‹ La névrose révolutionnaireChapitre 14 sur 30 · LE MÉPRIS DE LA MORT SOUS LA TERREUR · texte numérisé non relu

LE MÉPRIS DE LA MORT SOUS LA TERREUR

Pat un jeu inévitable de la bascule révolutionnaire, les persécuteurs deviendront à leur tour les persécutés. Ils iront rejoindre dans la mort ceux que leur rage sanguinaire y avait prématurément envoyés.

fiien peu, d'ailleurs, se faisaient illusion sur le sort qui leur était réservé. Us prévoyaient que, la faveur populaire les trahissant, leur tyrannie aurait pour épilogue inévitable leur jugement et leur condamnation. Tout ce qu'ils pouvaient faire était d'en reculer l'échéance.

L'homme politique, conventionnel ou journaliste, pouvait se croire avec juste raison voué à la mort. Aussi fallait-il un certain courage pour se lancer tête baissée dans Tarène et vouloir, quand même, jouer son rôle. G*est que les passions politiques sont plus fortes que les plus salutaires avertissements ; et chacun gardait par devers soi Tespoir d'échapper à l'inévitable, en louvoyant habilement; mais tout le monde n'a pas les ruses d'un Fouché ou le bonheur d'un Carnot. D'autres acceptaient de bon gré leur sort et ne résistaient pas au torrent qui les emportait.

PERSECUTEIRS ET PERSÉCUTÉS 127

Au 31 mai, les Girondins, en dépit de Tinsurrection, n'auraient-ils pu rester les maîtres de la Convention, où ils avaient la majorité? Les Dantonistes, avec plus de fermeté, n'auraient-ils pas réussi à éviter le décret d'accusation ? Robespierre enfin, par la terreur qu'il inspirait, n'aurait-il pu tenter un coup d*Etat et balayer rAssemJ)lée ? II s*y prit trop tard, et maladroitement. Quand on relit ces pages de l'histoire de la Révolution, il semble que ces hommes, admirablement taillés pour la lutte, aient eu un moment de défaillance, au jour où leur énergie devait être décuplée : ils se sont laissé conduire àTabattoir, avec une résignation et une lassitude qui surprennent. Quand ils essayaient de se ressaisir, comme Danton devant ses juges, il n*étaît plus temps : le minotaure les tenait déjà sous sa dent .

Ce n'est pas par dilettantisme, par bravade, que ces hommes jouent si imprudemment avec le danger. Aristocrates et révolutionnaires sont animés d'un même sentiment : le mépris souverain de la mort. Sur le champ de bataille, le soldat qui a évité les premières balles s'aguerrit, puis s'excite et s'enivre à l'odeur de la poudre, oublieux du feu meurtrier de l'ennemi ; de même, dans tous les camps de la Révolution, on ne pense qu'aux coups à porter et non à ceux qu'on peut recevoir.

Les royalistes sont d'une hardiesse inconcevable dans leurs conspirations. Le baron de Batz, véritable héros de roman, mène l'intrigue, et peu s'en faut qu'il ne

128 LA NÉVROSE HÉVOLLTIONNAIRE

réussisse. Chaque jour il risque sa vie et celle de ses compagnons, qui, découverts par le Comité de Sûreté générale, monteront à l'échafaud sans livrer leurs secrets. Ce jour-là, — la fournée des chemises rouges, — comme on allait guillotiner un jeune homme ami intime de Batz, on lui promit la vie sauve, s'il dénonçait la retraite du grand conspirateur. Celui-ci assistait, impassible, au premier rang des spectateurs, à l'exécution de ses partisans. Le jeune homme jette un regard sur la foule, reconnaît son chef, puis, sans mot dire, se livre au bourreau.

La plupart des condamnés mouraient ainsi avec une fermeté stoïque. Peut-être celle-ci n'était-elle qu'une conséquence de la diminution, sinon de Tabolition de l'instinct de la conservation, chez ces individus qui, à force de contempler la mort, s'étaient familiarisés avec elle.

Certains historiens ont déclaré que, sauf de rares exceptions, les victimes de la guillotine tremblaient d'eflFroi, étaient amenées à moitié mortes au pied de l'échafaud (i). On cite, à cette occasion, le récit de Restif de la Bretonne, racontant l'exécution de huit conspirateurs à Rouen : «... Je vis sortir ces huit malheureux à midi. Je les observais en frémissant. J'ai toujours vu que Marianne-Charlotte (sans doute Charlotte Corday) exceptée, tous les êtres pensants qui allaient à la mort

(1) Ch. Vatbl, Histoire de Madame da Barry,

étaient à moitié morts déjà. J'avais fait la même obser» vation avec les douze de Bretagne auxquels le publie a donné de la fermeté » (i).

L'impression éprouvée par Restif de la Bretonne au passage des fatales charrettes n'est pas celle que les contemporains nous oot transmise. Presque tous sont, au contraire, unanimes sur ce point : que les condamnés faisaient preuve d'un réel courage.

Parmi les grandes figures immolées par la Révolution, quelles sont celles qui s'apeurèrent à la minute suprême? Est-ce Camille Desmoulins, dont la jeunesse se révolta lorsqu'on le lia sur la charrette, qui se débattait dans Fespoir que le peuple allait le délivrer, et sut retrouver sous le couteau son calme et son esprit? Camille, qui trouva un mot d'une ironie amère, en voyant ruisseler le sang d'Hérault de Séchelles ?

Quant aux autres victimes, offertes en holocauste à la Liberté par la Révolution, elles eurent une contenance non moins courageuse. Louis XVI mourut dignement, ne résistant aux aides du bourreau que lorsqu'on lui atlacha les mains. La reine, neuf mois plus tard, suivit cet exemple.

Les Girondins, par leur trépas héroïque, sont entrés de plain-pied dans l'immortalité. On avait eu soin de défendre qu'aucun cordial leur fût donné (2) ; ce qui ne

(1) Restif de la Bretonne, Les Nuits de Paris; cité par Vatel.

(2) MiCHELET, op. cit., liv. XIII, ch. IX.

les empêcha pas d'entonner la Marseillaise^ non comme un psaume funèbre, mais comme un symbole d'espoir dans les destinées de la Patrie. « Ils chantaient en furieuXy et sur la trisle voiture, et descendant sur la place, et remontant sur l'échafaud ; la pesante masse de fer put seule étouffer leur voix. »

Les Dantonistes furent pleins de mépris pour la boucherie qui les attendait. « Tu montreras ma tète au peuple, dit Danton, elle en vaut la peine! »

Hébert, Ghaumette, Chabot, à peine remis de sa tentative de suicide, AnacharsisGlootz, firent bonne figure devant la guillotine, où tant d'autres les avaient précédés, où tant d'autres devaient les suivre.

