‹ La neurasthénieChapitre 63 sur 163 · TROUBLES GASTRIQUES DE NATURE NEURASTHÉNIQUE · texte numérisé non relu

TROUBLES GASTRIQUES DE NATURE NEURASTHÉNIQUE

ont été élevés dans un milieu peu sévère; ils témoignent tous une plus grande prédilection pour les plaisirs que pour l'étude. Ils sont, à des degrés divers, doués d'une impressionnabilité excessive qu'ils ont certainement trouvée dans leur berceau. La jeune fille dont je veux faire le profil a été, sur ce point, plus largement dotée que ses frères et sa sœur. Dès son jeune âge, elle a manifesté une agitation démesurée qui, sans avoir un aspect maladif, imprimait à son caractère une étrange bizarrerie. Elle est aujourd'hui très capricieuse dans ses idées et dans tous les actes de sa vie. Son appétit est souvent fantasque; quelquefois elle mange démesurément; dans d'autres circonstances elle s'impose une diète absolue qu'elle motive par la répugnance que lui inspire la cuisine familiale qui, pourtant, a une réputation généralement très vantée par les habitués de la maison. Ces perturbations, plus fantaisistes que réelles, intermittentes dans leur manifestation, sont les seules qu'on rencontre dans ses antécédents gastriques. On ne peut vraiment pas les considérer comme des signes prémonitoires annonçant la venue prochaine de la neurasthénie gastro-intestinale qui atteignit plus tard cette jeune malade et dont je vais dès à présent exposer les causes principales et les traits essentiels.

Mon intéressante névropathe rencontra, dans une de ces nombreuses réunions mondaines qu'elle fréquentait assidûment, un homme spirituel et charmant qui lui inspira une très vive sympathie. Nos jeunes gens eurent de fréquents entretiens émaillés de déclarations amoureuses; et dans l'un d'eux, plus mouvementé que les autres, ils résolurent d'un commun accord de demander au mariage la consécration de leurs sentiments. La jeune fille, dans un moment d'abanbon ou d'exaltation, manifesta ce désir à ses parents. Mais le père, obéissant peut-être à une sorte de pressentiment et désirant d'ailleurs avoir sur cette affaire capitale l'avis de ses meilleurs amis, ajourna sa réponse définitive. Le sursis demandé par lui touchant à sa fin, il se laissa vaincre par la tendre affection qu'il avait pour sa fille; il accorda son consentement. Le mariage eut lieu. Malheureusement la lune de miel fut très courte et les jours de bonheur entrevus dans un rêve délicieux n'eurent qu'une durée éphémère.

La jeune femme, quelques jours après avoir organisé son installation nuptiale, reçut une lettre dans laquelle un bijoutier bien connu lui apprit que son mari s'obstinait à ne pas payer un collier de perles qu'il voulait offrir comme rançon à une ancienne maîtresse avec laquelle il avait longtemps vécu. Elle se rendit chez le joaillier récal-

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citrant qui, en mercanti fort habile et peu soucieux de respecter son secret professionnel, donna sur cette affaire scandaleuse des renseignementsdont la précision plongea la jeune femme dans une profonde stupeur. Ses parents furent aussitôt prévenus; ils entreprirent une enquête sérieuse dont les révélations firent craindre l'intervention désobligeante du parquet. Sur le conseil d'un avoué, ils demandèrent le divorce des deux époux ; il fut prononcé contre le mari.

Ce récit ressemble à un de ces faits divers qu'on lit dans tous les journaux quotidiens et qui figurent fréquemment dans les annales de la médecine ; les praticiens les consultent quelquefois pour découvrir les causes efficientes d'une maladie qu'on n'ose pas leur avouer.

Cette succession d'événements provoqua chez la jeune femme une grande perturbation morale et une détresse physique très accentuée. Elle resta plusieurs jours allongée dans son lit, ne parlant pas, mangeant à peine et paraissant ensevelie dans une profonde tristesse. Rien ne pouvait éveiller son esprit et captiver son attention. Elle se plaignait seulement dune gène constrictive fixée autour de la nuque, de douleurs rachidiennes particulièrement localisées dans la région sacrée et d'une grande faiblesse musculaire toujours très prononcée dès les premières heures du jour. De temps en temps ses facultés intellectuelles, visiblement engourdies, semblaient sortir de leur torpeur pour laisser le champ libre à des perversions sensitives qui se manifestaient par des troubles nerveux très fugitifs, par une excitabilité sensorielle assez pénible et par des lamentations entrecoupées qui trahissaient vaguement les craintes que lui inspirait sa triste situation.

