ANALYSE ET MODE DE SUCCESSION DES SYMPTÔMES DE (. \ NEURASTHÉNIE. Ï
ralisés, qui surviennent au début de cette scène morbide. Ils amènent
une exagération, une perversion ou un engourdissement passager de notre impressionnabilité nerveuse et constituent véritablement le second cbainon de la neurasthénie.
Ces perturbations sensitives, après avoir provoqué une agitation plus ou moins vive, exercent une influence déprimante sur nos facultés psychiques, morales ou affectives dont l'élan ou la tonalité subissent de nombreuses tléfaillances bientôt suivies de cette épuisement caractéristique des forces nerveuses qui forme le troisième chaînon de la neurasthénie.
Quand l'évolution de la maladie atteint cette période, la vitalité du névropathe semble s'éteindre de jour en jour. L'atonie gagne progressivement les nerfs moteurs, les vaso-moteurs, le système musculaire, les glandes, tous les organes et toutes les fonctions. Cette immense détresse de la force neuro-motrice représente le quatrième chaînon de la neurasthénie.
Sans doute ces désordres d'aspect différent ne suivent pas toujours le mode de succession que je viens d'indiquer et n'obéissent pas dans leur durée à une loi biologique inflexible. Néanmoins ils constituent un ensemble pathologique dans lequel on peut entrevoir facilement deux classes de neurasthéniques.
Dans la première figurent les névropathes qui offrent tous les signes d'une grande détresse. Ce sont les déprimés.
Dans la seconde viennent se ranger tous les malades chez lesquels on constate une sensibilité exagérée pouvant atteindre tous les degrés de l'agttation. Ce sont les excités. Quelquefois ces victimes de l'exaltation tombent dans un épuisement extrême; mais cette torpeur est souvent passagère et ne tarde pas à être remplacée par une excitation qu'il faut s'efforcer d'engourdir par ce qu'elle provoque souvent un dépérissement très accentué des réserves vitales.
Cette sélection a une importance capitale. C'est elle que le médecin doit prendre pour guide dans le traitement de la maladie. Elle lui sert notamment quand les circonstances l'obligent à faire un choix entre les applications sédatives et les applications toniques ou reconstituantes de l'hydrothérapie.
Les perturbations psychiques, sensitives et neuro-motrices qu'on observe chez la plupart des neurasthéniques ont très souvent leur point de départ dans les sensations physiques ou morales auxquelles l'organisme est exposé. A côté de ces modifications il en est d'autres dont la révélation est moins apparente et qui sont dues aux dégâts
•406 CONDITIONS BIOLOGIQUES QUI FAVORISENT LE- DÉVELOPPEMENT DE LK NEURASTHÉNIE.
que le sang altéré ou vicié détermine en pénétrant dans le protoplasma ou les cellules des centres nerveux où s'élabore la neurasthénie.
Les nombreuses causes dont je viens de parler favorisent ou pré-, parent l'explosion de la neurasthénie, mais elles ne peuvent pas la créer de toute pièce. Pour atteindre ce but, il faut que leur action étiologique soit complétée par l'intervention de phénomènes biologiques spéciaux. Ces phénomènes se développent dans les centres nerveux intéressés et presque tous les médecins leur attribuent un rôle considérable dans la pathogénie de la maladie de Beard. Il est donc important de bien préciser leur caractère.
Il y a plus de cinquante ans, Brown-Séquard fit une série de leços sur les maladies du système nerveux et démontra que presque toutes étaient engendrées par des troubles de nutrition développés dans les éléments histologiques qui leur servent de support. Cette conception a été favorablement accueillie par beaucoup de médecins qui, à la faveur de travaux incessants, sont parvenus à lui donner une importance incontestée.
C'est grâce à elle qu'on a pu introduire dans la nosologie cette grande section de la pathologie qu on désigne aujourd'hui sous le nom de maladies delà nutrition. Les neurologistes contemporains admettent à peu près tous que les troubles de nutrition localisés dans les centres nerveux ont la faculté de procréer la plupart des névroses et par conséquent la neurasthénie.