Les Robespierristes, au 9 thermidor, eurent la même altitude.

Quant au vulgaire, comme Restif de la Bretonne appelle Timmense troupeau des victimes, montra-t-il moins de résignation devant le supplice (1) ? Peut-être, car chez lui il n'y avait pas l'idéal, la foi, l'enthousiasme des martyrs. La plupart ne mouraient pas pour une idée^ comme les champions de la royauté ou de la République, mais simplement parce qu ils avaient été odieusement et calomnieusement dénoncés.

Et, malgré tout, la guillotine ne décapitait que rare-

(1) A Orange, on vit de simples paysans danser sur Téchafaud; des enfants de 15 ans demandaient au bourreau en souriant : « Me feras-tu bien mal 7 » L. A. Gaffrb et DESJiumiNS, Inquisition c< InquizitionMf p. 363.

ment des corps sans énergie et quasi inanimés. Nous n'en voulons pour preuve que cette proposition, attribuée à Fouquier-Tinville, de saigner les condamnés pour affaiblir le courage qui les accompagnait jusqu'à leur mort (1).

La populace était tellement accoutumée à ce spectacle des exécutions quotidiennes, qu'elle ne s'émouvait guère du stoïcisme des victimes. Le supplice des Girondins ne souleva guère d'émotion ; de même celui des Dantonistes. On ne s'étonnait pas de les voir affronter bravement la mort. Michelet témoigne d'une connaissance approfondie de la mentalité des foules quand il écrit : « Les masses jugeaient ces tragédies uniquement au point de vue de la sensibilité. Les larmes que le vieux général (Custine) versait sur ses moustaches grises, sa dévotion attendrie et l'étreinte de son confesseur, son intéressante bellefille qui l'avait entouré, défendu de sa piété filiale, tout cela faisait un tableau touchant de nature et de faiblesse qui émouvait et troublait. L^émotion fut au comble le jour de l'exécution de la plus indigne victime, de M™* du Barry. Son désespoir, ses cris, sa peur et ses défaillances, son violent amour de la vie, firent vibrer en tous une corde matérielle, la sensibilité instinctive ; on se

(1) 11 est assez difficile de savoir aigourd'hui si véritablement Tacciisatenr public formula une semblable- proposition. Quoi qu'il en soit, le fait même que cette légende, — si c'en est une, — a pu être accréditée, montre que cette tbèse est juste et que les condamnés mouraient trop courageusement au gré de leurs bourreaux.

132 LA NÉVHOSE RÉVOLUTIONNAIRE

souvint que la mort est quelque chose; on douta que la guillotine, ce supplice si doux, ne fût rien » (i).

La du Barry fut, au dire des contemporains^ une des rares victimes dont le désespoir éclata en supplications inutiles et en résistance instinctive. Certains témoins ont affirmé sa pâleur livide en montant à Téchafaud; or l'exécution eut lieu à 4 heures et demie, en décembre, à la nuit tombante ; comment aurait-on pu constater l'altération de ses traits? Au dernier moment, elle aurait poussé un terrible gémissement — comme Louis XVI, — ce qui fil dire au Moniteur : « Elle avait vécu dans la débauche, elle mourut sans courage » (â) !

Par contre, d'autres ne perdirent pas Toccasion de faire des mots d'esprit jusque sous le couperet. L*un, la tête engagée dans la petite fenêtre, prêt à éternuer dans le sac, rit aux éclats : « Adieu, sans farine 1 Adieu, bourreau I Adieu, peuple de meurt-de- faim 1 Adieu, sansson et sans-farine » (3)!

Un autre, au rapport de Mercier, fait des farces jusqu'au dernier moment et souhaite aux spectateurs plus de bonheur que pour lui.

Les uns sont farouchement muets, d autres discourent ; certains chantent, quelques-uns pleurent. Et le lugubre cortège qui, en pleine Terreur, longeait les quais,

(1) MiCHELET, op.eif., liv. Xin»ch. iz.

(2) Ch. Vatkl, op. cit.

(3) Dauban, Paris en 1794 et 1795 : histoire de la rue, du club et de la famine.

passait devant les ruines de la Bastille, et montait lentement le faubourg Saint-Antoine, jusqu'à la place du Trône-Renversé, ce cortège de condamnés, entassés debout dans une charrette comme du bétail d'abattoir, hué ou applaudi par la populace, déroulait chaque jour sa monotone ordonnance ; il ne semblait pas que ces hommes allassent à la mort, ni cette foule au plus hideux des spectacles.

La promenade quotidienne de la charrette à travers Paris ne suivait pas toujours le même chemin. Un rap* port de police du 18 ventôse au II montre la nécessité de lui donner une route invariable. Parfois, en effet, un embarras de voitures empêchait le cortège d'avancer. Les aristocrates saisissaient cette occasion d'apitoyer les cœurs sensibles. Et quel résultat imprévu I « Les enfants deviendront cruels, et il est à craindre que les femmes enceintes n'amènent des fruits marqués au col ou immobiles comme des statues, par suite des impressions fâcheuses qu'elles éprouvent à la vue ou à la rencontre de ces tristes objets. »

Le sacrifice à la déesse Guillotine passait dans les mœurs. Il était une habitude, un besoin pour les spectateurs qui, ayant accoutumé leurs yeux à la vue du sang, n'en éprouvaient plus de nausées et ne savaient plus se passer de cet excitant moral. Les mères y menaient leurs enfants, les pères les hissaient sur leurs épaules, pour les aguerrir et les élever dans la haine des tyrans.

Comment, dans ces conditions, Tinstinct de la conservation, — le plus puissant peut-être de tous nos instincts^ après celui de la reproduction, — comment n'eût-il pas été dépravé, perverti, souvent même aboli ? Comment aurait-on redouté la mort, alors qu'elle s'asseyait à chaque foyer? C'est dans les périodes de sensibilité extrême que l'homme se rattache à l'existence par tous les moyens en sgn pouvoir. A force de lui répéter que la vie des autres est chose sacrée, on lui suggère un trop grand amour de la sienne propre. Si paradoxale que cette opinion puisse paraître, on peut affirmer que le développement de la solidarité moderne a eu pour première conséquence le développement de l'égoïsme ; combien ne sont pacifistes que par la peur des coups !

