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NEURASTHÉNIE CARDIAQUE, GASTRO-INTESTINALE ET GÉNITALE

naux, de bruyantes éructations, des borborygmes et surtout une paresse intestinale qui provoque souvent une constipation assez tenace. Tous ces troubles appartiennent à la neurasthénie gastrointestinale qui rappelle, par certains points, la dyspepsie nerveuse de Barras, de Beau, de Bouchard, de Bouveret, de Leven, d'Hayem, d'Albert Robin, de Mathieu, de Linossier, de Legendre, etc.

L'appareil génito-urinaire participe aussi à ce désastre et Irahit la secousse qu'il a reçue par des phénomènes qui expriment tantôt une excitation démesurée, tantôt une extrême faiblesse. L'homme et la femme ont une part inégale dans la distribution de ces malaises qui provoquent un épuisement de la fonction génitale voilé à chaque instant par une agitation importune. Cette attristante perturbation est souvent rendue plus intensive par l'abus ou par les perversions insolites des plaisirs sexuels. Ces manifestations spéciales de la neurasthénie déterminent chez la femme une fatigue insurmontable qui chasse de son esprit tous les désirs vénériens et lui inspire parfois un dégoût presque invincible pour le sexe masculin.

Chez l'homme, elles provoquent une frigidité qui confine à l'impuissance et finit par le plonger dans un grand désespoir. La décadence temporaire qu'il constate est assez souvent traversée par des incitations malencontreuses que cet infortuné ne peut pas satisfaire et quelquefois par des érections nocturnes douloureuses que le coït n'apaise jamais. Condamné à une chasteté obligatoire dont les bienfaits lui semblent très problématiques, il devient peu à peu victime d'une série d'accidents qui exaspèrent fréquemment la sensibilité de la prostate, des glandes séminales et des conduits spermatiques. La spermatorrhée succède bientôt à ces troubles sensitifs et inflige aux organes de la génération des empreintes d'atonie et d'agitation qui figurent parfois côte à côte chez les neurasthéniques. Les désordres que je viens de décrire ont été judicieusement groupés par le professeur Beard et lui ont permis de constituer un état nerveux très personnel qu'il a désigné sous le nom de neurasthénie sexuelle.

La rapide description que je viens d'esquisser renferme les symptômes fondamentaux de la neurasthénie essentielle telle qu'elle a été conçue par l'éminent médecin de New-York et complétée par Charcot. Elle permet d'entrevoir qu'elle envahit tout d'abord l'encéphale et probablement les contres nerveux de la région rolandienne, où elle semble, fixer sa première résidence. A peine installée dans ces régions, elle produit des manifestations morbides qui troublent sérieusement les facultés intellectuelles, affectives et

physiques de l'organisme. Après cette attaque initiale, elle pénètre dans la moelle épinière et lui fait subir un assaut qui désorganise ses fonctions sensitives et motrices. Finalement elle atteint le nerf grand-sympatique et se sert de ses plexus et de ses nerfs conducteurs pour pénétrer dans les appareils de la circulation et de la digestion, dans les voies génito-urinaires, dans les organes de sécrétion et dans les tissus délicats où s'accomplissent les actes mystérieux de la nutrition.

La neurasthénie ne suit pas toujours, dans ses pérégrinations à travers l'organisme, le trajet précis que je viens d'indiquer. Elle s'arrête dans son chemin et choisit des étapes qui conservent longtemps les traces de son passage. Quelle que soit l'étendue de son parcours, les régions traversées par elle portent ses empreintes qui se révèlent par une dépression de toutes les forces vitales souvent exaspérées par des rébellions sensitives difficiles à pacifier.

Lorsque cette dépression arrive subitement et reste à l'abri de» toute complication, elle disparaît assez vite sous l'influence d'un repos physique et moral bien observé et par l'intervention d'une médication tonique sagement conçue. Si elle reste trop longtemps stationnaire. ou si, par hasard, elle subit un accroissement appréciable, les troubles sensitifs qui ont préparé son avènement apparaissent de nouveau et déterminent une agitation dont la permanence finit par masquer aux yeux de l'observateur tous les signes de l'épuisement. Cette substitution dasymp tomes est assez rare chez les personnes qui ont le bonheur de posséder des organes sains et une constitution vigoureuse. Elle est, au contraire, assez fréquente chez celles dont l'organisme n'a pas le pouvoir de résister spontanément aux défaillances de son 9 système nerveux. Ce dualisme symptomatique autorise à classer lés neurasthéniques en deux catégories. La première est celle des épuisés et la seconde celle des agités.

