LA FOLIE SADIQUE
Les massacres de septembre ont été, le résultat d'une panique. Plutôt que la réalisation d'un plan machiavélique, ce fut Taffolement d'une population secouée par le grand frisson de la peur, entendant le tocsin et le canon d'alarme, se croyant menacée par les aristocrates prêts à sortir des prisons, alors qu'elle se sentait abandonnée par les Girondins. C'est dans un fleuve de sang qu'elle allait éteindre sa terreur, transmuée en fureur sadique.
11 est d'observation courante que, lorsque la foule retourne à l'animalité, en donnant libre cours à ses instincts homicides , elle tombe aussitôt dans le stupre le plus violent. Cette loi générale est confirmée par de nombreux exemples historiques ; la férocité et la luxure sont cousins germains, dans l'arbre généalogique des passions humaines. Comme Tindividu dégénéré, qui attriste la poésie de l'amour par les tourments et par le sang, la foule augmente la lâcheté de l'assassinat par les offenses contre la pudeur, et cette folie obscène trouve parfois dans le cannibalisme le dernier degré de l'abjection.
16 LA NÉVROSE RÉVOLUTTONNAÎRE
Peut-on donaer une explication plausible de celte corrélation entre la cruauté et le sadisme? Faudrait-il ne voir dans cette parenté qu'un vestige du temps passé, où Tamour se gagnait de haute lutte, comme chez les bêtes fauves ? Le plaisir de faire souffrir Tètre qu'on aime serait, dès lors, purement atavique (1). Cet instinct renaîtrait dans la foule, aussi bien que dans un individu, puisqu'un corps social est une unité possédant sa mentalité propre, ses tares et son caractère particulier. Cette hypothèse ne satisfera peut-être pas complètement les psychologues. Bornons-nous donc à constater l'universalité de cette loi, sans chercher à en pénétrer la cause secrète.
Un fait reste acquis, c'est que Tamour et le sang provoquent au cœur de l'homme une griserie commune, où s'éteignent les dernières lueurs de la raison ; la brute déchaînée est cruelle et jouit, dans son égoYsme luxurieux, des violences et des tortures infligées à ses ennemis, «c Le sadisme, a écrit un spécialiste autorisé, est remarquable par ce fait, que le penchant sexuel se manifeste par le désir de battre, de maltraiter et d'humilier la personne aimée (2). » Cette définition nous paraît, comme à d'autres (3), exclusive, car le plus souvent Tamour ne joue aucun rôle dans ce genre d aber-
(1) LoMBROso, L* homme criminel,
(2) D' MoLL, Des perversions de Vinstinct génital ; Paris, 1891 traduction Homme et Pactet.
(3) D^ LAs&F.nnw., La perversion sadiqne; Th. Bordeaux, 1898.
LES INSTIIS'CTS DE LA FOULE 17
ration ; de plus, celle-ci peut s'exercer sur une personne quelconque, femme ou enfant, vivante ou morte, même sur un animal. Nous adopterions donc de préférence cette définition : « Le sadisme est une perversion sexuelle, caractérisée par le désir de tuer, de maltraiter, d'humilier ou de souiller l'être qui est l'objet du désir génésique, et Taccomplissement de ce désir est toujours nécessaire et parfois suffisant, pour produire chez le perverti la satisfaction sexuelle (1). »
Dans cette perversion, — nous y insistons, — la volupté et la cruauté se trouvent associées : c'est ce qui la caractérise. Aussi n'est-ce pas seulement pendant la période révolutionnaire que s*est exercée la folie sadique. Chaque fois que le peuple s'est trouvé emporté dans un remous formidable, guerre ou émeute, on a pu noter des cas typiques de cette psychopathie sexuelle.
Dès que la foule répand le sang, elle éprouve d'abord une nausée ; si elle ne s'arrête pas et si elle surmonte son premier dégoût^ elle se délecte passionnément et s'acharne sur sa proie, comme un alcoolique sur sa victime. Elle frémit alors de jouissance voluptueuse.
Que ce soit aux exécutions des lépreux (2), aux
(1) Labserre, th. cit.