La Révolution a accompli du moins ce miracle de donner aux hommes le mépris de la mort.

LE SUICIDE ÉPIDÉNIQUE.

« Etrange passion que celle du suicide, écrit Prosper Lucas, eUe est contagieuse, elle est épidémique, elle est une des plus esclaves de la loi d*imitation. » Cette loi de psychologie morbide se vérifie par de nombreux exemples. Tous les jours, nous sommes à même d'en apprécier la rigoureuse exactitude. Qu'un suicide sensationnel soit raconté par la presse dans tous ses détails, bientôt il sera répété, avec le même art, par quelques déséquilibrés. Au lendemain de l'affaire Syveton, on a noté plusieurs asphyxies volontaires par le gaz, les désespérés s'étant placé dans la bouche le fatal tuyau de caoutchouc. Au cours de la guerre russo-japonaise, quelques officiers du Mikado s'étant ouvert le ventre sur le champ de bataille, des déséquilibrés parisiens se sont fait harakiri.

Ce n'est pas seulement le suicide qui est épidémique, mais aussi le genre de suicide. Il y a une mode pour la mort volontaire. Après la première de Werther, deux personnes, suggestionnées par les aventures

du héros de Goethe, firent comme leur modèle, et se tirèrent des coups de revolver. Aussi Mtne de Slael disait-elle de Werther qu'il avait causé plus de suicides que les femmes les plus infidèles.

Nos confrères Vigouroux et Juquelier (1) ont rapporté deux observations typiques, qui montrent le rôle joué par la contagion dans Tauto-homicide. En 1772, treize invalides se pendaient successivement en peu de temps à un crochet, sous un passage obscur de l'hôtel. On condamna le passage et Tépidémie s*éteignit.

En 1805, au camp de Boulogne, plusieurs factionnaires s'étaient fait, à quelques jours d*intervalle, sauter la cervelle dans une guérite. On brûla la guérite, — simple mesure qui suffit à enrayer le mal.

Ce caractère contagieux est surtout marqué dans les cas de suicide collectif. 11 a existé, il existe, paraît-il, des clubs dont les membres sont tenus de se supprimer, suivant les indications du tirage au sort. Mais c'est surtout en Russie, pays de mysticisme, que les épidémies d'auto-homicide ont causé d'immenses ravages

Au temps des persécutions religieuses, les prophètes se levaient pour prêcher la mortification, puis la destruction de soi-même. Les gens se laissaient mourir de faim, ou s'enterraient vivants. Puis, comme les holocaustes n'étaient pas encore assez nombreux,

(l) Vigouroux et Juqublier, La Contagion mentale.

ils préconisèrent le suicide par le feu. Le nord, le nordest de la Russie et une partie de la Sibérie furent ravagés par ce fléau d'un nouveau genre. Une seule fois» six cents personnes périrent du même coup dans les flammes. M. Van Stohoukihe, l'historien des religions russes, estime à vingt mille le nombre des victimes de 1675 à 1691. Il cite même un cas où un bûcher dévora 2.300 vies humaines, qui se sacrifiaient dans Fespoir d'un monde meilleur.

Pendant le xtx" siècle, on a constaté une vingtaine de cas de suicide collectif chez les vieux croyants. Le dernier remonte aux années 1896 et 1897, où vingt-quatre personnes se firent périr sous le coup de la terreur des persécutions religieuses et politiques.

Le suicide est donc une conséquence fréquente de la névrose sociale. Chez des peuples prédisposés à cette maladie, et qui possèdent un fond de mysticisme oriental, il règne à l'état endémique.

En France, vienne la Révolution, le mal s'établit avec son caractère contagieux. Chaque fois que la sociélé sera bouleversée dans ses fondements par une de ces terribles rafales, révolution, guerre ou cataclysme ; lorsqu'un ébranlement nerveux la secouera profondément et rompra l'harmonie de ses facultés psychiques, il faudra s'attendre à une recrudescence de suicides.

La Révolution française ne pouvait échapper aux effets de cette loi. Si l'on en croit Prudhomme, il faut

compter environ trois mille sept cents personnes qui, sous la Terreur, se donnèrent volontairement la mort. D*après Biré, le chiffre en dépasserait dix mille (i).

A la vérité, les documents authentiques nous manquent pour en établir exactement le nombre. Nous ne connaissons guère que les suicides des politiciens ou des prisonniers qui, voulant échapper à la guillotine, préféraient en finir avec les tourments physiques et moraux. D'autre part, beaucoup de citoyens firent courir le bruit de leur mort, qui, en réalité, avaient émigré et dépistaient les recherches en faisant croire à leur décès. Cependant, en l'absence d'une statistique impossible à établir, nous pouvons, par la longue liste de suicidés que nous a transmise Thistoire, nous faire une idée approximative de Tintensité de l'épidémie.

Les uns étaient, comme les Girondins ou comme Ro« bespierre et ses partisans, acculés dans une impasse politique d'où ils ne pouvaient sortir vivants. Chez ceuxlà, le suicide s'explique aisément. D'autres, au contraire, virent trouble dans la tempête qui secouait Paris et la province ; ils se tuèrent dans la crainte d'un pire destin. D'aucuns enfin, — victimes irresponsables et innocentes, — ne surent pas survivre à la perte d'un être cher.

N'est-ce pas un suicide, la mort de cette courageuse M™« de Lavergne, qui se jeta au cou de son mari con-

(1) I^RÉ, Journal d'un bourgeois de Paris, t. V.

damné par le Tribunal révolutionnaire et obtint la faveur de partager son sort ?

Un autre jour, c'est un clerc de notaire qui, entendant Farrét fatal prononcé contre son frère, rentre à Tétude de son patron, attend, perdu dans une rêverie douloureuse» la minute tragique, puis, prenant un pistolet : « Voici l'heure, dit-il, où sa tète doit tomber. Je vais rejoindre mon frère ». Et il se brûle la cervelle (1).

