‹ La névrose révolutionnaireChapitre 13 sur 30 · LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

Le propre des révolutions est de subordonner à l'exercice de la force le droit et la justice. A un excès de pouvoir, le peuple substitue un autre excès de pouvoir. L'équilibre stable, déjà difficile en temps normal, est impossible en temps troublé. Les plateaux de la balance sociale sont alternativement entraînés, la démagogie succédant à l'oppression, la réaction à la révolution, jusqu'à ce qu'enfin la société reprenant possession d'elle-même et de ses facultés intellectuelles, un compromis durable s'établisse entre les diverses classes qui la constituent.

La Révolution française semble, sitôt née, jalouse des iniquités du régime précédent, et érige la violence en mode de gouvernement. La tyrannie populaire devient

alors plus dure que la tyrannie royale. La bascule penche ensuite vers la réaction césarienne, puis la Restauration se précipite à nouveau dans la révolution : toute l'histoire du xïx*^ siècle n'est que l'alternance de ces deux systèmes. L'équilibre aurait été bien plus tôt atteint, révolution aurait suivi une voie moins cahotée, si les hommes de 93 avaient su éviter les fautes et les violences de la Terreur.

Mais celle-ci était-elle évitable ? Peut-on demander à un peuple, brusquement appelé à la responsabilité du pouvoir, que rien ne préparait à la vie politique, peut-on lui demander la sagesse d'un Solon ou d*un Lycurgue? Ce serait profondément méconnaître les faiblesses humaines, ainsi que les éléments psychologiques qui constituent la mentalité d'une société.

'On aurait tort d'arguer des excès de la Terreur pour condamner toute Tœuvre ; de même il serait injuste de vouloir blanchir les criminels et les assassins, en ne considérant que le monument formidable érigé par la Convention.

C'est précisément ce que font encore aujourd'hui — surtout aujourd'hui — les hommes de parti. 11 y a peu d'historiens de la Révolution qui n'étaient leur critique de leurs passions politiques. En réalité, l'écrivain n'a nia absoudre ni à condamner. Il se trouve en présence d'événements qui furent, pour ainsi dire, fatals, inévitables, étant donné l'état d'esprit de ces politiciens improvisés.

Au furet à mesure que les événements se déroulaient,

ils laissaient dans Tâme des révolutionnaires une empreinte plus forte, les prédisposaient à des excès plus grands. La fuite à Varennes ne pouvait avoir d'autre conséquence logique, vingt mois plus tard, que le procès et Texécution de Louis XVI. Le sang des Girondins réclamait la mort des Dantonistes, celui des Dantonistes appelait Thermidor. Qui pouvait enrayer cette course à l'abfme? Tous ceux qui s'y essayèrent furent entraînés par le torrent.

Le Tribunal révolutionnaire subit, comme les comités politiques, le vertige de cette progression dans la violence sanguinaire. Tout d'abord il fit preuve d'une clémence relative ; mais il sombra bientôt dans le délire le plus extravagant dont puisse être saisie une institution judiciaire : il devint une ignoble et détestable parodie de la justice. Devant l'histoire, il porte la responsabilité d'avoir couvert, sous un simulacre d'équité, les rancunes, les haines, les ambitions, les passions, non de la masse, mais de quelques individualités.

Si Ton peut, à la rigueur, expliquer les massacres de septembre» qui furent l'œuvre d'une foule prise de panique, poussée par ses plus vils instincts comme par un rut effréné, on ne saurait oublier que les exécutions de la Terreur furent ordonnées de sang-froid, poursuivies méthodiquement, comme une épuration nécessaire de la société.

94 LA nëvhose révolutionnaire

Le Tribunal révolutionnaire, à dire vrai, ne fut qu'un instrument, une machine de guerre entre les mains du Comité de Salut public. On a voué à Texécration la mémoire de Fouquier-Tinville et des présidents Dumas et Gofïlnbal. Or, comme l'a dit Fouquier, lors de son procès, ils avaient des ordres, qu'ils appliquaient avec un zèle excessif, du reste. Ils étaient assistés de trois juges et de dix jurés, nommés par la Convention, et qui opinaient en publici à haute voix, à la pluralité absolue. « Tout le système de la Terreur était là (1). »

La salle était partagée en deux parties, celle réservée aux spectateurs, et le prétoire. Dans celui-ci, une estrade, où siégeaient : au milieu, le président ; à gauche, les juges ; au-dessous du président, le greffier. A gauche de Testrade, les gradins réservés aux accusés, et le fauteuil où chacun d'eux prenait place pour Tinterrogatoire. A droite, les jurés.

Juges et accusateur avaient pour costume un habit noir, le chapeau Henri lY avec panache de plumes noires et cocarde tricolore ; au cou et sur la poitrine, un ruban tricolore soutenant une médaille (2).

La justice révolutionnaire respecta d'abord les formes légales : les droits de la défense étaient intacts. Mais au procès des Girondins, comme les témoins étaient gênants, que Vergniaud parlait trop bien, et qu'au surplus, l'opinion avait conscience de se trouver devant un

(1) Louis Blanc, Histoire de la Réoolution, t. VIH.

