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LE MARTYRE DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE

La fuite de la famille royale à Varennes est l'événement le plus saillant de Tannée 1791. Entre autres personne3 de son entourage que la reine Marie-Antoinette avait mises dans la confidence de son projet, se trouvait la princesse de Lamballe, jadis surintendante de la souveraine et que la duchesse de Polignac avait récemment remplacée dans sa charge.

Il avait été convenu, entre la reine et son amie, que celle-ci se rendrait à Aumale, où se trouvait son beaupère, le duc de Penthîèvre, et que la reine écrirait à la princesse, dès qu'elle serait arrivée à Montmédy.

Le mardi 21 juin (1791), la princesse de Lamballe arrivait à l'endroit qui lui avait été désigné ; elle en reparlait presque aussitôt et le lendemain elle s'embarquait sur un navire anglais.

Le 25 juin, la famille royale était rentrée aux Tuileries, désormais transformées en prison.

Un mois après, Marie-Antoinette écrivait à sa fidèle amie celte lettre assez connue pour que nous nous contentions d'en reproduire un extrait :

XÉVR08B RÉVOLUTIONNAIRE o

« Je suis heureuse, ma chère Lamballe, de vous savoir on sûreté dans Télat affreux de nos affaires; ne revenez point; je sais bien que votre cœur est fidèle, et je ne veux pas que vous reveniez, je vous porte à tous malheur. Il est essentiel à ma tranquillité que nos amis ne se compromettent pas, car ce serait se perdre sans nous être utiles. N'ajoutez pas à mes inquiétudes personnelles rinquiétude pour ce que j'aime... (1) »

Un peu plus tard, la reine écrivait à la princesse :

« ... Je ne me fais aucune illusion, ma chère Lamballe, et j attends tout de Dieu. Croyez à ma tendre amitié, et si vous voulez me donner une preuve de la vôtre, mon cher cœur, soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne soyez bien parfaitement rétablie (2). »

A cette époque la princesse se trouvait en Angleterre, où, tout en négociant avec les hommes d'Etat anglais, qu'elle essayait d'intéresser au sort des souverains de France, elle se soumettait à un traitement, pour rétablir sa constitution fortement ébranlée.

Mais elle avait moins souci de son état que de ce qui se passait à la Cour durant son absence. Les lettres qu'elle recevait de la reine n'étaient pas faites pour dissiper ses alarmes. Le 4 septembre (1791), Marie- Antoinette lui écrivait :

«... Je suis bien triste et allligée ; le désordre ne cesse

(r Correspondance de Marie-Antoinette^ publiée par Vogt d'Hunols- TEiN ; Paris, Dentu, 1863.

'2 De Lkscurr, La Princesse de Lamballe, p. 262-263.

point. Je vois laudace s'augmenter chez nos ennemis, et le courage diminuer chez les honnêtes gens. On ne peut penser qu'au jour le jour, avec la crainte d'un lendemain affreux. Non, encore une fois, ne revenez pas, mon cher cœur. Ne vous jetez pas dans la gueule du tigre. J'ai déjà trop d'inquiétude pour mon mari et mes pauvres petits enfants. »

La princesse se désolait de ne pouvoir se rendre utile; elle demandait avec insistance de reprendre son poste auprès de la souveraine à laquelle elle était tendrement attachée, et qui s'appliquait de toutes les forces de son amitié à la dissuader d'un aussi dangereux projet.

« Ne revenez pas, ma chère Lamballe », ne cesse de répéter la reine... « Restez où vous êtes », écrivait à son tour le roi. « Le moment est trop affreux, je ne veux pas que vous vous exposiez inutilement », reprenait Marie- Antoinette.

Mais la princesse, de plus en plus inquiète, n'écoulant plus que son cœur, prit le prétexte d'une indisposition de son beau-père, le duc de Penthièvre, pour se rendre où son devoir l'appelait. Elle ne se doutait pas qu'en allant au devoir, elle se précipitait à Tabîme. Elle pressentait néanmoins qu'elle courait un risque mortel, puisqu'avant son départ pour la France elle rédigea son testament.

Le mobile qui poussa la princesse de Lamballe à venir, comme disait la reine, « se jeter dans la gueule du tigre », est, à n'en pas douter, son dévouement — un dévouement

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qui devait aller jusqu'au sacrifice de la vie — pour celle qu'elle afTectionnait. Nous avons sur ce point un témoignage formel.

« La seule amie qui lui restât encore (à la reine), écrit un mémorialiste (i) qui ne parle que de ce qu'il a vu ou entendu, était M"^° de Lamballe. Cette belle et bonne princesse était revenue d'Aix-la-Chapelle, pour consoler Marie-Antoinette de Tabsence de son autre amie exilée. En vain s'était-on jeté à ses genoux pour la dissuader de ce funeste voyage, — « La reine me désire, dit-elle, je dois vivre et mourir près d'elle. »

«c Cette bonne et dévouée princesse de Lamballe, dit ailleurs le même témoin, nous l'avons vu quitter une terre hospitalière, en dépit des prières de ses amis, pour venir soulager les peines et partager les dangers d'une reine qu'elle aimait, autant qu'elle en était chérie. »

Le 4 novembre 1791, M™* de Lamballe arrivait à Dreux, chez son beau-père, toujours souffrant. Elle en repartait le 18, dans la hâte qu'elle avait de rejoindre la souveraine, l'amie dont elle était depuis si longtemps séparée. Elle ne revint voir le duc de Penthièvre que le 6 mai suivant, mais une semaine à peine s'était écoulée, qu'elle reprenait son poste d'honneur et de péril.

L'occasion allait bientôt se présenter pour la princesse de montrer le courage et le sang-froid dont elle était capable.

(1) D'Allonville, Mémoires secrets, t. II (1838).

Le 20 juin, le peuple envahissait les Tuileries. M"® de Lamballe ne quitta pas la reine pendant cette fatale journée. « Toujours pendant cette longue scène, appuyée sur le fauteuil de la reine, elle ne semblait occupée que des dangers de cette malheureuse princesse, sans s'occuper des siens propres (1). »

Ce jour-là, le peuple faillit faire subir à Marie-Antoinette le sort qu'il infligeait, deux mois plus tard, à la princesse de Lamballe. a Les hommes, les femmes, les piques et les couteaux, les cris et les injures, tout se rue contre la reine. De ces cannibales, Tun lui montre une poignée de verges avec Técriteau : Pour Marie-Antoinette ; VïixxlTe lui présente une guillotine, Tautre une potence et une poupée de femme, l'autre, sous les yeux de la reine qui ne baisse point le regard, avance un morceau de viande en forme de cœur qui saigne sur une planche... (2) ». La fermeté de la princesse de Lamballe ne se démentît pas un instant dans ces tristes conjonctures. Seules, ses forces devaient la trahir, dans une circonstance où la volonté la plus ferme ne pouvait que fléchir.

Le 10 août, afin de délibérer sur le sort de la royauté, on avait, conformément à la Constitution, enfermé Louis XVI et sa famille dans la loge du logographe, située derrière le fauteuil du président. Cette pièce étroite, à peine éclairée, ne recevant de jour et d'air qu'à

(1) Souvenirs de la Comtesse de Ldge de Volude.

(2) De Concourt, Histoire de Marie- Antoinette,

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travers un épais grillage, était horriblement chaude ; de plus, l'atmosphère en était lourde et chargée (1). M"*« de Lamballe, d'un tempérament délicat, et sujette à des faiblesses, s'évanouit et dut être transportée aux Feuillants. Revenue à elle, elle exigea qu'on la reconduisit auprès de la reine ; elle voulait jusqu'au bout gravir son calvaire.