Les désespoirs d'amour furent nombreux sous la Terreur. Gomment en eût-il été autrement? La machine à couper les lêtes supprimait chaque jour des hommes jeunes, beaux, dans toute Texaltation de leurs passions, que leur mépris du danger, la fièvre révolutionnaire ou contre-révolutionnaire animaient de la foi des apôtres. N'étaient-ils pas les plus dignes d'être aimés, et les femmes ne sont-elles pas toujours étrangement captivées par ceux qui délibérément font le sacrifice de leur vie à un idéal ? Les temps héroïques sont ceux où l'on aime le plus ; l'amour, alors, n*a paâ la banalité où il se complaît d'ordinaire : il est violent, emporté, il incite aux actes extrêmes, aux plus grandes lâchetés comme aux plus sublimes dévouements.

Quel fut le nombre de celles qui allèrent rejoindre dans la tombe un amant ou un mari immolé ? C'est le secret de l'histoire. C'est le secret de cette armée de désespérées qui, sans éclat, sans bruit, par amour, se

(1) BîRÉ, Journal d'un bourgeois de Paris sous la Terreur, t. V.

140 LÀ NÉVROSE RÉVOLIJTIONNAIRE

suicidèrent. Quelques-unes, dont la passion mélodramatique s'accommodait mal d'un trépas ignoré, réclamaient à tout prix la guillotine. Certaines, comme M"« de Lavergne, imploraient de subir le supplice en compagnie de celui qu'elles allaient perdre. D'autres écrivaient au tribunal des lettres dMnjures, pour lui fournir un motif à les condamner. Drames obscurs dont le souvenir a pu se transmettre jusqu'à nous, et qui témoignent bleu de l'altération mentale dont la Révolution frappait de nombreux esprits.

Quant aux hommes politiques qui savaient, pour la plupart, quelle fin douloureuse terminerait leur carrière, ceux qui avancèrent l'heure fatale le firent avec un courage et un mépris de l'au-delà vraiment extraordinaires.

La mort tragique des proscrits de la Gironde est, à ce titre, une page sanglante à ajouter au martyrologe de la Révolution. Parmi les vingt qui furent conduits à l'échafaud, un avait déjà cessé de vivre : Valazé s'était planté un stylet dans la poitrine, dans la salle même du tribunal révolutionnaire. Son corps déjà froid fut guillotiné (1). La Révolution n'avait plus à reprocher à l'ancien régime la mutilation des cadavres.

(1) Valazé s'était frappé d*iin coup de couteau aussitôt après la lecture de l'arrêt de mort. Le tribunal révolutionnaire ordonna que les officiers de santé assermentés, Naury et Thcry, lui donneraient les soins nécessaires et feraient leur rapport séance tenante. Voici, à titre de document, le procès-verbal d'autopsie de Valazé : Autopsie du cadavre de Valazé.

« Nous, soussignés, officiers de santé assermentés au tribunal rêvo-

Les autres codétenus ne voulurent point échapper à Sanson. Vergniaud, notamment, n'usa point du poison qu'il tenait en réserve dans ses vêtements : il préféra mourir avec ses collègues, et monta sur Téchafaud, sans crainte ni forfanterie.

De même M™^ Roland, dont on ne saurait suspecter le courage, aima mieux, pour Thonneur du parti, renoncer

lulionnaire établi nu Palais de justice de Paris, par la loi du 10 mars dernier, en vertu de l'ordonnance rendue le neuvième jour du deuxième mois de la deuxième année de la République, sur le réquisitoire de l'accusateur public, nous nous sommes transportés es prison de la Conciergerie, à l'effet de constater la cause de la mort du citoyen Valazé : y étant arrivés, accompagnés de deux huissiers du tribunal, nous nous sommes fait représenter le cadavre qui nous a été assuré être celui du citoyen Valazé, de suite nous avons procédé à l'examen et ouverture dudit cadavre : \° Nous avons remarqué exté* rieurement une playe de huit lignes d'étendue, un peu oblique sur la cinquième des vrnyes côtes, du côté gauche environ quatre travers de doigt du sternum. 2" Par l'ouverture du cadavre nous avons remarqué entre la cinquième et la sixième des vrayes côtes dans l'intérieur de la capacité de la poitrine, qu'elle a percé dans son trajet le bord inférieur du lobe gauche du poumon ; ensuite elle (a) ouvert le péricarde ; enfin elle a percé le cœur de part en part en ouvrant les deux ventricules de (ce) vicère sic), qui a dû occasionner et a occasionné, en effet, une mort très prompte.

« Fait à Paris, le dixième jour du deuxième mois de la deuxième année de la République française une et indivisible*.

« Signé : Naury, — Tiiéry. »

M. DE LA SicoTiÈRB (Gazettc anecdotique, 1876, t. II, p. 292] assure, — mais son témoignage n'est confirmé par aucun autre, — que le Tribunal révolutionnaire se borna à ordonner que le cadavre du condamné fût conduit au lieu du supplice dans une charrette. « C'est déjà beaucoup trop, ajoute-t-il, mais il ne prescrivit pas la décapitation, et, en fait, cette monstrueuse, cette infâme mutilation n'eut pas lieu. L'époque est assez riche en horreurs sans qu'on lui prête celle-là... »

à ses idées de suicide, se remémorant le beau vers de Corneille :

Le crim« fait la honte et non pas Téchafaud (1).

Glavières, qui avait été arrêté dans la nuit du â juio, n'avait pas passé dans la fournée du 31 octobre. Souvent M'"*' Roland conversait avec lui, dans la prison qui leur était commune; entretiens philosophiques où les deux interlocuteurs oubliaient pendant un instant leurs angoisses quotidiennes. Puis sa camarade d'infortune le quitta pour la Conciergerie et de là pour Téchafaud.

Glavières se croyait oublié, quand un rapport de Couthon exhuma son affaire. Après qu'on lui eut notifié son acte d'accusation, il va trouver Riouffe, détenu comme lui, et lui demande conseil sur le meilleur moyen de se tuer ; il marque la place où le couteau doit frapper; il dit adieu à son ami, en lui rappelant ces vers de Voltaire :

Les criminel» tremblants sont traînés au supplice, Les mortels généreux disposent de leur sort.

(1) EUe avait pris, dans sa prison, la résolution très ferme de mettre fin a ses jours : c Pardonne-moi, écrit-cUe à Roland, homme respectable, de disposer d'une vie que je t'avais consacrée... Ne gémissez point d'une résolution qui met fin à mes épreuves. Atten* drais-je donc qu'il plût à mes bourreaux d'indiquer l'instant du supplice et d'augmenter leur triomphe des insolentes clameurs auxquelles je serais exposée ?. .. »

Il monte dans sa chambre ; quand on y pénétra quelques instants après, il râlait. Près de lui était un couteau à la d'Ëstaingy àmanche dMvoire et d'argent; cinq pouces de la lame étaient teints de sang (1).