(2) Berriat Saint-Prix, La Justice révolutionnaire.

fERSÉOUTEL'RS Et PERSÉCUTÉS %

procès de tendances, on simplifia la procédure. Une députation de 400 sociétés populaires départementales s'étonna qu'on eût besoin de témoins pour juger. Robespierre et Osselin firent voter par la Convention le décret qui permettait au jury de clore les débats au troisième jour d'un procès, quelle que fût l'importance de la fournée.

Ce n'était pas encore assez. La loi du 22 prairial, présentée par Couthon, aggrava considérablement le pouvoir dictatorial du tribunal. Les jurés, épurés et reconnus solides^ ne pouvaient condamner qu'à la peine de mort. Plus d'interrogatoire préliminaire, plus de défenseur, plus de réquisitoire, plus de résumé du président, plus de témoignages non plus. La preuve matérielle ou morale suffisait.

Les thermidoriens allèrent plus loin encore que les terroristes. Lorsque Robespierre et ses séides furent abandonnés par la Convention, celle-ci prononça, sans l'ombre d'un jugement, leur mise hors la loi ; le tribunal n'eut qu'à constater leur identité pour les envoyer à l'échafaud.

Les débats du tribunal se bornaient, depuis le 22 prairial, à cette simple formalité. Dans la fournée dite des cent soixante, où Ton jugeait les prétendus conspirateurs du Luxembourg, le président Dumas se contenta de cet interrogatoire sommaire •

A un accusé, Dorival .

— Connaissez- vous la conspiration?

— Non.

— Je m'attendais à cette réponse. Elle ne réussira pas. A un autre.

Au nommé Ghampigny :

— N'étes-vous pas ex-noble ?

— Oui.

A Taccusé Quédreville :

— Êtes- vous prêtre ?

— Oui, mais j'ai prêté le serment.

— Vous n'avez plus la parole. A un autre. A l'inculpé Ménil :

— N'étiez-vous pas domestique de l'ex-constituanl Menant?

— Oui.

— A un autre.

A Vély :

— N'étiez-vous pas architecte de Madame?

— Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.

— A un autre.

A Gondrecourt :

— N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg ?

— Oui.

— A un autre.

A Durfort :

— N'étiez-vous pas garde du corps?

— Oui.

— A un autre (i).

THiERSf Histoire de la Révolution française, liVre XXII.

Et ainsi de suite. Ces quelques mots suffisaient à la religion des jurés, qui condamnaient sans plus de témoignages.

En général, c'était sous Faccusation de conspiration que les inculpés paraissaient devant le tribunal, — conspiration plus ou moins prouvée. Il n'est pas niable que, dans le nombre, plus d'un avait comploté le renversement de la tyrannie jacobine ; mais combien d'autres, ignorants des intrigues de la politique, se trouvaient dénoncés par un débiteur, par un rival, par un ennemi personnel. La guillotine ne servit que trop^souvent les passions particulières.

Au reste, le tribunal, dans le cynisme de ses verdicts, ne se donnait pas la peine d'envelopper ses arrêts de mort d'hypocrites considérants. 11 envoyait des citoyens à l'échafaud sous les accusations les plus singulières (1).

Lavoisier et les 27 fermiers généraux qui passèrent en jugement le 19 floréal an II furent condamnés à mort, pour avoir mis de Feau dans le tabac (2).

Le 17 pluviôse de la même année, un paysan fut convaincu de conspiration, comme « ayant fait mettre en

(1) c Le marquis Hervé de Faudoas, madame de Beaurepaire, sa sœur, et mademoiselle de Faudoas, sa fille, âgée a peine de dix-huit ans, moururent sur l'échafaud. Cette dernière avait écrit que sa chienne avait mis au monde trois petits républicains. Il n'en fallait pas davantage pour être conduite à la mort. Ils furent exécutés ensemble le 25 messidor an 11, 13 juillet 1794, sans que les assassins eussent égard à Tâge, à la vertu et à la jeunesse. » Modes et Usages au tempi de Marie' Antoinette, par le comte de Rbiset, t. 1, p. 385.

(2) Moniteur officiel, 21 floréal an II.

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LA NEVHOSE REVOLUTIONNAIRE

luzerne, sainfoin et trèfle près de trois cents arpents de terre qui auparavant produisaient du blé, et ayant laissé en friche plusieurs pièces de terre qui devaient être en valeur (i). »

Nous ne parlons pas des inculpations de propos inciviques, qui n'avaient d'autre sanction que la mort : tel fut le cas de ce Calmer, président du Comité révolutionnaire de Clichy, livré à Sanson pour « avoir cherché à couvrir de mépris les autorités constituées, en envoyant un jour demander à la municipalité si son àne n'était pas à la commune » (2).

Les registres du Comité de Salut public et du Tribunal révolutionnaire étaient si mal tenus, que les accusateurs publics eux-mêmes ne s*y reconnaissaient pas. Ceuxci s'adressaient à un bureau spécial, dit de la Correspondance^ où arrivaient les dénonciations de Paris et des départements.

A côté fonctionnait le bureau des Pièces accusatrices, où on enregistrait les états raisonnes des suspects et leurs notes individuelles, qui étaient analysées par des employés. C'est là que l'agent de la commission populaire venait puiser les motifs de condamnation. Aussi ces registres étaient-ils connus sous le nom de registres mortuaires (3).

On imagine si les employés, qui n'étaient l'objet

(1) Prudhomme, Dictionnaire des victimes,

(2) Saint-Prix, op. cit.