Cl. Bernard est allé plus avant dans cette question de physiologie pathologique. A l'aide d'une série d'expériences inoubliables il a pu découvrir la plupart des conditions biologiques qui préparent ou entourent le développement de 1 excitation et de l'épuisement du système nerveux. Ces travaux, déjà anciens, contiennent en germe les éléments qui peuvent servir de base à la pathogénie des symptômes fondamentaux de notre neurasthénie actuelle. Dans le cours de ce livre, j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'en montrer l'utilité. Mais c'est surtout à cette place qu'il me paraît nécessaire d'en accentuer l'importance.
Claude Bernard a démontré que chacun de nos tissus possède une irritabilité fonctionnelle dont la tâche consiste à mettre en jeu l'acte physiologique que ce tissu est chargé d'exécuter. C'est ainsi que l'irritabilité du muscle a le don de provoquer la contraction musculaire, celle des cils vibratiles de les infléchir ou de les redresser selon les circonstances, celle des glandes de déterminer leurs sécrétions, celle des centres nerveux de développer les facultés men-
ROLE DE L'IRRITABILITÉ FONCTIONNELLE ET NUTRITIVE DANS LA NEURASTHÉNIE . 407
taies, sensitives et neuro-motrices qui sont dévolues à ces centres.
A côté de cette irritabilité fonctionnelle attribuée à cliaque tissu, Claude Bernard a décrit Y irritabilité nutritive qui est la propriété exclusive des cellules formatrices en vertu de laquelle ces cellules ont la faculté d'absorber les substances destinées à l'entretien de l'organisme, de les garder pendant un certain temps et de les rejeter ensuite quand elles sont transformées en déchets inutiles. On peut certainement considérer cette irritabilité comme le facteur principal qui préside aux combustions chimiques, aux échanges organiques et à toutes les mutations nutritives.
Dans la neurasthénie les deux irritabilités sont presque toujours atteintes. C'est à elles qu'on doit attribuer la manifestation des symptômes classiques de la maladie de Beard.
L'irritabilité fonctionnelle des centres nerveux peut, selon les influences causales qu'elle subit, provoquer tour à tour l'excitation ou l'épuisement des facultés psychiques, sensitives ou neuro-motrice.
D'autre part, l'irritabilité nutritive, — lorsqu'elle est entravée dans son fonctionnement, — donne lieu à des troubles de nutrition qui se traduisent tantôt par une assimilation incomplète ou retardante et tantôt par cette désassimilation trop rapide qu'on observe fréquemment chez les névropathes démesurément excités.
Si ces désordres qui forment le cortège habituel de la neurasthénie ne dépassent pas certaines limites, on peut, à la rigueur, expliquer leur apparition par les perturbations variées introduites dans le fonctionnement des deux sortes d'irritabilité dont je viens de parler. Mais si ces phénomènes morbides prennent des proportions considérables, ces commentaires exclusivement empruntés à la physiologie pathologique ne suffisent plus à expliquer leur genèse. Il faut, pour bien comprendre leurs manifestations hiérarchiques, invoquer l'action que les ferments inertes ou animés exercent dans le développement de beaucoup de maladies et dans certaines affections du système nerveux.
Claude Bernard, comme le dit fort justement le Dr Boinet dans son intéressant ouvrage sur Les Doctrines Médicales, préoccupé de synthétiser ses expériences sur le mécanisme des phénomènes morbides et sur les conditions structurales favorables à leur éclosion, ne pût étudier cette nouvelle cause morbigène. Il avait l'intention de l'examiner sous tous ses aspects. Dans ses premières leçons consacrées au développement de cet immense sujet, il annonça cà son auditoire qu'il allait le conduire dans un domaine scientifique inexploré où
Ton pourrait peut-être saisir le rôle de la fermentation dans des phénomènes biologiques et même entrevoir l'origine de la cellule.
Une maladie inexorable l'empêcha de continuer sa laborieuse carrière. Il mourut en accusant la destinée de laisser périr avec lui l'œuvre qu'il avait conçue sur les fermentations. Renan, son confident et son ami, qui assistait aux derniers moments de ce grand homme, cherchait à amoindrir l'immensité de ses regrets. Inutiles efforts ! En s'approchant du lit mortuaire il entendit Claude Bernard prononcer de sa voix presque éteinte ces paroles lapidaires : « Il eut été pourtant bien beau de finir par là. »
Le Dr Baine dit avec raison qu'il ne fit qu'entrevoir cette terre promise où Pasteur devait pénétrer le premier. C'est dans cette enceinte impénétrable, transformée en un véritable sanctuaire, que ce grand savant trouva ce monde dinfiniments petits dont le génie de Claude Bernard n'avait que soupçonné l'existence. C'est là qu'il put découvrir cette légion de microbes dont il étudia l'organisation et les mœurs. Des expériences ingénieuses, souvent renouvelées, lui permirent de démontrer qu'ils étaient les générateurs ou les supports d'un grand nombre de maladies. Il constata que quelques-uns d'entre eux pouvaient, après avoir subi les transformations nécessaires, arrêter l'œuvre nocive des plus redoutables de leur compagnie.