(2) Sous Philippe le Loug^ la populace mil n sac les léproseries et les juiveries... « El faisoit le commun peuple cette justiche sans apeller ne prevost ne bailli, et quand il les avoit enclos en leurs maisons, ils boutoient le feu dedans. J> Les tortures les plus extravagantes leur furent infligées. CeUe folie monta de classe en classe , et &e communiqua bientôt par contagion à toutes les parties du peuple,
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Vêpres Siciliennes, à laSaint-Barthélemy, aux prisons de Septembre, plus récemment aux boucheries d'Arménie et aux assommades des Juifs algériens, cet instinct se réveille toujours avec la même àpreté. Profanations de cadavres, mutilations, viols, cannibalisme, telle est la conséquence inévitable de ces explosions de rut sanguinaire.
Les massacres de la Saint-Barthélémy ont été féconds en incidents de cette nature. C'est d'abord la mutilation du cadavre de Coligny, à qui des forcenés coupent les mains et les pieds, arrachent les parties génitales, et processionnent jusqu'à Montfaucon, en érigeant au bout de leurs piques ces horribles trophées.
C'est la profanation du corps du protestant Quellenec, égorgé dans la cour du Louvre, et que l'escadron volant de Catherine dépouille de ses chausses, pour s'assurer de sa virilité contestée.
Ce furent, à chaque coin de rue, des arquebusades, des pistolétades, des coups de poignard ou de massue» des assommades et des égorgements. Les massacreurs, ivres de sang, éprouvaient une volupté indicible à poursuivre leur œuvre de mort, tout comme, trois siècles plus tard, les septembriseurs jouiront de leurs atrocités.
Les protestants n'eurent rien à envier aux catholiques sous ce rapport : en 1568, à la prise de Niort, ils s*em-
aux bourgeois, m\\ seigneurs, aux officiers roj'aux, au roi lui-même. ( H . CviDOz, MvlnsinC'
parèrent d'un prêtre, lui ouvrirent le ventre, lui coupèrent le sexe, et en souffletèrent les autres prêtres. Puis, venant à une femme qui pleurait son mari égorgé, ils la bourrèrent par le vagin de poudre à canon, et y mirent le feu, « la faisant par ce moyen, dit un contemporain, crever et jaillir les boyaux )>.
Des outrages de môme nature furent réservés à la marquise de Cœuvres, la mère de la belle Gabrielle.
En ces temps troublés, il suffisait d'une étincelle pour raviver le feu sadique, qui couvait toujours dans Fâme des foules. Aussitôt après la mort de Henri lY, le corps de Ravaillac fut mis en morceaux par la populace, qui mangea sa chair (i). Plus tard, lorsqu'une intrigue de palais précipita du pouvoir le maréchal d'Ancre et retendit raide mort au pied d'un escalier du Louvre, sa veuve prit des dispositions pour l'ensevelir décemment. Le lendemain des obsèques, la foule se rua sur la tombe, à peine refermée, déterra le cadavre, le traîna par les ruisseaux, le pendit, puis le décrocha et vint le présenter au jeune Louis XllI.
Dans Fexaltation de sa vengeance, un homme fit griller le cœur de Concini sur des charbons et le
(1) c La vengeance que le peuple a pris de ce traître (dit Gospeau, dans son Oraison funèbre de Henri IV) et la sainte rage qui l'a porté à s'achai'ner sur son corps dépecé et le déchirer en mille autres pièces» mais à manger sa chair toute crue, nous impose silence... Le fer, le soufre, le feu, les tenailles, mille morts amassées en une, le corps du parricide mis en quartiers, ces quartiers déchirés en mille autres parties, ne peuvent contenter la juste douleur du peuple. »
mangea (i), ce pendant qu'un autre mettait les oreilles aux enchères ; finalement, les restes déchiquetés du malheureux étaient jetés à la Seine.
Les guerres ont également le pouvoir de développer le sadisme chez la bête humaine. Jusqu'à nos temps modernes, les vainqueurs traitaient la population d*un pays conquis de la façon la plus cruelle. Il n'y a pas si longtemps que le pillage des villes enlevées d*assaut a été interdit par le code usuel et le droit des gens. Aussi l'histoire militaire fournit-elle de nombreux exemples de cette connexion étroite entre la cruauté et la luxure.