Les antispasmodiques, les nervins, une alimentation appropriée, des frictions générales et quelques fortifiants bien choisis apaisèrent ces premiers troubles, qui furent considérés avec raison comme l'expression d'une neurasthénie cérébro-spinale à son début.

Le médecin de cette intéressante malade, après avoir reconnu l'heureuse modification de ces désordres nerveux, s'aperçut bientôt que la neurasthénie avait envahi le nerf grand-sympathique et localisé ses effets sur toute l'étendue du tube digestif.

L'appétit était à peu près nul; la langue avait l'aspect saburral et présentait une teinte blanchâtre très prononcée. L'estomac, assez distendu, atteignait la région ombilicale. Les gaz accumulés dans ce viscère occasionnaient une véritable salve d'éructations; des renvois légèrement acides provoquaient des sensations de chaleur qui, parfois, s'étendaient jusque dans le pharynx.

Le rein droit palpé avec soin paraissait assez éloigné de son point d'attache. Le foie, obéissant à une tendance mobilisatrice, dépassait les fausses côtes de quelques centimètres et révélait les signes d'une congestion indolente. L'intestin, dilaté d'une façon irrégulière recouvrait une partie de la région pubienne; le colon transverse donnait à la palpation ces traces de rigidité par diminution de calibre que Glénard a notées dans l'entéroptose et s'effondrait, pour ainsi dire, vers les parties inférieures de l'abdomen; le ccejum accusait dt-s phénomènes de fermentation aisément découverts par les manœuvres d'un habile doigté ; le rectum frappé d'atonie conservait obstinément dans son ampoule les matières excrémentielles et provoquait ainsi une constipation invincible. Les substances expulsées prenaient la forme de scybales et avaient une couleur grisâtre que permettait de soup-" çonner la teinte sub-ictériqne répandue sur la peau de la jeune patiente. Les urines étaient peu abondantes et laissaient au fond du vase un dépôt assez sombre ; elles renfermaient de l'urobiline. Dans le sang on constata la présence de pigments biliaires qui fit craindre une insuffisance hépatique et même ce syndrome que les Drs Gilbert et P. Lereboullet ont si bien décrit sous le nom de cholémie. Ces appréhensions eurent une très courte durée et disparurent complètement le jour où de nouvelles analyses chimiques, très rapprochées des premières, permirent de constater que les urines et le sang avaient recouvré toute leur pureté.

La famille de la malade justement préoccupée de cette situation anormale désira une consultation immédiate. Les médecins appelés, après avoir fait toutes les investigations nécessaires, reconnurent qu'ils étaient en présence d'une neurasthénie essentielle manifestement localisée dans les voies gastro-intestinales.

Ils conseillèrent des purgatifs salins à dose presque infinitésimale, des nervins, des toniques, des amers et des alcalins discrètement administres; ils prescrivirent en même temps un régime alimentaire exclusivement composé de lait, d'oeufs, de légumes et de viandes blanches ; ils complétèrent leur ordonnance en recommandant l'usage quotidien de frictions alcooliques pratiquées sur la colonne vertébrale et le port régulier d'une ceinture abdominale. Plusieurs ceintures confectionnées d'après les indications pratiques les mieux conçues furent essayées en pure perte ; aucune d'elles ne put être supportée. On les remplaça par des ceintures humides, mouillées d'abord avec de l'eau chaude et finalement trempées dans l'eau froide. Cette substitution produisit des résultats satisfaisants.

On eut ensuite recours aux ablutions générales exécutées très rapidement avec une éponge imprégnée d'eau rafraîchie, suivies de frictions méthodiquement pratiquées après lesquelles la malade se mettait dans son lit où elle ne tardait pas à éprouver un très grand bien-être qui l'invitait à dormir.