A la suite d'une délibération des plus orageuses, l'Assemblée décrétait que des logements seraient préparés aux Feuillants pour la famille royale. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que la surveillance des captifs y serait presque impossible, et il fut décidé qu'on les transférerait au Temple, où les mesures d'ordre pourraient être plus efficaces.

La famille royale arrivait au Temple le lundi 13 août, à sept heures du soir. M"« de Lamballe était du petit nombre de ceux qui accompagnaient les souverains.

Dans la nuit du 19 au 20, un arrêté de la Commune ordonnait de faire sortir du Temple toutes les personnes qui n'étaient pas de la famille royale : la princesse de Lamballe était visée par le décret. Conduite à la Commune, elle y fut soumise à un bref interrogatoire. On la laissa ensuite pendant plusieurs heures dans le cabinet d'un membre de TAssemblée.

A midi, on vint la chercher pour la conduire à sa nouvelle prison. M"« de Tourzel, qui était avec la princesse,

(1) G. Bertin, Madame de Laïuballe, p. 285.

a laissé de l'épisode un récit aussi poignant que véridique : « On vint alors, écrit-elle, nous chercher pour nous conduire à la prison de la Force. On nous fit monter dans un fiacre ; il était entouré de gendarmes, suivis d'un peuple immense. C'était dimanche; il y avait un oflicier de gendarmerie avec nous dans la voiture. Ce fut par le guichet donnant sur la rue des Balais, près la rue Saint-Antoine, que nous entrâmes dans cette triste prison. M'"*' de Lamballe, ma mère et moi, nous fûmes séparées. On nous conduisit dans des cachots différents... »

La prison où fut enfermée la princesse de Lamballe, était la Petite-Force (i).

Cette maison de détention renfermait 110 femmes ; parmi elles, on comptait un grand nombre de tilles pu-

(1) La Force comprenait deux bûliments : la Grande-Force, où l'op enfermait les prisonniers pour dettes, les militaires indisciplinés ou déserteurs, les personnes arrêtées dans les rues ou les lieux publics, se livrant à des rixes, ou faisant du tapage, et tous les suspects ou vagabonds sans aveu. Ce lieu de détention était plus particulièrement destiné aux bommes.

Quant à la Petite- Force, elle avait été établie, en 1785, pour recevoir les prostituées, jusqu'au jour où l'on convertit le couvent des Prêtres de la mission Saint- Lazare en maison de détention pour femmes.

La Petite-Force avait son entrée rue Pavée-au-Marais, n" 22 ; elle s*élevait sur une partie de l'ancien hôtel de Briennc. Une voûte sous laquelle étaient ménagées trois portes, surmontées de croisées étroites et grUlées, donnait accès dans la cour dite de la Madeleine : des bornes en pierre, reliées par des chaînes, défendaient l'approche du corps de biîtiment donnant sur la rue Pavéo. (P. Fassy, Episode de r histoire de Paris sous la Terreur.)

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bliques et de malheureuses créatures de tout âge, accusées d'avoir volé du linge ou de la vaisselle au château des Tuileries, dans la journée du 10 août et dans la nuit du 10 au il.

De ces cent dix femmes, neuf seulement étaient détenues pour motif politique. L'écrou de M™« de Lambalie portait : « Marie-Thérèse-Louise de Savoie de Bourbon- Lambalie. De l'ordre de M. Pétion, maire, et MM. les commissaires des 48 sections. »

A-t-on eu véritablement l'intention de sauver la princesse, et des démarches ont-elles été tentées dans ce sens? On dit que le registre d'écrou portait cette mention à côté du nom de la princesse de Lambalie : « Conduite le 3 septembre au grand hôtel de la Force. » Dans quel but cette translation? Pourquoi séparait-on la princesse de ses compagnes de captivité qui, pour la plupart, eurent la vie sauve? Il semble que la réponse soit facile : c'est qu'on avait décidé de l'immoler (1) !

Et pourtant, de combien de sollicitations certains membres influents de la Commune^ Manuel entre autres, furent-ils l'objet î En sa qualité de procureur-syndic, Manuel avait une influence prépondérante, et s'il résista, c'est, sans aucun doute, qu'il ne fut pas seul maître de régler la destinée de l'infortunée princesse. Grâceàlui,

(1) Il est facile de voir, en examinant cet écrou, écrit M. de Beauchesne qui Va eu sous les yeux, qu'une destinée particulière atteindrait cette malheureuse princesse ; Tabscnce de profession, les mots de Savoie et de Bourbon-Lamballej mis avec intention en saillie, tout semblait indiquer qu'un sort exceptionnel lui était réservé.

La Princesse de Lamballe.

{D*aprèM un croqaû de répoque.)

M"»®deSaint-Brice, alors dans un état intéressant, Pauline de Tourzel, et vingt-quatre femmes de haut rang avaient été relâchées. La princesse de Lamballe, à peu près seule, ne bénéficia pas de cette amnistie.

On prétend que le duc de Penthièvre, inquiet du sort de sa belle-fille, avait fait offrir à Manuel, par un de ses émissaires, une somme de 150.000 livres ; celui-ci aurait accepté TofTre et avait promis de faire mettre la princesse en liberté. Le vrai rôle de Manuel en cette circonstance pourrait bien avoir été celui que nous fait connaître un homme, très mêlé aux événements de cette époque et dont nous aurons d'autres occasions d'utiliser les dépositions, toujours empreintes de sincérité : nous voulons parler du médecin même de la princesse, le D*" Seiffert, dont l'un de nous possède le journal intime, resté jusqu'à ce jour inédit.

Le D^ Seiffert conte qu'il se présenta d'abord chez Pétion. Il lui représenta cnergiquement qu'il allait sanctionner le plus épouvantable des crimes.

. — « Le peuple de Paris, lui répondit ce personnage pusillanime, administre lui-même la justice, etjesuis son prisonnier {sic),

— « Le peuple de Paris, lui répliqua son interlocuteur, n'est pas le peuple français, et quelques habitants de la capitale ne sont pas tout Paris... Qui a donné le droit à un pareil ramassis de s'ériger ainsi en juges et de condamner à mort et de massacrer des prisonniers d'Etat? La plupart des gardes nationaux de Paris n'attendent

que Tordre écrit d'arrêter une telle entreprise, qui est aussi funeste pour la liberté qu'elle est honteuse pour un peuple civilisé.

— « Je ne dispose d'aucun pouvoir, interrompit Pétion ; je suis, je vous Tai déjà dit, prisonnier du peuple. Adressez-vous à ceux des chefs que le peuple ne contrôle pas. »

Danton ne fit pas au D^ Seiffert un accueil plus encourageant. « Le peuple français, lui dit-il sur un ton de menace, a ses chefs à Paris. Le peuple de Paris est sa sentinelle. Ce que celui-ci réalise aujourd'hui, c'est la mort de son esclavage et la résurrection de sa liberté. Celui qui tenterait de s'opposer à la justice populaire ne saurait être qu'un ennemi du peuple. »

Marat persifla gaiement le confrère dont il voulait bien reconnaître la valeur comme médecin, mais à qui il déniait toute clairvoyance en matière politique.

Ayant perdu l'espoir de fléchir les ctiefs du mouvement qui se préparait, le D*" Seiffert borna ses efforts à tenter d'obtenir la délivrance de sa cliente, la princesse de Lamballe. Il se rendit chez Manuel, dont il n'ignorait pas la grande influence sur la populace. « La faux de l'égalité, lui répondit cet orateur de club, dans le langage ampoulé qui lui était familier, doit être suspendue au-dessus de toutes les têtes des ennemis de la liberté du peuple. Les femmes sont souvent les plus dangereuses, et il est sage et prudent de ne pas faire d'exception en leur faveur. En vous mêlant d'une affaire où est en

LES INSTINCTS DE LA FOULE Alt

cause la fondation de la liberté et de l'égalité d'un grand peuple, vous risquez votre tête, et cela, pour avoir voulu faire montre d'une fausse pitié. Votre qualité d'étranger devrait vous imposer plus de retenue... »

Seiffert, pouruivant ses démarches, se présente chez Robespierre, dont il espérait émouvoir la sensibilité.

