade avait un héritage névropathique qui se manifesta, dès son jeune âge, par des troubles nerveux très variés. Son éducation fut mal dirigée et lui donna le goût des relations mondaines qui lui permirent de prodiguer les ressources de son esprit et les charmes de sa personne. Elle se maria, selon son gré, et eut plusieurs couches qui furent extrêmement pénibles.
Douée d'une voix magnifique elle éprouvait un plaisir extrême à se faire entendre dans les soirées les plus renommées. Un jour, elle conçut l'idée de chanter devant un public d'élite la fameuse romance du saule que Rossini avait composée pour la grande Malibran. Elle eut l'heureuse fortune de l'étudier en se servant des pages de musique sur lesquelles la célèbre cantatrice avait marqué les effets vocaux que lui avait indiqués l'incomparable compositeur. Elle croyait remporter un éclatant triomphe ; malheureusement elle n'eut qu'un succès d'estime que son esprit déconcerté transforma en un véritable échec.
Profondément découragée, elle se cloîtra dans sa demeure, ne voulant voir personne; elle perdit l'appétit, le sommeil et ne tarda pas à devenir neurasthénique. A la céphalée qui arrêtait ses efforts intellectuels et à l'amyosthénie qui paralysait ses forces physiques vinrent s'ajouter des palpitations cardiaques qui lui firent craindre l'explosion prochaine d'une grave maladie du cœur. Ces troubles furent assez promptement remplacés par des désordres gastro-intestinaux compliqués de douleurs intolérables. Dans ses nuits sans sommeil cette jeune malade, suprise par cette série d'accidents, crut être menacée d'une affection cancéreuse du tube digestif. Ayant plus tard constaté que l'apparition de ses règles n'était pas survenue à l'époque normale, elle s'imagina être atteinte d'une lésion utérine et prévoyait déjà l'urgence d'une intervention chirurgale.
Accablée par ses innombrables phobies, la jeune malade tomba dans un découragement qui lui fit perdre ses forces et son embon-
LA NEURASTHÉNIE PRÉCÈDE PARFOIS L'HYPOCONDRIE. 3i7
point. Cet épuisement physique ne l'empêchait pas d'avoir de temps en temps des sursauts de sensibilité pendant lesquels elle évoquait sans cesse son insuccès de cantatrice que son dépit attribuait à une sorte de conjuration/jrganisée contre elle par des envieux dont il lui était impossible de citer les noms.
C'est à ce moment que j'eus l'occasion de voir cette malade pour la première fois. Ses médecins venaient de lui conseiller de suivre un traitement hydrothérapique. Cette cure produisit une action sédative et reconstituante manifeste La santé de la jeune névropathe fut très sensiblement améliorée.
Il est, je crois, facile de dégager les renseignements que contient cette observation. On peut reconnaître aisément que la malade qui en est l'objet a porté les marques de prédispositions constitutionnelles favorables à l'explosion d'accidents nerveux de toutes sortes. Sous l'influence d'une pénible émotion elle a eu un accès de neurasthénie qui, après s'être localisé dans tous les organes, a été promptement marqué par les principaux phénomènes de l'hypocondrie. Parmi les médecins qui ont assisté cette jeune femme, les uns sont disposés à croire que chez elle les troubles viscéraux sont les véritables générateurs des symptômes de l'hypocondrie ; d'autres paraissent disposés à reconnaître que les troubles viscéraux et les phénomènes hypocondriaques qui sont venus après eux doivent être tous attribués à la neurasthénie. Quelle que soit l'hypothèse qu'on adopte, il est incontestable que la neurasthénie et l'hypocondrie ont de très nombreux points de contact.
Type CXXIX. — Neurasthénie et Hypocondrie.