Les autres .Girondins étaient en fuite, traqués comme des fauves, trahis par leurs dénonciateurs, menant une existence misérable. La Montagne^ qui triomphait souverainement, poursuivait plus âprement que jamais les restes éparsde la faction brissotine.

Guadet avait été reconnu dans les environs de Libourne. C'en était assez pour qu'on opérât des recherches dans les grottes et cavernes des environs, notamment dans les souterrains de Saint-Emilion, où les « conspirateurs » pouvaient trouver un abri et quelques ressources. JuUien, envoyé du Comité de Salut public, se mit en mesure de faire fouiller par des patriotes éprouvés, aidés de chiens de forte taille, toutes les cachettes de la région. Rien ne devait transpirer de leurs projets. Les dix patriotes décidés, qu'on enrôla pour la circonstance, ignoraient même où on les conduisait. Arrivés à Libourne, ils prirent avec eux un détachement du 10« bataillon du Bec d'Ambès, et, avec l'aide de gens du pays, explorèrent toutes les carrières.

Ils commençaient à perdre espoir, quand deux d'entre eux, qui avaient parcouru plusieurs fois en tous sens la

|1) RiouFFE, Mémoires d*un détenu pour servir à V histoire de la tyrannie de Robespierre,

maison de Guadet sans rien découvrir, s'aperçoivent que le grenier était moins long que le rez-de-chaussée.

Ils y remontent et, après l'avoir mesuré, ils se convainquent qu'il y a une loge pratiquée à Textrémilé, mais à laquelle aucune ouverture apparente ne communiquait, lis montent sur les toits et travaillent à découvrir la loge, lorsqu*ils entendent rater un pistolet: Guadet et Salle venaient de révéler leur retraite. Le coup de pistolet avait dû être tiré par ce dernier qui, dans la lettre adressée à sa femme avant de mourir, écrit : « Au moment où on m'a saisi, j'ai dix fois présenté sur mon front un pistolet qui a trompé mon attente : je ne voulais pas être livré vivant. »

Salle et Guadet furent expédiés à Bordeaux.

Presque au même instant, plusieurs volontaires qui passaient près d'une pièce de blé, à une demi-lieue de Gastillon, entendaient tirer un coup de pistolet et voyaient deux hommes s'échapper d'un fourré. Un troisième restait sur place, inondé de sang. Le linge du blessé étant marqué R. B., les volontaires lui demandent: c Etes-vous Buzot? » Comme il a la mâchoire fracassée par le coup de pistolet qu'il s'est donné, il fait un signe de dénégation. « Etes-vous Barbaroux? » lui dit-on alors. Il répond par une marque d'assentiment.

Malgré ses horribles blessures, Barbaroux, plus mort que vif, fut conduit à Bordeaux, où le bourreau lui donna le coup de grâce.

Quant aux fugitifs, qui n étaient autres que Pétion el

Buzot, on les retrouvait quelques jours plus tard, mais à Tétat de cadavres. S'étaient-ils donné la mort, avaientils succombé à la fatigue ou à la faim? nul ne saurait le dire. Dans le rapport des sans-culottes de Castillon à la Convention, on peut seulement lire ces lignes insuffisamment explicites : <( On a trouvé leurs cadavres (les cadavres de Pétion et de Buzot) hideux et défîgurés, à demi rongés par les vers; leurs membres épars sont devenus la proie des chiens dévorants, et leurs cœurs sanguinaires la pâture des bêtes féroces (1). »

Lidon et Chambon, deux représentants de la Corrèze, au moment de tomber entre les mains de leurs ennemis, disputèrent chèrement leur vie à leurs agresseurs. Après avoir terrassé trois de ses assaillants, Lidon se suicidait; quant à Chambon, caché daos une grange, il se brûlait la cervelle à l'approche des gendarmes.

Rebecqui, un autre proscrit de la Gironde, se noya à Marseille. Salle se tira deux coups de pistolet : Tarme rata, il fut guillotiné à Bordeaux.

L'odyssée de Louvet fut dramatique. Toujours muni d'une forte dose d'opium, il errait dans les bois et les campagnes, marchant la nuit, tapi le jour dans quelque cachette. Une fois il faillit être pris, aux portes d'Or-

il) Buzot et Pétion furent trouvés morts dans un champ de blé. Leurs corps étaient à moitié pourris et servaient de pâture aux oiseaux de proie, ce qui a empêché de découvrir de quel genre de mor ils avaient 6ni. On présume généralement qu'ils s'étaient suicidés. ;Da- BADiE, Les Suicidés célèbres, p. 166.)

MBVROSE nÉTOLUTlONN'AIRB lU

léans, par des sans-culottes qui arrêtèrent la voiture de paille où il était blotti. Pendant qu'ils inspectaient l'équipage, le fugitif, caché de son mieux, mettait dans sa bouche le canon de Tespingole qu*il portait avec lui, prêt à faire feu s'il était découvert. Cette espingole vomissait quatre balles et quinze chevrotines à la fois, et laissait ensuite échapper une puissante baïonnette. Mais il comptait surtout sur le poison, qu'il tenait enveloppé d'un morceau de gant^ caché sur sa peau même, dans un endroit si secret, qu'à moins de le mettre complètement nu, il eût été impossible de le déceler (i).

Un des suicides les plus retentissants fut celui du mathématicien-philosophe Condorcet. Il avait pu échapper aux limiers du Comité de Sûreté générale, et, bien qu'impliqué avec les quarante-deux Girondins par le décret du 3 octobre, il vivait à Paris, dans la même maison qu'un montagnard, député du Mont-Blanc, qui, loin de le trahir, s'occupait à le sauver. Un jour, Condorcet reçoit une lettre lui annonçant que son asile était connu^ et lui conseillant de se réfugier à Fontenay-aux^Roses, chez l'académicien Suard. Dès qu'il peut quitter Paris, il court à sa nouvelle retraite; mais, ne voulant oïl ne pouvant rester dans cette maison amie, il s'engage dans les bois de Clamart. Suspecté par des patriotes, il est arrêté, conduit en prison sous un faux nom. Le lendemain il était mort: il avait avalé une pilule d'opiuoi

(1) LouvuT, Mémoires.

et de dalura, que Cabanis lui avait donnée, pour en user au moment du péril (1).