« Le peuple est trop juste, lui répondit cet hypocrite ambitieux, — c'est ainsi que le caractérise le docteur, — pour attaquer l'innocence. Vous n'avez pas autre chose à faire que d'attendre le résultat de sa Justice. Le peuple sait naturellement reconnaître l'innocence... Mais il ne peut cependant exprimer ses regrets de voir couler le sang de ses ennemis héréditaires... Je vois, poursuivit le fourbe, que vous portez un intérêt particulier à la femme Lamballe...

— « Si vous l'aviez rencontrée seulement une fois en société, vous vous expliqueriez l'intérêt que je porte à la princesse. Elle a un cœur exquis; c'est une véritable amie du peuple. Elle déteste la Cour, et ce n'est que parce qu'elle y était forcée par ses fonctions qu'elle est restée auprès de ceux dont elle dépendait... Je lui ai sauvé la vie comme médecin, je la connais à fond : elle mérite toute la sympathie des amis de la liberté. Vous jouissez d'une grande influence sur le peuple ; un seul mot de protection de vous peut la soustraire à tout danger, et vous gagner beaucoup d'amis par la reconnaissance.

— « Ce que vous me confiez avec tant de grandeur

d'âme me touche, interrompit le fourbe; je vais de suite faire tout ce qui est en mon pouvoir, pour qu'on mette votre protégée en liberté, ainsi que toutes les femmes qui sont emprisonnées avec elle. »

Une heure plus tard, un ancien domestique qui avait toute la confiance de Robespierre, et à qui Seiffert avait donné jadis ses soins, vint trouver le docteur et lui dit :

— « Vous vous êtes rendu aujourd'hui, je ne sais pourquoi, si suspect à Robespierre, qu'il me disait, très irrité : le docteur Seiffert n'est pas un ami de la liberté, mais il est secrètement l'ami des despotes ; il s'est trahi devant moi... »>

Seiffert rapporte ensuite qu'il alla trouver le duc d'Orléans, pour intercéder auprès de lui en faveur de la princesse.

<c Le duc, écrit-il, était invisible ; son nègre me confia « qu'il se tenait enfermé dans sa chambre. Je lui écrivis, a sans plus tarder, les lignes suivantes : ce Recevez-moi «chez vous; j'ai à vous confier des choses de la plus (( haute importance. » Le nègre revint et m'introduisit (( aussitôt chez son maître. Après avoir instruit le duc « du danger que courait la princesse de Lamballe, celui- -ci me dit ces paroles : C'est affreux! mais que puis-je « faire pour elle, étant moi-même presque prisonnier? « Pour l'amour du ciel, indiquez-moi un moyen de sau- « ver ma belle-sœur ! »

Seiffert engagea, dit-il, le duc à écrire à Danton, ajou-

tant qu'il se chargerait de faire parvenir lui-même la lettre à son adresse. Danton aurait, paraît-il, répondu au duc d'Orléans, qu'il ferait le nécessaire pour empêcher les massacres. On sait comment fut tenue cette promesse.

Sur ces entrefaites, survinrent les événements de septembre. La princesse de Lamballe n'était pas sans inquiétude sur son sort, pendant cette première journée des massacres, où cependant elle fut oubliée.

Le soir venu (2 du mois précité), elle se jeta sur son lit, accablée de fatigue et de préoccupations. Le lendemain matin, deux gardes nationaux entraient dans sa chambre et lui annonçaient son transfert immédiat de la Force à T Abbaye.

Elle répondit que, prison pour prison, elle préférait rester dans celle où elle était, que d'entrer dans une autre. Elle refusa de descendre et supplia qu'on la laissât tranquille.

Un des agents qui l'entouraient, — d'autres disent un des gardes nationaux, — lui ayant enjoint d'obéir, en ajoutant que sa vie en dépendait, elle répliqua qu'elle allait faire ce qu'on désirait, mais qu'on voulût bien se retirer quelques instants sur le palier, pour lui permettre de revêtir sa robe. Après avoir passé ce vêtement, elle rappela le garde, qui lui offrit le bras, et elle des

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cendit dans la chambre du concierge, pièce des plus étroites, où se tenait le tribunal improvisé qui allait la juger.

L'atmosphère y était irrespirable; des flots de gens s'y pressaient, les uns vociférant, les autres fumant, tandis que, par moments, on entendait les râles de ceux qui agonisaient près de là.

La délicate princesse, devant le hideux spectacle qui s'offrit tout à coup à ses yeux, tomba en syncope. Une de ses femmes de chambre lui prodigua des soins ; elle revint à elle, pour défaillir à nouveau, sous les clameurs qui s'élevaient. A peine fut-elle remise, que l'interrogatoire commença. Il ne dura que quelques minutes.

Hébert, procureur de la Commune, prit le premier la parole :

— Qui étes-vous?

— Marie-Louise, princesse de Savoie.

— Votre qualité ?

— Surintendante de la maison de la reine.

— Avez-vous connaissance des complots de la Cour au 10 août?

— Je ne sais s'il y avait des complots, mais je sais que je n'en avais aucune connaissance.

— Jurez donc, s'écrie alors le président; jurez la liberté, l'égalité, la haine du roi, de la reine et de la royauté I

— Je jurerai facilement les deux premiers, répond la

princesse ; je ne puis jurer le dernier, il n'est pas dans mon cœur.

Un assistant lui souffle alors tout bas : « Jurez donc ; si vous ne jurez pas, vous êtes morte I »

La princesse ne dit plus un mot, releva ses deux mains à la hauteur de ses yeux pour couvrir son visage, et fit un pas vers le guichet.

Le juge prononça les paroles sacramentelles : Qu'on élargisse *arfame!... C'était le signal de mort.

On a dit que Tintentiondu juge était de sauverla princesse ; que l'interrogatoire n'avait d'autre but que de lui tendre une planche de salut. Il est certain qu'il y avait eu un instant d'hésitation. Au moment où les deux individus étaient allés chercher la princesse, pour la conduire devant le tribunal, sur son refus de descendre, ils firent rendre compte de cette résistance imprévue aux officiers municipaux qui présidaient le tribunal sanguinaire de la Grande-Force. Ceux-ci se hâtèrent d'expédier un agent sûr à Pétion et à Manuel, pour savoir d'eux le parti qu'il fallait prendre à l'égard de la princesse.

La Commune était voisine et d'une communication facile et permanente avec la Force. Dès que le messager fut revenu, on donna avis aux citoyens de quitter leurs armes, de se placer parmi la foule qui entourait les cadavres des malheureux sacrifiés la veille, et d'y répandre le bruit de la trahison de la princesse avec la Cour, dans la nuit du 9 au 10 août. Cet ordre fut ponctuellement exécuté.

NÉVROSR névOLUTIOîCJÏATRK 4

Vers H heures, on entend les cris de : La Lambalk^ la Lamballe !

Quand les deux municipaux virent que la multitude réclamait sa proie, ils envoyèrent à nouveau chercher la princesse, avec ordre, cette fois, de la ramener de force.

On a prétendu que sa mort était résolue d'avance. C'est possible, mais il se peut aussi qu'une pièce compromettante, trouvée sur elle et dont nous allons parler, ait entraîné les dernières hésitations.

