‹ La névrose révolutionnaireChapitre 15 sur 30 · UN DRAME A L HOSPICE DE L EVEGHE. — LE SUICIDE DU CAPUCIN CHABOT · texte numérisé non relu

UN DRAME A L HOSPICE DE L EVEGHE. — LE SUICIDE DU CAPUCIN CHABOT

De tous les cas de suicide pendant la Terreur, il en est un qui doit être mis hors série, pour les renseignements qu'il nous fournit sur les connaissances de médecine légale à Tépoque de la Révolution : c'est le suicide du capucin Chabot.

La Yie de celui qui s'appelait le plus pur des sans* culottes avait été particulièrement agitée. Entré dans les ordres avant 1789, novice aux Capucins de Toulouse, professeur à Carcassonne, gardien de la capuciniëre de Rodez, il se voit libéré de ses vœux par l'Assemblée cons* tituante. Il accourt à Blois auprès de Tévéque Grégoire et à force d'intrigues se fait élire à la Législative. Il entre ainsi dans le mouvement, dévoré d'ambition, bien décidé à apaiser dans les délices de Capoue sa soif de plaisir.

L'ex-capucin devient un dangereux don Juan. Il conduit de front l'amour et la politique. Rapidement il acquiert une popularité considérable. A F Assemblée, aux Jacobins, il surenchérit sur les discours les plus enflammés; Il prend une part active au 10 août, se mulii-

Chabot.

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pliant tellement que la populace ne jure plus que par son nom : un jour, le faubourg Saint.-Ântoine ne voulait-il pas 8*armer à la nouvelle que Chabot était assassiné ?

Entre temps, il menait la vie à grandes guides, dépensant l'argent à profusion, et cependant il était pauvre. Mais il était homme d'expédient.

Il avait épousé une jeune fille de quinze ans, Léopoldine Frey, dont les frères, Juifs autrichiens d*origine, n'étaient que des espions au service des coalisés. Ils avaient su tirer de beaux bénéfices de la prostitution de leurs sœurs, si Ton en croit la note suivante du général Trenck : « Je connais un. Juif,... Frey... Il vint à Vienne pour faire le m... de ses deux sœurs, très jolies, qui infectèrent et ruinèrent les jeunes chevaliers, et pour cela furent chassées publiquement de la ville et des Etats autrichiens. Plus tard il donna la fameuse vierge de Vienne, sa sœur, au député Chabot, ex-capucin, en mariage (1). » La note ajoutait que François- Joseph n'avait pa« dédaigné de jeter aux deux jeunes filles le mouchoir impérial.

C*est dans cette famille que Chabot allait entrer (2).

(1) Arch. nat., W. 342, n» 648.

(2) A la séance des Jacobins du 25 brumaire de Tan II, Dufoumi inculpa Chabot pour avoir épousé une Autrichienne, a lorsque nous avions en France (disait-il) des veuves et des orphelines de défenseurs delà Patrie ». Il ajouta : « Une femme est un vêtement; si ce vêtement était nécessaire à Chabot^ il devait se rappeler que la nation avait proscrit les étoffes étrangères. » Proussinallb, Histoire secrète du tribunal révolutionnaire, t. II, p. 267.

Par contrat, il devait recevoir deux cent mille livres de dot. En réalité, les Frey n'avaient que des dettes; mais le conventionnel espérait donner le change à ses adversaires et légitimer, en apparence, une fortune dont il n'aurait pu indiquer Torigine.

Cette fortune, la prévarication et la corruption la lui avaient acquise. De la Compagnie des Indes il avait reçu un fort pot-de-vin, pour faire ajourner et modiûer avantageusement le décret qui prononçait sa dissolution. Mais ses complices devaient assurer sa perte. Au dernier moment, pris de peur, il alla dénoncer au Comité de Salut public les manœuvres dont il se disait l'objet. Il déclara n'être entré dans la conspiration que pour la mieux déjouer. On ne le crut pas. On perquisitionna cbez lui. On trouva, attachée dans les cabinets d*aisances, une liasse révélatrice. Malgré ses protestations, on l'emprisonna et, en même temps que lui, Fabre d'Eglantine, qui n'était pour rien dans le faux : tous deux furent amalgamés à la conspiration de l'étranger.

Du Luxembourg où il .était détenu (1), Chabot envoie lettres sur lettres à Robespierre, à la Convention. Mais

(1) Paris de Lépinard {Mémoires sur les Prisons^ l. I) raconte quil eut pour compagnon de détention un commis du bureau de la guerre qui aTait été enfermé en prison pour le motif suivant : c le député

le rapport d'Âmar est impitoyable. L'accusé Chabot est renvoyé devant le tribunal révolutionnaire» qui le condamne à mort.

Il va être transféré à la Conciergerie. Son parti est pris : il se soustraira par le suicide à la honte du dernier supplice.

Sa femme parvient à lui faire tenir le poison^ du sublimé corrosif. A peine Ta-t-il pris, qu'il se sent les entrailles déchirées. Il se met à sonner, à crier: Au secours I On s'imagine tout d'abord que le feu est à sa chambre ; le geôlier, les guichetiers, les prisonniers accourent.