Cette sélection n'est pas illusoire. Je l'invoquerai au moment précis où il me faudra préciser les indications que doit suivre la cure hydrothérapique pour exercer une action salutaire sur ces deux classes de névrosés qui, je n'ai pas besoin de le dire, réclament un traitement différent.

Certains médecins ne veulent pas admettre que la neurasthénie ait le pouvoir de provoquer sur le même individu des phénomènes d'excitation et de détresse ; ils ne comprennent pas pourquoi ces phénomènes, d'une allure si disparate, apparaissent tantôt simultanément ou tantôt les uns après les autres en obéissant à une succession

LES NEURASTHENIQUES DÉPRIMES. — LES NEURASTHÉNIQUES EXCITÉS. 29

dont la modalité est parfois assez apparente. Pour résoudre plus facilement ce problème pathologique, quelques médecins refusent d'accorder à la neurasthénie le caractère essentiel que Beard lui a légitimement donné et aiment mieux la rendre de nouveau tributaire de VEtat nerveux, de Saudras. de la Faiblesse irritable, de la Név?*opathie protêt forme, de Cerise, de Y Exhaut ion nervous, d'Hanfields Jones, du Nervosisme, de Bouchut. Ces confrères dissidents n'ignorent pas que la neurasthénie peut, sans le concours d'autres névroses, troubler notre sensibilité et infliger à nos facultés physiques, intellectuelles et morales une dépression capable de faire naître dans le cerveau une excitation assez vive. Mais, par esprit de contradiction, et peut-être par snobisme, ils l'accusent d'engendrer des méfaits dont elle n'est pas responsable et qu'ils préfèrent attribuer à l'hystérie, au goitre exhophtalmique, à la chorée, à des névropathies non systématisées, à l'hypocondrie, à la mélancolie, à l'épilepsie et à certaines psychopathies dans lesquelles elle ne joue que le simple rôle de manifestation initiale.

Je n'ignore pas que la neurasthénie a des relations parfois assez intimes avec les affections nerveuses dont je viens de faire l'énumération et qu'elle peut, à la faveur de cette alliance, figurer dans le tableau symptômatique de chacune d'elles. Klle figure alors dans un ensemble pathologique très touffu dont il est difficile, au premier abord, de reconnaître les élémenls. Cette situation embarrassante, — qu'on rencontre du reste assez souvent dans la pratique de notre art, — ne peut vraiment être mise en pleine lumière qu'à la faveur d'une analyse attentive susceptible de donner au médecin la faculté d'apprécier la nature des manifestations morbides, de saisir leur enchaînement, d'entrevoir leur mécanisme et de découvrir leur origine. Cette exploration est surtout indispensable quand on est en présence d'un état nerveux développé sous l'influence de l'arlhritisme.

On sait que les malades placés sous la domination de cette diathèse sont particulièrement disposés à devenir victimes de la plupart des affections nerveuses. Ils sont tour à tour ou simultanément atteints d'hystérie, de chorée, de neurasthénie ou d'une simple névropathie. Les symptômes de ces diverses névroses évoluent sans observer aucun ordre de succession et disparaissent sans raison en cédant la place à leurs voisins ou à leurs alliés qui agissent à leur tour comme ceux qui les ont précédés. Dans ces cas particuliers, on peut se contenter de dire que le malade est atteint d'une névrose arthritique qui peut être parfois une simple neurasthénie.

30 NEURASTHÉNIQUES AYANT EN MEME TEMPS DE L'EXCITATION ET DE LA DÉPRESSION.

De cette disquisition, un peu trop longue peut-être, je ne veux tirer d'autre conclusion que celle qui me permet d'affirmer l'existence de la neurasthénie arthritique. Dans le cours de ce fascicule, j'aurai l'occasion de signaler quelques types qui me permettront de protéger cet aperçu théorique par le témoignage d'une sanction que je demanderai à des faits consciencieusement observés.