(3) Fleury, Mémoires, t. II.

d'aucune surveillance, en prenaient à leur aise. Us tripatouillaient les dossiers, enlevant, quand ils avaient quelqu'un à sauver, les pièces compromettantes, supprimant parfois les affaires en cours (1). D'autre part, la commission populaire prenait dans ces bureaux tout ce qui lui plaisait, sans compter et sans donner de reçus.

Il en résulta bientôt un « chaos » indescriptible. Des citoyens furent jugés, guillotinés ou acquittés pour d'autres. « J'ai vu dans ma prison, dit J.-M. de TEpinard, et plus tard à la Conciergerie, des malheureux qu'on appelait pour briser leurs fers... ; ils venaient d'être guillotinés. Un jour, on apporte plus de quatre-vingts mises en liberté de personnes acquittées par le Comité de Sûreté générale, et il se trouva que le tribunal en avait fait égorger soixante-deux (2). »

D*autres fois, c'est le dispositif du jugement qui n'est pas établi. Dans la journée des 155 (conspiration du Luxembourg), la feuille comporte le nom de 50 accusés, l'acte d'accusation, les signatures des juges; il est muet sur la déclaration du jury, l'application de la loi, le nom des condamnés, la peine prononcée ; ils n'en furent pas moins exécutés (3).

Souvent des accusés furent condamnés pour d'autres.

(1) C'est ainsi que Labussière sauva les acteurs incarcérés de la Comédie-Française, en enlevant de leurs dossiers le réquisitoire écrit de Fouquier. (Cf. Flbury, Mémoira.)

(2) Joseph-Marie de I'ëpinard, Mémoires.

(3) Berriat Saint-Prix, op. ciU

Qui ne connaît le drame de la famille Loizerolles et de la famille Sallier, où le père prit sur Téchafaud la place du fils? Inversement, le fils Saint-Pern fut exécuté, le ier thermidor an II, à la place de son père. Nous rapportons plus loin l'aventure extraordinaire de M™« de Sérilly, se présentant, au procès de Fouquier- Tinville, son extrait mortuaire à la main. Elle avait échappé à Féchafaud en excipant de sa grossesse ; on n'en avait pas moins rédigé un procès-verbal d'exécution.

On pourrait citer de nombreux exemples des erreurs judiciaires du Tribunal révolutionnaire. Au surplus, n'est-ce pas le fait habituel de ces tribunaux sommaires, de commettre les plus monstrueuses iniquités, en ne prenant pas même la peine de vérifier Tétat civil des accusés ?

On a beaucoup disserté sur le chiffre exact des victimes de la Terreur. On comprendra aisément qu'une statistique exacte est impossible^ en raison même do désarroi de la comptabilité du greffe criminel.

Voici les chiffres donnés par Berriat Saint-Prix: pour Paris, 30.000 arrestations environ ; 2.719 exécutions capitales, ainsi réparties : 7 prononcées par le tribunal du 17 août 1792 ; 1.256, du 10 mars 93 au 22 prairial; 1.351 (extrême Terreur), du 22 prairial au 9 thermidor; 105, du 10 au 12 thermidor. Thiers arrive au total de 1.867 condamnations à mort; Bûchez, de 2.669; Louis Blanc, de 2.750. Tous comptes faits, on voit que le

Tribunal de Paris a envoyé à Téchafaud un douzième des prisonniers.

Ces chiffres sont inférieurs à ceux que Ton donne ordinairement. Si les tribunaux des départements n'a- Taient pas considérablement aggravé cette statistique, la justice révolutionnaire n'aurait pas acquis le caractère odieux qui lui restera dans Thistoire. Les térifiMcsreprésailles de Nantes, de Strasbourg, de L^n. d'Orange, d'Arras et de beaucoup d'autres villes, fournissent un total d'environ douze mille victimes.

Granier de Cassagnac les a classées par catégories. C'est en compulsant ce dernier document qu'on s'aperçoit combien les tribunaux extraordinaires et les commissions militaires firent œuvre néfaste, en privant la Révolution de ses meilleurs enfants. Sur douze mille victimes, il n'y en a pas trois mille appartenant aux deux premières classes de l'ancienne société : noblesse et clergé. Tous les autres étaient du Tiers-Etat, voire du quatrième, puisque la guillotine fit tomber la tète de 4.000 paysans et de 3.000 ouvriers 1

Il est superflu d'épiloguer sur une statistique aussi navrante. Elle confirme une fois de plus notre thèse. La Révolution, emportée par les instincts de la foule, n'a pas tardé à dévier de sa voie normale et délibérément, comme une marâtre ivre de fureur, a de ses propres mains immolé les siens. Si elle avait su garder la pondération et l'équilibre mental, doublement nécessaires à ceux qui manient une arme dangereuse, elle n'aurait pas

abouti à la tyrannie jacobine, ni à la réaction thermidorienne. Gomme Saturne, elle a dévoré ses enfants, non seulement les plus hardis, les plus téméraires, tels que Danton, Desmoulins ou Robespierre, mais aussi les plus humbles, les plus obscurs, les représentants de cette démocratie naissante qui, après avoir eu foi en * cUq; ifaireniée pour se jeter dans les bras d'un César.