On sait que Roland, Tancien ministre de l'intérieur, ne voulut pas survivre à sa femme. Est-ce remords de ravoir laissée se sacrifier ; sentiment que son parti était à jamais perdu ; désespoir intime chez cet homme traité plus en père qu'en époux par Tamie de Buzot? Peut-être tous ces mobiles réunis le poussèrent-ils au suicide. La prédiction de M'"*' Roland se réalisait : « Quand Roland apprendra ma mort, il se tuera. ^ C'est ce qu'il fit : la fatale nouvelle confirmée, il s'échappa sans mot dire de la maison de son hôte» à Rouen, arriva au bourg Baudouin distant de quatre lieues, s^engagea dans une avenue particulière, s'assit sur le bord du chemin et se poignarda.

Quinze jours après, la Convention recevait avis des représentants du peuple envoyés dans la Seine-Inférieure, qu'un « particulier avait été trouvé mort sur la grande route de Paris à Rouen ». Le boucher Legendre s'étant fait représenter le cadavre, l'avait formellement reconnu pour être le corps du « sieur Roland, ex-ministre de rintérieur ». Dans ses poches, on découvrit quatre pièces : la première contenait Tapologie de sa vie et de sa mort avec quelques invocations prophétiques ; au verso il donnait les prétendus motifs de son suicide. Le

(1) Ce suicide a été contesté. L'un de nous reviendra, un peu plus tard, sur le siyet, dans son ouvrage en préparation : Les Morts mystérieuses de rHistoire, 29 série, par le D' Cabanes.

rapport se terminait ainsi : « La Convention nationale « jugera peut-être nécessaire de faire planter sur sa « fosse un poteau, sur lequel sera placé une inscriptioD « qui transmettra à la postérité la fin tragique d'un (( ministre pervers qui avait empoisonné Topinionpubli- <( que, qui avait acheté fort cher la réputation d'homme « vertueux, et qui était le chef de la coalition criminelle « qui a voulu sauver le tyran et anéantir la République ». Phraséologie entortillée , qu^expliquent les dernières phrases de l'infortuné Roland : « Non la crainte mais « Tindignation m'a fait quitter ma retraite, au moment «c où j'ai appris qu'on avait égorgé ma femme, et je n ai « pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée « de crimes. »

Ainsi finirent les vaincus du 31 mai 1793. En portant leur tête sur Téchafaud, il en est qui payèrent vraisemblablement pour les fugitifs. Ceux-ci, après avoir tenté de soulever la province contre Paris et de donner corps au mouvement fédéraliste, se virent acculer au suicide. Quelle qu'ait été leur conception de la Révolution, bonne ou mauvaise, ils ont expié cruellement leurs fautes politiques. C'est le cas de rappeler, à leur sujet* cette réfiexion de Mallet du Pan qui, en 1795, jetant un coup d'œil sur le chemin parcouru depuis les Etats généraux^ écrivait :

« La France est conduite par les événements et non par les hommes : ceux-ci sont entraînés par la force des circonstances, et ne les préméditent presque jamais. »

La Montagne devait payer son tribut à Tépidémie de suicides. Dès le 26 septembre 93, un député des Bouches-du-Rhône, Pierre Bayle, se poignardait à, Toulon.

Puis c'est Osselin qui, enfermé au Plessis, s'enfonce un clou dans la poitrine. On discuta longtemps si on devait enlever le clou ou le laisser dans la plaie. On se rallia à celte dernière résolution, afin de pouvoir supplicier vivant le désespéré.

Au 9 thermidor, les terroristes s'effondrent. Robespierre se fracasse la mâchoire, son frère se jette par une fenêtre de l'Hôtel de VUle. Couthon le paralytique se porte des coups de poignard, sans succès d'ailleurs. Saint-Just attend froidement la mort.

La réaction thermidorienne épargna Romme et le laissa gémir, soit à la Convention, soit au Club des Jacobins, sur les manœuvres de l'aristocratie. Mais le député dû Puy-de-Dôme n'avait pas craint de se montrer favorable à Tinsurrection du i**" prairial (juin 9o), où l'on vit des hommes en guenilles et des femmes en haillons envahir TAssemblée, pour demander avec des cris furieux « du pain et la Constitution de 93 ». Romme fut arrêté, ainsi que ses collègues Bourrotte, Duroy, Goujon, Duquesnoy et Soubrany. Tous les six passèrent quelques semaines dans le fort du Taureau (Finistère), puis on lesj mena

devant une commission chargée de les juger. Ils s'entendirent condamner à la peine capitale sans sourciller. Mais arrivés sur Tescalier qui conduisait du tribunal à leur cachot, ils se frappèrent successivement, — sauf Ton d'eux, Duroy, — d'un poignard que Goujon avait tenu caché sous ses habits. Romme expira surle-champ; de même que Duquesnoy. On hâta l'instant du supplice des trois qui vivaient encore. Les deux blessés furent conduits à la guillotine, couchés de leur long sur la charrette. Le peuple invectiva contre eux tout le long du chemin.

Maure, Ruhle se donnèrent également la mort.

Babeuf (i) et Darthé, aussitôt leur sentence entendue, se poignardèrent et tombèrent sanglants dans les bras des gendarmes accourus pour les désarmer. Darthé vivait encore lorsqu'on le porta sur Téchafaud. Quant à Babeuf, il était déjà froid : le bourreau ne décapita qu'un cadavre.

D'autres suicidés n'ont pas eu un mandat électif^ mais ont joué un rôle : tel Jacques Roux, prêtre hébertîste, apôtre des rues Saint-Martin, des Arcis, des Gravilliers,

(1) Le fils de Gracchus Babeuf, Camille Babeuf, se précipita en 1814 du haut de la colonne Vendôme, le jour de l'entrée des aUiés à Paris, pour ne pas survivre au désastre et à l'humiliation de sa patrie

rédacteur du Journal des Clubs, « prédicateur des sansculottes 9, comme il aimait à s'appeler, et qui avait été chargé de conduire Louis XVI à Téchafaud. Un an plus tard, presque jour pour jour, le 18 janvier 1794, le justicier est jugé à son tour. Le tribunal révolutionnaire condamne le prévenu. Mais, aussitôt le prononcé du jugement, Jacques Roux tire un couteau de sa poche et s'en donne cinq coups. Après avoir reçu les premiers soins dans la salle du tribunal, il est transporté à Tinfirmerie de Bicétre, oii il expire en arrivant.