Le frère de lait de Marie-Antoinette, qui a laissé des Mémoires^ du plus captivant intérêt, écrit les lignes qui suivent :

« Je ne puis me refuser au pénible devoir de rapporter ici plusieurs circonstances peu connues qui accompagnèrent et qui suivirent la fin lamentable de la plus digne et chère amie de la reine.

« Trois lettres qui avaient été trouvées dans le bonnet de M""*^ de Lamballe au moment de son premier interrogatoire, rendaient sa perte presque certaine. Une de ces lettres était de la reine. Ce fait, dont il n'est question dans aucun des mémoires du temps, a été certifié par un officier de Mgr le duc de Penthièvre, qui avait, par l'ordre de ce prince, suivi la princesse à l'Hôtel de Ville. Il entendit distinctement un des commissaires dénoncer ces malheureuses lettres qui, en effet, furent découvertes. Cet infùme dénonciateur avait été attaché huit ans à la princesse, et comblé de ses bienfaits. »

Que la découverte de ces lettres ait influé ou non sur la décision prise par les septembriseurs, nous ne saurions trouver là matière à justifier un crime perpétré dans les circonstances les plus atroces que l'histoire ait jamais enregistrées.

Ces circonstances ont été maintes fois rapportées; mais il nous a paru que le temps était venu de dégager la vérité de tous les récits plus ou moins contradictoires, de toutes les versions plus ou moins fantaisistes de ce drame sanglant, dont la Terreur reste à jamais stigmatisée. Cette vérité, comment pourrions-nous mieux l'établir, qu'en faisant appel aux témoins oculaires de cette lamentable odyssée d*un cadavre odieusement mutilé, et sur lequel s'acharnèrent, avec une violence que seul peut expliquer le sadisme des foules, des misérables qui se sentaient assurés de l'impunité ?

Voici comment le secrétaire-rédacteur du Comité de sûreté générale (1) expose le premier acte du drame dont nous allons voir se dérouler les terribles péripéties.

« Quelques égorgeurs, ayant aperçu à la Force la princesse de Lamballe, la reconnurent pour la belle-sœur du roi des meurtriers, le duc d'Orléans. Déjà elle avait passé la porte comme libre, lorsque, par malheur, survient un chefégorgeur, qui, la reconnaissant d'abord, se

(1} Réuihuioiis de Senarti p. 44.

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rappelle que le roi des assommeurs a donné l'ordre de tuer et d'immoler à sa cupidité sa faible sœur. Il la fit rentrer, et mettant la main sur la tête de la victime, il dit : <c Camarades, cette pelote doit être dévidée ».

A ce moment, un des hommes qui l'entouraient, un certain Charlat, garçon perruquier de la rue Saint-Paul, tambour au bataillon des Arcis, imagina de lui enlever son bonnet avec la pointe de son sabre. Ivre de sang et de vin, il atteint la princesse au-dessus de Toeil : le sang jaillit et ses longs cheveux tombent sur ses épaules. Deux hommes, la tenant fortement sous les bras, Tobligèrent à marcher sur des cadavres. Comme elle chancelait à chaque instant, elle avait le soin de croiser les jambes, de manière qu'en tombant, sa pudeur n*eût rien à souffrir de son attitude (1).

De la foule des spectateurs se détache alors «un homme bien mis » qui, voyant les attouchements infâmes que se permettaient les assassins sur la princesse nue, et les efforts inouïs qu'au mépris de la mort dont elle était menacée, elle faisait, pour dérober au regard de ces enragés ce que la nature et la pudeur nous ordonnent de tenir caché, s'écria, dans son indignation : Rougissez^ malheureux^ et souvenez-vous que vous avez des femmes et des mères ! Il fut, à l'instant même, percé de mille coups et son corps déchiré et mis en pièces (2).

(1) P.-J.-B. NouGARET, Hist» des Prisant de Paris et des départe^ mentSy t. I, p. 145.

(2) G. Bertin, Madame de Lamballe, p. 32Q.

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Le sinistre cortège arrive dans l'espace étroit qui conduisait de la rue Saint-Antoine à la prison de la Force et qu'on nommait la rue des Ballets (i). Une demi-douzaino d'individus, postés à cet endroit, hasardent quelques cris de : Grâce ! Grdce / — « Mort aux laquais déguisés du duc de Penthièvre », s'écrie un des assassins, du nom de Mamin, qui tombe à coups de sabre sur ceux qui réclament Tindulgence pour la victime. Deux de ces dévoués serviteurs furent tués sur place ; les autres trouvèrent leur salut dans la fuite (2). Au même moment, un forcené du nom de Gharlat assénait sur la tète de la princesse, évanouie dans les bras des deux hommes qui la soutenaient, un coup de bûche, qui Tétendit sur une pile de cadavres.

Un autre scélérat, un garçon boucher du nom de Gri-

(1) Dans l'ouvrage publié par Firmin Didoi, Paris à travers les âges, tome II, la figure 42 représente la borne qui se trouvait à l'encoignure de la rue des Ballets et du Roi-de-Sicile, en face de l'entrée de la prison de la Force, borne sur laquelle la princesse de Lamballe eut la tête coupée.

D'après Fassy [op. ri/.), la prison de la Force était située exactement entre la rue du Roi-de-Sicile, la rue Culture et la rue Pavée. Le petit hôtel de la Force avait une entrée sur la rue Pavée-au- Marais, tandis que la porte du grand hôtel s'ouvrait sur la rue des BaUets, près la rue Saint- Antoine.

La Grande et la Petite- Force ont été détruites en 1847.

La borne où s'était consommé l'attentat resta, pendant toute la journée du crime, maculée de sang et des restes de chair. Ce fut la fille d'un perruquier de la rue des Ballets qui vint Téponger et la laver.

(2; Biographie Michaud, citée par de Lcscure, La Princesse de Lam- 2>a//«, sa uie, sa mort, p. 353.

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son, lui coupait la tête (I) avec son couteau de boucherie. On exposa ensuite le cadavre décapité aux insultes de la populace. Il resta plus de deux heures dans cette position, A mesure que le sang, qui coulait de ses blessures ou de celui des autres victimes qui gisaient à ses côtés, salissait son corps, des hommes apostés exprès étaient occupés à le laver, faisant remarquer sa blancheur à ceux qui se pressaient autour (2).

Il se passe alors des scènes de la plus révoltante lubricité, que noire plume hésite à retracer.

On coupe les mamelles de la malheureuse femme ; on ouvre son corps, dont on retire les entrailles. Un de ses assassins s'en fait une ceinture ; puis il lui arrache le cœur et le porte k ses lèvres (3) ; il le mordait même, ù ce qu'assure un témoin (4).

(1) D*aprôs Hervclin, tambour des canonnlers de la section des yialles, dont M. Â. Bégis a publié l'intéressante relation {Annuaire de la Société des Amis des Livres, 1891, p. 39 etsuiv.], ce serait un nommé Forguat, tambour-major de la gendarmerie, qui aurait coupé la tête de la princesse.

(2) Récit de Pcltier, dans de Lescure, op. ci/., p. 359-360. (S; V. Intermédiaire, août et septembre 1867, p. 300.

