NEURASTHÉNIE ET DYSPEPSIE NERVEUSE JUXTAPOSÉES
Pour compléter l'exposé des relations de la neurasthénie avec les diverses maladies du tube digestif, je dois signaler celles qui existent entre la névrose de Beard et ce syndrome pathologique bien connu que l'on désigne sous le nom de dyspepsie nerveuse. Elles ont été recherchées avec une grande ténacité par beaucoup de médecins et notamment par Charcot, Bouchard, Hayem, A. Robin, Gilbert Ballet, Bouveret, Mathieu, Linossier, M. de Fleury, etc., etc.. Ces éminents confrères se sont surtout préoccupés de savoir si la neurasthénie doit être considérée comme une cause de la dyspepsie ou s'il convient de l'envisager comme un de ses effets. Cette question de pathogénie a été bien diversement tranchée. Les solutions proposées ne sont pas uniformes; chacune d'elles semble obéir aux tendances de l'esprit qui les a conçues. Le docteur Gilbert Ballet les a jugées avec autant de lucidité que de sagesse.
Il croit volontiers que chez un grand nombre de malades atteints d'épuisement nerveux ou de neurasthénie la dyspepsie n'a que la valeur d'un symptôme, mais d'un symptôme important puisqu'il est susceptible de contribuer pour une large part à l'entretien de l'état névropathique. Il pense aussi que dans quelques cas le trouble des fonctions digestives a été la cause primordiale du développement de la neurasthénie, et c'est contre lui que doit être dirigé le principal effort thérapeutique.
C'est en m'inspirant de cette précieuse appréciation que j'ai pu essayer de fixer la chronologie et d'établir la filiation des manifestations morbides qu'engendre l'alliance de la dyspepsie nerveuse et de la maladie de Beard. J'ai déjà soulevé cette question au commencement du chapitre VII. Ici, quelques lignes vont me suffire pour mieux préciser ma pensée.
La neurasthénie peut, comme la plupart des névroses et comme certaines psychoses, engendrer des troubles digestifs caractérisés le plus souvent par de l'atonie gastro-intestinale, et par des perturbations intéressant les nerfs sensitifs et les glandes de l'appareil digestif. Ces troubles constituent la dyspepsie neurasthénique qui réclame, à peu près, le même traitement hydrothérapique que la névrose dont elle est un important symptôme.
Dans certaines circonstances les désordres gastriques semblent dominer la scène morbide et sont les premiers à faire leur apparition. Cette dyspepsie primitive détermine des accidents névropathiques auxquels viennent se surajouter les perturbations caractéristiques de la maladie de Béard. On admet alors que la neurasthénie est une
expression symptomafique de la dyspepsie et que sa guérison es! subordonnée à celle de l'affection gastrique qui a provoqué son explosion. C'est surtout le cas lorsque cette affection prend un caractère essentiel ou indépendant qui semble la mettre à l'abri de toute influence causale.
La dyspepsie fonctionnelle ou nerveuse, comme on l'appelle souvent, agit incontestablement sur les centres nerveux encéphaliques et détermine, par des procédés différents, des modifications hislologiques qui préparent l'avènement de la neurasthénie. Lorsque la dyspepsie est dominée par des phénomènes d'hypéresthésie gastrique, elle développe dans la muqueuse de l'estomac des impressions sensitives que les nerfs centripètes conduisent par voie directe ou réflexe dans les régions encéphaliques. Quand ces impressions se concentrent dans les centres les plus importants, elles pervertissent l'irritabilité de leurs tissus et engendrent cette forme de neurasthénie que j'ai décrite sous le nom de neurasthénie d'origine périphérique ou réflexe.
Lorsque la dyspepsie résiste longtemps au traitement qu'on dirige contre elle, l'organisme s'affaiblit progressivement et devient le siège de troubles de nutrition qui compromettent sa sécurité. Les centres nerveux succombent à leur tour à cette double influence ; ils perdent leur force sensitivo-motrice, ne peuvent plus régler leurs échanges ou leurs mutations nutritives et finissent par donner naissance à une neurasthénie qu'on peut considérer avec raison comme une neurasthénie symptomatique.
L'évolution de ces diverses formes de la maladie de Beard n'a pas toujours l'apparence simple que je viens de signaler; elle a parfois un aspect très énigmatique qu'on observe surtout quand la dyspepsie est la conséquence d'une affection organique de l'appareil digestif ou des viscères situés dans son voisinage.
Pour résoudre ce difficile problème de pathologie il est indispensable de soumettre le malade à des investigations précises sans lesquelles on ne peut établir qu'un diagnostic incertain. Il devient nécessaire de déterminer, par une palpalion et une percussion bien exécutées, la forme, la capacité, la position de l'estomac ou des intestins. On doit aussi pratiquer des sondages habiles, faire des analyses chimiques souvent renouvelées pour connaître la qualité ou la quantité des matières solides et liquides contenues dans les voies digestives, tenter des repas d'épreuves, pratiquer toutes les opérations que réclame le chimisme stomacal, et apprécier exactement la
valeur fonctionnelle des muscles et des glandes du tube gastrontestinal.
Après avoir fait ces délicates recherches, le problème n'est pas encore absolument résolu ; il faut se demander encore si la dyspepsie n'est pas le résultat d'une lésion cachée dans les replis de la muqueuse digestive, comme une tumeur ou un ulcère par exemple que le plus souvent la chirurgie est seule capable de découvrir.
Il faut aussi tâcher de reconnaître si cette même dyspepsie n'est pas due à une maladie du foie, des reins, de la vessie et d'autres organes limitrophes, capable de troubler les fonctions de l'estomac et de participer ainsi au développement de la neurasthénie symptomatique dont je viens de parler.
Il me reste encore à signaler d'autres maladies qui peuvent engendrer la dyspepsie et. par son intermédiaire, déterminer les symtômes de la maladie de Beard. Je citerai notamment celles qui dépendent d'une altération du sang ou de nos humeurs, d'une intoxication venant du dehors ou développée dans nos organes, d'une maladie microbienne ou infectieuse, d'un état diathésiqueou distrophique ou simplement d'une prédisposition héréditaire ou acquise profondément ancrée dans notre organisme. Il est indispensable d'être édifié sur les influences nocives que ces affections peuvent exercer sur le développement ou l'entretien de la maladie de Beard pour être en mesure de donner au traitement de cette névrose une direction rationnelle et salutaire.
Il me reste, pour terminer l'exposé des principales relations qui existent entre la dyspepsie et la neurasthénie, à signaler certains cas qui sont dignes de captiver l'attention des médecins. Il arrive parfois que ces maladies apparaissent presque à la même heure et donnent lieu à des phénomènes conjoints dont il n'est pas toujours facile de découvrir l'enchaînement. Pour résoudre ce problème, il faut anatyser les divers symptômes de cet ensemble pathologique et chercher à savoir la date de leur apparition. Si on parvient à deviner leur ordre de succession et à établir leur véritable chronologie, la question est bien près d'être résolue. Pour donner à ces investigations une grande portée, il faut s'enquérir s'il n'existe pas dans le présent et dans le passé du malade des signes révélateurs capables d'éclairer son histoire pathologique. Si l'on apprend que le patient a manifesté dans son existence des troubles digestifs plus ou moins accentués, il est presque permis de supposer que la dyspepsie forme le premier acte de cette scène morbide et tient sous sa dépendance les désordres variés