Cet(e parodie de la justice n*est pas spéciale à la i&ésQolutioR de 1789-1793. Chaque fois que le peuple ou le pouvoir veut masquer ses violences sous l'hypocrite verdict d'un tribunal, on peut s'attendre, non seulement aux mêmes erreurs, mais aussi aux mêmes iniquités, à la même férocité.

Faut-il rappeler comment fonctionnèrent les conseils de guerre chargés de réprimer l'insurrection de 1851 (1) ; ceux qui liquidèrent la Commune, en 1871 ? Les exécutions en masse qui suivirent la prise de Paris par les Versaillais, ordonnées au nom de la justice, ne sont-elles pas aussi odieuses que les fournées du Tribunal révolutionnaire ?

Disons, pour conclure, qu'un tribunal extraordinaire est la négation même de la justice. Celle-ci a déjà bien de la peine à régner dans les prétoires ordinaires. Lorsqu'elle est aux prises avec les passions, les haines, les vengeances, elle ne tarde pas à être noyée dans le sang d'innocentes victimes.

(1) Cf. à ce sujet Eugène Ténot, La Province en décembre Î85i.

Le mot de persécution n'est donc pas trop fort pour être appliqué aux violences de la Terreur. Il implique, en effet) non seulement les excès, les injustices, mais aussi l'exécution d'un plan préalablement arrêté. Il n'y a guère de différences entre les persécutions des premiers chrétiens par l'empire romain, celle des hérétiques ou soi-disant tels par l'Eglise du moyen âge, et celle des suspects (ou de ceux qu'on déclarait suspects) par le Tribunal révolutionnaire.

Cliniquement, le terme persécution est-il juste ? Peuton avancer que les protagonistes du tribunal de sang étaient atteints de ce délire dangereux qui caractérise les persécutéS'persécuteurt^ Étudions, à cet effet, la menta*lîté des personnages.

A tout seigneur, tout honneur. Fouquier-Tin ville, le sinistre procureur, a été le grand pourvoyeur de la guillotine. Il le faisait par goût. II ne connaissait qu'un seul verdict : la mort. Et comme si, à son gré, le tribunal n'allait pas assez vite en affaire, il pressait les jurés, faisait préparer à l'avance les jugements (i), les charrettes, la guillotine.

La salle du tribunal était son bien, sa chose ; il en

(1) Il est hors de doute que Fouquier faisait préparer d'avance les dbpositifs du jugement. D'autres fois, ils étaient signés en blanc par les juges et remplis ensuite par le greffier.

était l'architecte avisé et pratique. Après le vingt-deux prairial; au lieu des sièges des avocats et du banc des accusés, il avait fait construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent à cent cinquante victimes. C'étaient, disait-il, ses petits gradins. Et, pour ne pas perdre de temps, il avait, au fond du prétoire, élevé Téchafaud. Il fallut l'intervention du Comité de Salut public pour faire enlever la guillotine de la salle où elle était dressée ; pour refréner son zèle, on dut lui interdire des fournées supérieures à soixante individus (i).

C'était Fouquier qui avait proposé de « saigner les condamnés, pour affaiblir le courage qui les accompagnait jusqu'à la mort ». Nous ne parlons pas de la décapitation des suicidés, ni des femmes se déclarant enceintes et envoyées au bourreau, ni des amalgames qui lui permettaient de réunir, sous ^inculpation d'un même complot, des accusés qui ne s'étaient jamais vus, ni des dénis de justice sans nombre dont ce singulier magistrat se rendit coutumier : la défense bâillonnée, le choix des jurés solides, le refus d'entendre les témoins et de prendre connaissance des pièces, etc.

On a dit de Fouquier qu'il était alcoolique et on cite, à cet effet, les pages que Proussinalle a consacrées aux prétendues orgies des jurés et de l'accusateur à la buvette du tribunal et dans les restaurants de la périphérie parisienne. Le fait reste à prouver : VHistoire

(1) Thiers, op. cit.

secrète du IHbunal révolutionnaire (i) est écrite avec trop de parti pris pour que, sans autres preuves, on puisse y ajouter foi. Ce n'est pas le fait d'un alcoolique d'apporter dans la persécution sanguinaire tant d'implacable sang-froidy tant de logique. Nous penchons plutôt à croire que Fouquier avait, dans sa cruauté, un fond de sadisme latent ; la preuve en est qu'il aimait le spectacle des guillotinades, surtout lorsque c'était le tour de belles et jeunes femmes : ne fit-il pas avancer Theure de son dîner, pour pouvoir régaler ses yeux de l'exécution des chemises rouges^ où plusieurs femmes, éblouissantes de jeunesse et de beauté, furent livrées à Sanson? C'était une âpre volupté pour Vhomme rouge, que de voir tomber dans le panier ces têtes charmantes, et leur sang vermeil ruisseler sous le hideux couperet.

N'est-ce pas véritablement un vésanique, que ce magistrat barbare qui dépeuple les prisons ? S'il ne présente pas un délire caractérisé, du moins ses actes nous le montrent comme un maniaque ayant perdu tout équilibre. Au reste, il avait des hallucinations fréquentes. Cue fois, entre autres, passant aux guichets du Louvre, il prend peur de son ombre^ croit entendre les malédictions de ses victimes, la poursuite de leurs clameurs yengeresses. Il hâte le pas ; il n'était pas seul : sans quoi, dit-il, il n'aurait su que devenir.

(1) Proussinalle, Histoire secrète du Tribunal révolutionnaire.