(4) M. Â. Bonnardot tenait d'un marchand de tableaux, dessins et estampes, le père Panier, qui occupait un modeste étalage sous le pavillon est de l'Institut, il y a quelque quarante ans, le récit suivant :

A l'âge de 10 ou 12 ans, il logeait chez un proche parent, commerçant du faubourg Saint-Antoine. Un jour, sur la brune, il vit entrer dans la cour de la maison un homme débraillé et mal affermi sur ses jambes, tenant i\ la main un sale plat d'étain où s*ctalait un lambeau de chair noirâtre. Sur la réquisition de cet homme, l'enfant appela son parent, et, dans la cour, s'établit ce dialogue, ici reproduit en

Tout ce que la férocité peut produire de plus horrible et de plus froidement cruel, écrit un autre contemporain (1), fut exercé sur M"™* de Lamballe. Lorsque la princesse fut mutilée de cent manières différentes, lorsque les assassins se furent partagé les morceaux sanglants de son corps, Tun de ces monstres lui coupa la partie virginale (2) et s'en fit des moustaches, en présence des spectateurs saisis d'épouvante et d'horreur (3).

D'après d'autres écrivains (4), on aurait chargé un

termes plus ou moins conformes à la réalité : d Citoyen, es-tu un vrai « patriote ? — Autant que toi, citoyen. — Alors, mors là-dedans. — « Que portes-tu là? — Ça ? c'est le cœur de la Lamballe. Ton coup • de dent prouvera que tu es Tennemi des aristocrates. — Je n'en ■ ferai rien et ne m'en croirai pas pour cela moins bon patriote. — « Alors, tant pis pour toi, si ça t'attiï-e du désagrément ! »

L'homme ayant déposé le plat sur l'appui d'une fenêtre, où l'enfant put considérer de près le hideux débris, se retira en un coin de la cour, et là — circonstance qui avait frappé l'imagination du narrateur, — il mit un temps fort long à évacuer les copieuses libations qu'il avait faites dans les diverses sections où il avait colporté son plat d'éloin.

(1) Mercier.

(2) Son cœur fut arraché, et un monstre, par un raffinement de barbarie la plus révoltante, lui enleva les parties génitales et les appliqua sur la garde de son sabre. Ce barbare égorgeur en fit parade pendant et après les massacres. {Mémoires de Senart, p. 45.)

(3; Paris pendant la Révolution^ par Mercier, t. I, Poulel-Malassis,

« Tout a été dit sur les indignes profanations qu'on a fait subir au cadavre de cette infortunée princesse. Mais les collectionneurs ne respectent rien. J'ai vu, il y a une vingtaine d'années, dans un château des environs de Liège (Belgique), conservées, toutes parcheminées, tendues sur un coussin de satin, les parties arrachées à la princesse de Lamballe. » Intermédiaire^ 10 juin 1894.

(4) Peltier et Bertrand de Mollevillc.

58 LA NÉVROSE RKVOLL'TIONNATRE

caaon avec une jambe détachée du tronc de Tinfortunée princesse !

Un citoyen,quipassaitpar hasard le 3 septembre (1792), rue Saint-Antoine, en face la Force, assista à toutes less phases du drame. Il vit sortir de la prison « une petite femme vêtue de blanc, que les bourreaux armés de toutes sortes d'armes assommaient i>. Il vit décapiter la jeune femme ; il suivit le hideux cortège, promenant dans tout Paris cette loque sanglante qui, hier encore, était la belle Lamhalle, cette adorable femme qu'on accusait d'avoir prostitué sa beauté à la Cour du ci-devant Veto.

Les meurtriers, traînant ces débris sanglants, parcoururent plusieurs rues. Arrivés au bout de la rue Sainte- Marguerite, ils s aperçurent que, « parmi le reste des vêtements qui couvraient encore le cadavre, il s'élevait une petite grosseur ». Vérification faite, c'était un portefeuille. Un tambour des canonniers de la section des Halles, du nom dllervelin (1), se le fit remettre et le porta, sans perdre de temps, au Comité de la section des Enfants-Trouvés.

Le président ouvrit le paquet, fit confrontation des pièces avec Tétatquele Comité venait d'en dresser; après quoi, il le restitua à Hervelin, en approuvant sa conduite.

De là, le même citoyen se rend à l'Assemblée législa-

(l) Son interrogatoire, devnnt le septième Comité de surveillance, « séant rue Avoye, section de la Réunion de Paris, le 11 floréal, l'an lU de la République française, une et indivisible (30 avril 1795), est conservé aux Archives. Il a été reproduit en entier par M. Bégis, dans VAnnaaire de la Société des Amis des Livres, XII' année.

LES INSTINCTS DE LA FOULE o9

tive. La séance étant levée, il s'adresse à un huissier à chaîne, qui le renvoie au Comité de surveillance et de sûreté générale, où il déposa le portefeuille (1) avec l'état. Son récit terminé, le président ayant demandé à Ilervelin s'il n'avait pas remarqué celui « qui tenait au bout d'une pique soit la tète, soit toute autre partie du corps de la princesse », Hervelin répond négativement ; mais il se rappelle que, <( dans ce moment, il a bu un verre de bière chez un limonadier aux environs de cet endroit ; que ce limonadier Test venu chercher et qu'il n'a trouvé dans ledit café aucunes personnes de sa connaissance, si ce n'est les quatre particuliers qui raccompagnaient pour la sûreté du portefeuille ».

L'interrogatoire se poursuit, et pour ne rien lui enlever de son saisissant réalisme, nous allons en transcrire la partie qui confirme les horribles mutilations dont nous avons rapporté plus haut les tristes détails.

A cette question : « Si la tète de la susdite n'avait pas été déposée sur le comptoir de l'épicier où ils étaient à boire », Hervelin répond qu'il ne Ta pas vu.

D. — Si, sur le fourneau de feu, fourni par le limonadier dont a été parlé, sur la demande des hommes et même sur la sienne, il n'a pas été grillé le cœur de la

1, Ce portefeuille contenait une lettre, a. un anneau d'or avec inscription en dedans et en dehors, et un paquet de neuf petites clefs, dans un même anneau d'acier, un étui en galuchat contenant une paire de lunettes montées en acier... » Louis X VIT, sa vie, son agonie^ M mor/, etc., par A. de Beauchbsne ; Paris, 1894, t.I, p. 551-552.

60 LA NÉVROSE RÉVOLUTIONiNAlRE

ci-devant princesse de Lamballe, et si lui-même ne Fa pas mangé ?

R. — Qu'il ne Tavait pas vu et ne Tavait pas niançé.

D. — Si au bout de son sabre il ne portait pas les parties génitales de la susdite ?

K. — Non, mais bien un morceau de peigne de son chignon.

D. — Comment le bout de ce peigne a pu être piqué au bout de son sabre ?

R. — Que c'était un morceau de sa toque.

D. — A lui observé que le peigne et la toque sont deux objets séparés.

R. — Que Tun et Tautre tenaient ensemble par des fils de fer.

D. — Où il avait ramassé ces objets?

p. — Que c'était dans le ruisseau vis-à-vis de la Force.

D. — S'il faisait partie du cortège qui parcourait les rues avec la tête et les autres parties du corps de la susdite?

R. —Non.

Nous allons essayer de reconstituer, à l'aide des relations du temps, l'itinéraire suivi par ce cortège.

De la Force, il dut d'abord gagner le Temple, par les rues des Francs-Bourgeois, du Chaume et de la Corderie (1). Arrivé là — il était environ midi — un grand

(r G. Lfnotrf, CaptioUéet mort de Marie' Antoinette, p. 79 'n.).

LliS INSTINCTS Dt LA FOLLE 61

mouvement se produit. La femme d'un ancien membre de l'Académie de peinture, qui avait quelques obligations à la princesse, M"« Lebel, s'approche et s'enquiert de ce qui se passe. « C'est, lui dit-on, la tête de laLambalIe que Ton va promener dans Paris ! »

M°** Lebel s'enfuit en toute hâte chez un perruquier, dont elle connaît les sentiments royalistes, et où elle se croit assurée de trouver un asile. A peine y estelle entrée, que la bande envahit la boutique et vient demander au barbier « d'accommoder ))la tète de la princesse. Celui-ci se voit contraint d'obéir. Il lave, il frise et il poudre la blonde chevelure, souillée de sang. — « Au moins, maintenant, Antoinette pourra la reconnaître », s'écrie le porteur, en redressant sa pique, au bout de laquelle il a replacé la tète de la victime (1).