Je puis maintenant reprendre mon étude de la neurasthénie essentielle. Après avoir exposé les traits primordiaux et caractéristiques de cette névrose tels qu'ils ont été dessinés par Beard, par Charcot, Yulpian, Dehove, Raymond, Brissaud, Gilbert-Ballet, Déjerine, Babinsky, et par d'autres neurologistes, il me reste à examiner quelles sont les causes qui peuvent la produire.

Les causes de la neurasthénie sont assez nombreuses ; leur mode d'intervention est loin d'être uniforme et leur influence nocive offre des degrés d'intensité très appréciables. Pour mettre convenablement en relief la valeur de chacune d'elles, on les a divisées en deux classes importantes. A l'une de ces classes appartiennent les causes prédisposantes ou constitutionnelles; à l'autre, les causes déterminantes ou occasionnelles.

Les premières puisent leur activité dans les dispositions maladives, innées ou acquises, qui siègent dans les éléments solides ou liquides de l'organisme. Les secondes naissent en dehors de nous et ont presque toujours pour origine un choc traumatique ou moral ou une dépression nerveuse développée dans certaines conditions. Ces dernières agissent avec une grande intensité ; leur intervention isolée est parfois suffisante pour créer la neurasthénie et lui donner l'empreinte qui la caractérise. J'indiquerai dans un instant les principales et les plus offensantes.

Les premières développent leurs effets plus lentement et ne produisent souvent, quand elles restent livrées à leur propre force, qu'une ébauche bien incomplète de la maladie de Beard, qui, selon les circonstances, se distribue dans tout l'organisme ou se localise seulement dans une de ses circonscriptions.

Ces causes empruntent ordinairement leur influence à l'hérédité, dont les méfaits ont toujours attiré l'attention des médecins. On a de tout temps reconnu que certaines individualités morbides avaient le triste privilège de répandre dans leur descendance le germe de l'affection dont elles sont atteintes. Quelquefois les enfants ont la même maladie qtie leurs parents et peuvent alors offrir des signes de neurasthénie absolument semblables à ceux de leurs aïeux.

J'ai vu quelques neurasthéniques — en très petit nombre il est vrai — dont le père et la mère avaient présenté dans leur vie les traits caractéristiques de la maladie de Beard.

Je citerai notamment, pour donner l'appui de la clinique à mon affirmation un fait concernant une jeune fille atteinte de céphalée, de rachialgie, d'asthénie psychique, d'insomnie, de lassitude appréciable au réveil et dans la matinée, d'atonie gastro-intestinale et d'une irascibilité insupportable, compliquées d'idées hypocondriaques.

La mère de la jeune malade avait eu autrefois et à plusieurs reprises les symptômes neurasthéniques que je viens d'indiquer. Je tiens à constater sans retard que la mère et la fille n'avaient jamais accusé d'autres troubles nerveux que ceux dont il vient d'être question. Pour compléter mes renseignements, je dois dire que le père jouissait d'une excellente santé.

La jeune fille avait donc une neurasthénie, dans laquelle les investigations les plus sévères ne purent faire découvrir d'autre cause que l'évolution de l'hérédité.

Je communiquai cette observation au regretté A. Sanson, si connu par ses remarquables travaux sur l'hérédité des animaux. Il me répondit en donnant à ses paroles une forme très humoristique : L'hérédité, me dit-il, est comme la plus jolie fille du monde ; elle ne peut donner que ce qu'elle a. La mère de votre malade n'avait qu'une neurasthénie ; elle l'a donnée à sa fille. Tout est bien correct. Je pourrais citer d'autres faits analogues.

Dans certaines circonstances on constate la présence de la neurasthénie chez des personnes dont la ligne ancestrale a été fréquemment éprouvée par de nombreuses modifications histologiques ou fonctionnelles du système nerveux en restant absolument vierge de toute manifestation neurasthénique. Elles offrent les stigmates d'une hérédité dissemblable. Enfin il existe des cas très nombreux dans lesquels les malades atteints de neurasthénie paraissent obéir, au point de vue de leur héritage pathologique, aux lois de ce qu'on appelle aujourd'hui le transformisme. Cette névrose n'a fait aucune apparition chez leurs ascendants directs. Mais en revanche, on trouve chez des ancêtres plus éloignés de fréquentes manifestations morbides attestant l'altération de leur sang et la perturbation de leurs nerfs. Ils ont notamment présenté tous les signes du neuro-arthrilisine qui, on le sait, a une influence incontestable sur la génération de la plupart des affections nerveuses. Cet état morbide trop facilement transmissible peut être pour le sujet qui le reçoit en héritage un puissant générateur delà