Sur lui aussi la Révolution a marqué son emprise. Avant les événements de 1789, il était procureur au Ghâtelet, et dans ces fonctions il s'était fait distinguer non seulement par sa probité, mais aussi par ses sentiments d'humanité et de pitié. Quand il fut nommeaccusateur public près le Tribunal révolutionnaire, les hommes de loi, notamment un avocat, Bellard, manifestèrent leur joie de voir ce poste redoutable confié à ud « honnête homme ».

Une fois dans la place, il ne fut plus le même.

On peut supposer, non sans vraisemblance, qu'il devint à son tour une victime de la peur. Fouquier avait peur de ne pas paraître assez zélé, d*être sacrifié un jour comme suspect, comme tiède, comme modéré. Il tremblait devant ses maîtres du Comité de Salut public et, de même que les anciens apaisaient le courroux des dieux par des sacrifices expiatoires, Fouquier emplissait les fatales charrettes, pour écarter de lui le soupçon et le doute. C'est une méthode de surenchère sanglante que Fouquier inaugura. Esprit pusillanime et faible, entraîné malgré lui dans le mouvement, il crut préférable pour son salut de marcher à Tavant-garde, puisque tous les traînards étaient sacrifiés. 11 ignorait qu après le flux viendrait le reflux, et que les premiers seraient à leur tour les derniers. 11 ne pouvait prétendre, plus que les autres, échapper à son sort.

Son compère, le président Dumas, avec lequel il ne s'onlondail guère, s'était mis h son diapason. Est-ce

contagion? Est-ce disposition naturelle? Toujours est-il que tous deux rivalisaient de férocité.

Dumas avait la spécialité des mots d'esprit (i) — mais quelle qualité d'esprit I

Les dames de Noailles étaient accusées de conspiration. EUes ne disaient pas un mot, et pour cause : elles étaient complètement sourdes. — « Cest égal, prononce Dumas, elles ont conspiré sourdement (2). »

(1) Vesprit de$ hoarreaux ! sous ce titre il y aurait tout un chapitre à faire, et non des moins intéressants . A qui serait tenté de Técrire nous apportons notre contribution. Le 22 ventôse (1793), Le Bon, le féroce proconsul du Pas-de-Calais, écrit à un de ses amis, au lendemain de Texécution de M™^ de Modéne : c Avant-hier, la sœur du ci-devant comte de Béthune a éternué dans le sac l » Cest le même qui se vantait d'avoir fait guiUotiner des vieilles t « à quoi servaient-elles sur la terre ? », ou qui, parlant du comte de Montyon promis à la mort, disait : « C'est un bon gros aristocrate, bien dodu, une belle tète à guillotiner I >

Le distributeur des actes d'accusation faisait, lui aussi, de l'esprit aux dépens des victimes. « Tiens, un tel, voici le Journal du soir ! » (Les actes d'accusation étaient ordinairement signifiés aux prévenus la veille de leur mise en jugement, à 10 ou 11 heures du soir.) Un autre disait : « Dis donc, un tel, voici ton billet d'enterrement I »

(2) Le mot a été attribué par d'autres à Barrère. c( Quand on la fit comparaître (l'abbesse de Montmartre) au tribunal révolutionnaire» avant de l'envoyer à l'échafaud, elle était assistée de sa porte -crosse, appelée M™' de Surbeck. — « Citoyens, disait cette religieuse à tous les tigres de cette caverne, comment voudriez-vous que Madame notre Mère pût répondre à ce que vous lui dites ? elle est restée sept mois dans un cachot à Saint-Lazare, elle en est devenue sourde... » — « Ecrivez, citoyen greffier, dit le rcprêsontnnl Barrére, chef des jurés et surnommé VAnacréon de la guillotine, écrivez que la ci-devant abbesse de Montmartre a conspiré sourdement. > Souvenirs de là marquiu de Créquy, t. VI, p. 224-22d.

ilO LA NÉVROSE RÉVOLUTIONNAIRE

Un vieillard ne souffle mot : il a la langue paralysée. — (( Ce n'est pas la langue, dit le président, mais la têle qu'il nous faut. »

Un maître d'armes venait d'être condamné. — « Pare cette volte-là I », lui dit brutalement le président.

Un éphèbe de seize ans est traduit au tribunal : « S'il n'a que seize ans d'âge, il en a au moins quatre-vingts pour le crime. » Dumas avait toujours la réplique, le mot de la situation.

Délail particulier : il ne siégeait jamais sans deux pistolets chargés, qu'il plaçait à sa droite et à sa gauche , moyen d'intimidation dont il effrayait les accusés.

Le même Dumas avait fait enfermer sa femme au Luxembourg; il allait TinAioler, lorsque le 9 thermidor la sauva.

La description de sa maison suffit à montrer de quelles terreurs il élait poursuivi : sa porte ressemblait à celle d'une prison; un judas étroit et grillé s'ouvrait à l'arrivée d'un visiteur. On parlementait avec le domestique, qui allait en référer à son maître. Celui-ci recevait rarement la personne, se contentant de lui parler à travers le petit guichet.