Vers une heure, les municipaux de garde à la prison du Temple apprennent, par la rumeur publique, qu'on apporte la tète de la princesse, pour la faire baiser à la reine et les traîner ensuite toutes deux dans les rues. Un cavalier d'ordonnance, envoyé à la découverte, annonce qu'une foule immense se porte sur le Temple, avec la hideuse dépouille. Deux commissaires sont envoyés audevant pour parlementer, et ramener, si possible, à la raison les plus exaltés.

Une ceinture tricolore (2) esl la seule barrière que les

il] De Beàcchesnb, t. I, p. 280.

'2 Cléry dut rembourser le prix du ruban au municipal qui en

municipaux ont voulu opposer à la fureur du peuple. L'un d'entre eux (1), monté sur une chaise, se dispose à haranguer la multitude. Il leur dit que « des magistrats choisis par eux étaient chargés par l'Assemblée nationale d'un dépôt dont ils lui devaient compte, ainsi qu'à la France entière, et qu^ils avaient juré de le remettre tel qu'ils Pavaient reçu. » Il leur fit sentir a: combien il serait impolitique de se priver d'otages si précieux, au moment où l'ennemi était le maître de nos frontières. D'un autre côté, ne serait-ce pas démontrer leur innocence que de ne pas oser les juger ? » Il termine en les invitant « à se prémunir contre les conseils de quelques méchants qui voudraient porter les Parisiens à des excès, afin de les calomnier ensuite dans l'esprit de leurs frères des départements » ; et pour leur témoigner la confiance du conseil en leur sagesse, il leur dit « qu'il avait été arrêté que six d'entre eux seraient admis à faire le tour du jardin, les commissaires à leur tète. »

La barrière fut à l'instant soulevée et ils entrèrent, avec les dépouilles, environ une douiaine^ qui se laissèrent conduire avec assez de docilité jusqu'auprès de la Tour; mais des ouvriers s'étant mêlés à eux, il fut dès lors plus difficile de les contenir.

avait iait les frais : il avait coûté 45 sols. (De Hbauciiesne, op. cil., p. 290.)

(1) Daujon et non Daiijou, comme Técrit Beauchesne. Ce sont deux personnes différentes. (Ci. Lbnotue, Captivité de Marie- Antoinette, p. 45 et suiv.)

Quelques voix ayant demandé que Marie-Antoinette se mtt à la croisée, d'autres dirent qu'il fallait monter, si elle ne se montrait pas^ et lui faire baiser la tête de sa p.. . L'attitude énergique des magistrats chargés de la garde du Temple put seule empêcher ces forcenés de mettre leur projet à exécution. Voyant alors qu'ils ne pourraient rien obtenir, ils firent des imprécations horribles ; « les termes les plus obscènes et les plus dégoûtants furent vomis avec des hurlements affreux. »

De la prison du Temple où allaient se porter les forcenés? On a supposé, avec assez de vraisemblance, qu'ils suivirent les boulevards jusqu'à la porte Saint-Denis, pour aller à l'hôtel de Toulouse (actuellement la Banque de France), habité parle duc de Penthièvre.

On y était prêt à tout événement. Sentant que toute résistance était vaine, on ouvrit les galeries et on attendit en tremblant l'affreuse bande.

Déjà celle-ci traversait la rue de Cléry, lorsqu'un homme s'approche de Charlat, qui portait la tête, et lui demande où il va :

— Faire baiser à cette... ses beaux meubles.

— Vous vous trompez, ce n'est pas ici chez elle, elle n'y demeure plus ; c'est à l'hôtel de Louvois ou aux Tuileries.

La princesse avait, en effet, un appartement aux

04 LA NÉVKOSE RÉVOLUTIONNAIRE

Tuileries, et des écuries rue Richelieu; mais elle habitait en réalité rhôtel de Toulouse. Heureusement Thomme fut cru sur parole, et la bande se dirigea vers les Tuileries.

Est-ce en allant ou en revenant des Tuileries que le cortège traversa le Palais-Royal, le fait est difficile à préciser.

Le duc d*Orléans allait se mettre à table, en compagnie de M*"* de BufTon, sa maîtresse, et de quelques Anglais de leurs amis. Comme ils attendaient le dîner, ils entendent les clameurs de la populace. S'étant mis aux fenêtres, ils aperçoivent la tête de la princesse de Lamballe. Frappés d'horreur à la vue d*un tel spectacle, — rapporte un des témoins de la scène, — ils se retirent à Tautre extrémité de la pièce, où se trouvait assis le duc d'Orléans. Celui-ci demande ce qui se passait ; il lui est répondu que Ton promenait une tête au bout d'une pique. — « Ohî fit-il, est-ce là tout? Eh bien, allons dîner! »

Il s'informa ensuite si les femmes emprisonnées avaient été massacrées, et ayant reçu pour réponse que plusieurs d'entre elles avaient eu ce triste sort : a Je vous en prie, dit-il, faites-moi savoir ce qu'est devenue M"*® de Lamballe ». Un Anglais, assis à ses côtés, fit signe, en passant la main autour de son cou, qu'elle avait été tuée. — « Je vous comprends, dit le duc, et immédiatement il se mit à parler d'autre chose » (1). Retenons

11) Letlre d« M. Burger à Lord Grcnville, du 8 septembre 1792.

Tépisode : il sert à éclairer la psychologie de ce duc d'Orléans que l'histoire est loin d'avoir absous.

On a prétendu que les égorgeurs, en venant mettre sous les yeux du duc la tète sanglante de sa belle-sœur, avaient voulu lui montrer qu'ils avaient exécuté ponctuellement ses ordres. Ce n'est pas le moment d'expliquer son attitude équivoque. Il est probable qu'il ne fit montre ni du cynisme, ni du sang-froid que d'aucuns lui prêtent en la circonstance. Nous voulons plutôt croire que, soit appréhension d'un pareil sort, soit qu'il éprouvât des regrets réels, il fut vraiment remué par ce drame sinistre, mais n'en laissa rien paraître.

Une Anglaise de qualité, qui le vit peu après, rapporte qu'il lui sembla très impressionné par la mort de sa belle-sœur. 11 avait fait, lui dit-il, tout ce qui était en son pouvoir pour l'empêcher. « D'après ce que j'appris ensuite, poursuit la narratrice, je suis sûre qu'il disait vrai, car je l'ai toujours entendu exprimer une vive affection pour cette princesse infortunée (1). »

Ajournons les commentaires, et remettons-nous à la poursuite des malheureux restes dont nous avons entrepris de conter la lamentable odyssée.

Aux Tuileries, la garde avait empêché la horde de

nistorical manuscript commissions^ par J.-B. FoRTEScrEesq.,preserved at Dropmore, voL II.)

(1) Mémoires de Miss EUiott (édition Lévy), p. 161.

TTÉVROSE RÉVOLUTIOirXAIRR 5

sauvages de pénétrer dans le palais. On les vit alors suivre les rues Saint-Honoré, de la Ferronnerie, de la Verrerie et du Roi-de-Sicile, et revenir à leur point de départ, c'est-à-dire à la rue des Ballets, sur remplacement actuel de la rue Malher. Est-ce à ce moment qu'ils se rendirent à l'abbaye Saint-Antoine, pour présenter leur sanglant trophée à M"** de Beauveau, ci-devant abbesse et amie intime de la princesse, qui avait séjourné dans rétablissement les premiers mois de son veuvage ? Nous le présumerions d'autant mieux, que les assassins n'avaient pas besoin de se détourner de leur route, Tabbaye se trouvant sur leur chemin.