neurasthénie. Toutefois il ne paraît pas toujours avoir le don de la créer de toutes pièces; il se contente assez souvent de n'en être que le simple préparateur. Son rôle est néanmoins très important dans l'évolution de la neurasthénie. J'en reparlerai. Pour le moment je vais, continuer rénumération des causes qui favorisent le développement de la maladie de Beard.

A côté de l'hérédité je dois placer sans hésitation tous les funestes effets que produisent sur nous les milieux malsains où s'écoule notre existence. On ne se préoccupe pas assez de protéger les adolescents contre les périls toujours menaçants d'une ambiance insalubre. On ne sait pas prévoir et par suite éviter les désastres que peut occasionner une croissance organique négligemment surveillée ou mal conduite et conjurer les préjudices que cause à notre activité, à notre caractère, à nos instincts et même à nos mœurs une éducation physique et morale imprudemment dirigée.

Toutes ces causes sont capables de jeter de grandes perturbations dans le fonctionnement du système nerveux etde favoriser l'explosion de la neurasthénie. Leur nombre a spécialement grossi dans ces dernières années, sous l'impulsion des recherches qui nous ont permis d'apprécier l'influence qu'exercent sur cette névrose des maladies dont nous 'avons longtemps ignoré la nature. Parmi elles on peut faire figurer les maladies microbiennes ou infectieuses, celles qui sont dues à une intoxication développée dans les profondeurs de nos tissus ou provoquées par des agents que nous empruntons à l'extérieur. En examinant sérieusement leur évolution, on reconnaît bien vite qu'elles sont presque toutes capables de provoquer des désordres nerveux très variés au milieu desquels on voit parfois apparaître ceux qui forment habituellement l'escorte de la neurasthénie. Tous les médecins ont pu constater que la grippe, la fièvre typhoïde, la diphtérie même, Fimpaludisme. la cholémie, la syphilis et la plupart des maladies qui se traduisent par une altération du liquide sanguin, ont le pouvoir de jeter une grande perturbation dans l'accomplissement de toutes les mutations nutritives, et de compromettre les oxydations chimiques qui sont chargées de créer et de renouveler tous les éléments morphologiques de nos cellules formatrices. On peut donc accuser ces diverses maladies d'engendrer des désordres nerveux au milieu desquelsles accidents neurasthéniques trouvent une place bien aménagée. Celle de ces maladies à laquelle on attribue la plus grande part dans la généalogie des névroses est la syphilis. Mérite-t-elle le rang suprême qu'on lui accorde parmi les causes prédisposantes de

la neurasthénie, et possède-t-elle la faculté de la créer de toutes pièces sans avoir besoin d'être secondée par des causes physiques ou morales qui ont la notoire spécialité de faire éclater cette névrosé? Celte question ne doit pas être éludée ; elle mérite qu'on l'examine avec attention.

L'affection vénérienne, qu'elle se révèle par un chancre, une blennorrhagie ou par d'autres lésions qui appartiennent à son cortège habituel, détermine, surtout au moment de son invasion, des désordres matériels faciles à classer. Mais elle a aussi le redoutable privilège d'imprimer en même temps au malheureux inoculé une secousse morale qui jette un grand trouble dans son esprit. Il ne tarde pas à être victime de perturbations nerveuses très pénibles et se sent bientôt envahi par une sombre hypocondrie et par une mélancolie anxieuse qui donne un accès facile aux idées de suicide. Quelquefois la neurasthénie se trouve incorporée dans ces manifestations névropathiques. Le professeur A. Fournier, dans ses leçons et dans ses écrits, inflige à ces névroses, comme à beaucoup d'autres du reste, une origine syphilitique. Cette affirmation est certainement capable de séduire l'esprit de ceux qui reconnaissent la suprême compétence de ce grand confrère qui a le merveilleux talent de répandre dans toutes ses œuvres une lucidité éblouissante et un éclat incomparable. Mais, tout en constatant la valeur de son raisonnement et l'originalité de ses conceptions, n'est-on pas en droit de supposer que l'investissement syphilitique, dont il enveloppe âVec raison la plupart des maladies du système nerveux, doit s'arrêter devant la neurasthénie proprement dite? Ne peut-on pas supposer, en effet, que cette maladie est plutôt le résultat de la secousse psychique éprouvée par le patient au moment où il apprend qu'il est atteint d'une affection dont il connaît la gravité, que de l'altération de son sang?