Quant aux jurés qui prononçaient les verdicts, ils se faisaient de leur devoir une conception non moins singulière. Voici comment le juré Payan comprenait son rôle ; il écrivait à un de ses amis : « Tu as une grande mission à remplir ; oublie que la nature te fil homme

PEHSÉGUTEURS ET PERSÉCUTES lli

sensible... Dans les commissions populaires, Thumanilé iadmduelle, la modération qui prend le voile de la justice est un crime... Tous ceux qui prétendaient être plus sages et plus justes que leurs collègues étaient des conspirateurs adroits ou des hommes trompés, indignes de la République... Si tu n'as pas la force et la fermeté nécessaires pour punir des conspirateurs, la nature ne t'a pas destiné à être libre (i). »

Comment s'étonner que les jurés, avec une telle mentalité, aient aussi docilement obéi aux injonctions de l'accusateur public? Pour eux, la justice n'est pas cette déesse sereine qui règne par le triomphe du droit, mais une Furie vengeresse, le glaive toujours levé, et qui ne doit connaître ni clémence, ni fatigue.

La faiblesse devient un crime aux yeux des révolutionnaires. Et ils ont grand soin de l'éviter. Un jour, Danton reçoit la visite d'une femme qui vient, accompagnée de sa petite fille, demander l'élargissement d'un détenu. En les apercevant, le Goliath se lève, ses traits se contractent, puis d'une voix tonnante : « On ne m'attendrit pas, vous demandez l'impossible », s'écrie-t-il, c en prenant l'attitude d'un militaire qui aurait à essuyer une charge de cavalerie (2). »

Le trait est à retenir. Il peint fidèlement ces hommes s'effbrçant à se rendre cruels, redoutant un retour

(1) Papiers saisit chez Robespierre, t. lU.

(2) Plevry, Mémoires, ï* II.

offensif de leur sensibilité, et croyant sincèrement que Taustérité et la rigidité d'un Caton leur étaient indispensables. Summum jus, summa injuria,,.

Chez beaucoup de représentants en mission s'observe pareil état d'âme, souvent une aberration mentale complète.

Carrier, la plus hideuse figure de la Terreur, n'a, pour ainsi dire, plus rien d'humain. C'est un monstre altéré de sang, dont la soif est inextinguible. Une se contente pas d'envoyer à la mort tous ceux qui, à un titre quelconque, lui paraissent suspects ; il invente des ralTmements de cruauté, qui font de lui Tégal d'un Néron ou d'un Caligula. L'histoire du proconsulat de Carrier à Nantes est trop connue pour que nous nous arrêtions aux détails. Néanmoins, en groupant tous les crimes que son despotisme entassa, on pourra jauger à. sa valeur la mentalité de ce sinistre maniaque.

Le jour de son arrivée à Nantes, ivre du pouvoir suprême dont il se voyait investi, il annonce qu'il faut tout égorger et n'accorder de quartier à personne, pas plus à ceux qui avaient la promesse de la vie sauve qu'aux autres prisonniers. Il traite de « Jean-foutres » ceux qui veulent le rappeler au respect de la parole donnée et les menace de la guillotine. Au reste, il ne

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parlait jamais que d^égorgements, guillotinades et fusillades.

La commission militaire établie par lui siégeait sous rinfluence d'un comité d*ultras, qui s'étaient placés sous le parrainage de TAmi du Peuple. On l'appelait la < compagnie Marat ». Ses membres prêtaient le serment suivant : « Je jure mort aux royalistes, aux fanatiques, aux muscadins, aux feuillants, aux modérés, de quelque couleur, de quelque masque, de quelque forme qu'ils se revêtent (1). »

Sous ses auspices, la commission militaire rendait des jugements inouïs. Elle condamnait à mort un boulanger qui ne donnait pas le poids, un citoyen pour avoir tenté de corrompre un poste de police en lui oflrant un canard ; d'autres, pour les notes suivantes : avoir eu un gilet à fleurs de lis, être taré, aristocrate Vieffé, prôneur de Girondins, voire accapareur de navets, etc. (2).

Carrier professait le même dédain que Fouquier-Tinville pour les formes légales de la justice. 11 disait à Phelippes : « Bah ! bahl à vous autres juges, il faut cent témoins, cent preuves pour juger les accusés. . faut-il donc tant de preuves? C'est bien plus tôt fait de les jeter à Teau. Bientôt tu verras sans-culottiser les femmes. » Et dans sa bouche le terme sans-culottiter était synonyme de noyer (3.)

(1) Mellinet, La Commune et la Milice de Nantes,

(2) Berriat SAiHT-PRn, op, cit.

(3) T. Laluéb, /..B. Carrier, représentant du Cantal à la Conœntion.

HiVROSB RÉVOLUTIONNAIRE g

Ua jour qu'on implorait de sa clémence la grâce de quatre enfants : <( Dans quel pays suis-je ! s'écria-t-il. Tout comme les autres. » Les Nantais avaient recueilli par pitié les orphelins des victimes de Carrier. Le conventionnel exigea que ces louveteaux fussent restituée à la République, — c'est-à-dire à la mort qui les guettait (1).

Ce qui a rendu le nom de Carrier tristement célèbre, ce sont les fameuses noyades de Savenay. La première fournée était composée de cinquante-trois prêtres, qu'on embarqua sur un bateau, lequel coula au milieu de la nuit. « Quel torrent révolutionnaire que la Loire!...» écrivait à ce sujet le proconsul. Les ultras de Nantes s'accommodant parfaitement de cette justice expéditive, les noyades se succédèrent.

