LES FESSÉES CIVIQUES
Aux acles de sadisme violent, dont nous venons de rapporter des manifestations indéniables, nous devons joindre ceux de sadisme atténué, moins graves assurément pour les victimes, qui ne subirent de leur fait qu un dommage moral, plutôt qu'une douleur physique. De ce nombre sont les flagellations, dont on a tant abusé durant la période révolutionnaire.
Ici encore, la Révolution n'a rien innové. Cette coutume, elle en a hérité des régimes précédents ; mais, loin delà rejeter comme odieuse et incompatible avec la dignité, elle la généralisée.
Quelle singulière conception les hommes de cette époque avaient de la personnalité humaine! Ils adoptaient la guillotine, parce qu'elle simplifiait les supplices et en abrégeait les angoisses, mais ils toléraient l'humiliante fessée, qu'ils auraient dû être les premiers à reléguer dans l'arsenal des vieilles tortures, avec le carcan et le pilori.
Dans les mains du peuple, le fouet devient l'arme de prédilection. Après avoir si souvent été fouetté par le caprice des grands, Jacques Bonhomme fouette à son
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tour, et sa poigQe est solide ; sa verve s*excite à la vue des appas des belles aristocrates. Son sadisme latent s^éveille. Quel plaisir de meurtrir ces chairs blanches, de les lacérer, ce pendant que^ cramoisies de honte, nonnes et ci-devant dames se débattent contre cette justice sommaire!
Gomment pourrait-il être policé, ce peuple ; comment pourrait-il avoir perdu Tarrière-goûl de la barbarie, quand ceux qui le dirigent témoignent de mœurs toujours cruelles?
Toute classe opprimée qui se révolte emprunte à l'oppresseur ses armes favorites, et le fouet était en grand honneur avant 89. Châtiment communément appliqué, réservé jadis aux adultères et aux femmes de mauvaise vie, il était d* usage courant dans les prisons et les hôpitaux qui en tenaient lieu.
A la Salpôtrière, Théroïne de Taffaire du Collier, M™* de Lamotte, dut subir cette peine. Dans cette maison hospitalière, la fessée était réglementée. « Qui ne coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour. » C'était le seul moyen de tenir en respect les prisonnières (i).
A Bicôtre, le fouet était administré aux pensionnaires des deux sexes^ sur le corps nu, des pieds à la tête ; et «( ceux qui étaient soumis aux grands remèdes (les vénériens) étaient auparavant fouettés » (2).
{\) Intermédiaire, 1896, 2® semestre.
(2) M. du Camp, Paris, tes organes, etc., t. IV, p. 244. édition in-12
A Saint-Lazare, on fouettait, et beaucoup ; la chose est certaine. Les ennemis de Beaumarchais essayèrent de le tuer sous le ridicule, en faisant circuler une estampe qui le représentait culotte bas et recevant les verges. On a nié le fait, mais il est hors de doute, ainsi que l'un de nous Ta péremptoirement établi (1).
A la Cour comme à la ville, chez les grands et chez les bourgeois, le fouet était considéré comme le meilleur agent d'éducation et de répression ; aussi n'attachaît-on pas à la fustigation le caractère indigne que nous lui reconnaissons aujourd'hui ; la fréquence de cet usage en atténuait la portée.
Sous la Révolution, il prit toute sa valeur morale, car les fustigateurs ne se contentaient pas d'une simple bastonnade, mais troussaient les malheureuses en public, sans souci de leur pudeur outragée. C'est de celte offense, plus que du châtiment lui-même, que souffraient les victimes, — plaisanterie cruelle que le peuple inûigeait k ceux et surtout à celles qui n'avaient pas Fheur de lui plaire.
On fouettait les femmes de qualité dans la rue. On fustigeait les religieuses dans leurs cloîtres, envahis par les hordes populaires. Brissolines et Jacobines se défiaient mutuellement et s'administraient des corrections.
Un jour, un des orateurs les plus autorisés du club des Jacobins, le citoyen Varlet, vient y dénoncer
(1) D' Cabanes, Les Indiscrétions de F Histoire, l»"* série.
les Sœurs de l'hôtel de la Nation (Hôtel-Dieu), les accusant de garder caché dans Thôpital un prêtre réfractaîre, et d'avoir eu Taudace de faire célébrer secrètement une messe des morts pour Tâme du tyran. Il termine en demandant qu'elles fussent exemplairement punies.