Mais ce n'était pas la dernière station du calvaire. Un mémorialiste (1) assure tenir d'un de ses parents l'horrible détail qui suit. Il passait rue Saint-Antoine. Des monceaux de cadavres étaient çà et là. Le sang coulait dans les ruisseaux comme Teau de la pluie (sic). Epouvanté d'horreur et se sentant défaillir, il entre chez un marchand de vin et demande un verre d'eau. Au moment où il buvait, une troupe d'égorgeurs pénètre dans la boutique et demande à boire, o: L'un de ces monstres avait à la main une tète de femme fraîchement coupée et dont la magnifique chevelure blonde était enroulée autour de son bras nu. Pour vider son verre, il posa cette tête toute droite sur le comptoir de plomb du marchand. C'était la tète de la princesse de Lamballel »

(1) Cf. ies Mémoires de la baronnt d^Oherkirch, t. II, p. 157.

En sortant du cabaret, les cannibales parcoururent les rues Saint-Antoine, de la Tixeranderie et de la Coutellerie, et se dirigèrent vers le Ghâtelet, sans doute dans rintention de se débarrasser du corps, en le déposant à la Morgue. Mais la Morgue étant fermée, ils jetèrent les débris du cadavre dans un chantier de construction.

Quant à la tète, sa belle chevelure Tornait encore, lorsque les monstres prirent une nouvelle résolution : celle de faire revoir à cette infortunée les lieux où elle avait cessé d'être ; car, dans leur horrible délire, ils croyaient que les restes insensibles de leur victime pouvaient encore sentir leurs outrages.

Au moment où la tète passait sous la porte de la Force, un perruquier s'élança et, avec une dextérité inimaginable, il coupa les tresses des cheveux.

< On dit que le' nommé P... saisit cet instant pour arracher le fer qui transperçait cette tète, et la mettant dans une serviette dont il s'était pourvu à dessein, il avertit ses camarades et se rendit avec eux à la section Popincourt, où il déclara qu'il avait dans ce linge une tète, qu'il demandait à déposer dans le cimetière des Quinze-Vingts, et que le lendemain, il viendrait avec deux autres de ses camarades pour la reprendre^ et donnerait cent écus en argent aux pauvres de la section... » C'était, au dire de Weber (1), dont on vient de lire le récit ^véridique, un sieur P... (Pintel) qui avait ramassé

(1) Mémoires de Weber, p. 350 et suîv.

la tète et Tavait apportée à la section des Quinze-Vingts. Le commissaire de la section prit les dispositions nécessaires pour faire inhumer le débris macabre dans le cimelière des Enfants-Trouvés (1).

Maintenant qu'on a lu, dans ses plus horribles détails, le récit de l'assassinat de la princesse de Lamballe, il nous reste à rechercher et à établir, si possible, les mobiles de cet acte de sauvagerie.

Pourquoi cette victime inoffensive, plutôt que tant d'autres dont la culpabilité était moins discutable ? Nous avons cherché à l'expliquer au début de ce chapitre : ce qui prouve, avons-nous dit, qu'on paraît bien avoir eu la préméditation d'immoler la princesse de Lamballe, c^est que, enfermée avec les autres dames de la reine à la Petite-Force, elle est la seule qui fut transférée à la Grande-Force, le 3 septembre. « Cette exception à l'égard de cette dame est remarquable », écrivent les auteurs de V Histoire parlementaire de la Révolution française ; « elle prouve, ou que l'on voulait la juger, la croyant coupable, ou que Ton voulait la soumettre au danger d'un jugement. » T. XVII, p. 417. Les mêmes historiens émettent cette opinion, sur la cause principale de l'assassinat de la princesse de Lamballe :

« ... La condamnation de M™* de Lamballe ne

(1) Cf. Revue rétrospective, t. III, p. 496.

s'explique-t-elle pas tout simplement par la haine spéciale que le peuple lui portait? Il faut se souvenir ici de toutes les brochures scandaleuses..., qui accusaient les mœurs de la reine (1). M°^® de Lamballe n*y était pas ménagée, et on lui faisait même jouer un rôle de prostituée. Or^ le peuple n'avait rien oublié, et cette dame paya de sa vie une mauvaise réputation, qui n'était peut-être pas méritée. La haine qu'on portait à la reine et aux mauvaises mœurs qu'on lui prêtait fut déversée tout entière sur sa tête ; elle en fut la victime.

(1) « Une seule femme pérît dans ceUe circonstance (à la Force) ; mais, nous devons le dire, ses liaisons avec l'ennemie la plus acharnée de la Nation, avec Marie- Antoinette, dont elle avait toujours été la compare de débauche, justifient en quelque sorte les eicés auxquels on s'est porté à son égard. » La Vérité sur les événement» du 2 teptembre^ par Méhée de la Touche.

Vers la même époque, le journaliste Gorsas écrivait dans sa feuille :

« Les liaisons intimes de M"'*: de Lamballe avec la reine, quelques faits trop connus de la journée du 10, l'ont rangée au nombre des victimes immolées aux mains des citoyens assassinés dans cette fatale et mémorable journée . »

Et ailleurs, à propos des prêtres massacrés aux Carmes, le même publiciste écrit :

« Parmi les effets trouvés sur eux, qu'on inventoria après la mort, on remarqua des petites images en papier, représentant deux cœurs percés de flèches dans une couronne d'épines et surmontés d'une croix. Au bas on lisait :

Cœurs sacrés.

Protégez-nous 1

« C'était un signe de ralliement, une espèce de mot d'ordre, que la Lamballe et autres femmes de la cour portaient ainsi sur elles, mais brodés fort proprement sur des morceaux de drap de diverses couleurs. »

« Voici, il nous semble, la vraie cause de Texception qui frappa cette personne; car, disent les contemporains, on était en quelque sorte convenu d* épargner toutes les femmes. » Ibidem, p» 415.

Ce qui, à nos yeux, corroborerait cette opinion, ce sont précisément les ignominies, les scènes d'épouvantable lubricité qui se jouèrent autour de ce cadavre et qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer.

L'auteur du Tableau de Paris qui, remarquons-le en passant, n'est jamais favorable aux « ci-devant », ne trouve cependant aucune justification possible à l'acte, odieux autant qu'inutile, commis par les septembriseurs. Le sincère attachement de la princesse à la reine était tout son crime aux yeux de la multitude : « Au milieu de nos agitations, elle n'avait jamais joué aucun rôle ; rien ne pouvait la rendre suspecte aux yeux du peuple, car elle n'était connue que par des actes multiples de bienfaisance ; les écrivains les plus féroces, les déclamateurs les plus fougueux ne l'avaient jamais signalée dans leur feuille. »

Mercier oublie les nombreux pamphlets dirigés contre Marie-Antoinette qui, lui attribuant des vices renouvelés de Lesbos, en désignaient M^e de Lamballe comme la complice. Ne doutons pas que le souvenir de cette imputation n'ait dirigé une partie de ceux qui exercèrent sur le cadavre d'odieuses profanations.

On a cherché d'autres motifs que la liaison entre Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe, pour

expliquer le crime auquel nous voudrions, pour Thonneur de l'humanité, trouver une atténuation (i).

Si d'aucuns ont accusé le duc d'Orléans d'avoir trempé dans le meurtre de sa belle-sœur (2), d'autres ont fait jouer à Robespierre, dans ce drame sinistre, un

(1) En attendant que nous essayions de faire la lumière sur la nature de la liaison qui unissait la princesse de Lamballe à Marie- AntoinettCf disons que celle-ci avait donné à maintes reprises à sa surintendante les marques d'une profonde affection.

