TYPE DE NEURASTHÉNIE ESSENTIELLE
anéantir son activité physique et morale. Il ressentait dans la tête une gène douloureuse qu'il comparait à celle que détermine un bandage trop serré; il ne pouvait plus travailler, dormait mal; et dans ces nuits sans sommeil son esprit était tourmenté par des idées de tristesse ou parties obsessions pénibles qu'il considérait comme le sombre présage de jours malheureux.
Il ne pouvait marcher sans être très fatigué; il n'avait plus d'appétit, maigrissait à vue d'œil et son cœur était secoué par des palpitations violentes qui lui faisaient craindre l'explosion prochaine d'une grave affection de cet organe. Le travail intellectuel était devenu fort difficile et le moindre elfort de son esprit lui causait un accablement extrême. Il présentait, en un mot, les signes non équivoques d'une neurasthénie essentielle.
Son médecin lui conseilla d'aller respirer l'air pur de la campagne et de vivre paisiblement à l'abri de toute obligation mondaine et de tout souci. Il obéit à cette sage ordonnance et s'installa dans un château que ses parents possédaient au milieu d'une contrée agréable et salubre. Il faisait tous les jours des promenades en voiture qui lui procuraient beaucoup de plaisir, et, trouvait quotidiennement au sein de sa famille de douces distractions dont le charme égayait son esprit. En môme temps il prenait quelques bains très courts suivis de frictions alcooliques pratiquées sur toute l'étendue de la colonne vertébrale.
Après un séjour de six semaines dans ce site privilégié, il retrouva ses forces momentanément amoindries, put entreprendre des marches assez longues sans éprouver la moindre lassitude, s'alimenter convenablement, lire avec la même attention qu'autrefois et se livrer vaillamment aux études d'histoire et de mathématiques qu'il avait élé forcé d'abandonner. Il rentra à Paris tout rayonnant d'espoir et reprit aussitôt ses cours préparatoires.
Deux mois étaient à peine écoulés que les symptômes de l'épuisement nerveux se montrèrent de nouveau, provoquant dans l'esprit du malade un émoi plus pénible que celui qu'il avait ressenti dans son premier accès de neurasthénie.
C'est alors qu'on lui ordonna de suivre un traitement hydrothérapique dont je fus chargé de diriger l'application. Dès sa première visite il me raconta l'histoire que je viens de résumer en quelques mots. 11 tenait dans sa main des feuillets sur lesquels il avait tracé toutes les phases de son mal et qu'U consultait souvent afin de n'oublier aucun détail. Il se plaignit tout d'abord d'une céphalée constrictive peu intense il est vrai, mais assez persistante. C'est à elle qu'il
ORIGINE PSYCHIQUE DE LA NÉVfiOSE. 63
attribuait l'impossibilité de faire le moindre effort intellectuel, de fixer son attention, de concevoir même des idées et surtout de les associer. C'est elle qu'il accusait de rendre sa mémoire infidèle, son esprit chagrin et soucieux, son caractère irascible et son impressionnabilité déconcertante. Il avait des douleurs vertébrales évoluant de préférence dans la région lombaire et que son médecin appela devant lui des plaques sacrées. Cette désignation presque divine accordée à de simples troubles sensitifs dont il connaissait la matérialité le fit sourire et il se hâta de demander, en manifestant quelque doute, si sa névrose, étant d'une essence supérieure, pourrait être facilement guérie. Cette diversion ne l'empêcha pas de continuer son récit.
Son sommeil était souvent interrompu et n'avait pas la vertu de réparer ses forces qui diminuaient de jour en jour. En sortant de son lit il ressentait une grande courbature qui ne disparaissait qu'après le premier repas. Il mangeait avec un certain plaisir; mais ses digestions étaient lentes et laborieuses; ses intestins paraissaient affaiblis dans leur fonctionnement et leur atonie occasionnait souvent une constipation difficile à vaincre. Il avait des distensions stomacales presque toujours accompagnées d'éructations désagréables et compliquées de légers vertiges auxquels venaient s'ajouter des troubles irrita t i f s de l'ouïe et de la vue.
Son cœur battait comme celui d'un homme affaissé, sans désordre grave et sans souffles; ses reins fonctionnaient avec lenteur ; mais l'analyse de ses urines ne révélait rien d'anormal dans leur composition si ce n'est des traces insignifiantes d'oxalurie et de pbospbaturie. Son appareil génital participait à l'affaiblissement de cet organisme ; néanmoins'ses fonctions génésiques avaient conservé leur régularité; il ne se plaignait que dune sensibilité prostatique, appréciable surtout pendant l'émission spermatique et urinaire; elle était sans acuité et sans étendue.
Il compléta ce tableau en accusant l'existence d'idées mélancoliques et hypocondriaques qui le plongeaient dans un profond désespoir. Inquiet de ces menaces d'effondrement psychique dont il exagérait la gravité, il n'entrevoyait dans son avenir que des jours assombris et une carrière brisée.