Le grand Condé, le César Borgia du xvii« siècle, lâchait ses troupes sur la campagne. Il était aisé de reconstituer ritinéraire qu'il avait suivi : on ne rencontrait, partout
(1) A plusieurs reprises, au cours de l'histoire des peuples, on rclove des cas d'anthropophagie ; c'est a]oi*s que l'exaltation populaire est à son apogée ; elle confine à la vésanic pure.
Au siège de Lcydcn, un matelot zélandtiis mange le cœur d*un Espagnol.
En 1581, les insulaires de Tercèrc mangent le cœur de leurs ennemis, les Espagnols.
En 1647, à Naples, le peuple égorge les malades de l'hôpital Saintlacqucs ; une femme coupe la tête à l'un d'eux, lui fend Testomnc et Itii arrache le cœur. Un autre trempait du pain dans le sang de la victime et le mangeait.
Pendant le siège de Paris, on aurait mangé despAtés faits chez un pâtissier de la rue Vavin avec de la chair de mobiles tués à Tennemi ; mais c'est une légende que rien n'est venu jusqu'à présent confirmer. [Intermédiaire des chercheurs^ t. XIX et XXIII.)
OÙ il avait passé, que gens mutilés, membres épars, femmes coupées par quartiers, après avoir été violées, hommes expirant sous des ruines, ou percés de broqhes ou d'épieux. Quand les habitants se cachaient en quelque souterrain, les soldats brûlaient de la paille à l'entrée de leur cahute et les enfumaient comme des blai^ reaux (I).
Faut-il rappeler le pillage du Palatinat, où nos troupes commirent les pires excès ? L'invasion des Cosaques, en 1815, sabrant et violant les femmes (2), n'est-elle pas restée dramatiquement légendaire ? Tous ces exemples attestent à quel degré de bassesse peut descendre une foule, lorsqu'elle est sortie de sa voie normale.
C'est ce que Zola a admirablement décrit, dans cette page fameuse de Germinal^ pleine de brutal réalisme, mais d'une observation profonde et d'une vérité navrante, où il montre la foule, après avoir tué celui qu'elle haïssait, profanant son cadavre. « Les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un
(1) E. Pelletan, Décadence de la monarchie française.
(2) Quand on prit la Lorraine, les Croates brûlèrent Saint-Nicolas. Plusieurs des filles de ce couvent se retirèrent à GhAlons.
La plupart avaient été violées par les brûleurs de maisons, et comme il n'y avait pas moyen de nier, elles appelaient cela « souffrir le martyre». Faisant le récit de leur infortune a l'cvêque, il y avait telle qui disait l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre. — c Ah ! ce n'est rien auprès de moi, s'écria une autre, je l'ai souffert jusqu'à huit fois. — Huit fois le martyre ! s'écria l'évêque. Ah ! ma sœur, que vous avez du mérite ! »
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outrage, une sauvagerie qui les soulageât. On entendit la voix aigre de la Brûlé : « Faut le couper comme un matou. — Oui I oui ! Au chat ! au chat I » Déjà la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levacque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant dans un effort qui tendait sa maigre échine, et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle agita avec un rire de triomphe : <k Je Tai I je l'ai I »... La Brûlé alors planta tout le paquet au bout de son bâton et le portant en Tair, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes... ^ C'est à de pareilles scènes que nous allons assister, en nous reportant aux journées révolutionnaires. Toutes, même les plus glorieuses, comme le 14 juillet, furent souillées par des actes de sauvagerie, que seul le sa* disme des foules peut expliquer.
La prise de la Bastille fut le signal de cette explosion de perversion mentale. Surexcité par cette victoire inespérée, le peuple se rua sur ceux qu'il rendait responsables de ses misères. Le gouverneur Launay fut t-raîné dehors ; en sortant, il reçut un coup d'épée dans
Tépaale. Rue Saint-\ntoine, on lui arracha les cheveux; comme il cherchait à se garer des coups qui pleuvaient sur lui, il donna un coup de pied à un des hommes qui le tenaient. Aussitôt il est percé du fer des baïonnettes ; on le traîne dans le ruisseau ; Thomme qui a reçu le coup de pied est invité h lui trancher la tète : ce qu'il exécute sans sourciller. La tète est ensuite fichée au bout d'une fourche et le cortège se met en branle par le Palais-Royal et le Pont-Neuf, où Ton fait incliner le lamentable trophée devant la statue de Henri IV (1).