Voici encore une observation qui permet de constater les réelles affinités qui semblent exister entre la neurasthénie et l'hypocondrie. Dans ce cas particulier l'apparition de l'hypocondrie a précédé celle de la neurasthénie. Il s'agit ici d'un jeune homme né de parents névropathes, doté par la nature d'une grande impressionnabilité et d'une sensualité excessive. Son caractère timide et craintif l'empêchait de tenter la moindre aventure frivole. Ses camarades voulurent l'aguerrir et pour atteindre leur but ils l'invitèrent à une fête où devaient se rendre quelques-unes de leurs amies qu'ils appelaient les prêtresses des unions éphémères. On lui donna pour voisine de table une femme charmante dont le vocable lui parut assez dévergondé et qu'il prit tout d'abord pour une diseuse de bonne aventure. Elle avait beaucoup d'entrain ; mais son teint pâle et sa figure amaigrie lui don-
348 l'hypocondrie précède parfois la neurasthénie.
liaient un aspect maladif A ce festin composé de mets exquis arrosés constamment par un vin de Champagne de haute marque, succéda une sarabande effrénée. Notre jeune homme fit un tour de valse avec sa voisine, et pendant qu'il la tenait enlacée dans ses bras, elle déposa sur ses lèvres un baiser très significatif. Il fut plus effrayé que charmé de cette embrassade inattendue et ne songea plus qu'à quitter ses compagnons de fête. En rentrant chez lui, il se hâta de laver son visage avec une solution antiseptique. Dès le lendemain il découvrit sur ses lèvres une petite érosion dont les bords avaient une couleur rouge très accentuée, tette constatation le troubla profondément et lui fit craindre d'avoir contracté la syphilis. Il se hâta d'aller trouver son médecin qui, après l'avoir débarrassé de sa pustule, comprit qu'il devait surtout dissiper les appréhensions morales de son malade et le guérir de son hypocondrie. Ces craintes morbides eurent pour effet d'épuiser son système nerveux et de provoquer un accès de neurasthénie caractérisé par de la céphalée constrictive, de l'insomnie, de l'amyosthénie matutinale, d'un affaiblissement assez accentué des facultés intellectuelles et affectives.
Le traitement hydrothérapique qu'on lui conseilla produisit un très bon résultat qui fut complété et consolidé par un voyage d'agrément organisé dans les conditions les plus favorables. Ce malade, chez lequel les phénomènes de la neurasthénie ont succédé, à ceux de de l'hypocondrie, nous fournit un nouveau témoignage des rapports qui existent entre ces deux états morbides.
Type GXXX. — .Neurasthénie et Hypocondrie.
C'est encore un type dans lequel les relations de la neurasthénie et de l'hypocondrie sont très apparentes. Il concerne un jeune homme, névropathe dès sa naissance, émotif au suprême degré et sollicité par des penchants à l'onanisme qu'on a pu heureusement modifier dès leur apparition. Il fut un jour très impressionné par une discussion très vive qui ébranla profondément son système nerveux. Il rentra chez lui brisé par l'émotion qu'il venait d'éprouver. Dès le lendemain il ressentit une grande fatigue, de la céphalée et des douleurs rachidiennes sirradiant vers les organes ^génito-urinaires. Ses facultés intellectuelles et morales subirent une extrême secousse et lui parurent complètement altérées II crut un instant qu'il allait perdre la raison. Son médecin vint le voir et constata l'éclosion d'un accès de neurasthénie. Dans le cours d'un entretien ultérieur le malade se plaignit d'une irritation uréthrale fort désagréable qui, survenant de pré-
LA NEURASTHENIE GENITALE DANS LE PRELUDE DE l'h YP0C0XD1UE. 349
férence la nuit, troublait presque toujours son sommeil et amenait sur le méat quelques gouttes de sang-. Ces perturbations lui firent croire un instant qu'il avait un calcul dans la vessie. Un sondage sérieusement pratiqué permit au médecin de dissiper ses craintes. Quelques semaines plus lard l'analyse de l'urine révéla l'existence de la spermatorrhée et une grande déperdition de phosphates. Le malade fut sérieusemsnt surveillé et soumis naturellement à une médication appropriée à son état. Questionné sur la valeur de ses fonctions g-énitales, il finit par avouer qu 'il avait des éjaculations trop rapides, des érections incomplètes et parfois des manifestations d'impuissance.
Pour triompher de cette neurasthénie qui, après avoir conservé pendant un certain temps la forme encéphalique s'était transformée en une neurasthénie génitale, on prescrivit un traitement hydrothérapique. Ce malade fit sa cure d'une façon très irrégulière. Pour motiver son indocilité il me dit être atteint d'un varicocèle qu'il considérait comme l'unique cause de tous ses maux. Il se fit opérer. Cette intervention chirurgicale ne produisit aucun effet favorable sur le système nerveux de ce malade qui, tout en restant neurasthénique, devint un malheureux hypocondriaque tourmenté sans cesse par de pénibles phobies. Il eut de nouveau recours au traitement hydrothérapique qui, suivi cette fois avec autant de zèle que de confiance, produisit des résultats très salutaires.