De même le Lyonnais Gaillard, qui venait à Paris apporter la tèle de Chalier, le montagnard supplicié de Commune-ÂlTranchie. Il espérait une réception cordiale de Robespierre ; le contraire eut lieu : aux Jacobins, il fut plus que fraîchement accueilli. Allant au-devant du sort qui lui était réservé, il choisit le pistolet pour se détruire.

L'académicien Chamfort n'attendit pas d'être condamné. A la suite d'une première détention, il avait fait le serment de ne pas entrer vivant dans une maison d'arrêt. Quand, en vertu d'un nouveau mandat, des agents se présentent chez lui, il les accueille sans protester, demandant comme une grâce de passer dans son cabinet de travail. Quelques minutes s'écoulent; une détonation retentit : Chamfort vient de se tirer un coup de pistolet au front. La balle a fracturé les os du nez et crevé un œil. Il s'arme alors d'un rasoir, s'en porte un coup à la gorge, puis se taillade la poitrine ; enfin il

452 LA NÉVHOSE RÉVOLUTIONNAIRE

s'ouvre les veines. Il est traîné en prison, les membres pantelants, se débattant dans de terribles convulsioDS. Là, il dicte aux officiers de Tétat civil la déclaration suivante :

Moi, Sébastien Roch Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir en homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison d'arrêt; déclare que si par violence on s'obstinait à m'y vouloir traîner dans Tétat où je suis, il me reste assez de force pour achever ce que j'ai commencé. Je suis un homme libre, jamais on ne me fera entrer vivant dans une prison.

Sieyès étant venu le visiter, Chamfort lui tend la main et lui dit ces mots : « Voilà ce que c'est que d'être maladroit, on ne réussit à rien, pas même à se tuer. »

La mort ne devait mettre un terme à ses souffrances que quelques mois plus tard, le 13 avril 1794 (i).

Chez ces désespérés, c'est la crainte du supplice qui arme leurs mains. Tous n'ont pas la grandeur d'âme de Lavoisier, répondant à ceux qui lui offraient du poison : « Je ne tiens pas à la vie, et le sort qu'on nous réserve est sans doute bien pénible. Mais pourquoi aller au-devant? Nous n'avons point à redouter la honte, et notre vie passée nous garantit le jugement que l'opinion prononcera sur nous. x>

(1) Dabadie, Les Suicidés célèbres.

Combien plus e:tplicables les morts volontaires dans les prisons, à la veille des journées de septembre ! C'est qu*alors il s'agissait non seulement de mourir, mais de subir les odieux outrages d'une foule au sadisme réveillé, d'être traîné à coups de piques dans la boue sanglante des ruisseaux, de souffrir mille trépas, physiques et moraux. Puis, une fois Tûme envolée, pour ceux qui avaient la foi, qu'adviendrait-il du corps, lamentable trophée qu'on promènerait par la ville ou qui pourrirait comme une charogne au plein air ?

Aussi que de prisonniers vont au-devant du supplice I Un suspect de marque, le colonel de la garde constitutionnelle du roi, M. de Chantereine, dit à ses codétenus de l'Abbaye : ^ Nous sommes tous destinés à être égorgés ; mieux vaut nous donner la mort )>. Et d'une main sûre, il s'enfonce trois coups de poignard dans le cœur (1).

(1) c Un homme aUire tous les regards et fixe sur lui toutes le attentions. C'était M. de Chantereine, colonel de la garde constitutionneUedu roi. < Nous sommes donc. Messieurs, tons destinés à être massacrés ; je veux leur épargner un crime. Mon Dieu, je vais n toi. Il se frappe de trois coups de couteau et expire sur-le-champ. Soit que cet acte de désespoir eût encouragé un autre détenu, soit qu'il eût pris la même résolution que ce brave officier, l'ottention qui était fixée snr celui-ci fut subitement reportée vers la chaire d'où sortaient des gémissements et des cris étouffés. On fut pour en connaître la cause, et Ton trouva cet infortuné qui s'était porté, d'une moin mal

Un jeune officier, du nom de Boisragon, enfermé daos la même prison, ne tarde pas à suivre son exemple. Mais il survécut à ses blessures et fut massacré pendant les journées de septembre.

Quelques autres prisonniers se tuent dans leurs chambres; un, entre autres, se brise le crâne contre laserrure de sa porte (4),

A la Conciergerie, à la Force, au Grand-ChAtelet, les suicides se multiplient (2).

Le cloître des Bernardins, les Carmes de Yaugirard (3), Saint-Firmin, la Salpétrière et Bicétre virent également de nombreuses morts volontaires.

assurée, plusieurs coups de couteau, mais aucun de mortel. Ce double événement ayant été su du tribunal, il fît enlever les suicidés, et fit achever par les bourreaux celui qui n'était que blessé. » Histoire secrète du tribunal révolutionnaire.

(1) J0URGNIA.C Saint- MéARDf Mon agonie de trente-huit heures,

(2) Prison de l'Abbaye : Sur deux cent trente-quatre prisonniers, trois se sont évades, trois se sont suicidés...

Prison de la Force : Cent quatre-vingt-six hommes, dont trois prêtres et quatre- vingt-une femmes, y étaient détenus. Cent cinquante-neuf hommes et une femme y ont été égorgés, quatre-vingts femmes et dix-sept hommes ont eu leur liberté, six se sont enfuis, quatre se sont donné la mort...

Conciergerie du Palais : Cette prison renfermait trois cent quatrevingt-quinze individus, dont soixante-seize femmes. Une seule femme, connue sous le nom de la Bouquetière du Palais- Royal, fut mise à mort ; les autres furent rendues à la liberté...

Châtelet : Sur deux cent soixante-dix huit prisonniers, un s'est tué. . (Cf. Histoire secrète, p. 91 et suiv.)