« Nous nous en chargeons », s'écrie aussitôt une des tricoteuses qui garnissaient les tribunes et que les discours de Varlet avaient le privilège de mettre en mouvement. Aussitôt dit, elle sort, accompagnée de la bande de mégères qui lui formait une sorte d'état-major, et se dirige par les quais vers l'hôtel de la Nation.
Quatre des tricoteuses pénètrent dans Fhôpital ; elles en sortent bientôt, traînant après elles les malheureuses Sœurs, qui ne savaient où on les conduisait, ni ce qu^on voulait faire d'elles. Elles ne l'apprirent que trop tôt. A mesure qu'elles arrivaient, les tricoteuses s'emparaient d'elles, les courbaient violemment, relevaient leurs vêtements en présence de la foule amassée, et, malgré leurs supplications et leurs cris, les fouettaient impitoyablement, soit avec des lanières de cuir, soit avec des verges.
Les Sœurs furent toutes malades à la suite de ces indignes traitements. L'une d'entre elles, s'étant dégagée des mains qui la retenaient, avait fui du côté du pont; elle y fut poursuivie par une foule féroce, et précipitée dans la Seine (i).
C'est probablement la même bande qui, le 9 avril 1791,
(1) Mémoires secrets du XIX^ siècle^ par le Vicomte de Beaumokt- Vassy.
avec un grand nombre d'hommes, les uns babilles en femmes, les autres sans aucun déguisement, envahit successivement les couvents de Paris, se jetant sur toutes les religieuses et sur toutes les personnes qui étaient retirées dans les couvents, et s'amusant à les battre et à les flageller en public.
Voici comment un journal du temps raconte cette mémorable journée :
« Nos braves gardes nationaux eurent la douleur, comme à l'hôtel de Caslries, de se voir, faute d'hommes, condamnés à l'inaction au milieu des plus honteux excès. Ils virent des vierges sacrées de tout âge, la jeunesse timide, la vieillesse infirme, des adolescentes, des octogénaires, des dames respectables, recluses volontaires, mises toutes nues, battues de verges, poursuivies dans cet état affreux de nudité dans tous les coins de leurs maisons et de leurs jardins, terrassées, meurtries de coups, accablées d'injures plus cruelles encore que la mort même. Us virent jusqu'à ces pieuses filles de Saint-Vincent dont le dévouement est si héroïque et Thumilité si profonde ; ils les virent fustigées, ensanglantées par les mains mêmes de ces hommes et de ces femmes dont elles avaient si souvent nourri la misère, couvert la nudité, soigné les plaies cadavéreuses. Ils eurent en un mot la douleur de voir épuiser sur ces filles innocentes tout ce que la rage d une soldatesque effrénée pourrait se permettre dans une ville prise d'assaut, et plusieurs heures se passèrent
dans ces tourments. Enfin, quand la rage des bourreaux fut épuisée, les profanateurs défilèrent à travers les haies de soldats sans être troublés dans leur marche triomphale (1). »
Le 7 avril 1791, les Miramionnes et plusieurs autres béguines étaient fessées d'importance dans plusieurs quartiers de Paris. « Et c'est bien fait ! » ajoutait le courriériste Gorsas (2).
Hier, à dix heures et demie, lisons-nous dans une brochure écrite à la date des mêmes événements, « les dames du faubourg Saint-Antoine s'aperçurent qu'à cette heure, il avait été déjà célébré vingt-deux messes, et qu'ordinairement on n*en disait que six à sept. Cette disproportion a fait voir clairement que c'était le refuge de prêtres qui n'ont pas prêté le serment ; en conséquence, elles ont été toutes en pompe, portant des grandes verges à la main, pour venger le déshonneur fait à ce saint lieu. La procession de ces dames arrivant à l'église, la porte leur a été refusée ; l'ouverture en a été bientôt faite et ordonnée par le Sénat populaire qui s'est porté en foule à la chapelle et h'a trouvé qu'une dévote, ci-devant noble, que M. Potdevin, ci-devant vicaire à Saint-Paul, était à confesser clandestinement, et pour une pareille faute a été condamnée à être fouettée publiquement, ainsi que les deux tourières de ce couvent, pour avoir refusé l'entrée à ces dames, ce qui s'est exé-
(1) L. SciouT, Histoire de la Constitution civile du Clergé^ t. III.