Carrier fut bientôt débordé. Les prisons regorgeaient et, ajoutant à Thorreur de la situation, le typhus s'abattait sur la ville. Les détenus, mal nourris, dans leur détresse morale et physique devenaient pour le fléau une proie facile. Leurs cadavres allaient empester l'atmosphère. Mieux valait, selon le tyran, les jeter à l'eau tout vivants.

Restait la fusillade, le dernier argument des guerres civiles et des répressions. Carrier ne manqua pas d'y recourir. Tous les jours, des files de prisonniers étaient livrées aux soldats: On avait été obligé d'incorporer des

(1) Tbiers, op, cit., t. XXII.

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volontaires allemands pour remplir cet office. Comme ils ne saTaient pas un mot de français, ils restaient sourds aux imprécations des victimes. On n'avait pas à craindre de leur part un mouvement de pitié. Us firent une véritable boucherie. A ce moment, plus de justice, plus de formes légales, plus de jugements : ce fut un pendant aux massacres de septembre, avec cette différence qu'à Nantes la Terreur fut réglée, ordonnée, et que le mot d'ordre était officiel.

A côté de rhistoire se place la légende. Les mariages républicains figurent dans cette deuxième catégorie. Les historiens les plus hostiles au jacobinisme n'ont pas pu prouver l'authenticité de ces actes de sadisme, que Carrier aurait ajoutés à sa triste renommée. Ses ennemis, lors de son procès, en parlèrent en termes vagues. Tronçon-Ducoudray, l'avocat du Comité révolutionnaire de Nantes, se borna à dire : « Je ne parle pas de ces atrocités plus révoltantes encore, appelées mariages républicains, qui n'ont pas été suffisamment constatées dans les débats, mais dont l'infâme dénomination suppose toujours la plus infâme des barbaries. » Un témoin déposa qu'on attachait les victimes deux à deux, afin qu'il leur fût impossible de se sauver à la nage, et que le nom de mariage républicain avait servi à qualifier cette précaution des bourreaux (1). L'arrêt qui fut rendu contre Carrier reste cependant muet sur cette question.

(y Lalijke, op. Cl/.

118 LA NÉVROSK RÉVOLUTIONNAIKE

11 est possible que les exécuteurs des ordres du proconsul aient attaché les Tictimes deux à deux, mais non point dans un but obscène.

C'est une coutume que les tortionnaires se sont transmise. Se souvient-on de Tincident qui eut pour théâtre la ville de Blagoventchensk, dans la Sibérie Orientale, à la frontière de Mandchourie? C'était il y a quelques années, au moment des troubles des Boxers. Le commandant russe de la place avait reçu Tordre de faire passer le fleuve Amour aux Chinois, c'est-à-dire de les transporter sur la rive chinoise. Mais les cosaques, interprétant à leur façon Tordre donné, attachèrent les Chinois deux à deux par la natte, et les lancèrent dans Teau, où ils se noyèrent tous, après s'être débattus vainement. Si Ton peut mettre en doute les mariages républicains^ les mariages moscovites ne sont que trop réels.

Pour en revenir à Carrier, comment, à Taide des documents qui nous sont restés, défînir son état mental ?

Tout d'abord, considérons le physique. Ses por traits, notamment celui gravé en tête de Topuscule de Babeuf, Du système de dépopulation,\ui prêtent un air de folie. L'auteur de la Biographie nouvelle (1821), qui Ta connu, le décrit ainsi : « C'était un homme d'une taille haute et un peu courbé : il portait cette chevelure noire et grasse que les tyrans populaires avaient mise à la

Carrier

mode ; son geste était forcé, brusque et menaçant ; sa voix dure et rauque ; sa prononciation forte et précipitée ; il avait l'œil petit et hagard, le teint basané, Tair sombre, commun et féroce (1). »

Michelet le montre nerveux et bilieux, d'une imagination violente etmélancolique. 11 ajoute : « C'était un grand homme sec^ de teint olivâtre, dégingandé, à grands bras gesticulants, et d*un geste faux, ridicule, s'il n'eût fait peur. Son signalement est celui que donne Molière de son fameux Limousin : habitude du corps grêle, barbe rare, cheveux noirs, plats, l'œil inquiet, l'air ahuri, égaré. De tels hommes sont rarement braves, et très souvent furieux (2).»

Carrier était lâche, en effet : n'avait-il pas fui devant Tennemi, à la bataille de Cholet ? Par contre, lorsque de violentes colères le secouaient, il voyait rouge ; il tirait alors son grand sabre de représentant en mission et ne parlait rien moins que de couper lui-même la tête à ses contradicteurs. Jullien, qui devait dénoncer les excès de Carrier, fut un jour menacé de ce sort.

Les fureurs de Carrier étaient-elles normales ou provoquées ? Furent-elles la conséquence de son tempérament habituel, ou d'une folie développée chez lui à la faveur des événements? Nous accepterions volontiers la deuxième hypothèse. Jusqu'à son arrivée à

(1) A. AuLARD, art. Corner de la Grande Encyclopédie,

(2) MiCHELBT, op, cit liv. XV, ch. xvi.

Nantes, il fut un jacobin normal qui, assurément, ne dédaignait pas la violence, mais n'était pas inaccessible à la pitié. (1).