Grâce à l'épopée pastorienne, la clinique s'est enrichie de nouveaux procédés d'investigations à l'aide desquels on a pu soulever ce voile mystérieux qui cache le plus souvent l'allure, les manifestations et les causes d'un grand nombre des altérations organiques, ou fonctionnelles auxquelles nous sommes exposés.
Les découvertes et les incomparables manipulations de l'illustre professeur ont complètement bouleversé la médecine et la chirurgie; elles ont particulièrement donné à l'étiologie des maladies une orientation toute nouvelle. Les névroses et. particulièrement la neurasthénie ont largement profité de cette féconde rénovation. Néanmoins il est difficile de préciser le rôle des microbes dans le développement de ces affections spéciales du système nerveux.
Quelques médecins pensent que la neurasthénie est le résultat du travail désorganisateur qu'exécutent directement les bactéries au moment où elles envahissent les centres nerveux. D'autres médecins attribuent cette névrose aux toxines que ces bactéries répandent au milieu des zones spéciales de l'encéphale où elles viennent s'accumuler et pulluler.
Les expériences récentes semblent être favorables à ces hypo-
thèses ; mais elles ont le tort de ne pas démontrer clairement l'enchaînement de tous les désordres nerveux créés par les microbes euxmêmes ou par leurs sécrétions malfaisantes. Ces scènes de neurasthénie cérébrale exécutées par les infiniment petits ne sont pas toujours faciles, à comprendre. Je les ai néanmoins évoquées lorsque j'ai voulu essayer d'expliquer la nature de la neurasthénie symptomatique qui se développe chez les syphilitiques, les neuro-arthritiques et chez toutes les personnes atteintes d'une maladie toxi-infectieuse. Tl me semhle inutile d'en reparler encore ; et tout en manifestant certaines réserves je tiens à la fin de cette étude à adresser un chaleureux hommage aux hommes de science qui ont tenté de résoudre ce grand problème pathologique.
Ce tribut élogieux offert à qui le mérite, il me reste à compléter l'étude de cette question de généalogie par un simple récit historique dans lequel je vais désigner les travaux que quelques-uns de nos confrères ont publié sur la nature et sur la pathogénie de la neurasthénie.
C'est au professeur Beard, de New-York, que nous devons la première monographie sur la neurasthénie. Dans ce remarquable travail il a indiqué les véritables causes qui engendrent les symptômes fondamentaux de cette maladie. lia très judicieusement décrit les formes variées de son évolution et formulé le traitement exigé par chacune d'elles. Ahordant la grande question de leur pathogénie, il n'a pas hésité à affirmer que tout, dans cet état morbide qui porte son nom, était le résultat d'un épuisement plus ou moins marqué de la force nerveuse et des réserves ou des renforts dont elle a besoin pour maintenir l'harmonie de son fonctionnement. Il reconnaît en même temps que cette faiblesse des nerfs concorde souvent, avec des troubles d'excitation dont il n'est pas toujours facile de mesurer l'étendue.
Pour lui, cette maladie est une névrose essentielle qu'il a cherché à séparer du nervosisme proprement dit, de la parésie cérébrale, de l'irritation spinale, de la faiblesse irritable, de la névropatbie cérébrocardiaque, de riivslerie, de la mélancolie, de l'hypocondrie et en général de toutes les autres perturbations fonctionnelles du système nerveux.
Il reconnaît qu'elle s'allie avec ces divers états névropathiques: mais ses nombreuses observations l'autorisent à affirmer qu'elle a toujours une allure spéciale et des traits caractéristiques qui permettent delà reconnaître. 11 la considère comme une entité morbide et lui a donné, malgré la protestation de quelques confrères dissidents, une
place à part dans le cadre nosologique. Sans doute cette névrose n'est pas nouvelle, et je crois même que sa pérennité se confond avec celle de la médecine. Autrefois on lui donnait un autre nom; aujourd'hui on l'appelle neurasthénie ou maladie de Beard. Je crois qu'elle conservera longtemps cette étiquette.