(2) Le Courrier des LXXXIII départements.
cuté sur-le-champ. Quatre de ces dames ont pris la pénitente du vicaire, l'ont conduite au milieu de la grande rue Saint- Antoine, sans précaution ont découvert et fustigé les appas de la pénitente, qui sans doute sont très précieux à son directeur.
« Les grosses tourières subirent le même sort, au mèaie endroit, et leurs fins mouchoirs blancs, destinés à essuyer les larmes de la contrition, ne leur servirent qu'à essuyer les poignées de boue que les polissons leur jetaient aux fesses pendant qu'on les fouettait, à cause^ disaient-ils, qu'elles les avaient très blanches. Si la garde nationale n'eût accouru promptement, c'en était fait, toutes les nonnettes auraient éprouvé le même traitement (1). »
Le nombre des religieuses et femmes fouettées fut considérable (2). Trois Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, attachées à la paroisse Sainte-Marguerite, moururent des suites de ces violences.
Les pamphlétaires les célébrèrent avec une joie déli-
(1) Le fouet donné aux sœurs grisettes par la sainte colère du peuple,
(2) Le 31 octobre 1793, Carra écrivait, dans ses Annales patrio^ tiques, du 9 avril :
« La foule s'est transportée dans les églises ; les femmes étaient
armées de verges ; elles ont fustigé hors du temple quelques calotins et calotines possédés du démon de la contre-révolution, et les hommes ont beaucoup ri des grimaces de ces lutins flagellés ; cependant la garde nationale est accourue et a rabattu les cotillons retroussés. La municipalité, craignant que les fustigations publiques et trop répétées n'occasionnassent quelque scène plus fâcheuse, a mis fin par une prodamation à ces corrections populaires ; elle a ordonné que les églises des nonnains seraient fermées an public »
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rante. Loin de chercher à les atténuer, ils les contèrent avec force détails orduriers.
L'un de ces pamphlets porte ce titre suffisamment explicite : « Liste des Sœurs et dévotes qui ont été fouettées par les dames des marchés des différents quartiers de Paris, avec leur nom et leur paroisse et un détail très véritable de toutes leurs aventures avec les curés, vicaires et habitués desdites paroisses. » Sans entrer dans les détails, l'auteur se contente de jeter à toutes les victimes, en bloc, Taccusation d'immoralité ; il incrimine les religieuses de Sain t-Roch d'avoir préparé de l'huile bouillante, pour la jeter sur le curé constitutionnel, lorsquHl passerait sous leurs fenêtres.
Un autre pamphlet, intitulé « Liste des c. .. aristocrates et constitutionnels qui ont été fouettés hier à tour de bras par les dames de la Halle et du faubourg Saint- Antoine,» est écrit dans le style que l'on imagine et il est impossible d'en rien citer. Il y est assuré que trois cents femmes et religieuses ont été victimes des fustigations.
Le 10 avril, le corps municipal faisait aflicher une proclamation, dans laquelle il blâmait les personnes qui prétendaient « punir par des corrections indécentes rattachement des religieuses aux réfractaires » ; mais tout cela n'était que pour la galerie, et les énergumènes ne l'ignoraient point qui, loin de s'arrêter, poursuivirent de plus belle le cours de leurs exploits (i). '
(1) Louis XVI se montra très affecté de ces ignobles scènes. Son ministre, Delessert, écrivit au directoire du département :
Un jour, une femme est fouettée pour avoir craché sur le portrait de M. Necker, au temps de la toute-puissance du ministre. Un peu plus tard, une autre femme subira le même sort, pour avoir conservé chez elle Timage du même personnage, après qu'il eut donné sa démission : en septembre 1790, on vendait dans les rues de Paris : Le Dialogue entre un noble et sa femme qui fut fessée au Palais-Royal pour avoir gardé le portrait de M. Necker.