Le professeur Fournier lui-même autorise cette hypothèse qui me semble très vraisemblable. N'a-t-il pas eu conscience de cette causalité en inventant ce Trauma moral syphilitique auquel il accorde le pouvoir de faciliter l'explosion des accidents nerveux qui font partie intégrante de la neurasthénie? Cette opinion est parfaitement admissible; mais elle n'a pas l'heureuse fortune de rallier les fanatiques disciples de l'ancien médecin de Saint-Louis. Ils s'acharnent à la combattre en prétendant que l'évolution de cette névrose suit pas à pas celle de la syphilis et que la disparition de l'une concorde toujours avec celle de l'autre. Le point d'appui sur lequel repose celle justification est mal choisi et me semble fragile. Pour affirmer sa solidité il est

oi NEURASTHÉNIE. — TOXI-LSFECTIOXS. — SYPHILIS.

indispensable de prouver que les accidents nerveux allègrement attribués aux altérations qu'engendre la syphilis ne sont pas plutôt le résultat du trauma moral qui est aussi son œuvre. Il faut aussi prouver qu'ils appartiennent bien à la neurasthénie, que l'aggravation qu'ils semblent manifester après chaque poussée infectieuse est moins l'effet des toxines que cette poussée leur distribue que du profond ébranlement nerveux qu'elle occasionne. Enfin, n'est-il pas permis de supposer que la disparition de la neurasthénie, au lieu d'être, — comme le croient les confrères que je combats, — une grande victoire du traitement spécifique, n'est tout simplement que la conséquence naturelle de cette joie assurément très émotive qu'éprouve le malheureux infortuné le jour où il acquiert la certitude d'être débarrassé d'une maladie si mal famée? Pour dissiper mes doutes je réclame une démonstration plus satisfaisante. Entendons-nous bien. J'admets que la neurasthénie se montre quelquefois chez les sujets atteints de syphilis, mais cette coïncidence n'autorise pas à croire qu'elle est particulièrement due à l'impureté de leur sang. Tout au plus a-t-on le droit de croire qu'elle a pour point de départ l'excitabilité fonctionnelle et les troubles de nutrition que la syphilis, comme toutes les maladies infectieuses du reste, détermine dans les centres nerveux. On peut aller plus loin et supposer que les altérations vénériennes dont le cerveau est souvent le siège peuvent agir sur ces mêmes centres et les contraindre à créer la neurasthénie. Mais ce méfait névropathique apparaît comme une œuvre coopérative qui exige pour sa perpétration le concours de plusieurs agents provocateurs. Dans ce méfait on ne peut pas accepter que le virus vénérien soit le vrai ou le seul coupable ; il n'esl qu'un complice.

Cet aperçu rapide laisse entrevoir les concessions que je suis disposé à faire ; il m'est facile de les résumer en quelques mots. La syphilis inflige à celui qu'elle frappe un trauma moral capable de provoquer la neurasthénie essentielle. Ce fait est incontestable. Elle peut aussi produire la neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe par les irritations congestives qu'elle dissémine dans les filets nerveux et dans les centres qui les gouvernent. Cette neurasthénie, que je décrirai dans un instant, a perdu quelques-uns de ses caractères primordiaux. Enfin la syphilis, en altérant le sang et les tissus, peut troubler la nutrition des centres nerveux et désorganiser leur protoplasma. Elle produit alors des désordres nerveux de toute espèce au milieu desquels apparaissent ceux de la neurasthénie. Cette neurasthénie peut être légitimement considérée comme symptomatique de

NEURASTHÉNIE. — MALADIES VISCÉRALES. 35

la syphilis. Dans ces conditions on la voit quelquefois apparaître à titre Je prodrome avant que la syphilis ait commencé ses désastres encéphaliques ou bien quand, sous l'influence d'un traitement spécifique, ces mêmes désastres ont été amendés ou guéris. Je reviendrai sur cette question fertile en polémiques lorsque j'étudierai le rôle des maladies infectieuses dans la pathogénie de la neurasthénie. En ce moment je dois poursuivre l'énumération des causes prédisposantes de cette névrose.