Charcot et Vulpian lui ont fait dès sa naissance un très Kienveillant accueil. Ces grands maîtres se sont décidés à la vulgariser en France, et, lui ont même attribué des symptômes, comme la douleur en casque, la plaque sacrée, la lassitude matutinale, que Beard n'avait pas signalés et qu'on ne rencontre guère que chez elle. Ils ont respecté la conception pathogénique du professeur américain en affirmant, comme lui, que la neurasthénie est le résultat d'une détresse accidentelle de la force nerveuse.
Charcot, dans quelques-unes de ses remarquables leçons, a merveilleusement groupé les signes de la maladie de Beard et prouvé qu'elle est caractérisée par des traits spéciaux qui révèlent son existence. Il a démontré, en s'appuyant sur des faits cliniques sévèrement observés, qu'elle n'avait pas l'expression protéiforme du nervosisme de Bouchut, la manifestation confuse de l'état nerveux de Sandras, la bizarrerie parfois étrange de l'hystérie, la tristesse anxieuse de certaines mélancolies, l'obsession angoissante ou les formes spéciales de phobies qui pullulent dans l'hypocondrie, ni même la moindre allure rappelant cette forme de dégénérescence qui a été décrite par Morel, par Magnan et tout dernièrement par Nordau. Charcot n'a pas oublié de signaler les alliances que peut contracter la neurasthénie avec les diverses particularités névropathiques dont je viens de faire l'énumération ; mais il n'a pas hésité à déclarer que cette névrose avait un cachet personnel indiscutable.
Le célèbre professeur de la Salpétrière qui soumettait invariablement tous ses travaux médicaux aux impulsions de son grand sens clinique et à son merveilleux talent descriptif, avait plus de goût pour l'étude des symptômes qu'expriment les affections nerveuses et des lésions qui les accompagnent que pour les questions doctrinales. Néanmoins, en discutant la pathogénie de la neurasthénie, il manifestait volontiers ses préférences pour la théorie imaginée et défendue par le Dr Féré.
Le médecin de Bicêtre attribue 1 épuisement nerveux en général et par suite la neurasthénie aux puissants effets d'ébranlement qu'éprouvent les éléments du système nerveux placés sous l'influence d'une série de vibrations imprévues déréglées et violentes. Il a basé cette
conception sur des faits qui démontrent que toutes les excitations démesurées imposées aux nerfs provoquaient toujours chez eux une débilité temporaire ou un grand épuisement.
Cette théorie mérite une mention spéciale, surtout quand on est en présence de la neurasthénie essentielle.
Erb, en s'inspirant des idées de Brown-Séquard, a essayé de démontrer qu'un léger trouble de nutrition localisé dans certains centres nerveux de l'encéphale suffit pour provoquer les principaux symptômes de la neurasthénie. 11 n'est pas éloigné de croire que les altérations introduites dans les oxydations chimiques et les mutations nutritives, en compromettant la vitalité des centres nerveux, sont suffisantes pour engendrer la maladie de Beard.
Cette théorie a pour base des données scientifiques dont la valeur est incontestable. Mais elle a le tort de laisser dans l'ombre des détails techniques qui exigent d'être exposés dans une forme plus explicite et plus lumineuse.
Le professeur Pitres et quelques-uns de ses anciens collègues de la Salpétrière reconnaissent que la neurasthénie a pour caractère fondamental l'épuisement de la force nerveuse. Il considère cet épuisement comme la conséquence d'une fatigue physique exagérée ressentie par tous nos organes et particulièrement par nos cellules cérébrales. Cette conception théorique a un aspect simpliste fort séduisant; mais je doute qu'elle puisse servir à expliquer suffisamment toutes les nuances et toutes les variétés qu'offre l'évolution des symptômes de la neurasthénie.