Les faits que je viens de citer démontrent qu'il existe de très nombreuses connexités entre la neurasthénie, la psychasthénie, la mélancolie et l'hypocondrie. Ces étals morbides ont des représentations symptomatiques distinctes. Mais ils obéissent à des causes d'origine à peu près similaires et produisent des effets qui ne sont modifiés dans leur allure que par les prédispositions constitutionnelles de chaque malade.
Il n'est donc pas extraordinaire que ces psycho-névroses, soit qu'elles se manifestent sous leur forme essentielle, soit que leur développement dépende dune irritation localisée à la périphérie du corps, puissent évoluer simultanément sur le môme patient. Mais le plus souvent on les voit apparaître les unes après les autres. En général, c'est la neurasthénie qui commence la scène morbide ; mais, si dés influences spéciales viennent troubler sa marche, les phénomènes psychiques qui la caractérisent se modifient visiblement et on la voit alors prendre l'allure de la psychasthénie, de la mélancolie ou de l'hypocondrie. Os transformations n'existent réellement que chez les
malades qui sont à l'abri des vraies hallucinations et des conceptions délirantes ; elles peuvent donc à la rigueur figurer dans le cadre des troubles psycho-névropathiques. —
Relations de la neurasthénie avec certaines perturbations psychiques qui forment le cortège de la psychasthénie et que quelques auteurs attribuent encore à la dégénérescence. La neurasthénie chez les dégénérés supérieurs. Un mot sur la nature et sur les diverses formes de la dégénérescence humaine. — Les malades chez lesquels on constate les révélations d'une confusion mentale ou d'une démence précoce, chez ceux où l'on découvre cette tendance pathologique plus ou moins volontaire au mensonge et à la création de fables imaginaires que le Dr Ernest Dupré a si admirablement décrite sous le nom de mythomanie, ou bien encore chez ceux qui présentent certaines formes de la dégénérescence, et, en général, chez la plupart de ceux qui ont des vésanies engendrées par une toxi-infection, ces malades, dis-je, offrent presque tous des désordres névropathiques très variés. Mais ces désordres ne ressemblent pas à ceux qui forment le cortège habituel de la neurasthénie. Il me paraît donc téméraire d'affirmer que les psychoses dont je viens d'indiquer le nom aient de véritables liens avec la maladie de Beard. Ce n'est pas une alliance, c'est une simple juxtaposition. Si ces liens existent, comme certains médecins semblent le croire, je dois avouer humblement qu'il m'a été très difcile de les distinguer. Il est vrai que j'ai eu très rarement l'occasion d'observer des faits de cette catégorie ; ce qui explique mon embarras et motive mon incertitude.
Quelques aliénistes, pour défendre la thèse à laquelle je n'ose pas me rallier et pour justifier l'agglomération de phénomènes psychiques et névropathiques chez le même malade, n'hésitent pas à affirmer que ce malade est un dégénéré. Je l'accorde; mais je me hâte d'ajouter que ce dégénéré est un faux neurasthénique.
C'est Morel qui a le premier attiré l'attention des savants sur ce vaste problème de la dégénérescence humaine. Inspiré par une conception théoJogique qu'il a trouvée inscrite dans les livres sacrés et dont je n'ai pas besoin d'apprécier ici le mobile, il a formellement déclaré que la dégénérescence de notre espèce pouvait être considérée comme le résultat d'une déviation maladive du type primitif qui, d'après lui, devait être un type parfait.
En transportant ces croyances dans le domaine médical il parvint à reconnaître que nous devons notre dégénérescence à nos ancêtres
UN MOT SL'H LA DÉGÉNÉRESCENCE ttUMAINE. 351
ou à nos vices personnels. Après avoir étudié avec une grande attention les difficiles problèmes qui se rattachent à la genèse des êtres organisés, il publia ses remarquables travaux sur la folie héréditaire, sur la folie morale dans laquelle l'intelligence peut conserver toute sa lucidité, sur la folie provoquée par les infections, les intoxications ou par des maladies d'une autre nature, par l'insalubrité de certains climats et finalement par l'amoindrissement ou la déchéance des facultés de l'esprit.