Il existe un certain nombre d'affections locales dont l'influence rappelle celle des affections générales dont je viens de signaler le rôle étiologique. Parmi elles je citerai spécialement les maladies organiques ou fonctionnelles du cœur et du système vasculaire, celles du tube dig-estif on de ses annexes et celles de l'appareil génito-urinaire.

C'est en étudiant avec soin l'évolution des symptômes de ces états morbides qu'on peut connaître l'action causale qu'ils ont sur la neurasthénie.

Lorsque ces maladies organiques se révèlent promptement, elles peuvent produire sur les centres nerveux, surtout si elles ont une estampille microbienne, des effets analogues à ceux des toxi-infections dont je viens de parler. Je n'ai donc pas besoin de les reproduire.

Mais si la manifestation des symptômes est lente à se produire, les malades ne tardent pas à être vivement éprouvés par cette extériorisation difficile. Les organes intéressés deviennent le siôg-e de perturbations qui finissent par compromettre l'équilibre du système nerveux, et le patient accablé par des troubles dont il ne sait pas dépister la nature se laisse facilement dominer par des craintes parfois chimériques qui lui font croire, surtout s'il constate des désordres du côté du cœur, qu'il est atteint d'une affection incurable ou rnortelle. Son esprit inquiet devient accessible à de malencontreuses phobies et n'a plus la force de résister aux idées tristes qui l'envahissent. Les centres nerveux subissent à leur tour cette pénible influence qui les dispose à donner asile à la neurasthénie qu'on peut judicieusement appeler la neurasthénie de la peur.

Quelquefois ces affections locales impriment à la maladie de Beard une allure particulière qui m'a permis de reconnaître une tonne spéciale de neurasthénie à laquelle j'ai donné le nom de neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe. Voici comment je comprends son évolution.

36 NEURASTHÉNIE dYjRIGINE PERIPHERIQUE OU REFLEXE.

Lorsque ces états morbides se fixent dans un de nos appareils organiques, ils trahissent ordinairement leur localisation par des traits distinctifs qui révèlent leur nature. Si cette, manifestation symptomatique s'accomplit péniblement et lentement, les viscères où ces altérations pathologiques ont établi leur résidence deviennent le siège d'une irritation congestive plus ou moins apparente. On la constate assez aisément lorsqu'elle est localisée dans la prostate, dans l'ovaire ou dans l'estomac. Cette irritation congestive, qui intéresse à la fois les filets nerveux et les petits vaisseaux de ces viscères, développe des impressions irrégulières que les nerfs sensitifs se hâtent de conduire vers les centres nerveux les plus rapprochés. Arrivées à destination, elles sont promptement transformées et donnent naissance à une série d'actions réflexes que les nerfs moteurs distribuent à toutes les régions qui ont des relations nerveuses bien établies avec les centres nerveux intéressés.

Lorsque ces impressions ont leur point de départ dans les organes du petit bassin ou dans la prostate, elles atteignent assez promptement la plupart des neurones médullaires. Dans ce parcours , elles semblent choisir pour première étape le centre génito-spinal où elles sont transformées en actions réflexes dynamogènes ou inhibitoires qui produisent dans la région lombaire et dans les membres inférieurs des contractions douloureuses insupportables. Ces phénomènes spasmodiques sont souvent remplacés par une véritable amyosthénie qui confine parfois à la parésie musculaire. Elles déterminent aussi dans l'intestin, dans la vessie, dans l'urètbre et dans les organes génitaux de la femme des phénomènes alternatifs d'irritabilité et de faiblesse dont l'enchaînement est difficile à justifier. Lorsque ces impressions ont leur foyer dans l'estomac, elles ne tardent pas à faire sentir leur influence par des actions réflexes qui se répandent dans le tube digestif, dans les fibres neuro-motrices de la région dorso-cervicale, dans le cœur et dans les poumons dont elles troublent le fonctionnement. Elles aboutissent enfin dans le cerveau et signalent leur arrivée par des accidents vertigineux et des perturbations variées qui compromettent la sécurité du malade. Les centres corticaux sont envahis à leur tour et deviennent peu à peu le siège de modifications structurales ou dynamiques, physiques ou morales qui ouvrent la porte à la neurasthénie.