Le Dr Maurice de Fleury, dans sa très intéressante monographie consacrée à l'examen des principaux symptômes neurasthéniques» propose et défend une théorie analogue à celle de l'éminent doyen de la Faculté de Bordeaux. Il pense que la maladie de Beard est caractérisée par un affaiblissement du tonus vital qui est chargé de régler la dépense de nos forces physiques ou morales et de notre énergie cérébrale. Il reconnaît bien que la fatigue et le surmenage de notre organisme peuvent être la conséquence d'une série d'excitations abusives mal distribuées, mais il se hâte, pour tout expliquer, de recourir à sa théorie de l'affaissement maladif du tonus physiologique que doit toujours posséder un organisme bien équilibré. Il cherche alorsà démontrer que c'est bien par cet affaissement provoqué que la neurasthénie parvient à abaisser la pression sanguine, à diminuer la tonalité de tous les organes, à troubler l'échange de matières, à ralentir la nutrition, à détendre nos muscles, à tarir les sécrétions glandulaires,
à modifier la composition de nos Immeurs et à provoquer finalement une véritable détresse de nos facultés intellectuelles affectives et morales.
Cette théorie où le mécanicisnie est élevé à la hauteur d'un principe supérieur, peut convenir aux névropathes qui ne manifestent que des signes d'épuisement ou de dépression. Mais elle est insuffisante pour expliquer clairement les troubles exagérés de la sensibilité que montrent avec une certaine persistance les neurasthéniques manifestement excités. Le P1 Raymond accueille favoravlement cette conception pathogénique ; mais il semble vouloir dépouiller la neurasthénie de sa personnalité morbide et ne lui accorder que le rang d'un syndrome. Cette opinion est trop radicale.
M. de Fleury a certainement entrevu les lacunes qu'offre sur ce point sa doctrine pathogénique. Il s'est hâté d'attribuer un rôle important aux troubles de la sensibilité qu'il a le soin de placer à l'orée de la neurasthénie comme pour inviter cette névrose à pénétrer . dans l'organisme. Il n'ignore pas cependant que ces perturbations sensitives ont souvent une assez longue durée et tout le monde sait qu'après avoir un instant sommeillé elles reparaissent assez souvent avec leur ardeur primitive. Pour compléter la défense des idées qui lui sont chères et pour leur donner une justification éclatante, M. de Fleury reprend en leur faveur la fameuse thèse de la faiblesse irritable dont le rayonnement est aujourd'hui moins brillant qu'autrefois. Sans doute la débilité peut être une source de dérèglement et d'agitation ; mais pour qu'il en soit ainsi il faut que l'activité cérébrale soit bien compromise. Pour servir de point d'appui au développement de sa doctrine il a pris comme témoins des malades bien choisis dont il a fait des portraits très suggestionnants et auxquels il a consacré des interviews, plus intéressantes à lire que les observations vulgaires ' qu'on trouve dans un grand nombre de publications scientifiques. En parcourant cette exposition intéressée on se laisse volontiers séduire par le talent de l'écrivain ; mais on ne tarde pas à s'apercevoir que notre distingué confrère ne trouve pas la faiblesse irritable suffisante pour expliquer sûrement les phénomènes d'excitation qu'offre la neurasthénie; il aime mieux attribuer ces phénomènes à l'hypertension cardio-vasculaire. Docile à cette manière de voir, il laisse entrevoir que l'hypertension appartient de préférence à la neurasthénie des intoxiqués. Je sais bien que les toxines en arrivant dans le cerveau peuvent donner naissance, au début de leur invasion, à des symptômes neurasthéniques et provoquer même une excitation très accentuée. C'est du reste l'opinion que le Dr Huchard soutient avec autant
THEORIES DÉ LANGE, d'ANGEL, DE WÈBER, DÉ G. DUMAS SUR I.A NEURASTHENIE. 413
d'acharnement que de succès. M. de Fleury a donc raison de croire que les intoxications peuvent engendrer la neurasthénie. Tout dernièrement encore, le Dr Springcr a écrit un excellent article dans lequel il a affirmé aussi que les neurasthéniques étaient des intoxiqués. Je puis même dire que dans le cours de ce livre j'ai cité de nomhreux faits où l'on voit la maladie de Beard se développer sous l'influence d'une toxi-infection bien déterminée. Cette généalogie est admissible; mais on a tort de lui donner une étendue trop considérable. J'ai vu un grand nombre de neurasthéniques atteints d'hypertension vasculaire ne présenter, dans leur organisme, aucuue trace d'intoxication. Cette constation a une importance capitale. Elle doit servir de guide aux praticiens qui sont chargés de traiter les neurasthéniques dont la circulation est soumise à une pression exagérée. En ce qui me concerne personnellement je puis affirmer que ces malades sont améliorés toujours ou guéris par la douche hvpotensive.