Magnan et quelques aliénistes furent subjugués par l'œuvre de Morel. Ils l'adoptèrent très ouvertement, mais ils s'empressèrent de substituer à sa forme théolog-ique une allure plus moderne. En s'affranchissant de toute question de doctrine ils essayèrent de présenter à leur façon un ensemble de toutes les irrégularités et de toutes les perversions qui peuvent atteindre les fonctions physiques et mentales de notre corps. Malheureusement le tableau qu'ils ont tracé renferme un si grand nombre de stigmates que chacun de nous, en le contemplant, a peur d'y découvrir le sien. On peut croire, comme le dit Dubois, qu'on est toujours le dégénéré de quelqu'un. Ces auteurs un peu déconcertants ont eu la précaution de nous faire savoir qu'ils reconnaissaient deux séries de dégénérés, les uns de race inférieure à peu près incurables, les autres de race supérieure ayant l'heureuse fortune de pouvoir amoindrir leur déchéance. Ce dernier groupe se compose d'une infinité de névropathes dont la dégénérescence, tout en restant dans des limites rassurantes, offre dans son évolution des aspects extrêmement variés. On découvre parmi eux un grand nombre de neurasthéniques chez lesquels les symptômes de la maladie de Beard se trouvent fortuitement associés à des perturbations mentales qu'on rencontre assez rarement dans cette névrose. Bien qu'ils n'appartiennent pas à la classe des véritables neurasthéniques, je crois devoir ici leur consacrer une mention spéciale. Ce sont des neurasthéniques mâtinés par des troubles psychiques qu'on rencontre dans la famille des dégénérés supérieurs. Pour signaler les nuances qu'offre leur expression pathologique, je vais citer quelques faits qui m'ont semblé très intéressants.
Type GXXXI. — Neurasthénie compliquée d'illusions et d'hallucinations que l'on constate chez beaucoup de psychaslhéniques et chez quelques dégénérés.
Il s'agit ici d'un jeune homme dont le père et la mère avaient eu dans le cours de leur existence des troubles né vropathiques tièsaccen-
;Cr2 troubles mentaux: survenant chez lés neurasthéniques.
tués. Dès les premières années de sa vie on constata chez lui des emportements d'une extrême violence auxquels succédaient souvent des tendances à une rêverie dont on ne pouvait pas analyser la nature. Il adorait la solitude et s'enfermait dans sa chambre où il ne voulait recevoir personne. Ses parents se décidèrent à rompre cette claustration volontaire et pour atteindre leur but ils lui tirent des remontrances extrêmement violentes. Le jeune homme exaspéré par des reproches qu'il ne croyait pas mériter éprouva un grand ébranlement nerveux qui provoqua un véritable accès de neurasthénie. Sous l'influence du traitement hydrothérapique qu'on lui conseilla, les symptômes de cette névrose furent sensiblement amendés. Mais la mentalité de ce malade ne semblait pas améliorée. Dans ses moments d'abandon il disait volontiers que les impressions d'origine extérieure n'éveillaient en lui aucune sensation bien définie et que les objets qu'il avait devant les yeux lui apparaissaient tout autres qu'ils étaient réellement. C'est ainsi, ajoutait-il, qu'une feuille d'arbre représentée sur un rideau de sa fenêtre lui donnait l'image d'une tête de chien, image qui disparaissait dès qu'il s'approchait d'elle. C'était évidemment une illusion et il reconnaissait volontiers qu'une perspective plus complète finissait par la dissiper.
Plus tard, le jeune malade eut de véritables hallucinations de la vue et de l'ouïe. Il croyait voir à chaque instant des objets qui n'existaient pas réellement ou entendre des voix railleuses ayant le triste pouvoir de faire naître le soupçon dans son esprit toujours alarmé. Il est vrai qu'il n'entendait jamais des voix impératives lui commandant d'accomplir un acte repréhensif comme celui qu'on peut imposer au cerveau d'un malade atteint du déjire de la persécution.
Ce jeune névrosé chez lequel on a vu succéder à la neurasthénie des illusions et des hallucinations rattachées à une dégénérescence bénigne fut soigné avec une grande et persévérante affection qui parvint à rétablir l'équilibre de toutes ses facultés.