On ouvre la porte de la cellule et on voit le malheureux Chabot, secoué par des contorsions effroyables, criant qu'il s'est empoisonné.

Un de ses codétenus, le D*" Seiffert, médecin du duc d'Orléans (et non Serf, comme il est désigné dans certaines relations), envoie prendre du contrepoison, tandis

Chabot' l'ayant rencontré donnant le bras à une de ses maîtresses, à loi Chabot, l'avait dénoncé comme suspect, et fait jeter dans les fers. Le supplice de ce moine paillard mit fin à sa détention ; il fut réclamé par les jeunes gens de sa section qui le délivrèrent. » Il (Chabot) profitait de sa fonction au Comité de sûreté générale pour abuser des malheureuses suppliantes qui venaient y solliciter la grâce de quelque condamné... Sa concubine ordinaire, sans doute cette femme Boyer dont il refusa toujours de reconnaître l'enfant, Tavait infecté d'une maladie honteuse, qui ne l'empêcha point de contracter un mariage, des plus scandaleux du reste, avec une aventurière d'outre- Rhin... (Cf. Robinet, Le Procès des Dantonistes, 1879, p. 395-396.)

qu*on va quérir en hâte les officiers de santé Markowski (Ij et Soupe (2).

A leur vue, Chabot se soulève sur sa couche. A peine a-t-il la force de désigner du regard une bouteille vide, étiquetée : Topique à appliquer au dehors et nullement au dedans. D'une voix entrecoupée par les sanglots, il se met à dire : « J*ai fait mon testament... (3). J'ai cru ma morl nécessaire au bonheur de ma patrie... Je me suis décidé k prendre d'une liqueur qui m'avait été donnée pour une maladie (4) extérieure que j'ai... En Tabsorbant, j'ai crié: Vivela République! croyantfaire un sacrifice à la Patrie*.

Cet homme qui avale du poison en criant Vive la République I et qui se pend aussitôt à son cordon de sonnette pour réclamer du secours, ne vous semble-t-il pas

(1) Markowkki (et non Marenski, comme limprimc M. Lbkotke, Le Baron de Batz, p. 222) était le « médecin de toutes les prisons de Paris ». M™« de Duras en a tracé ce portrait flatteur : t II était réellement obligeant, il nous apportait des nouvelles des personnes de notre connaissance qui étaient détenues dans d'autres maisons d'arrêt. Il avait, de plus, une bienveillance particulière pour moi, parce que je lui rendais compte des malades et que, sachant quelques mots de médecine, je lui évitais la peine de faire les certificats dinfirmitc. » Journal des prisons de mon père, de ma mère et des miennes, par M"« la duchesse de Duras (Pion, 1889).

(2; Sur Soupe, cf. Le Cabinet secret de l Histoire, du D' CABANàs, Table générale.

(3) L'un de nous a publié le texte, jusqu'alors inédit, du testament de Chabot dans V Intermédiaire des Chercheurs, 1903.

(4) Chabot avait été, en effet, malade depuis le 6 jusqu'au 30 ventôse. On trouve à son dossier la facture des citoyens Charras et Duchatellc, pharmaciens, qui lui ont fourni des herbes émollientes, de la décoction blanche de Sydcnham, du diascordium, etc. (Note de M. Lexotre.^

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plus soucieux de régler une mise en scène que de quitter '■ réellement l'existence ?

Mais le cabotin était à bout de rôle. En dépit de ses fanfaronnades, le poison poursuivit son œuvre. Chabot fut sérieusement incommodé. On lui fit boire en abondance du lait, de Thuiie d'amandes douces, et comme les douleurs ne se calmaient pas, on lui administra une assez forte dose de laudanum (1).

Pendant trois jours, les médecins le disputèrent à la mort. Enfin, le 30 ventôse, les officiers de santé prescrivaient son transport à Thospice de TEvèché, spécialement affecté aux malades détenus dans les prisons (2).

Lorsqu'il sortit du Luxembourg, Chabot ne pouvait marcher que soutenu par deux personnes. Ses amis, Bazire, Fabre d'Eglantine et Delaunay (d'Angers), qu'on lui avait donnés pour complices, étaient également malades et languissants.

(1) Arch. nat, W. 342.

(2) Les médecins appelés à le visiter au Luxembourg rédigèrent le bulletin suivant, que nous avons transcrit sur l'original et dont nous conservons toute la saveur et Torthograpbe... fantaisiste :

Bulletin de Chabot, 30 ventôse.

< Nous l'avons trouvé moins douloureusement affecté. L'estomae toujours gonflée, un peu moins douloureux, les urines toujours dificiles et douloureuse, ainsi que les selles, la teste toujours douloureuse, avec des absences et des envie de vomir de fois à autres.

c Les officiers de santé de Tadministration de police l'on purgé au-

jourd'huy, ce que nous naprouvons pas, ce purgatif est prématuré, et

peut augmenter Liritation et la douleurs. Chabot seroit en état d'estre

transporté aiyourd'huy à l'ospice. *

Baya.rd, Nadry.

L'heure de rexpiation approchait. Encore quelques jours et la tête de Pex-capucin Chabot allait rejoindre dans le panier de son celle de ses compagnons de détention.

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