M™« d'Albany avait contre la France les griefs du poète Allîéri et les siens propres. Les singes-tigres, comme elle les appelait, l'avaient fait trembler ; et, comme elle fuyait, elle avait reçu aux barrières, d'une multitude de barbares, une de ces injures dont la Révolution corrigeait alors les belles aristocrates qui se refusaient
■ Le roi. Messieurs, n'a pu apprendre sans une peine extrême les mauvais traitements exercés sur des personnes à qui leur sexe et leur état auraient dû servir de défense. Les mœurs et les lois sont également blessées par des violences de cette nature» et si cette coupable licence n'était pas enfin réprimandée, si à chaque événement, à chaque circonstance, si dans la capitale, sous les yeux du roi et de l'Assemblée nationale, de semblables scènes devaient se renouveler, il n'y aurait effectivement ni Uberté, ni sûreté, et la Constitution ne s'établirait pas. C*est donc au nom de la Constitution même, au nom de l'ordre et pour Thonneur du gouvei*nement, que le roi vous enjoint d'employer les moyens les plus prompts et les plus sûrs pour faire poursuivre et punir les auteurs de ces délits . Mais en même temps que Sa Migesté vous commande d'opposer la sévérité des lois à ces excès, elle désire encore davantage que, par l'autorité de la raison, vous puissiez faire régner cet esprit de tolérance et de modération qui convient à des hommes libres et qui doit être im des plus beaux résultats de notre Constitution. »
à la cocarde et les jeunes religieuses qui se refusaient au monde (i).
M™« de Coigny faillit subir le même sort. Le 22 juin 1791, le jour où l'on apprit à Paris la fuite de Varennes, la curiosité Tavait attirée au Carrousel, avec un de ses amis, M. de Fontenailles ; sans doute, son grand air la désigna aux soupçons de la foule ; menacée, maltraitée peut-être, elle fut conduite aux Tuileries, gardée prisonnière de onze heures à quatre heures dans le cabinet du roi, jusqu'à ce que M. de Biron vint de l'Assemblée pour les délivrer, elle et son compagnon. Un fragment de lettre du prince de Ligne nous apprend le genre d'insulte qu'elle redoutait de subir :
Remettez-vous ici de ces outrages Qui pourtant ne menaçaient pas Votre tête, dit-on, mais de secrets appas. Que des gens curieux, prétextant la vengeance, Voulaient voir et montrer, pour l'honneur de la France (2).
La province suivit l'exemple de la capitale.
A Nantes, le jour de Tinstallation de Tévêque constitutionnel, les journaux publiaient un avis, dans lequel On prévenait les « vieilles bigotes » que 45 à 50 jeunes gens, munis de verges, réprimeraient toutes observa-
(1) V. Du Bled, La Société avant et aprèi la Révolution.
(2) Intermédiaire, 10 juillet 1896.
tions contre le nouvel élu, et étaient déterminés à « trousser le cotillon » et à administrer le fouet à toutes celles qui manifesteraient leur désapprobation (i).
\ Lyon, le 8 avril, jour de Pâques, les Jacobins envahirent les oratoires et commirent les plus regrettables excès.
« J*ai vu, écrit un témoin oculaire des faits qu'il raconte (2), des citoyens paisibles tout à coup assaillis par une horde de brigands, le sexe le plus intéressant et le plus faible devenu Tobjet d'une persécution féroce, nos femmes et nos filles traînées dans la boue de nos rues^ publiquement fouettées et horriblement outragées. Image qui ne s'effacera jamais de ma mémoire ! J'ai vu l'une d'entre elles, baignée de pleurs, dépouillée de ses vêtements, le corps renversé, la tète dans la fange. Des hommes de sang Tenvironnaient. Ils froissaient de leurs mains impures ses membres délicats, ils assouvissaient tour à tour le besoin de la débauche et celui de la férocité, ils abîmaient leur victime de honte et de douleur. Quanta la garde, elle arrivait toujours pour contempler le crime, jamais pour le réprimer. Et le plus souvent elle était le renfort plutôt que l'effroi des brigands. Aux Pénitentes, une sentinelle croise la baïonnette devant des prêtres. A Saint-Claude, la garde laisse échapper des hommes qui fouettaient une femme et saisit un homme
'1) Ed. et J, de Concourt, Portraits intimes du XVII 1^ siècle, .2] La Loi et la Religion vengées des violences commises aux portes des églises etaholiques de Lyon, par Simon (G. Jordan).
qai la vengeait, tandis que quelques soldats du guet, voyant ces horreurs, applaudissaient. »
Les « fessées civiques » étaient devenues si fort à la mode, ou pour mieux dire avaient influencé la mode à ce point, que.. Tusage adopté par les femmes de porter des a inexpressibles » ne reconnaîtrait pas d'autre cause.