C'était la première fois que le peuple se délectait à la vue du sang et profanait le cadavre de ses ennemis. La nausée surmontée, il allait se laisser griser par cette volupté inconnue de lui : le 23 juillet, il exerçait sur l'intendant Foulon des tortures plus cruelles encore que sur le gouverneur Launay (2).
Ce n'était pas la populace, la lie de la société, comme on le croit souvent, mais dès citoyens bien mis, des
(1) Taine, Lex Origines de la France contemporaine.
(2) Reprenant à son compte les supplices en usage sous l'ancien régime, la Révolution eut souvent recours à l'exposition des têtes de suppliciés. On sait qu*à Paris, nombreux furent les cortèges où Ion promenait au bout d'une pique un trophée sanglant. En province, l'exemple fut fidèlement suivi.
Le 7 pluviôse an II, le prince de Talmont, le constituant Engulbant-Laroche, le citoyen Jourdain furent exécutés et leurs corps exposés, les deux premiers à la porte du château de Laval, le troisième à celle de la maison de sa femme.
Le 3 floréal an II, les tôtes de Thomas et de Doudain furent respectivement exposées sur le clocher de Loudéan et de Dampierre-Duchemin [îniermèdiaire^ t. XXX VI H.)
bourgeois en un mot, qui triomphaient dans ces cortèges sauvages et funèbres. « Dans cette férocité soudaine, il y avait un reste de peur. II y avait aussi la tradition de barbarie de Tancien régime (1). »
Certains hommes de bon sens déploraient ces inutiles excès (2). Babeuf écrivait à sa femme, au lendemain de l'assassinat et des mutilations de Foulon et de Berthier : « J'ai vu passer cette tête de beau-père et de gendre arrivant sous la conduite de plus de mille hommes armés ; le cortège a fait ainsi, exposé aux regards du public, tout le long du faubourg et de la rue Saint-Martin, au milieu de deux cent mille spectateurs qui Tapostrophaient et se réjouissaient avec les troupes de l'escorte, qu'animait le bruit du tambour. Oh I que cette joie me faisait mal ! j'étais tout à la fois satisfait et mécontent : je disais tant mieux et tant pis. Je comprends que le peuple
(1) Jaurès, Histoire socialiste : La Constituante.
(2) L'histoire des révolutions d'Angleterre présente les mêmes faits : dès le début du mouvement, cinq mille paysans de la province d'Essex s'arment de bâtons, de cognées, d'épées rouillées. Les voUà au nombre de 200.000. Ils arrivent à Londres. La consternation entre avec eux dans la ville. La Tour est forcée et prise d'assaut. Le sang y coule à flots. Cette conquête facile irrite la férocité des assiégeants. Ils se mettent à piller les maisons, et, tandis que les cadavres des victimes sont insultés sans pudeur, sur la place même où Ton vient de les égorger, deux têtes, détachées du tronc, sont portées en trioin> phe dans les rues, au bout de piques. (D'Orléans, Révolutions d'Angleterre,)
Il en fut de même dans les révolutions des Pays-Bas. Ces forfaits étaient l'ouvrage de la lie du peuple, qui agissait sans qu'on pût savoir qui l'animait, et quels étaient les secrets ressorts qui la faisaient agir. (Gérard-Brandt, Hist. de la Réforme des Pays-Bas,)
se fasse justice, j'approuve cette justice lorsqu'elle est satisfaite par ranéantissement des coupables; mais pourrait-elle aujourd'hui n'être pas cruelle ? Les supplices de tous genres, récartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares parce qu'ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu'ils ont semé ; car tout cela, ma pauvre petite femme, aura des suites terribles : nous ne sommes qu'au début ». Paroles prophétiques d'un cœur attristé qui, lui du moins, ne se laissait pas griser par Fivresse ambiante.
C'est surtout aux massacres de septembre que Tinstinct féroce de la foule ne connaissant plus aucun frein, sourde à la voix de la raison, la domine tout entière et détermine ses impulsions.
Pour bien comprendre la psychologie de ces tristes journées, il faut suivre de près le changement qui, depuis le 10 août, s'opérait dans Tâme révolutionnaire.