(3j « II y avait, parmi les prisonniers du Couvent des Carmes, dit Alexandre Sorel dans son intéressant ouvrage sur le Couœnt des Carmes pendant la Terreur, un chirurgien nommé Virol, dont la

PEHSÉCUTEURS ET PERSÉCUTÉS 155

Le suicide à la Bourbe (aujourd'hui la Maternité) d'un ancien valet de chambre du marquis de Cougny, eut, dans Paris, un grand retentissement. Les gazettes relatèrent Tincident qui, pendant quelques heures, défraya toutes les conversations. Voici en quels termes « l'annonçait le Journal des événements arrivés à Port* Libre, communément appelé la Bourbe » :

Un événement funeste nous a attristés toute la journée. Pendant que les jeunes gens jouaient aux barres dans le jardin, un malheureux prisonnier, nommé Guny» autrefois valet de chambre du ci- devant marquis de Cougny, s'est coupé la gorge dans un cabinet attenant au cloître : on ne s'aperçut de ce suicide qu'un quart d'heure après qu'il fut consommé. Arrivé depuis deux jours à Port-Libre, Cuny avait couché dans une des grandes salles où il avait fait le récit de son infortune; le matin, la tristesse et rabattement étaient sur son visage. On cherchait à le consoler. Comme son projet était fortement conçu, il avait lui-même afQlé son couteau et fait un testament de mort qu'on trouva dans sa chambre, lorsque des officiers municipaux dressèrent le procès-verbal de cet événement. Cuny ne mourut pas surle-champ.

Le testament de cet infortuné exprimait l'espoir que la Convention aurait égard à sa demande « pour des malheureux sans-culottes », c'est-à-dire ses neveux et nièces, et surtout € un pauvre orphelin qu'il a toujours aimé et assisté. »

tète se trouvait quelque peu affaiblie par suite de sa captivité. Un îour, il se mit à crier : « Robespierre est un scélérat I » L'occasion était bonne, on la saisit avec empressement, et le 30 messidor (18 juillet 1794), un administrateur de police, se rendant aux Carmes, fit conduire à la Conciergerie quarante-neuf détenus, sous prétexte qu'ils avaient conspiré. Quant à Virol, effrayé de cette visite, il se jeta par la fenêtre et se tua. »

Le suicide de Cuny fut contagieux : au même moment, le banquier Girardot, transféré des Madelonnettes à la maison de santé Belhomme, se tuait de sept coups de couteau.

Le marquis de la Fare, Achille Duchâtelet qui avait perdu un mollet d'un coup de feu à Tattaque de Gand, se donnaient la mort : ce dernier en s'eiûpoisonnant dans la prison des Madelonnettes où on l'avait enfermé. Duchâtelet était un républicain de la première heure. C'était lui qui avait traduit, signé et fait placarder sur tous les murs de Paris et jusque dans les corridors de l'Assemblée nationale, l'adresse de Thomas Payne, prononçant la déchéance de Louis XVI dès 1790.

Dans les prisons, c'était comme un mot d'ordre : les suicides s'y multipliaient, suivant de jour en jour une progression croissante.

Au Luxembourg, un nommé Legrand, qu'on y a tout récemment conduit, se précipite du toit sur une balustrade de marbre. « On vit aussitôt, dit un historien de l'époque, sa cervelle sauter et son sang, répandu sur la terre, former un spectacle alTreux. »

A Bicêtre, un vieillard octogénaire fait disparaître l'argent qui lui reste dans une fosse d'aisances, et s'ouvre le ventre avec un rasoir.

Le cardinal-archevêque de Sens, Loménie de Brienne, ancien ministre de Louis XYI, ainsi que l'évêque de Grenoble, sont incarcérés et échappent par le suicide à l'échafaud.

Un fanatique, l'ancien cordonnier Lhuillier, qui avait posé sa candidature à la mairie de Paris contre le médecin Ghambon, fut « puni par ses propres mains de ses fourberies et de ses crimes », selon l'expression d'un mémorialiste du temps. Le chirurgien-major désigné par la section armée des sans -culottes pour faire son rapport sur les causes de la mort de Lhuillier, dont on avait trouvé le cadavre dans une cellule de la prison de « Pélagie », conclut à un suicide, survenu à la suite de Tincision, faite à l'aide d'un rasoir, des veines saphènes et brachiales.

La folie du suicide ne fit pas moins de victimes en province qu'à Paris.

A Lyon, le jacobin Charlier ne réussit qu'à produire des blessures légères du pharynx et de l'œsophage, en absorbant des clous.

Un médecin, du nom de Géni, fut plus expert dans le choix de l'arme suprême. Il connaissait u les plantes amies de l'homme affaissé sous la tyrannie et qui peuvent l'en affranchir ». Une boisson mortelle, préparée par ses soins, termina son existence.

Un autre» n'ayant entre les mains qu'un grossier verre de bouteille, entreprit de s'ouvrir les veines et se fit en un instant plus de trente blessures. Le matin

on le trouva baigné dans son sang, haletant encore. On le transporta à la guillotine sur un matelas.

En vain la Convention, à la demande de Fouquîer- Tinville, décrète que les biens des suicidés seront confisqués et acquis, sans autre formalité, à la République. Les morts volontaires dépeuplent la France, plus encore que la guillotine. Il est vrai que la plupart de ceux qui se tuèrent étaient d'avance promis au bourreau. Cependant certains d'entre eux, dont Tétat mental n*avail pu supporter le choc des événements, coururent au trépas sous Tempire de la seule névrose. C'est ainsi qu'un perruquier de la rue Culture-Sainte- Catherine se coupe la gorge^ en apprenant la mort du roi ; une femme se jette dans la Seine, au lendemain du supplice de Marie-Antoinette ; une femme de chambre de la reine, la belle-mère du futur maréchal Ney, se précipite par la fenêtre et se tue sur le coup. Un enthousiaste de Danton, l'ayant entendu accuser, devient fou : on fut obligé de l'envoyer à Bicôtre.

Nous arrêterons ici cette liste, qui pourrait s'allonger interminable et monotone.

Psychologues comme aliénistes ont toujours constaté la fréquence des suicides à l'époque des convulsions poli'tiques. Falret disait naguère : « Les suicides sont plus nombreux pendant les commotions politiques, parce que, l'imagination grossissant le danger, l'esprit de l'homme succombe à la crainte de ne pouvoir en triom*^ pher... » C'est parce qu'on se sait voué à une mort

certaine que le sacrifice de la vie devient léger. On se tue, le sourire aux lèvres, persuadé qu'on échappera aux assassinats collectifs, aux massacres organisés, qu'une foule en délire exécute avec cette sauvagerie inconsciente qui atteste à quel point se réveille, à certains moments, dans les masses, l'instinct d'animalité.

Les Révolutions sont de puissants facteurs de la folie ; c'est au prix de leur sang, souvent de leur raison, que les hommes s'attaquent à Tédifice social, et lorsque celui-ci s'écroule, sa chute entraîne les imprudents qui lui ont livré assaut, — leçon terrible dont leurs fils doivent-garderie souvenir.

Page 1