Dans ce cas spécial la maladie de Beard, avant de faire son explosion, a dû traverser des phases particulières qu'elle ne rencontre pas toujours dans son évolution. Elle a évidemment trouvé son point

NEURASTHÉNIE SYMPTOMATIQDE ET PRODROMIQUE. 37

de départ dans cette irritation congestive que Ton constat»' assez, souvent dans les principaux viscères où naissent les actions réflexes pathologiques. C'est pour ce motif que je lui ai donné le nom de neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe. Je démontrerai tout à l'heure que son traitement diffère, par certains points, de celui de la neurasthénie sympto ma tique et même de celui qui est généralement adopté contre la neurasthénie essentielle.

Quelquefois, la neurasthénie, au lieu d'être l'expression symptomatique des maladies générales et locales que je viens de désigner, fait son apparition dans la période prodromique de certains états morbides. Elle est alors un simple avant-coureur, presque toujours de mauvais augure, que des circonstances imprévues ont chargé d'annoncer l'arrivée plus ou moins prochaine d'un malaise redoutable. Dans cette manifestation prémonitoire, ses traits perdent leur signification habituelle et son aspect accuse des irrégularités ou des bizarreries qui ne trompent jamais les spécialistes avisés. Ils savent découvrir derrière cette neurasthénie de façade des stigmates menaçants d'une affection grave qui est le plus souvent une paralysie générale progressive, une ataxie locomotrice, une tuberculose en voie d'évolution ou une altération organique prête à se révéler.

Tous les médecins ne sont pas également doués de la faculté de prévoir l'échéance de ces transformations pathologiques. J'en connais néanmoins un certain nombre qui la possèdent à un très haut degré et qui ont le talent de l'utiliser avec une sûreté remarquable. Je puis citer, sans courir le risque d'être contredit, le professeur Joffroy et mon vieil ami le docteur Motet avec lesquels j'ai eu l'occasion et le plaisir de me trouver en consultation auprès de malades atteints de neurasthénie compliquée sur laquelle on désirait avoir l'avis de ces aliénistes éminents. Dans ces entrevues médicales, j'ai toujours eu la satisfaction d'admirer avec quelle perspicacité ils parvenaient à découvrir, au milieu de symptômes névrosiques incorrectement dessiné/3, les signes précurseurs d'une paralysie générale à son début. Suffisamment éclairés par des investigations bien conduites, ils ont affirmé avec une grande autorité que les malades soumis à leur examen étaient de faux neurasthéniques menacés de devenir progressivement de vrais paralytiques. Les événements ultérieurs ont permis de constater la justesse de ce diagnostic pessimiste et nous ont montré ces condamnés accomplissant saris rémission le cours de cette destinée fatale qui leur avait été prédite.

J'engage les médecins qui veulent être édifiés sur les moyens de

résoudre les difficultés que soulève l'étude de certaines psychopathies à lire avec attention les mémoires attrayants et instructifs publiés par le docteur Gilbert Ballet sur cette question intéressante.

Pour terminer l'exposé que j'ai consacré à Tétiologie de la neurastbénie, je dois ajouter à l'examen des causes prédisposantes dont je viens d'expliquer les effets l'énumération des causes déterminantes qui, je dois le dire, ont presque toutes une action manifeste sur le développement de cette affection.

Je citerai tout d'abord le surmenage cérébral que peut engendrer l'excès démesuré de notre activité phvsique, de nos facultés intellectuelles et morales. Cet abus de dépenses énergitiques est surtout fort nuisible quand il est commis par un sujet dont l'esprit est victime d'une contention dépressive ou d'une anxiété énervante.