Après la victoire populaire, consacrant la déchéance de la royauté, une panique singulière s'était emparée des esprits, provoquée par les rapides progrès de Tinvasion prussienne. Longwy s'était rendue par trahison; Verdun, assiégé, ne pouvait pas tenir ; la route de Paris était ouverte : les royalistes feraient donc cause commune avec l'envahisseur ; c'en serait fait de la Révolution.
Une fois cette appréhension propagée dans Paris, les cerveaux fermentèrent : fallait-il que bourgeois et
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ouvriers, unis dans un même élan, allassent au-devant de Tennemi, laissant à la merci des aristocrates leurs femnaes et leurs enfants sans défense ? La première mesure de sécurité fut donc l'arrestation en masse de tous les suspects, mesure insuffisante : ceux-ci, du fond de leurs prisons, n'entretenaient-ils pas des intelligences avec l'étranger, et était-il sage de les laisser attendre sous les verrous la délivrance promise par Brunswick?
On voit comment, insensiblement mais fatalement, ridée du massacre vint hanter ces esprits saisis de panique.
Ce sentiment a été souvent la cause iirttiale de ces grandes boucheries humaines qui souillent l'histoire. Le sadisme ne se développe que secondairement ; c'est la vue du sang répandu qui enivre même les moins exaltés, réveille en eux la lubricité des voluptés cruelles.
Les massacreurs de septembre, dont les plus féroces constituaient la bande à Maillard, présentent une mentalité singulière par les incohérences et les contradictions. Ces sauvages n'étaient pas insensibles à la pitié, aux bons sentiments, à la justice même. Dans son délire extravagant. Maillard voulait que les aristocrates fussent tués dans des formes quasi-légales, après un simulacre de jugement rendu par le peuple souverain.
On sait comment s'exerça cette justice sommaire et les scènes inouïes, immortalisées par RafTet, qui se déroulèrent dans le prétoire improvisé des prisons.
Pour éviter le spectacle des lamentations des condamnés, Maillard, au lieu de prononcer la sentence : A mort^ disait : Élargissez , ou : A V Abbaye^ ou : A Coblenlz. Ses hommes savaient ce que signifiaient ces mots : le pri* sonnier était, à la sortie de la salle, égorgé, poignardé, sabré de mille coups.
Rarement, c'était Tacquiltement : alors, avec quelle joie les exécuteurs saluaient celte marque de clémence!
Un aristocrate, Jourgniac de Saint-Méard, présente à ses juges un certificat de civisme et déclare que sa conduite, toujours exempte de reproches, lui a valu l'amour de ses soldats. Il est gracié par Maillard. Aussitôt éclatent des cris frénétiques : Vive la Nation ! Le prisonnier passe de bras en bras ; chacun lui donne Taccolade. Un autre acquitté est reconduit jusque chez lui ; les féroces septembriseurs, devenus de véritables agneaux, veulent être témoins de la joie de sa famille ; peu d'instants après, ils retournaient au carnage !
Du nombre des privilégiés qui eurent la vie sauve, fut le propre frère de lait de Marie-Antoinette, qui a conté plus tard quelles avaient été ses transes dans ces terribles journées. « Dès que les gardes, écrit-il, eurent fait tourner leurs chapeaux sur la pointe de leur sabre en criant : Vive la Nation ! nous fûmes applaudis à outrance; des femmes, me voyant en bas de soie blancs, arrêtèrent avec violence les deux gardes qui me donnaient le bras pour leur dire : Prenez donc garde, vous faites marcher monsieur dans le ruisseau. Elles avaient
raison, car il était rempli de sang. L'attention de ces mégères m'étonna d'autant plus, qu'elles avaient battu des mains avec fureur, lorsqu'on avait égorgé ceux qui me précédaient. »
C'est à l'église Culture-Sainte-Catherine qu'étaient en général conduits les acquittés du tribunal populaire ; aussi le peuple, dans son langage pittoresque, appelait-il ce lieu le Dépôt des Innocents (i). Ceux qui eurent la vie sauve furent peu nombreux, une cinquantaine au plus.