Le Dr Angel, en Allemagne, et le Dr Weber, en Amérique, ont publié de très intéressants mémoires pour démontrer que. la neurasthénie est une névrose essentiellement vaso-motrice. Celte opinion déjà soutenue par le Dp Lange du Danemarek, ne déplaît, pas h M. G. Dumas qui n'est pas éloigné de croire que la neurasthénie a son siège dans les centres vaso-moteurs. Il a utilisé cette conception pour expliquer comment se développent en nous la joie et la tristesse. Les éminents écrivains que je viens de citer s'appuient, pour motiver . leur croyance, sur la faculté que possèdent les nerfs vaso-moteurs de répondre avec une promptitude extraordinaire à toutes les impressions qu'ils reçoivent. On remarque en effet, que les personnes très sensibles, placées inopinément sous l'influence d'une émotion plus ou moins violente, offrent aussitôt sur leur visage les marques d'une pâleur livide bientôt remplacées par la manifestation d'une rougeur très intense. Le premier de ces phénomènes est dû à un vif rétrécissement des petits vaisseaux et le second à leur dilatation. Cette alternative d'excitation et de détente vasculairçs est surtout très appréciable chez les névropathes et particulièrement chez les neurasthéniques.
Elle a été constatée, il y a déjà longtemps par Gull dans le cerveau de quelques cobayes rendus épileptiques paf le procédé de Brown- Séquard et chez lesquels, à l'aide d'une petite opération de trépan, il remplaça une partie osseuse du crâne par un verre de montre convenablement assujetti. Il raconte qu'il lui fut possible de remarquer, in vitro, que lorsque ces petits animaux avaient une attaque, les vaisseaux encéphaliques devenaient alternativement le siège de spas-
mes et de dilatation. Les observations du neurologiste anglais ont été contestés et Brown-Séquard lui-même ne leur a accordé qu'une créance très limitée. J'ai cru devoir les signaler parce que leur interprétation peut être utilisée par ceux qui supposent que les nerfs vasomoteurs des centres nerveux peuvent, à l'aide dune série de contractions et de diminution de tension donner naissance à la neurasthénie. Cette hypothèse est très discutable. Grâce à elle on peut admettre à la rigueur que l'action vaso-motrice, troublée dans son fonctionnement, peut développer des conditions morbides qui préparent l'éclosion de la neurasthénie; mais elle ne fournit aucune notion précise sur la nature et la pathogénie de cette névrose. Pour qu'elle se développe dans toute son amplitude il faut qu'elle subisse une influence causale plus complexe et plus pénétrante que celles qui proviennent d'un vaisseau momentanément trop rétréci ou trop dilaté.
J'arrive maintenant à l'étude d'une question doctrinale fort embarrassante qu'il faut examiner avec attention. Elle a pour objet et pour but de rechercher si la neurasthénie est une véritable psychose ou une simple psycho-névrose.
Quelques médecins pensent que la neurasthénie commence toujours par une perturbation mentale à laquelle ils accordent le pouvoir de créer ou du moins de tenir sous sa dépendance les accidents qui forment les symptômes somatiques de la maladie de Beard. Cette subordination ostensiblement formulée autorise à rompre la solidarité qui doit exister entre notre esprit et notre corps dans tous les actes de la vie et par conséquent dans la plupart de nos maladies. Renan, dans un discours académique célèbre, a démontré que tous les phénomènes biologiques obéissent, pour se manifester, à des influences qui viennent en même temps de la matière et de l'esprit. Il ne faut pas, dit-il, songer à les séparer; car on ne connaît aucune œuvre humaine qui puisse être accomplie sans l'intervention combinée de ces deux grandes forces. On peut certainement découvrir la part qui revient à chacune d'elles ; mais là doivent se borner tous nos efforts. En voulant tenter de faire des investigations plus subtiles on court le risque de poursuivre une chimère et de fatiguer sa raison.
La théorie pathogénique de la neurasthénie qui accorde aux troubles psychiques une suprématie indiscutable a beaucoup d'adeptes qui ne l'interprètent pas tous avec la même sagesse. Les uns admettent sans hésitation que la maladie de Beard peut se révéler exclusivement par une simple perturbation mentale tenant sous sa dépendance des désordres matériels disséminés dans l'organisme. Elle ressemble alors