Après quelques semaines de ce traitement il se produisit une heureuse amélioration; et pour la compléter on lui conseilla de suivre un traitement hydrothérapique. Je lui administrai tout d'abord quelques douches tempérées afin d'apaiser l'excitation nerveuse de la malade et pour calmer les palpitations cardiaques qui troublaient souvent son sommeil. J'eus recours ensuite aux douches à température variable que je rafraîchissais presque toujours à la lin de l'opération. Je parvins peu à peu à lui faire supporter de courtes douches froides qui ranimèrent sa vitalité sans offenser la sensibilité de ses nerfs. Je continuai, bien entendu, l'usage des ceintures humides ; et pour amoindrir l'acuité des douleurs abdominales je dirigeai sur la région où elles se trouvaient localisées, des douches écossaises que je complétais toujours par une courte aspersion lancée sur tout le corps. Plus tard, je substituai à la douche écossaise la douche alternative qui, par ses projections rapidement entrçcoupées d'eau chaude et d'eau froide, parvint à rendre à l'appareil digestif tout entier, ainsi qu'à ses annexes la tonalité que la neurasthénie avait presque totalement éteinte.

Il fallut plus de cinq mois de ce traitement pour obtenir la guérison de cette intéressante malade qui, pour compléter sa cure et se mettre à l'abri de toute rechute, déploya une énergie morale très méritante.

Débarrassée de toutes ses angoisses neurasthéniques, cette névrosée assurément intéressante, dut songer à son avenir qui lui parut très assombri. Ne voulant pas accepter l'éventualité d'un nouveau mariage, elle cherchait la voie qu'il fallait suivre pour donner à son existence une direction conforme à son caractère, à ses idées et à ses goûts. Elle fit part de ses préoccupations à des amies de sa famille dont l'austérité et la bienveillance lui offraient une garantie rassurante et les pria de l'aider de leurs conseils. Après avoir examiné les particularités de cette situation difficile, elles rengagèrent à faire une retraite momentanée dans un couvent, en lui faisant espérer que ce refuge aurait le privilège d'augmenter les consolations que le temps apporte toujours à ceux qui ont beaucoup souffert. Notre névropathe déclina cette invite au noviciat et préféra devoir son apaisement à un

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travail intellectuel bien soutenu et à des occupations quotidiennes sérieusement et sagement réglées. Pour expliquer cette préférence, elle déclarait, en toute sincérité, que, ne voulant pas donner son amour à un particulier quel qu'il soit, elle éprouverait une grande satisfaction en le distribuant à tout le monde. Ce choix convenait à sa nature affectueusement expansive et ne lui semblait pas capable d'amoindrir ou d'étouffer les ressources de son esprit, le rayonnement de ses sentiments de tendresse et les élans de son cœur. Guidée par la moralité de ces principes salutaires elle se décida à consacrer sa vie aux œuvres de charité et se préoccupa surtout de découvrir les infortunes voilées qui ont toujours besoin d'un prompt secours.

Cette nouvelle existence, loyalement acceptée, transforma la jeune femme ; elle donna à son système nerveux un équilibre qu'il n'avait jamais connu, développa son énergie vitale, et lui apporta cette douce pacification que procure toujours l'accomplissement des actions bienfaisantes.

L'observation détaillée que je viens de transcrire est, à tous égards, extrêmement intéressante. Elle met tout d'abord dans une évidence parfaite les traits principaux qui caractérisent la neurasthénie gastrointestinale essentielle et démontre en même temps l'heureuse influence que l'association de l'hydrothérapie et de la psychothérapie exerce sur les perturbations physiques et morales de cette névropathie.

J'ai déjà fourni ces mêmes indications dans de précédents exemples en étudiant comment la neurasthénie, après avoir manifesté ses effets dans le système nerveux cérébro-spinal, se propage et se localise dans les voies digestives.

A cette place, je ne dois à tous ces faits déjà analysés qu'un simple rappel. Je pourrais citer un très grand nombre de cas de neurasthénie gastro-intestinale essentielle ; mais ils ont entre eux une si grande ressemblance qu'il me semble inutile de les transcrire, à moins de les présenter sous la forme réduite d'un simple raccourci indiquant sans détail les causes et les effets de cette névrose.

Type XXXIX. »

Il s'agit ici d'une jeune personne qui, au milieu d'un repas de famille, eut l'immense douleur de voir mourir subitement sa mère, succombant probablement à une embolie cérébrale. Cette affreuse commotion provoqua des crises nerveuses et surtout des troubles psychiques suivis de vomissements dont on ne put facilement se rendre maître. Bientôt tous ces accidents s'apaisèrent; ils furent remplacés

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