Par contre, les scènes de massacre furent véritablement répugnantes et confirment bien que la luxure et la cruauté étaient les deux seuls sentiments qui guidaient les justiciers. En voici un exemple entre cent :
« Dans la nuit du i a*u 3, on fit subir un hideux supplice à une femme. C'était une bouquetière bien connue du Palais-Royal, détenue pour avoir mutilé un garde française à la façon d'Abélard. La plupart de ces femmes et filles du Palais-Royal étaient royalistes, regrettant le bon temps, les nobles qui les payaient mieux. On supposa que celle-ci, royaliste autant que jalouse, avait voulu avilir un amant révolutionnaire, outrager en
(1} Lors du règlement des massacres de septembre, il fut payé, par mandat du 19 octobre 1792, une somme de 213 livres 12 sous, au sieur Leroulx, pour la nourriture des prisonniers de la Force déposés dans la sacristie de Saint-Louis-Ia-Culture. Un arrêté de la Commune du 11 septembre avait confirmé la nomination du sieur Leroulx en qualité de fournisseur du Dépôt des Innocents. (Cf. Fassy, Episode de r Histoire de Paris sous la Terreur, p. 24*25.]
lui la Révolution. On la punit par le sexe autant que possible : on lui passa un bouchon de paille dans les parties naturelles, comme on en met aux choses à vendre; la malheureuse s'agitant dans celte extrême douleur, on rattacha toute nue à un poteau, et on lui cloua les pieds; puis on lui coupa les seins et Ton mit le feu à la paille (i ). »
Le lendemain, ces mêmes hommes forçaient les portes de Thospice des femmes, la Salpétrière : « Ils commencèrent par tuer cinq à six vieilles, sans nulle raison ni prétexte, parce qu'elles étaient vieilles, puis se jetèrent sur les jeunes, les filles publiques, en tuèrent trente, dont ib jouirent avant ou après la mort. Et ce ne fut pas assez : ils allèrent aux dortoirs des petites orphelines, en violèrent plusieurs, dit-on, en emmenèrent même pour s'en amuser ailleurs (2) ».
Les égorgeurs, tour à tour juges et bourreaux, fauves déchaînés qui se jetaient sur leur proie sans défense, firent preuve du cynisme le plus inhumain. Ils buvaient (3)^ dans les moments de trêve, indifférents au
(1) MiCHBLÉrr, Histoire de la Révolution françaiMej cité par lé D^ Lasserrb.
(2) Dr Lassbrre, th, cit.
(3) Il parait avéré aujourd'hui que les septembriseurs étaient ivres; Animent-ils pu accomplir sans cela leur tâche sanglante ? Nous ne citerons, à l'appui de notre dire, que deux témoignages, mais il ne serait pas malaisé d'en recueillir d'autres.
Voici d*abord ce qu*en dit Montgaillard, dans son Histoire de Fyanee{i. 111, p. 190):
• Une centaine de sicaircs altérés de sang, ivres de rage, de vin, de
spectacle des victimes entassées dans les cours des prisons et dans les rues.
N'a-t-on pas dit que certains d'entre eux apaisèrent leur soif avec du sang humain ? C'est certainement là l'origine de la légende, qui a longtemps trouvé créance, de Mile de Sombreuil avalant un verre de sang d'aristocrate, pour sauver la tête de son père. Il est plus vraisemblable que la jeune fille fut simplement contrainte de boire, à la santé de la Nation, un verre de vin que lui présentèrent des mains ensanglantées (i). Mais le fait que la version première a pu être accréditée est la preuve que le sadisme ne fut pas étranger aux massacres de septembre.
Pouvait-il en être autrement, à cette heure exception^ nelle où toutes les passions, tous les instincts se heurliqueurs fortes mélangées d'une drogue particulière qui rendait furieux, armés de sabreSf de haches, de piques^ de pistolets et de baïonnettes, se réunissent au son du chant marseillais et demandent, aux cris de Vive la Nation ! qu'on leur livre tous les conspirateurs. »
Quelque suspect qu'il soit, Maton de la Varenne donne parfois d'utiles indications. Nous lui empruntons ce passage, que nous livrons à la réflexion du lecteur :
« Alors les massacreurs, accablés de fatigue et ne pouvant plus lever les bras, quoiqu'ils ne cessassent de boire de 1 eau-de-vie, dans laquelle Manuel avait fait mettre de la poudre à canon, pour entretenir leur fureur, s'assirent en rond sur les cadavres et reprirent haleine. Une femme,' portant un panier rempli de petits pains, vint à passer; ils les lui prirent et les mangèrent, en trempant chaque morceau dans les plaies de leurs victimes palpitantes. Ici la plume tombe des mains. » Hist. des événements qui ont eu lieu en France pendant /es mois de Juin^ juillet^ août et septembre 1792, par M. de la Varenne, p. 400-401.