Je crois que le professeur Raymond aurait considéré ce malade comme un psycbasthénique.
Il y a longtemps que je n'ai pas eu de ses nouvelles. J'ai presque le droit de supposer que sa neurasthénie et que ses troubles psychiques n'ont pas fait une nouvelle apparition. —
INFLUENCE DE L HÉRÉDITÉ SUR LES PERTURBATIONS MENTALES DES NEURASTHÉNIQUES. 353
Relations de la neurasthénie avec des troubles psychiques qui semblent appartenir plutôt à la pst/chasthénie cjiCà la dégénérescence.
Type CXXXU. — Troubles mentaux survenant chez les neurasthéniques.
Je ne puis ici détailler et encore moins analyser les aberrations mentales que j'ai vu se développer chez les neurasthéniques confiés à mes soins. Je préfère prendre dans mes observations personnelles les particularités les plus intéressantes et les offrir au lecteur sous la forme d'un résumé qui sera pour lui plus facile à parcourir.
La neurasthénie peut se développer quelquefois à côté et même sous l'influence d'une psychopathie héréditaire ou acquise. Autour de ses symptômes habituels viennent se placer des phénomènes spéciaux attestant une perturbation delà conscience de ces névrosés. Ils ne se rendent pas un compte exact de la situation dans laquelle ils se trouvent. Ce sont des désorientés qui perdent la notion que les hommes bien équilibrés possèdent sur leur propre personnalité et sur le milieu où s'écoule leur existence. Etant. presque toujours dépourvus d'attention, ils sentent que leur mémoire s'affaiblit progressivement et ne leur permet plus de conserver le souvenir des événements récents. Parfois cette amnésie se localise ; on peut dès lors aisément constater que ces déshérités temporaires oublient le nom d'une personne connue ou d'un objet vulgaire et ne peuvent même plus procéder à une simple opération d'arithmétique sans éprouver de très grandes difficultés.
J'ai connu des neurasthéniques cérébralement affaiblis ressentir une peine extrême à associer leurs idées, ne pas avoir la force de prendre une détermination et paraître indifférents aux actes qui se déroulent devant eux. La persistance de ces phénomènes compromet la sûreté de leur jugement et laisse pénétrer dans leur esprit des idées erronées sur toute chose souvent difficiles à déraciner.
J'ai vu un certain nombre de neurasthéniques perdre l'harmonie qui doit gouverner les sentiments affectifs ou le sens moral et devenir des émotifs parfois dangereux, incapables de supporter aucune secousse. On rencontre parmi eux des malades qui cessent d'aimer les personnes qu'ils adoraient ou des malheureux qui se laissent dominer par des accès de colère ou de jalousie. J'ai soigné autrefois une jeune fille qui eut dans les premières années de sa maladie des crises de neurasthénie très pénibles. Pendant une période d'accalmie, elle s'aperçut que sa mère était enceinte. Déjà jalouse de l'enfant qui
<504. ABERRATIONS DES FACULTES DE L ESPRIT ET DU SENS MORAL DES NEURASTHENIQUES.
allait naître, elle eut un accès de colère qui effraya tout son entourage. Un jour, elle a l'idée d'aller trouver sa mère qui était seule dans sa chambre et lui lance sur le ventre des coups de pieds d'une violence épouvantable, voulant, disait-elle, mutiler avant sa naissance l'être dont elle se montrait étrangement jalouse. Le médecin, appelé en toute hâte, parvint à calmer cette forcenée qui, cédant aux sages exhortations qu'on venait de lui faire, se précipita aux genoux de sa mère, lui demanda pardon en donnant à son repentir une accentuation aussi affectueuse que touchante. L'accouchement eut lieu dans les conditions les plus favorables ; et c'est notre névropathe qui fut chargée de soigner et d'élever l'enfant dont elle avait redouté la naissance. J'ai eu depuis cette époque l'occasion de revoir à plusieurs reprises ma malade et j'ai pu constater qu'elle était complètement délivrée de ses anciennes aberrations. Depuis lors elle s'est mariée et a eu même plusieurs enfants dont elle a fort bien dirigé l'éducation.