La réclusion prolongée dans un milieu désagréable et attristant, la désespérance que font naître les cruelles déceptions, les désirs ardents restés longtemps inassouvis, les continuelles péripéties d'une passion malbeureuse, l'écroulement inattendu de rêves ambitieux ou l'évanouissement subit d'illusions enchanteresses, la mort d'une personne tendrement aimée, la perte d'une fortune péniblement acquise, enfin les perturbations qu'engendrent les soucis et les désappointements susceptibles de tourmenter notre existence, toutes ces causes, qui sont dignes de figurer dans le tableau d'un véritable martyrologe, exercent sur la neurasthénie une provocation incessante.

A ces causes il convient d'en ajouter d'autres qui ont sur la maladie de Beard une action explosive indéniable. Dans ce groupe figurent ces émotions intenses qui surviennent dans des circonstances particulièrement dramatiques, comme celles que peuvent produire une chute meurtrière ou un cruel attentat personnel, un déraillement sur une voie ferrée ou le renversement d'une voiture lancée à toute vitesse, un périlleux incendie, un naufrage en mer, un voyage aérien accidenté, un combat militaire émouvant, une forte collision ou une lutte privée impressionnante.

Ces diverses causes provoquent chez la personne placée sous leur influence un traumatisme physique et moral incontestable. Le professeur Beard croit que le choc moral a une action plus effective sur la neurasthénie que le choc physique. Le docteur Erichsen est du même avis; et pour motiver son opinion, il raconte dans son livre sur la Commotion of cordon spinal quelques faits fort intéressants. Ils nous apprend que plusieurs de ses malades, devenus neurasthéniques à la suite d'un accident, eurent l'idée de poursuivre en justice les per-

NEURASTHÉNIE TRAUMATIQOE. 39

sonnes qu'ils croyaient responsables de leurs blessures. Il ajoute que ces malades furent subitement guéris le jour où ils apprirent que le tribunal venait de faire droit à leur demande en leur accordant des dommages intérêts très importants.

Ces faits ressemblent à ceux que Cbarcot a fait connaître dans son étude sur l'hystéro-neurasthénie traumatique etpeuvent être comparés à ceux du professeur P. Berger qui raconte qu'un de ses malades. devenu neurastbénique à la suite d'un violent traumatisme, fut instantanément débarrassé de sa névrose, à l'occasion de laquelle il réclamait une réparation financière, en apprenant qu'il avait perdu son procès. Ce jugement, quoique défavorable à ses intérêts, eut pour résultat de le soustraire aux pénibles préoccupations qu'avaient fait naître dans son esprit les difficultés de ses poursuites judiciaires. Le professeur Berger attribua h ce résultat la guérisun de la neurasthénie de son client. J'aurai l'occasion de reparler de cet te neurasthénie que j'ai désignée sous le nom de neurasthénie procédurière.

Ces observations libellées par des médecins dont on ne peut nier la loyale compétence démontre que le choc moral produit sur la neurasthénie une influence décisive qui a le pouvoir de la créer et de la guérir. Cette généalogie à double effet semble donner raison aux médecins qui considèrent la neurasthénie comme une psychose sur laquelle le traitement moral a, dans certaines circonstances, une action curative incontestable. Je reviendrai sur cette intéressante question en étudiant la pathogénie de cette affection. Pour le moment il me suffit de dire que la neurasthénie qui se développe à la suite d'un trauma moral est une affection nerveuse qui débute par un ébranlement dynamique du système idéo ou sensitivo-moteur et des centres nerveux préposés à l'élaboration de cette maladie. En définitive, la neurasthénie se traduit par une perturbation des fonctions du cerveau qui sont chargées de diriger nos facultés mentales, notre sensibilité générale ou spéciale et l'activité de la force neuro-motrice qui gouverne tous nos mouvements.

Quelques médecins repoussent cette hypothèse qui leur paraît trop surannée et donnent leur préférence à des conceptions plus nouvelles. Ils affirment nettement que la maladie de Beard trouve loujours son origine dans une altération du sam;- ou d'un organe et que sa manifestation initiale a pour unique support un trouble de la nutrition fixé dans les cellules de l'encéphale. Toutes les causes génératrices de cette névrose ont pour premier effel de désorganiser les opérations d'échange et les oxydations chimiques qui ont lieu dans le cerveau. Pour eux, le traumatisme, malgré L'instantanéité de son intervention,

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