Les femmes, ^ c'est Taine qui rapporte le fait — voyant lafréquence des scènes de fustigation, et dansleur crainte de ne s'y pouvoir soustraire, commencèrent par coudre leurs chemises, en ménageant des ouvertures pour les jambes, afin qu'il fût moins facile de les trousser. Et c'est ainsi, selon Thistorien cité, que se serait répandue la coutume, chez les femmes de la bourgeoisie, de porter des pantalons. Nous donnons, est-il besoin de l'ajouter, l'explication pour ce qu'elle vaut.
A toutes les époques de trouble on d'effervescence, les mêmes manifestations morbides se sont reproduites. La Révolution n'a pas eu le monopole de ce réveil du sadisme populaire. Au lendemain de la Terreur, celui-ci ne s'est qu'assoupi, et la civilisation rafïinée du xix*^ siècle n'a point eu raison de ce bas instinct. Ce serait mécon* naître l'âme de la foule, que de l'imaginer assez consciente d'elle-même, assez réfléchie, assez pondérée, pour ne plus se laisser aller à des scènes d'animalité où se marient la cruauté et la luxure. Que d'exemples n'aurions-
nous pas encore à citer, notamment en ce qui concerne la flagellation !
Pendant la Restauration, les dames royalistes de la région du Midi se mettent, le dimanche et les jours fériés, à la recherche des jeunes filles et femmes protestantes, pour les traîner dans la rue, les coucher par terre, relever leurs jupes par derrière et les fesser avec fureur à coups de battoir, auxquels étaient attachées des pointes de fer dessinant une fleur de lis, qui laissaient des marques sanglantes. Ces instruments, on les appelait, pour cette raison, des battoirs royaux (1).
Le fouei était surtout une mesure de répression, entre les mains du peuple ou de l'aristocratie ; aussi est-ce pendant les révolutions et à leurs lendemains que son usage se répand. En 1851, le général Herbillon faisait donner le fouet aux insurgés capturés. Sous la Commune, on n'eut garde d'oublier ce moyen de correction.
La psychologie morbide de Tinsurrection de 1871 a été étudiée par notre maître Laborde, dans une plaquette devenue introuvable. Voici un fait dont il n*a pas, à notre souvenir, fait mention, et qui nous a été révélé par Rochefort. Le pamphlétaire raconte l'entrée des Prussiens dans Paris le 1*** mars :
«Tout fut calme. Cependant le seul incident un peu mouvementé fut l'arrestation et la fustigation par les
(1) E. ViLLBMOT» VÉuénement, 1874.
En 1815, les dames de la halle de Bordeaux fouettèrent en plein marché une femme, M"» L...
Parisiens de trois salopes qui s'étaient avancées dans les Champs-Elysées au-devant des ennemis, auxquels elles distribuèrent avec affectation de nombreux baisers.
« La foule se jeta sur elles, les mit à peu près nues, et après une fessée brutale, les couvrit de crachats, d'injures, de huées, et même de violents coups de poings. Cette bravade venait-elle de femmes allemandes établies chez nous, et qui étaient allées souhaiter la bienvenue à leurs compatriotes ? Je ne Tai jamais su, car elles s'enfuirent toutéchevelées, et finirent par trouver un refuge dans les maisons avoisinantes, d'où elles s'éc|^appèrent à la nuit (1). )» L'épisode est confirmé^ sinon dans ses détails, au moins dans sa réalité, par un chroniqueur du siège. « Aucun Parisien, écrit Francis Wey, ne pénétra dans le quartier des Champs-Elysées occupé par les troupes étrangères. Quelques créatures, dans leurs plus voyants atours, ont seules tenté une incestueuse fraternisation. Le peuple les vint prendre au bras des officiers ennemis et les fouetta devant eux publiquement. »
Enfin, faut-il rappeler qu'au lendemain de l'affaire dite des décorations, la Limousin, qui avait voulu s^exhiber, fut vertement corrigée par une foule simpliste, qui trouvait que la meilleure justice était la plus expéditive et la moins fertile en arguties de droit ?
Point n'est besoin, d'ailleurs, de remonter bien loin
(1) Aifentnres dt ma vie, chap. xin.
dans l'histoire pour s'assurer que le fouet est Tinstrument de vengeance favori du peuple.
Zola a écrit une page d'un réalisme saisissant, lorsqu'il a raconté la terrible scène entre Gervaise et Virginie, scène qui se termine, comme on sait, par une magistrale fessée à coups de battoir. Une fois encore le romancier des Rougon-Macquart n'a rien emprunté h son imagination.