Une fois dans la ville chouanne, ses instincts sangninaires prédominent. Il voulait se montrer à la hauteur de la situation, et celle-ci était terrible.

Le peuple, exaspéré par les méfaits des Vendéens, réclamait vengeance. Ces Vendéens, n'était-ce pas eux qui avaient commencé à semer la terreur ?

Le 20 septembre 1793, ils comblaient le puits Montaigu avec les corps des républicains et basculaient des charrettes de pavés par-dessus cet amas vivant.

Le 15 octobre, à Noirmoutier, tous les bleus prisonniers étaient fusillés. Et quels rafîinements dans les tortures, dignes de figurer au Jardin des supplices: des hommes enterrés vifs jusqu'au cou ; d'autres cuits au four ; d'autres, blessés sur le champ de bataille, voyaient s'approcher d'eux des femmes qui, en guise de pansement, leur crevaient les yeux. Enfin, à en croire certains témoignages, que nous n'avons pu vérifier, les noyades, dont on attribue la paternité à Carrier, auraient été inaugurées, avant sa venue, par les Vendéens, qui se débarrassaient ainsi des républicains.

Les Nantais attendaient du proconsul une politique de représailles; elle ne leur fit pas défaut. Mais la faible tête

(1) 0 II reçut avec humanité les Vendéens qui se rendaient, leur fit donner des vivres, leur parla avec douceur ; c'est le témoignage que lui rend un de ses ennemis. » Miciielet, op, cit.

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de Carrier, prédisposé vraisemblablement, ne sut pas résister à tant d'horreur. Gomme Fouquier, il surenchérit sur la fureur populaire, de peur d'être accusé de manquer de zèle. Ici encore^ la peur est un facteur psychologique puissant.

Ajoutons que Carrier, tombé malade, s*élait difficilement remis. Pendant sa convalescence, il se grisait fréquemment, se livrait à de continuelles débauches, soit avec sa maîtresse, soit avec des prisonnières qui, en s^olfrant au monstre, espéraient sauver leurs maris ou leurs enfants. Enfin, le typhus aidant, la démoralisation fut complète. Chez Carrier, elle aboutit à la démence, ou plutôt & la manie aiguë. Combien avait raison ce contemporain qui, stupéfié des fureurs, des inconséquences, des contradictions du tyran, écrivait : « Carrier m*a semblé un grand enfant qui aurait eu besoin de bonnes lisières — ou d'une place à Charenton. »

La cause parait entendue : la folie de Carrier fut avivée par le pouvoir dictatorial que lui avait confié la Convention.

Ici encore se confirme cette loi générale, qu'une Assemblée, qu'un homme d'Etat ne valent que par leurs collaborateurs. Ce n'est pas assez d'avoir un programme heureux ; il faut choisir ceux qui l'appliqueront. C'est un don d'intuition. Napoléon le posséda ; la Convention en manqua totalement.

Les autres représentants en mission n'égalèrent point Carrier en violence. Certains eurent de leur rôle mne noble conception et furent de bons serviteurs de la République ; ils échappèrent à la névrose ambiante et à la griserie du pouvoir. D'autres, — Joseph Lebon et CoUot d'Herbois, pour n'en citer que deux, — glissèrent sur la pente fatale.

A- Lyon, la « Commune affranchie » dont la Convention avait ordonné la destruction, par décret du 12 octobre 1793, la répression des rebelles fut sanguinaire, et dépourvue des formes les plus élémentaires de la justice. La commission révolutionnaire prononça jusqu'à deux cents condamnations dans la même journée. On a même avancé que les juges, las de dire la même parole, opinaient par signes, -— ce qui, au reste, a été controuvé. Mais il est certain que les exécutions furent faites en masse, non plus à l'aide de la guillotine, qui ne fonctionnait pas assez vite, mais par la fusillade et la canonnade. Le 14 frimaire, soixante condamnés étaient tués à coups de canon ; ceux qui n'étaient que blessés furent sabrés par les soldats ; le. lendemain, jour de la fournée des 40, on employa l'infanterie. Cinq cents individus furent alignés au mur, du 15 frimaire au premier

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nivôse. Fouché appelait cela « les envoyer sous le feu de la foudre » (1).

CoUot d'FIerbois, qui sut exécuter avec tant de zèle les ordres de la Convention, devait avoir, près de cent ans plus tard, des imitateurs. La Commune de Paris, en 1871, fut réprimée par les mêmes moyens que Tavait été l'insurrection de Lyon. Les fusillades couchèrent dans les casernes un nombre considérable de citoyens arrêtés, dont on nevériGait ni l'identité ni les preuves de culpa* bilité. La mitrailleuse fit son œuvre à la caserne Lobau.

Des conseils de guerre ne mirent ni plus de justice ni plus de formes que les commissions de Lyon à se faire les exécuteurs des hautes œuvres des vainqueurs.

En définitive, tous les partis politiques doivent se garder d unq indignation de commande : ils ont tous employé les mêmes armes, commis les mêmes violences, endossé devant Thistoire les mêmes responsabilités. Les terreurs blanches sont tout aussi détestables que les terreurs rouges : révolutions et contre-révolutions, les deux extrêmes se touchent, à la limite de la raison humaine.

(1) Louis Blanc, op. cit. ; Moniteur officiel, 5 nivôse an II ; Berriat- Saint-Prix, op. cit.

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