A cette narration pathologique vinrent se joindre des renseignements intéressants sur les habitudes et les pensées favorites du jeune malade. J'appris qu'iJ avait beaucoup d'ambition et que son rêve était de conquérir dans L'armée française un poste éminenl et une brillante réputation. Ses amis, tout en appréciant la vigueur de son
6i TRAITEMENT HYDROTHÉRAPIQUE APPROPRIÉ A LA SUSCEPTIBILITÉ DU MALADE.
intelligence, lui reprochaient d'avoir pour le panache une idolâtrie trop marquée. Malgré sa tenue réservée il disait volontiers à ses confidents les plus intimes qu'il se croyait supérieur à ses camarades avec lesquels il avait des luttes incessantes se terminant quelquefois par des scènes de pugilat qui, le plus souvent, étaient peu flatteuses pour son amour-propre.
L'aspect attristé de sa physionomie, son regard inondé d'inquiétudes, la sévérité de son visage toujours inaccessible au sourire trahissaient une dépression psychique incontestable qui, jointe à la visible détresse de son activité vitale, ne laissait aucun doute sur l'existence d'une véritable neurasthénie. Il était facile d'en préciser l'origine ; on pouvait sans hésitation en attribuer la responsabilité à un excès de travail rendu plus offensif par une pénible concentration de l'esprit, à la véhémence de ses désirs ambitieux, à la déplorable influence d'une vie uniforme et morose, à des déceptions inattendues et à de troublantes émotions.
Dés la première séance du traitement hydrothérapique, je constatai chez lui une grande irritabilité nerveuse et une extrême répugnance pour l'eau froide. Je commençai donc par lui administrer des douches sédatives, à température indifférente, à pression légère et d'une durée de deux à quatre minutes. J'eus recours ensuite à des douches attiédies et plus tard à des douches progressivement rafraîchies, en ayant soin d'en raccourcir l'application à mesure que l'eau se rapprochait des basses températures. Cette cure spéciale fut très bien supportée et produisit, au bout de six semaines, des résultats très satisfaisants. Le système nerveux du malade, libéré de sa susceptibilité maladive et de son accidentelle faiblesse, avait retrouvé un parfait équilibre. Ses idées tristes, ses appréhensions obsédantes s'étaient évanouies; plus de dépression physique, plus de défaillances morales. Tous les appareils organiques, incités par une activité nouvelle, avaient tous retrouvé la régularité de leur fonctionnement.
Ce jeune homme, débarrassé de sa neurasthénie, ne tarda pas à reprendre ses travaux ; il eut l'heureuse idée de continuer le traitement hydrothérapique qui l'aida à conserver toute son énergie. Après un brillant concours il entra à l'école polytechnique où il put se livrer à des études très absorbantes sans éprouver la moindre fatigue. En sortant de l'école d'application il fut, selon son désir, incorporé dans un régiment d'artillerie où on lui fît le meilleur accueil. (-•■ neurasthénique donna des preuves irrécusables de capacité militaire, en introduisant dans l'organisation des batteries de campagne et des
ACCIDENTS NEURASTHENIQUES
mitrailleuses dos modifications ingénieuses^qui lui valurent un grand renom. Son avancement fut très rapide. Dans la campagne de Chine, on le nomma lieutenant-colonel à la suite d'une action d'éclat élogfieusement mentionné à l'ordre du jour de Tannée. Cette expédition, favorable à sa gloire, faillit compromettre sa santé. Il contracta dans ces climats lointains des accès de fièvre paludéenne assez violents qui le forcèrent à rentrer en France où il put obtenir une guérison assez. prompte par la quinine et par l'hydrothérapie qui avait toute sa foi. Cet empoisonnement palustre avait un instant irrité ses nerfs et failli provoquer le retour des accidents neurasthéniques.
Lorsque je le revis, il venait d'être nommé général. Après avoir répondu à mes félicitations il m'apprit que les désordres nerveux qui avaient un instant compromis sa carrière militaire n'étaient plus revenus, et il s'empressa de me dire que sa neurasthénie n'avait laissé en lui d'autres traces de son passag'e que le souvenir d'un mauvais rêve aujourd'hui dissipé.
Cette silhouette offre une véritable image de la neurasthénie essentielle, pure de tout alliage, laissant entrevoir son origine psychique et fournissant le précieux témoignage d'une guérison définitivement consacrée par le temps.
Type II. — Histoire d'une jeune fille atteinte d'une neurasthénie essentielle Qxée dans l'encéphale, dans la moelle épinière el dans le nerf Cran d Sympathique. — Accidents neurasthéniques localisés dans le système circulatoire el dans l'appareil digestif. — Neurasthénie duc à un choc moral terrible (Incendie de rOpéra-Comique). — Pas de tares héréditaires. — Antécédents personnels bons à l'exception d'une grande impressionnabilité nerveuse assez troublante. — Heureuse influence thérapeuthique produite par L'association de l'hydrothérapie et de la psychothérapie.
La jeune malade dont je vais parler assistait avec sa mère à cette inoubliable soirée musicale donnée à l'Opéra-Comique pendant laquelle ce théâtre fut détruit par les flammes. Dans le cours de la représentation un des artistes, chargé d'interpréter le principal rôle de la pièce affichée ce jour-là, s'avança tout [très de la rampe pour annoncer au public qu'on venait d'entrevoir quelques traces de fumée au fond d'un grand couloir situé derrière la scène. Il engagea les assistants à éVacuertranquillemenl la salle, en leur affirmant qu'il n'y avait pour eux aucun danger. Cet avertissement, bien que formulé avec un grande circonspection, ne rassura pas les spectateurs qui se précipitèrent immédiatement vers toutes les issues de l'édifice. Ne parvenant pas à les découvrir, ils se ruèrent les uns sur les autres,