On sait que, parmi les objet? trouvés dans les vêtements de la princesse, figurait une bague en or, ornée d'un chaton de pierre bleue tonmante, dans lequel étaient des cheveux blonds liés en lacs d'amour et surmontés de cette devise : « Ils sont blanchis parle malheur ».

La reine avait fait parvenir cette bague à son amie, pendant son . séjour à Âix-la Chapelle, après le retour de la famille royale de Varennes.

(2) Le marquis de Ferrières qui, dans ses Mémoires^ s'est constamment, il est vrai, montré l'adversaire du duc d'Orléans, s'exprime en ces termes sur les rapports de la princesse avec le duc :

< Son attachement connu pour la reine la faisait regarder par les Jacobins et les partisans de Philippe-Egalité comme une ennemie personneUe dont il fallait se défaire. A ce premier motif se joignait, dit-on, un motif d'intérêt. Le duc d'Orléans payait à M^" de Lamballe un douaire de 300.000 livres. L'état de banqueroute auquel l'avaient réduit les sommes immenses prodiguées à l'espoir de faire réussir ses coupables desseins lui rendait cette charge entièrement onéreuse : il saisit un moyen facile de s'en débarrasser. »

La dernière partie de cette grave accusation, écrit M. P. Fassy, basée, d'aiUeurs, sur le caractère vague d'un ouï-dire et d'une supposition, tombe devant l'absence de toute prétention possible du duc à la succession de la princesse. Au moment de l'assassinat, le duc et la duchesse d'Orléans étaient séparés de biensjuridiquement. Le douaire de.M'B* de Lamballe ne grevait que d'une petite rente de 30.000 fr. les biens futurs de la princesse d'Orléans. Comme Ta écrit très judicieusement Lamartine : « Le prix du sang était au-dessous d'un assassinat et ne revenait pas même à l'assassin ! )> Cf. sur le même point, les Mémoires secretSy du Comte d'Allonville, t. IL

rôle qui, à cette heure, n'est pas définitivement éclairci (1).

Est-il bien nécessaire, à présent que nous sommes fixés sur le rôle joué par les auteurs principaux, dans la préparation du drame dont nous avons narré les péripéties, de nous étendre sur celui des comparses ? Les bourreaux (2) n'ont fait qu'exécuter les ordres qu'ils avaient

(1) Sur les rapports de Marie-Antoinette et de la princesse de LambaUe avec Robespierre, cf. Pkudhomme, Les Révolutions de Paris, n<» 146 et 147; Serieys, Anecdotes sur la Révolutiony p. 80 et suiv. ; MiCHELET, Histoire de la Réoolutiony III, 487; Hamel, Histoire de Robespierre, 11, 225, etc.

(2) L'enquête faite en 1795 établit que les bourreaux de la Force étaient au nombre de 13 ; mais ce chiffre doit être évidemment très audessous de la réalité. Voici, en tous cas, quels furent les principaux, et ce qu'ils devinrent plus tard :

1* Le Grand-Nicolas (Pierre- Nicolas Renier), âgé de 41 ans, natif de Paris, ci-devant fort au Port-Saint-Paul, puis gendarme licencié, demeurant rue des Prêtres-Saint-Paul, fut condamné à 20 ans de fer, le 22 mai 1796. Le chanteur des rues Ange Pitou, qui le vit à la Force, la première année de sa détention, nous fournit sur son compte cette note intéressante :

« Eu 1796, j'étais en prison à la Force, pour avoir écrit contre l'emprunt forcé, et le 13 vendémiaire, j'ai vu celui que 1 opinion publique désignait comme l'assassin de M"* de Lamballe. jC'était un grand marinier du Port-au Rled nommé Nicolas ; il fut condamné aux galères avec deux autres. (Le reste, et c'étaient les exécuteurs des massacres, à 6 francs, à 7 francs et à 12 francs par jour, fut mis en liberté à cette époque, pour ne pas faire rétrograder la révolution.)

« Le même Nicolas était si abhorré même des assassins qu'Us en ont fait justice au bagne. Au reste, je lui ai entendu dire, comme aux autres : nous ne fûmes que les agents secondaires ; nous sommes dans

reçus (i) ; mais les rafnnements de cruauté, les excès sans nom auxquels se sont livrées ces brutes sanguinaires, leur sont imputables sans conteste.

les fers et nos chefs sont dans les honneurs. » L'Urne des Stuarts, 1815, p. 144-150.

2* Petit-Mamin, âgé de 33 ans, natif de Bordeaux, rentier, demeurant à Paris, place de l'Egalité, section des Tuileries, acquitté par le jugement du 4 floréal an IV, a été toujours considéré comme un des assassins de la princesse. Il passait sa vie dans les houges du Palais- Royal. Il fut déporté en 1801, à l'île d'Anjouan, Tune des Comores, où il succomba aux fièvres endémiques du pays.

Petit-Mamin fut depuis compris dans 1 affaire de la rue Saint- Nicaise en compagnie de Catherine Evrard, « la veuve de Marat » Cf. Fasst, La princesse de Lamhalle et la prison de la Force, pièces jutificatives, n* 12.

3* Gonord (Jean-Pierre), né & Paris, âgé de 38 ans, charron, sous- Ueutenant de la 16^ C'^ de la force armée de la section de l'Unité, domicilié Petite- Rue-Taranne, section de l'Unité, n* 528.

S est vanté d'avoir pris part aux massacres de septembre et de n'élrepas étranger à Tassassinat de M™" de Lamballe. {Hist. des Girondins et des massacres de septembre^ par G. de Cassagnac, t. II, p. 514.)

Gonord fut relaxé, puis arrêté de nouveau et finalement on perd sa trace.

4* Grison fut condamné à mort, comme chef d'une bande de brigands, par le tribunal criminel de l'Âube, en janvier 1797. (V. le Moniteur de Tan V, n* 125.)

5<* Le nègre Delorme fut condamné à mort et exécuté le 8 prairial, comme convaincu d'avoir été un des assassins du député Féraud et d'avoir porté sa tète au bout d'une pique.

(1) < Mais ce qui ajoute réellement à l'horreur des massacres, c'est que les exécuteurs aillent, les jours suivants, toucher à la caisse du Comité de surveillance de la commune le salaire qui leur fut promis; et, comme pour braver toute ignominie, les ordonnateurs du paiement en conserveront les preuves ; on trouvera longtemps après, dans le dépôt de la comptabilité du Conseil de la commune, des bons signés : Tallien, Méhée.

<( Une nouvelle preuve que ces massacres furent organisés, et qu'ils

Tout au plus leur trouverait-on une explication — nous ne disons pas une atténuation — dans cette ivresse sanglante, dans cette folie passagère que les aliénistes ont étiquetée « sadisme des foules », et dont le martyre de rinfortunée princesse de Lamballe est un des plus afHigeants témoignages.

ne furent point le pur ouvrage du hasard et de la circonstance, comme Tont prétendu leurs apologistes, c'est que les mêmes formes de jugement et jusqu'aux mêmes termes furent employés dans toutes les prisons, c'est qu'on se servit dans toutes du mot dérisoire d^élargissenienf, pour en faire un signal de mort.

« En résumant, conclut Montgaillard, le jugement à porter sur l'épouvantable catastrophe de septembre, on se voit forcé d'avouer que tous les hommes publics, ministres, députés, municipaux, furent coupables, sinon de dessein formé ou par connivence, du moins par lâcheté. » Montgaillard, Hist, de Franccy t. III, p. 208 et suiv.

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