(1) Cf., à ce sujet, la Chronique médicale, I*' février 1905.
tent dans le cœur de rhomme ? « Tour à tour animal doux et féroce, il pleure ou égorge (i) ». Nulle raison dans ce cerveau surchauffé par la fièvre, mais le délire extravagant, impulsif, et, comme conséquence, des actes de folie pure. La névrose révolutionnaire déchaîne ainsi des crises tefribles, inévitables lorsque les événements semblent les favoriser. Personne, pas même parmi les apologistes les plus enthousiastes de l'œuvre de la Législative et de la Convention, n'a approuvé les massacres de septembre. Jaurès lui-même convient que regorgement des prisonniers désarmés suppose un obscurcissement de la raison et de Thumanité. C'est parce que nous regardons cette sanglante bou*
(1) Au 10 août, la bande révolutionnaire s'était montrée très res-^ pectucuse pour le sexe. Ils sauvèrent non seulement toutes les femmes qui appartenaient au château, écrit Weber, le frère de lait de Marie* Antoinette, mais encore le médecin du roi, le D*^ Le Monnier. La manière dont celui-ci échappa ce jour- là aux massacres commis dans rintérieur des Tuileries mérite d'être rapportée :
« Pendant l'attaque du château, il n'était pas sorti de son cabinet et n'avait pas changé de costume. Des hommes, les bras teints de sang, heurtèrent rudement à sa porte ; il ouvrit : « Que fais-tu là ? dirent-ils, tu es bien tranquille I — Je suis à mou poste, répondit le vieillard. — Qui es-tu dans ce château ? — Je suis le médecin du roi. — Et tu n'as pas peur ? — Et de quoi 7 Je suis sans armes } fait-on du mal à qui n'en peut faire 7 — Tu es un bon d... ; tu n'es pas bien ici, d'autres pourraient te confondre avec le reste. Où vcuxtu aller ? — Au Luxembourg. — Viens, suis-nous et ne crains rien. » On lui fit traverser des haies de baïonnettes et de piques... — « Cama-' rades, criait-on devant lui, laisses passer cet homme ; c'est le médecin du roi ; mais il n'a pas peur, c'est un bon d..., et il an*iva ainsi saiH et sauf au faubourg Saint-Germain. J> Mémoires œncernant Marie' AnioineUe, par Weber, t. II ; Paris, 1882. p. 347-348.
chérie comme la poussée brutale des plus bas instincts de Tanîmal-homme, que nous sommes enclins, non à Texcuser, mais à la considérer comme Tœuvre de fous en délire.
On s'imagine aisément que, sous son vernis de civilisation, le citoyen moderne a effacé à jamais les sentiments de barbarie qu'il est le premier à blâmer chez ses ancêtres. Il suffit qu*il soit mêle dans une foule, pour que ces mêmes sentiments se réveillent, surtout lorsque cette foule est égarée par la passion religieuse ou politique.
Les crimes d'une collectivité anonyme, s'ils appartiennent à l'histoire, sont pour nous de précieux enseignements : nous pouvons faire notre profit de la cruelle leçon. Mais si nous les condamnons sans appel, de quelle sévérité ne devrons-nous pas nous armer contre ces hommes qui, froidement, logiquement, s'abrîtant derrière une parodie de justice, se sont faits les pourvoyeurs de la guillotine et ont eu soin de couvrir leur cruauté par un semblant de légalité? Est-ce que, devant la postérité, les Fouquier-Tinvilie et les Dumas ne portent pas une responsabilité plus lourde que les fous furieux de la bande à Maillard ?
Au moins ces derniers étaient conduits uniquement par leurs instincts de bestialité;nous allons en avoir une preuve saisissante, en exposant le douloureux martyrologe de celle qui expia si atrocement le crime d'être jeune, belle et aimée de la reine : on a deviné la princesse de Lamballe.