Rapports de la neurasthénie avec certaines perturbations mentales qui semblent avoir leur point de départ da?is les divers districts du nerf grand sympathique. — Les troubles sensitifs et les troubles vaso-moteurs qui siègent dans le grand sympathique et dans les viscères peuvent, ainsi que je l'ai dit plusieurs fois, provoquer la neurasthénie. Mais il arrive parfois que ces perturbations sensitives ou vaso-motrices produisent des désordres psychiques qui se placent à côté des désordres neurasthéniques dont ils modifient l'allure habituelle. Ces désordres sont dus aux impressions maladives qu'envoient vers les centres nerveux des agents provocateurs qui résident à la périphérie de notre corps. Tous ces agents atteignent leur but en prenant pour véhicule tantôt les nerfs qui se dirigent vers le cerveau, tantôt le liquide sanguin qui est chargé d'apporter à cet organe les éléments destinés à son entrelien et à sa réparation. Lorsque ce double courant est modifié dans sa marche, les actions physiques, énergétiques, dynamiques et chimiques des centres nerveux sont troublées ; dans ces cas spéciaux la mentalité du malade présente des aberrations plus ou moins accentuées. On constate parfois un grand affaiblissement de la volonté qui empêche le patientde répondre aux sollicitations dont il est l'objet. Sa force musculaire donne des signes de défaillance, les efforts physiques deviennent difficiles et ses facultés psychiques paraissent engourdies. On trouve tous ces phénomènes chez les neurasthéniques; mais si la dépression de la volonté s'accentue davantage, la scène morbide prend aussitôt un tout autre aspect. L'aboulie s'empare du malade qui, privé par ce fait de son pouvoir de contrôle, se
LES NEURASTHENIQUES EMOTIFS, OBSÉDÉS ET MORBIOEMENT CRAINTIFS. 3Ê>5
transforme en un véritable automate cheminant sans boussole, pouvant devenir peu à peu un suggestif extravagant ou un impulsif redoutable. Cet infortuné dont la mentalité est toujours compromise n'a plus la force de résister aux impressions qui naissent en lui et qu'il reçoit des autres ; il obéit avec une déplorable servilité à toute espèce d'influence.
Les faibles d'esprit deviennent facilement des suggestifs ; quelquesuns se laissent facilement conduire ; d'autres, au contraire, se montrent rebelles aux exhortations qu'on leur adresse. Ils appartiennent presque tous à la catégorie des suggestifs passionnels qui ne sont vraiment dangereux que lorsque leur conscience est très amoindrie. On peut placer dans leur voisinage ceux qui sont hypnotisés par les anomalies sexuelles et qui commettent assez souvent des attentats à la pudeur. Ces détraqués parlent avec une certaine complaisance du sadisme, du tribadisme, du fétichisme, du masoohisme, etc., et prononcent machinalement les paroles les plus obscènes. Ils se laissent volontiers envahir par des obsessions ou des idées fixes et ressemblent à ces mélancoliques qui ont peur de devenir des klephtomanes ou des criminels. Ces malheureux malades ont toujours sur les lèvres des menaces qu'ils n'exécutent jamais.
On rencontre aussi quelques psychopathes chez lesquels les symptômes de la neurasthénie se trouvent accidentellement associés à des aberrations psychiques très rarement observées dans la maladie de Beard. Ce sont des obsédés que l'événement le plus ordinaire impressionne et dont l'esprit est presque toujours hanté par des idées bizarres ou par des scrupules inexplicables. Les incorrections de leur personnalité morale provoquent chez eux des inquiétudes qu'ils n'aiment pas dévoiler. Ils répondent incomplètement aux médecins qui les interrogent et redoutent la perspicacité de praticiens habitués à établir un diagnostic. Ils prennent même vis à vis d'eux une attitude de sceptique jusqu'au jour où leurs malaises, en devenant plus pénibles, les obligent à demander secours. Dans ces moments de détresse on les entend se plaindre de troubles de l'ouïe ou de la vue ; ils accusent en môme temps une perversion très marquée de l'odorat, du toucher ou du goût et scrutent toujours avec une cruelle angoisse le fonctionnement de tous leurs organes. On les voit souvent se placer devant une glace pour regarder si la peau de leur visage ne pâlit pas trop facilement ou ne se recouvre pas de rougeurs désagréables ou malsaines. Ils n'osent rien toucher et évitent tout contact avec certaines étoffes ou avec des objets qu'ils croient contaminés. Ils se